CHAPITRE IX
Mouvements populaires à Zurich, à Glaris, dans le Tessin, à Soleure
et en Valais.
Influence exercée par les réfugiés. — L'appel à Zurich du professeur de théologie Strauss suscite une vive opposition. L'assemblée de Kloten proteste contre les tendances irréligieuses données à renseignement. — Marche des campagnards sur Zurich : chute du régime radical. — Troubles de Glaris. Adoption du système de la représentation proportionnelle (Kopfzahl) pour chacune des deux confessions. — Troubles du Tessin, avènement du régime libéral. — Troubles de Soleure, échec de la tentative du parti clérical pour s'emparer du pouvoir.
Troubles du Valais. Divergences d'opinions dans la question du Pacte, pression exercée par le clergé. — Pétitions réitérées des Bas-Valaisans en faveur de la proportionnalité des députations. La Diète valaisanne en adopte le principe à une faible majorité; mais les Haut-Valaisans contestent la légalité de cette modification à l'acte constitutionnel. — La question de la séparation du Valais en deux Etats se pose. — Intervention fédérale. Arrêté de la Diète du H juillet 1839; protestation des Haut-Valaisans. — Deux Conseils d'Etat, l'un à Sion, l'autre à Sierre, gouvernent le Valais. — La révolution de Zurich modifie les dispositions de la Diète à l'égard du Valais ; de Schaller et de la Harpe sont remplacés comme commissaires par Frey, de Meyenbourg et de Maillardoz. — Insuccès et rappel de la mission fédérale. — Les deux partis prennent les armes. Occupation de Sion par les Bas-Valaisans. Reconstitution de l'unité du Valais, et réconciliation de tous les dixains.
La présence de nombreux réfugiés en Suisse exerçait une influence non seulement sur les relations avec les puissances étrangères, mais encore sur la politique intérieure des cantons. Plusieurs de ces hôtes avaient été appelés à occuper des places dans l'enseignement supérieur : le Polonais Mickiewicz et l'Italien Mêlegari étaient devenus, à l'Académie de Lausanne, les collègues de Monnard, de Vinet, de Ch. Secrétan, de Juste Olivier; Desor collaborait à Neucliâtel avec Agassiz ; l'Université de Bâle avait confié des chaires à de Wette et Wackernagel : celle de Zurich, fondée en 1833, comptait plusieurs Allemands : le naturaliste Okmy le philologue Saupf, le théologien Hitzig, le médecin Schœnlein ; Neuhaus, pour remplir les cadres de la jeune Université de Berne, créée en 1834, avait fait appel aussi à des réfugiés, les deux frères Ludtcig et Wilheim Snell, et Siebenpfeilkr : nominations qui firent mettre ces hautes écoles à l'interdit par les cours allemandes.
Des réfugiés si bien accueillis devaient en profiter pour répandre leurs idées. Et, de fait, c'est en partie grâce à cette propagande que les conservateurs-libéraux, dont les tentatives de réformes avaient échoué au fédéral, furent flétris du nom de doctrinaires, et que leur avant-garde, se détachant d'eux, constitua un parti nouveau qui prit le nom de radical.
En Suisse, les questions soit religieuses, soit confessionnelles ont toujours été intimement liées aux questions politiques ; c'est '•$
le cas particulièrement vers 1830. Mais tandis que les hommes du Réveil, Vinet en tête, mettent l'accent sur le côté individuel du christianisme, les hommes voués à la politique sont plutôt frappés du rôle social qu'est appelée à jouer la religion : ils tendent à la dégager de son élément surnaturel pour faire de l'Eglise une école de moralité, qu'ils jugent nécessaire dans l'intérêt des mœurs ; la religion ainsi comprise deviendrait le lien social par excellence, la garantie de l'ordre, de la morale et de la civilisation, en même temps qu'un moyen d'assujettir les volontés individuelles, puisqu'elle prétend les subordonner complètement à l'intérêt social.
Au moment qui nous occupe, cette conception du rôle de la religion entre en lutte avec le Réveil et avec le traditionalisme religieux ; elle s'incarne, d'une part, en la personne du Vaudois Druey, d'autre part en celle du Zuricois Melchior Hirzel. Par l'effet des résistances qu'ils éprouvent, ces deux hommes passeront du camp libéral dans celui du radicalisme autoritaire, et ne reculeront pas même devant l'emploi des moyens violents pour chercher à faire triompher leur idéal social.
Subissant l'influence des vues scientifiques qui prédominaient en Allemagne, Melchior Hirzel voulait les faire pénétrer par l'Université dans l'Eglise zuricoise: le triomphe de la libre pensée devait être le couronnement des réformes qu'il avait successivement réalisées dans le domaine politique. Une première étape dans cette voie fut la création du séminaire de Kussnacht, où, sous la direction du Wurtembergeois Scherr, les élèves instituteurs étaient formés dans un esprit hostile à celui qui dominait au sein de l'Eglise zuricoise : premier sujet de vif mécontentement dans le clergé et dans les campagnes.
Une vacance étant venue à se produire, en 1836, à la faculté de théologie de Zurich, quelques-uns des membres du Conseil de l'instruction publique proposèrent d'appeler à la chaire de dogmatique David Strauss, le célèbre auteur de la Vie de Jésus : ils pen-
saient que la réputation du savant de Tubingue attirerait à la jeune Université de nombreux étudiants. Cette candidature, patronnée par les professeurs Orelli, Schoulthess et Hitzig, fut combattue par le théologien Schweizer dans la Gazette ecclésiastique y et par le compositeur Hans Nœgeli dans une brochure mordante intitulée : « Laienworte ûber die Hegel-Straussische Christologie. » Melchior Hirzel lui-même, en dépit de l'influence que Scherr exerçait sur lui, se vit obligé de reconnaître que l'appel de Strauss était inopportun, et de s'opposer à ce qu'il y fût donné suite.
Les élections qui eurent lieu en mars 1838 se ressentirent de l'état de tension des esprits ; plusieurs chefs radicaux, le Dr Keller1, W. Fussli, Ulrich, s'étaient fait de nombreux ennemis par leurs manières hautaines : on leur reprochait aussi la trop grande influence qu'exerçaient, dans les questions scolaires et religieuses, les Allemands attirés par eux à Zurich. A ces causes de dissentiment s'ajoutaient une crise commerciale et le mécontentement que suscitait l'augmentation des impôts.
Le parti radical ne se considéra pas comme battu, il entendait tenir tête à l'orage. Une nouvelle vacance étant survenue à la faculté de théologie, Hitzig et Orelli reprirent leur projet d'attirer à Zurich le Dr Strauss ; mais le théologien rationaliste Schoulthess étant mort dans l'intervalle, la faculté se prononça cette fois en majorité contre l'appel de Strauss, à cause de son point de vue ultra négatif. En dépit de cette opposition, la moitié des membres du Conseil de l'instruction publique se déclarèrent fovorables à l'appel de Strauss, et Melchior Hirzel, ayant comme président à départager les voix, vota dans le même sens. Cette nomination devait être soumise encore à la sanction du Conseil d'Etat ; et le clergé, le professeur Schweizer et l'antistès Fussli en tête, chercha à détourner le gouvernement d'un projet qui rencontrait une si vive opposition. Les radicaux zuricois étaient néanmoins résolus à imposer leur volonté et à n'écouter aucun avis, pas même celui du célèbre juriste Blountschli qui, « au nom des besoins de la foi, que la science ne saurait remplacer, » combattait l'appel projeté. Le 2 février 1839, le Conseil d'Etat ratifia par 15 voix contre 3 la nomination de Strauss.
Sitôt celle-ci connue, le pays commence à s'agiter. Des pétitions sont envoyées au gouvernement pour l'engager à revenir de sa
1 Le professeur Keller devait peu après quitter Zurich pour Berlin, et y devenir un défenseur des idées réactionnaires.
détermination. Le 12 février, dans une réunion tenue à Wacdenschwil, sous la présidence d'un industriel, Hurlimann-Landis, une puissante manifestation s'organise contre l'appel du Dr Strauss; un comité d'action est nommé et une circulaire expédiée à toutes les paroisses du canton. L'agitation va grandissant, sans toutefois sortir des voies légales. Le gouvernement cherche à reconquérir la faveur populaire par des libérations d'impôts et des distribulions de places, et à intimider les campagnards en faisant appel aux troupes fédérales. Une association, à la tête de laquelle figuraient le commissaire des guerres Orelli, le conseiller d'Etat Zehnder, le juge Fussli, et qui comptait nombre d'étrangers, se forme pour le maintien de l'ordre; de paisibles bourgeois sont réveillés en sursaut au milieu de la nuit et contraints d'y adhérer ; Scherr, se croyant en danger, fait distribuer des armes à ses élèves et demande l'appui de la gendarmerie.
Le 28 février, le comité d'action constate que, à l'exception de cinq ou six, toutes les paroisses du canton ont donné leur adhésion au mouvement d'opinion dont il est l'organe. Le lendemain, trois délégués se rendent chez le bourgmestre et lui demandent de rapporter la nomination du Dr Strauss. Le Conseil d'Etat, embarrassé, cherche à en rejeter la responsabilité sur le Conseil d'éducation, et l'invite à examiner la question ; mais celui-ci demeure inébranlable.
Pendant ce temps l'agitation continue : le Comité de la foi — c'est le nom qu'on donne à l'association évangélique — parvient à réunir 39 225 signatures, tandis que ses adversaires n'en ont recueilli que 1048 ; de nombreuses brochures, signées par le doyen Grob, l'antistès Fussli, etc., sont venues appuyer la manifestation contre Strauss ; du dehors, le philosophe Troxler, le pasteur Heer, à la Matt, près Glaris, se sont joints au mouvement. C'est dans ces circonstances que le Conseil d'Etat se résout le 14 mars, par 15 voix contre 5, à mettre le professeur Strauss à la retraite, et à lui allouer une pension. Le 18 mars, le Grand Conseil ratifie cette décision par 149 voix, et fixe à 1000 francs anciens (1500 francs de notre monnaie actuelle) le montant de cette pension ; l'auteur de la Vie de Jésus, qui n'est pas encore entré en fonctions, l'accepte, en annonçant qu'il se propose de l'affecter à des œuvres de bienfaisance et d'utilité scientifique.
Le peuple zuricois avait ainsi obtenu gain de cause. Mais cela ne lui suffisait pas : les membres du Comité de la foi voulaient
l'abdication d'un gouvernement dont les tendances irréligieuses s'étaient par trop affichées, et surtout la révocation du directeur Scherr. Après une trêve de quelques semaines, durant lesquelles les autorités avaient décidé de confier à un ecclésiastique un enseignement religieux au séminaire de Kussnacht, et d'augmenter le nombre des leçons de religion dans les écoles, l'agitation recommence. Une assemblée populaire est convoquée à Kloten, à deux lieues de Zurich, le 2 septembre (1839). Le gouvernement l'interdit; il met un bataillon sur pied et un autre de piquet. On parle déjà d'arrêter les chefs du mouvement : Hurlimann-Landis, Rohrer- Escher, Bleuler et Spœndli; leur journal, V Observateur, est saisi. Mais, sans se laisser décourager par le mauvais temps et par les défenses de l'autorité, 15 à 20 mille citoyens répondent à l'appel du Comité de la foi, et arrivent à Kloten en bon ordre avec leurs drapeaux ; ces braves campagnards demeurent plusieurs heures attentifs, malgré la pluie, aux discours qui leur sont adressés, et témoignent leur enthousiasme en chantant des cantiques. Au milieu de vifs applaudissements, on décide d'envoyer des délégués au gouvernement pour l'inviter à retirer la plainte déposée en mains du procureur-général contre les membres du Comité de la foi, et de poursuivre ce magistrat pour atteinte à la liberté de la presse. Le Conseil d'Etat répond d'une manière évasive aux délégués de l'assemblée de Kloten, et concentre de nouvelles troupes à Zurich.
Le bruit que ces délégués ont été arrêtés et que le gouvernement a réclamé l'appui de la Ligue des sept (voir p. 250), porte l'exaspération des esprits à son comble : le peuple des campagnes se lève comme un seul homme ; de tous côtés des colonnes se forment et se dirigent sur Zurich, sans se laisser arrêter par l'arrivée d'un message du Comité de la foi, qui leur ordonne la retraite. En tête marche le contingent de Pfapffikon ; il est conduit par son pasteur, Bernard Hirzel, homme fort cultivé, connu comme naturaliste et comme traducteur d'un drame indien de Sacountala, et qui a laissé un récit circonstancié du Znripoutsch. A Oberstrass, la colonne rencontre des délégués du gouvernement, venus pour parlementer : les campagnards réclament une réponse aux demandes présentées par l'assemblée de Kloten, l'engagement formel de ne pas solliciter le secours des Confédérés, et la dissolution de la Ligue des sept. Les délégués du gouvernement annoncent que celui-ci répondra sous peu.
Pendant le cours de ces négociations, le tocsin retentit sur les bords du lac, et l'émotion gagne de proche en proche jusqu'aux villages les plus éloignés. Des phalanges s'organisent : en tête marchent vingt carabiniers et de l'infanterie ; puis des gens armés un peu n'importe comment. Sous le commandement du pasteur Hirzel, les campagnards font avec ordre leur entrée dans la cité de Zwingli (6 septembre). Ils chantent le cantique : « C'est ici la journée que le Seigneur s'est faite ; que l'univers s'en souvienne, que tous ceux qui par la grâce de Jésus-Christ sont dans le ciel ou sur la terre s'en souviennent. » Des fenêtres de l'hôtel Baur, les députés à la Diète assistent à ce défilé.
Au moment où le cortège débouche sur la place du Frauenmunster, il se trouve en face d'une compagnie de dragons et d'un détachement d'infanterie, que commande un réfugié prussien, le major Ubel. En voyant le maintien hostile de la cavalerie, les carabiniers s'apprêtent à faire feu ; mais le pasteur Hirzel leur crie : « Que pas un coup ne parte avant que deux d'entre nous soient tombés. » La cavalerie s'avance alors, le sabre au clair; mais on entend un coup de feu, suivi d'autres, et les dragons se retirent1. On se met à tirer aussi des fenêtres: il y a des morts et des blessés ; quelques canons sont amenés, mais restent chargés. De toutes les tours de la ville retentissent les cloches d'alarme. Tout à coup, après dix minutes de combat, fuite générale : les paysans battent en retraite devant la cavalerie, puis les dragons reçoivent l'ordre de se retirer. A ce moment arrive le conseiller d'Etat Hegiietschireiler, l'un de ceux qui avaient le plus travaillé à éviter le Zuripoutsch, après s'être dès l'origine opposé à l'appel de Strauss; mais à peine est-il apparu sur la place en parlementaire, après avoir obtenu du bourgmestre l'ordre de faire cesser le feu, qu'une balle l'atteint mortellement. La panique gagne alors les autres membres du gouvernement, ils se retirent l'un après l'autre et pourvoient individuellement à leur sécurité : les plus compromis quittent Zurich sous des déguisements divers ; plusieurs d'entre eux se dirigent sur Baden ; quant à Melchior
i Feddersen prétend que le pasteur Hirzel aurait donne Tordre de tirer, et que le major Ubel aurait dit aux dragons : « Laissez-les tirer les premiers. » Hirzel conteste avoir donné l'ordre, et nous n'avons pas de motifs de mettre en doute sa parole. On peut admettre que, des deux cotés, les chefs firent leurs efforts pour prévenir l'emploi des armes à feu ; mais, dans de pareilles bagarres, un ordre mal compris suffit pour engager une action.
Hirzel, le trop zélé protecteur de Strauss, il va chercher au Righî un abri contre la tourmente révolutionnaire.
On estime à huit ou dix mille le nombre des campagnards accourus à Zurich le 6 septembre 1839 : treize d'entre eux y perdirent la vie. Mais la victoire du peuple était complète. Le succès convertit à sa cause le bourgmestre Hess, qui se mit promptement d'accord avec l'ancien bourgmestre de Murait, Hurlïmann-Landis, Meyer de Knonau, F. Soulzer, E. Soulzer et Escker-Schoulthess pour constituer un gouvernement provisoire.
Le 9 septembre, le Grand Conseil se réunit : 137 membres sont présents ; 75 appartenant à la fraction radicale, et parmi eux le président Jonas Fourrer, font défaut. Le bourgmestre Hess est appelé à prendre la présidence. L'assemblée constate que l'ancien gouvernement s'est dissous ; elle reconnaît la constitution du gouvernement provisoire, et, après avoir chargé le Conseil d'Etat de faire procéder à de nouvelles élections, prononce sa propre dissolution.
Cette révolution fut jugée très diversement. Elle s'était accomplie sous les yeux de la Diète ; l'avoyer Neuhaus, de Berne, proposa à ses collègues de transférer leurs séances dans une autre ville, et de faire occuper Zurich par les troupes fédérales; mais cette proposition fut vivement combattue par Druey, qui, bien que peu sympathique aux idées du Comité de la foi, se montra conséquent avec ses principes sur la souveraineté populaire, et déclara que, le peuple ayant changé son gouvernement, ses vœux devaient être respectés. La Diète se rangea à cette manière de voir, d'autant plus que la tranquillité publique s'était promptement rétablie à Zurich.
Les élections au Grand Conseil ont lieu le 17 septembre, et font toucher au doigt la profonde impopularité que s'était attirée le parti radical : 65 députés seulement sur 212 sont réélus. Le 19 septembre, Hess et de Murait deviennent bourgmestres, et la députation à la Diète est composée de Hess et de Blountschli. Hurlimann, qui eût pu prétendre aux plus hautes dignités, les refuse toutes.
Un des premiers actes du nouveau gouvernement fut de se retirer de la Ligue des sept que les cantons dits régénérés avaient conclue pour la garantie de leurs constitutions. Le parti conservateur, en reprenant les rênes du pouvoir, fit un usage modéré de sa victoire : cependant, la composition du Conseil
d'éducation fut modifiée, Scherr dut quitter la direction du séminaire de Kussnacht, et le corps enseignant fut invité à vouer tous ses soins à l'éducation morale et religieuse de la jeunesse. Le parti conservateur s'efforce aussi, mais sans y parvenir, d'introduire le référendum dans le canton de Zurich.
La révolution de 1839, connue sous le nom de Zuripoutsch, était le résultat d'une coalition entre les anciens conservateurs de la ville et les campagnards ; éléments trop disparates pour que des dissentiments ne surgissent pas fatalement. Les radicaux surent les entretenir ; aussi le crédit du gouvernement s'usa-t-il assez vite : aux élections de 1842 déjà, le parti radical faillit reconquérir la majorité. Winterthour, où l'avocat Jonas Fourrer jouissait d'une grande popularité, devient le quartier-général de l'opposition. Deux ans plus tard, quatre conseillers d'Etat conservateurs sont remplacés par quatre radicaux, et Blountschli donne sa démission ; l'année suivante, Fourrer est nommé bourgmestre et les radicaux se trouvent de nouveau en majorité. Dès lors, le canton de Zurich figura à l'avant-garde du parti démocratique suisse, et prit une grande part à la solution de la crise qui devait aboutir à la constitution fédérale de 1848.
Les questions confessionnelles, source perpétuelle de conflits en Suisse, troublèrent en 1836 et 1837 le canton de Glaris, où les protestants étaient en grande majorité. Le peuple abolit, dans sa nouvelle constitution, le système de la parité confessionnelle jusqu'alors admis, et y substitua celui de la représentation par tête (Kopfzahl) ; mais le bourg catholique de Nœfels ne sut pas se résoudre à cette mesure, pourtant conforme à l'équité. Pour la lui faire accepter, il fallut l'occuper militairement en 1837. Les prêtres entretinrent la résistance : ils refusèrent de prêter serment à cette constitution, suscitèrent des troubles et cherchèrent un point d'appui à Schwyz, ce qui valut aux chefs du mouvement des amendes et des peines infamantes. Nantie d'une plainte de cette minorité factieuse, la Diète de 1838 passe à l'ordre du jour sur ces griefs, et le calme se rétablit de lui-même sans nouvelle intervention armée.
Le Tessin, on se le rappelle, a été le premier, en 1830, à adopter le principe de la souveraineté populaire. La constitution qu'il s'est donnée alors n'a cependant guère modifié ses mœurs :
JB
plusieurs années durant, la corruption, l'immoralité politique subsistent ; le désordre règne dans les finances ; le système de rotation qui alternativement constitue en chef-lieu Bellinzone, Locarno et Lugano est pour le gouvernement une cause de faiblesse, aussi bien que la rivalité entre les Cis-Cénériem et les Tram-Cénériens; l'amour des procès fait vivre une quantité d'avocats disproportionnée avec l'étendue du territoire, et nuit à la prospérité du pays ; la rudesse, le manque de culture du peuple s'opposent aux progrès ; l'éducation publique est demeurée aux mains du clergé : faute d'édifices spéciaux, les écoles se tiennent dans la maison du curé ; plusieurs couvents — 12 pour les hommes et 9 pour les femmes — des ermitages, des confréries, des jours de fête trop répétés, et l'amour des processions entretiennent la superstition et la paresse ; en outre, le clergé n'a cessé d'exercer une pression sur le corps électoral, et l'esprit confédéral est nul *.
Une opposition libérale commence cependant à se former, et trouve un appui dans les sociétés de tir. Inquiet de cette opposition, bientôt menaçante, le gouvernement recourt à des mesures exceptionnelles, d'autant plus que le mouvement conservateur de Zurich, salué par lui avec joie, l'encourage à user de sa force : dans une session extraordinaire de novembre 1839, le Grand Conseil interdit les sociétés de tir et restreint la liberté de la presse ; deux réfugiés lombards naturalisés, les frères Ciani, qui se sont établis dans le pays en 1821 et y occupent une position considérable en raison du bel usage qu'ils font de leurs richesses, se voient privés de leurs droits de bourgeoisie et exilés du canton.
Ces abus de la force, loin d'abattre le courage des libéraux, produisent l'effet contraire : on plante des arbres de liberté à Chiasso, à Mendrisio, à Lugano, et des rassemblements se forment à Bellinzone. Le 6 décembre 1839, un corps de 600 Trans- Cfnériens se met en marche sous le commandement du colonel Lucini, avocat à Lugano, ancien député à la Diète, homme énergique et d'une éloquence entraînante ; il occupe Bellinzone, s'empare de l'arsenal, et se dirige sur Locarno, où le gouvernement abdique sans qu'une goutte de sang ait été versée. Le 8 décembre, à l'instar de ce qui s'est passé à Zurich, une assemblée populaire enthousiaste nomme un gouvernement provisoire et décide un renouvellement général des autorités.
1 Voir Feddersen.
Les anciens conseillers se sauvent en Piémont, les frères Ciani sont réintégrés dans leurs droits. Luvini refuse de faire partie du Conseil d'Etat, mais il demeure l'âme du gouvernement, que préside son ami Franscini; grâce au concours actif de ces deux hommes, l'ordre ne tarde pas à être rétabli : le système de corruption prend fin, l'instruction publique est soustraite à l'influence du clergé et la religion entourée du respect qui lui est dû. Les libéraux tessinois usèrent avec modération de leur victoire. La Diète, en voyant le transfert des pouvoirs s'opérer dans de telles conditions, renonça à intervenir.
Le parti conservateur, vaincu aux élections du 15 novembre 1840, n'accepta naturellement pas son échec et prépara une contrerévolution. Il chercha à s'emparer de Luvini au moment où celuici passait le Gothard pour se rendre à la Diète, tandis qu'une troupe concentrée sur la frontière italienne menaçait le chef-lieu ; mais le gouvernement, prévenu à temps, sut déjouer ces projets. Le chef de cette insurrection, l'avocat Nessi, livré par ses partisans, passa en jugement, fut condamné à mort et exécuté le 4 juillet 1841, malgré les supplications de sa femme et de ses enfants qui se jetèrent aux pieds de Luvini pour implorer sa grâce ; la connivence passive du gouvernement lombard-vénitien avait porté l'exaspération publique à un tel degré, que Luvini, quoique disposé, dit-on, à la clémence, n'osa pas arracher Nessi à la fureur populaire, craignant d'être lui-même accusé de trahison. Cette exécution capitale pour crime politique est la seule qui ait eu lieu en Suisse au XIXe siècle : elle demeure comme une tache dans l'histoire du Tessin. Nessi montra beaucoup décourage; lorsqu'on l'informa de l'arrêt qui le condamnait à mort, il aurait, dit-on, déclaré qu'il réservait ce même sort à Luvini et à Franscini s'ils avaient été vaincus; on reconnaîtra que, dans ces circonstances, la grâce était particulièrement difficile à obtenir, et qu'il eût fallu pour l'accorder une rare magnanimité.
La facilité avec laquelle, à cette époque, certains gouvernements, tant d'un parti que de l'autre, se laissaient choir, était encourageante pour les mécontents ; aussi voyons-nous des mouvements éclater de tous côtés. Dans quelques cantons, les chefslieux avaient conservé des prérogatives propres à susciter des mécontentements très vifs. Tel était le cas de Soleure, où la bureaucratie pesait de tout son poids sur la politique, et où les libertés
communales étaient fort restreintes. Cependant, là encore, nonobstant l'opposition de quelques vieilles familles et de la bourgeoisie, le parti libéral gagnait du terrain, grâce à la prudence et à l'énergie de son chef, Joseph Mouminger, et de ses collègues du Conseil d'Etat, qui s'efforçaient de seconder les réformes à l'ordre du jour : ils se montraient, entre autres, tolérants dans les questions religieuses et en fournirent la preuve en renonçant aux Articles de Baden. Malgré cette attitude conciliante, le parti clérical déclare la religion en danger : pour lui, l'éducation du peuple était la grosse question, le levier dont se servait l'Association catholique dans ses luttes contre les libéraux.
En 1840 expirait le délai décennal prévu pour la revision constitutionnelle : date fatale, qui donna le branle à toutes les ambitions. Les libéraux voulaient abolir les privilèges dont jouissait la ville de Soleure, et demandaient l'élection directe des députés au Grand Conseil, l'exclusion du corps législatif de tous les fonctionnaires salariés, le droit de veto, le droit de pétition, etc. Les cléricaux cherchaient à obtenir la garantie des propriétés des corporations religieuses, le retour au système des tribunaux ecclésiastiques, un droit de surveillance de l'Eglise sur l'école, etc. Un réseau de comités avait été organisé dans tout le canton par l'Association catholique, pour créer un mouvement d'opinion.
Le Grand Conseil refuse de prendre en considération la plupart de ces vœux, et borne la revision à quelques articles : il abolit les privilèges du chef-lieu, augmente de moitié le nombre des députés directs, et réduit de 17 à 9 celui des conseillers d'Etat. Il adopte le 22 décembre cette revision partielle, qui sera soumise à la sanction populaire le 10 janvier 1841.
A l'instigation de deux hommes, Gougger et Scherrer, une assemblée réunie à Mummlisvvil le 3 janvier, décide de combattre le projet comme dangereux pour la religion, et de provoquer la convocation d'une constituante. Le mouvement prend bientôt des allures inquiétantes pour le gouvernement, car aux districts de Dorneck, du Boucheggberg, de Kriegstetten et du Jura se joignent la majorité des habitants de Soleure, que la perte de leurs privilèges rejette dans l'opposition. Dans une nouvelle assemblée» à Marienstein, des moines provoquent la création d'un Comité de la foi.
Devant ces manifestations, le gouvernement, que dirige Joseph Mounzinger, réunit des troupes à Soleure pour sa protection et celle
de l'arsenal, se déclare en permanence, requiert l'assistance des Etats de Berne, d'Argovie et de Bâle-Campagne, et fait arrêter les principaux meneurs, Gougger et Scherrer entre autres. La présence de trois bataillons bernois, échelonnés sur la frontière, oblige l'opposition à renoncer à son. projet. Le 10 janvier, la nouvelle constitution est adoptée par; 6289 voix contre 4277 ; un mois plus tard, les élections composent le Grand Conseil à peu près par parts égales de conservateurs et de libéraux.
Le sang-froid et l'énergie qu'a déployés le Conseil d'Etat a donc préservé le canton de la réaction cléricale dont il était menacé. Le maintien du régime libéral à Soleure devait avoir une grande influence sur les événements qui se préparaient en Suisse : il empêcha ce canton de se joindre au Sonderbund, et contribua à former la majorité qui en ordonna la dissolution.
A la suite d'enquêtes riches en révélations suggestives, il fut un moment question de supprimer le couvent de Mariastein ; mais le gouvernement, redoutant l'opposition que cette mesure eût soulevée, y renonça. On avait pu reconnaître, néanmoins, la part que l'abbé, Pierre Mounzinger, avait prise au mouvement réactionnaire. Au moment où une crise bien autrement grave allait éclater en Argovie, il n'est pas sans intérêt de constater le penchant qui entraînait certains moines batailleurs vers la politique ; on a peine à comprendre qu'elle attire à ce point des hommes qui ont renoncé au monde pour se vouer à Dieu.
Les privilèges locaux que certaines villes ou contrées avaient réussi à conserver étaient condamnés à disparaître successivement ; mais leurs détenteurs ne s'en laissaient pas dépouiller sans lutte. Le Haut- Valais devait se montrer à cet égard particulièrement tenace. Sa prépondérance, après avoir subi un temps d'éclipsé sous le régime unitaire, avait été rétablie à la Restauration ; à teneur de la Constitution de 1815, les six dixains orientaux, dont la population n'était que de 34000 âmes, nommaient 24 députés à la Diète valaisanne, où l'évêque disposait de 4 voix, et les sept occidentaux, avec 43000 âmes, 28 seulement. La représentation proportionnelle, c'est-à-dire par tête, avait déjà été inutilement réclamée en 1820 par le dixain de Sierre. En 1831, Martigny demanda l'abrogation d'une loi de 1826 qui restreignait les droits des électeurs ; le refus d'obtempérer à cette pétition provoqua une émeute, réprimée grâce à l'envoi d'un bataillon ; cependant,
pour donner satisfaction à l'opinion, quelques modifications furent apportées au régime électoral.
Dans la question du Pacte non plus, Haut et Bas-Valaisaos n'étaient pas d'accord. Lçs libéraux décidèrent de se réunir le 11 avril 1833 pour en délibérer; cela suffit à alarmer le clergé, qui craignait que la revision fédérale n'entraînât une revision cantonale et la suppression de ses privilèges. Aussi l'abbé de Saint-Maurice, le prieur de Martigny et le prévôt du Saint- Bernard envoyèrent des émissaires aux montagnards de la contrée pour les engager à descendre sur Martigny au premier son du tocsin. A onze heures du matin, comme les délégués des dixains inférieurs arrivaient, drapeau fédéral en tête, la cloche d'alarme retentit, et bientôt l'hôtel de la Tour, où siègent les libéraux, est cerné de toute part ; des vociférations se font entendre, et les assaillants, ivres de vin et de fanatisme, somment les patriotes de quitter l'hôtel : ce que ceux-ci vont faire, cédant devant le nombre, lorsqu'une bande de forcenés pénètrent dans le local de la réunion et engagent un combat. A la suite de cette bagarre, le Conseil d'Etat envoya des commissaires pour calmer les esprits.
Le 14 septembre 1833, les dixains cT Entremont, de Martigny, Saint-Maurice et Monthey se voient refuser à nouveau la représentation proportionnelle ; Tannée suivante, l'intervention de Tévêque dans l'élaboration du code civil contribue encore à irriter les libéraux. Au printemps et en octobre 1838, nouvelles tentatives touchant la représentation proportionnelle : la première fois, elle reste en minorité d'une seule voix à la Diète valaisanne ; mais, en ai ~>mne, appuyés par la majorité du Conseil d'Etat, les libéraux *iennent enfin un vote favorable (29 contre 27) : ce qui, d'ailli n'est pas encore suffisant, les changements à la constituer ît réunir les deux tiers des voix pour être soumis au peuple.
Forts de ce succès relatif, les Bas-Valaisans sont résolus à poursuivre leur victoire sans se soucier des formes constitutionnelles. Cependant, animé d'intentions conciliantes, le Conseil d'Etat fait décider la revision par la Diète. Au sein de la commission, composée d'un député par dixain, qui se réunit dans ce but le 3 janvier 1839, les représentants du Haut- Valais soulèvent une série de difficultés ; mais le représentant de Sion, Eug. de Riedmatten, vote avec les fiis-Valaisans , et l'on décide que la Diète comptera un député par mille habitants.
Les choses en étaient là, lorsque, anticipant sur les droits qu'ils prétendaient taire adopter, les Bas-Yalaisans nomment leurs députés conformément à cette nouvelle échelle. Mais quand les élus se présentent à Sion à l'ouverture de la Diète, leur entrée soulève des protestations; le grand bailli, Maurice de Courten, proroge la session, les députés de Couches, Brigue, Viège, Rarogne et Sierre quittent la salle des délibérations, tandis que ceux de Sion et des districts occidentaux se proclament assemblée constituante, sous la présidence de l'avocat Barman.
L'accord devenant impossible à réaliser, le Conseil d'Etat s'adresse au Directoire, qui se refuse d'abord à jouer le rôle de conciliateur. L'assemblée constituante continue son œuvre sans s'inquiéter des oppositions qu'elle peut rencontrer et la soumet à l'approbation des communes. Le 17 janvier 1839, huit dixains prennent part à la votation : sur 10 187 électeurs, 9108 émettent des votes approbatifs, y compris 2135 abstentionnistes, considérés, suivant l'usage du temps, comme acceptants. Pour combattre l'effet de ce verdict populaire, le Conseil d'Etat fait circuler dans les dixains supérieurs une pétition qui se couvre de 1 1 000' signatures ; mais, leur apposition n'ayant été soumise à aucun contrôle, elle ne saurait être considérée comme l'expression exacte de la volonté populaire '.
La question de la séparation du Valais en deux Etats vint alors à se poser, et le Directoire se décida à y envoyer deux* commissaires, de Schatter, de Fribourg, et Baumgartner, de Saint-Gall, qui arrivèrent à Sion le 12 février 1839. Tous les efforts de ces magistrats pour rallier le clergé et les vieux conservateurs à T,t nouvelle constitution furent inutiles : et quand le nouvel 'Grand Conseil, élu dans les dixains occidentaux, eut nommé, -*9, un Conseil d'Etat où figuraient Janvier de Riedtnatten, •' Hce de Stockalper, Maurice Barman, l'ancien gouvernement n'en continua pas moins à régir les dixains orientaux ; et au milieu de juillet, il se retira à Sierre.
Le commissaire Baumgartner estimait que la Confédération devait agir énergiquement pour faire triompher en Valais le principe de l'égalité des droits; aussi, ne se sentant pas suffisamment appuyé par l'autorité fédérale, il donna sa démission, et fut remplacé par le conseiller d'Etat vaudois Emmanuel de la Harpe. Les
1 Le Valais comptant alors 77000 habitants, il est difficile d'admettre qu'il pût y avoir 21000 citoyens en état de voter.
médiateurs proposèrent un arrangement tendant à garantir, d'une part, les voix de l'évêque et les propriétés du clergé, de l'autre, le principe de la représentation proportionnelle. Mais cette transaction n'eut pas de succès : les Bas-Yalaisans se refusèrent à consacrer les droits politiques de l'évêque et ils auraient même marché contre Sierre pour en chasser le gouvernement du Haut- Valais, si Maurice Barman n'avait réussi à les détourner de leur projet.
Les choses en étaient là, lorsque la Diète fédérale se réunit à Zurich (en juillet). Les dixains occidentaux y envoient Joseph Barman et Ch. de Hivaz, tandis que Maurice de Stockalper et Fr.-G. Zen Ruf/inen s'y présentent au nom des dixains orientaux. La Diète les exclut les uns et les autres de ses délibérations, une minorité d'Etats (Uri, Schwyz, Unterwald, Schaffhouse, Neuchâtel, Tessin et Bâle- Ville) étant disposée à reconnaître de préférence les députés des dixains orientaux, et une autre minorité (Lucerne, Vaud et Bâle- Campagne), tenant au contraire la constitution du 30 janvier 1839 pour valable, en vertu du droit reconnu à chaque canton de procéder librement à la revision de sa charte. La séparation en deux cantons, demandée par les Haut-Valaisans, fut écartée par 49 voix, et, par 44, la Diète fédérale institua, le 44 juillet 4839, une Constituante valaisanne à laquelle chaque dixain était invité à envoyer un nombre de délégués proportionnel à sa population ; la constitution ainsi élaborée serait soumise au vote populaire sous le contrôle de commissaires fédéraux.
Se conformant aux termes de cet arrêté, bien accueilli en Bas-Valais, de Schaller et de la Harpe convoquent les électeurs pour le 24 juillet et fixent au 29 l'ouverture des débats de la Constituante. Mais l'opposition du Haut- Valais se manifesta dans une landsgemeinde convoquée à Sierre le 25 juillet, et qui ne réunit du reste que 400 participants, dont un grand nombre d'ecclésiastiques ; sans tenir compte des vœux d'une grande partie du haut pays, elle décida de soumettre aux électeurs un décret comportant le maintien de l'ancienne constitution, l'abaissement du prix du sel et l'envoi de députés à Zurich pour faire connaître cette résolution.
Tandis que les mécontents tergiversaient ainsi, la Constituante de Sion travaillait activement ; pour faire quelques concessions aux dixains orientaux, elle apporta diverses modifications à la constitution du 30 janvier : elle supprima les articles concernant la liberté de la presse et la création d'une école normale et d'une
école secondaire, considérés par l'évêque comme de nature à mettre la religion en péril, et rendit le référendum obligatoire, de facultatif qu'il était. Cette nouvelle constitution, votée le 3 août, fut acceptée le 25 août par 7605 voix contre 601. Le 4 septembre, le Grand Conseil des dixains inférieurs nomma un Conseil d'Etat, composé de MM. Bour gêner, Briguet, J. de Biedmatten, M. Barman et De la Coste.
La consultation populaire décidée par la landsgemeinde de Sierre avait eu lieu aussi, le 18 août; 10770 citoyens s'y étaient prononcés pour le maintien de la constitution de 1815 : chiffre inadmissible, le recensement officiel des dixains supérieurs n'accusant qu'une population de 34 000 habitants !
En présence de cette situation, la Diète se disposait à prendre des mesures contre les Haut-Valaisans lorsque la révolution de Zurich vint l'obliger à suspendre ses séances. A la reprise de sa session, un vent de réaction se fait sentir : les députés de Glaris, Fribourg, Schaffhouse, Zoug, Appenzell et Zurich, revenant sur leur vote du 11 juillet, se détachent de la majorité et joignent leurs voix à celles du groupe sarnien ; ils refusent aux députés des dixains inférieurs le droit de siéger, et déclarent une nouvelle médiation nécessaire. La reconnaissance de la constitution du 3 août ne fait cette fois que dix voix, et les anciens commissaires fédéraux sont rappelés et remplacés par Frey, de fiâle, de Meyenbourg-Stokar, de Schaffhouse, et de Maillardoz, de Fribourg. L'un des commissaires remerciés, Em. de la Harpe, qui n'était rien moins que radical, fit toucher au doigt, dans une lettre écrite le 30 septembre , l'étendue de la faute que commettait la Diète : « La reconstitution ordonnée par l'arrêté du 11 juillet, disait-il, a eu lieu ; l'acte qui s'en est suivi, accepté par la presque unanimité des citoyens, est devenu loi fondamentale de l'Etat. Et cependant, lorsque les députés nommés par l'autorité constitutionnelle se sont présentés en Diète, ils ont été repoussés. Tout est remis en question. Qu'il me soit permis de le dire sans détour : en se conduisant ainsi, l'assemblée fédérale s'est jouée d'un peuple nombreux, loyal et vaillant ; elle abdique l'autorité à laquelle elle peut prétendre sur les cantons et les force à chercher un point d'appui ailleurs que dans la Diète ; elle a creusé un abîme dans lequel s'engloutira la Confédération, à moins qu'un événement heureux, que j'appelle de tous mes vœux et qui probablement n'est pas éloigné, n'apporte un changement capital à la forme du gou-
versement actuel. » Paroles prophétiques. Malheureusement Fauteur mourut trop tôt (4842) pour en voir la réalisation.
Les nouveaux commissaires fédéraux sont reçus très froidement dans le Bas- Valais : le président du Conseil d'Etat, auquel ils présentent leurs lettres de créances, leur dit ne pouvoir les reconnaître comme médiateurs que si auparavant ils reconnaissent eux-mêmes le gouvernement. Désappointés, ils se rendent à Si erre, où la réception contraste avec celle de Sion : au lieu d'une fin de non recevoir, ce sont des harangues officielles et des gardes d'honneur — en général, c'est quand elles sont inutiles qu'on en donne — ; au lieu des charivaris de la population, des illuminations. Us parcourent le pays, et constatent quelques irrégularités, qui ramènent de 10770 à 10 439 le nombre des participants à la votation du 18 août: de cette enquête superficielle, il ressortirait donc que, prise dans son ensemble, la population du Valais était en majorité désireuse de conserver la constitution de 1815. On y votait alors dès l'âge de 18 ans; il n'en reste pas moins difficile à admettre que le Haut- Valais ait pu fournir un chiffre d'électeurs égal au tiers de sa population !
Après de vaines tentatives de conciliation, les commissaires fédéraux adressèrent au Directoire, le 1er décembre, un rapport où ils constataient que, à quelques communes près, les dixains orientaux persistaient à considérer le système de la représentation par tête comme compromettant leurs intérêts les plus chers, s'ils n'obtenaient pas des garanties touchant les droits politiques de l'évêque, les immunités du clergé, le maintien sans augmentation des droits de péages, la conservation de leurs franchises et privilèges, l'obligation de soumettre au référendum la question du Pacte, et une diminution des dépenses publiques. En ce qui concerne les motifs qui avaient engagé les Haut-Valaisans à ne pas prendre part au vote du 25 août, les commissaires expliquaient que le Conseil d'Etat de Sierre n'avait pu s'y rallier, parce qu'il contestait à la Diète fédérale le droit d'ordonner une revision de la constitution cantonale.
Les Bas-Valaisans s'étaient montrés jusqu'alors pleins de déférence pour les décisions de la Diète suisse : mais ce verdict, en tous points contraire à l'arrêté fédéral du 11 juillet, devait les pousser à recourir aux armes pour faire prévaloir le principe de l'égalité des droits. Les commissaires n'étaient du reste pas d'accord, non plus que le Directoire, sur les moyens à employer pour
prévenir les troubles. Pour trancher les hésitations, Maillardoz, partisan de la manière forte, se rend à Zurich et réussit à obtenir, le 21 décembre, une décision enjoignant aux cantons de Vaud, Fribourg, Berne et Genève de tenir des troupes prêtes à marcher au premier appel ; le commandement en est confié au colonel Bontems, de Genève, qui établit immédiatement son quartiergénéral à Bex. Mais les cantons dont le secours est ainsi requis le refusent. Pénétrés du sentiment de leur impuissance, les commissaires sollicitent et obtiennent leur rappel1.
Le 14 février 1840, le Vorort propose aux gouvernements de Sion et de Sierre un arbitrage ; mais les Bas-Valaisans repoussent énergiquement cette solution, ils demandant que la Diète tienne sa parole et fasse son devoir ; quant au Haut- Valais, il aspire à la séparation.
Des démêlés qui surgissent à Evolène font éclater la guerre civile : dénouement fatal de cette longue agitation. Le dixain d'Hérens avait adhéré à la constitution du 3 août ; puis, travaillé par le clergé, il s'était ensuite, à l'exception de la commune d'Evolène, rallié au parti du Haut- Valais. Le Conseil d'Etat de Sierre ayant voulu vendre du sel sur la place publique d'Evolène nonobstant l'opposition du président de la commune, le gouverne-
1 Un incident, qui fait songer à certaine « aventure en Calabre » contée par Paul-Louis Courier, marque la fin de leur mission. Le 24 décembre, Maillardoz et de Meyenbourg se rendent à Saint-Maurice pour conférer avec Barman, président du Grand Conseil, qui refuse de les recevoir. Ils repartent et, comme ils arrivent en voiture à Martigny, le soir entre onze heures et minuit, ils aperçoivent un attroupement de citoyens qui leur inspire des craintes ; n'osant poursuivre leur route sur Sion, ils entrent dans une salle d'auberge qui n'est pas éclairée et où les suivent quelques hommes. On entend bientôt une voix s'écrier dans l'obscurité : « J'ai toutes mes armes avec moi ; » c'est un habitant de Martigny, connu pour ses saillies, qui se donne ainsi le malin plaisir d'effrayer les malheureux médiateurs ; « il n'y a point d'armes ici, » répond charitablement un interlocuteur, « du reste nous n'en avons pas besoin. » Lorsqu'on apporte enfin de la lumière, la physionomie pâle et le regard incertain des commissaires fédéraux frappent les assistants. Après un instant de silence, l'un d'entre eux, s'adressant avec véhémence plus particulièrement a Maillardoz, passe en revue les maladresses de leur politique, leur rappelle les affronts qu'ils ont faits au Valais ; puis, comme les commissaires cherchent à couper court à cet entretien, ce Valaisan, dont le nom ne nous a pas été conservé, reprend : « Il est minuit, vous êtes entre nos mains. Vous nous avez insultés, votre présence chez nous n'a amené que la discorde et peut-être la guerre civile. Que diriez-vous si, dans deux heures, vous étiez hors de la frontière? Cette fin de votre mission serait digne de ce que vous avez fait ; quand vous vous présenterez devant la Diète, vous y rencontreriez le sourire malin de vos adversaires.... Toutefois vous ne passerez pas la frontière ; mais faites court, délivrez le canton de votre présence qui irrite les esprits, etc. »
ment de Sion y envoie, le 22 mars, six gendarmes pour empêcher cette vente. Une bagarre s'ensuit, dans laquelle le président Fave, les gendarmes et quelques habitants du village sont plus ou moins grièvement blessés. Un détachement de 80 hommes, venus d'Haudères, occupe Evolène et force les habitants à signer un acte de renonciation à la constitution du 3 août.
Le gouvernement de Sion sait qu'il ne peut compter sur la Diète pour faire cesser ces violences ; il convoque donc le Grand Conseil et obtient, le 26 mars, des pleins pouvoirs pour assurer l'indépendance des communes qui, conformément à l'arrêté fédéral du H juillet, ont concouru à la votation du 25 août. Tous les hommes en état de porter les armes, de 18 à 50 ans, sont appelés sous les drapeaux. Sion est mis en état de siège, et occupé par 7 ou 8000 Bas-Valaisans, sous le commandement de G. Kalbermatten. Le gouvernement de Sierre, de son côté, lève le contingent du Haut-Valais, et en confie le commandement au comte Louis de Courten, qui occupe militairement Saint-Léonard et Bramois. L'évêque, qui a toujours tenu le parti des Haut-Valaisans, veut s'interposer, mais n'obtient aucun résultat.
Le 1er avril, les Bas-Valaisans, commandés par Maurice Barman et Alexis Joris, se portent sur Bramois d'une part, sur Saint- Léonard de l'autre. Quoique la position de leurs adversaires près de Saint-Léonard soit très forte, elle est rapidement enlevée par la colonne de Joris. De Bramois, le comte de Courten voit la déroute de son aile droite, et veut lui porter secours ; mais le moral de ses troupes est ébranlé, et, redoutant de voir ses communications avec Sierre coupées, il se retire en bon ordre sur cette localité, où le Conseil d'Etat lui donne l'ordre de licencier ses troupes.
Les Bas-Valaisans sont donc victorieux sur les deux rives du Rhône, après de courts combats qui ne leur ont coûté que 5 morts et 17 blessés. Les Haut-Valaisans, furieux de leur défaite, crient à la trahison. La maison des de Courten à Sierre est assiégée ; le grand bailli, Maurice de Courten, ayant pris la fuite, ne peut être atteint; moins heureux, son frère Pierre, paisible vieillard de 71 ans, étranger aux luttes politiques, est saisi, abreuvé d'injures, et tué d'un coup de bayonnette. Après avoir laissé commettre cet odieux attentat, le gouvernement disparaît ; Sion arbore le drapeau blanc, et Maurice Barman y fait son entrée à la tête de ses troupes le 2 avril. Le lendemain ont lieu les funérailles de Pierre
de Courten ; en tête du cortège funèbre figure Maurice Barman. Tout à coup, on voit sortir de l'église, en habits de deuil, le comte Louis de Courten, le commandant des Haut-Valaisans ; devant la tombe ouverte de la principale victime de ces malheureuses luttes, il tend une main de réconciliation à Barman. Ces deux nobles adversaires étaient au reste bien faits pour se comprendre et s'estimer, malgré la diversité de leurs opinions 4. Au retour de cette cérémonie, Barman adresse aux Haut-Valaisans une proclamation conçue en termes conciliants, les invitant à envoyer des délégués à Sion.
Une entrevue y a lieu le 6 avril. Le Dr Barman, président du gouvernement de Sion, assure les délégués des Haut-Valaisans qu'il n'est point question d'user de contrainte à l'égard des dixains orientaux ; mais il les met en demeure de dire s'ils veulent accepter la constitution du 3 août, ou se séparer. Un délai de huit jours est demandé et accordé, à l'expiration duquel tous les dixains orientaux font parvenir leur adhésion à la nouvelle constitution.
Le 18 mai, un Grand Conseil composé de députés de toutes les parties du canton se réunit à Sion, l'évéque et le prévôt du Saint- Bernard y représentent le clergé. Le Dr Barman prononce un discours d'ouverture remarquable par son patriotisme et sa modération ; puis il se démet de ses fonctions de président, mais y est immédiatement réélu par 66 suffrages sur 73 votants. Le Conseil d'Etat, de son côté, dépose son mandat, et il est également confirmé à l'exception d'un membre démissionnaire, remplacé par un Haut-Valaisan, Zen Ruffinen. Un acte d'amnistie est rendu, et la réconciliation scellée par des fêtes publiques.
Le Vorort avait songé un moment à envoyer de nouveaux commissaires fédéraux ; mais, en voyant que, grâce à la modération des vainqueurs, Tordre se rétablissait complètement, il y renonça.
Cette réconciliation ne devait pas cependant être de longue durée, de nouveaux orages allaient agiter le Valais en 1844 ; mais, comme ils furent le contre-coup des événements qui se passèrent dans d'autres cantons, nous devons, pour la clarté de ce récit, ouvrir ici une parenthèse et parler de la crise que traversait l'Argovie vers la même époque.
1 Voir Rilliet : « Une année de l'histoire du Valais. »
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