CHAPITRE X
Troubles cTArgovie. Suppression des couvents.
Revision de la constitution ; les protestants veulent supprimer la parité confessionnelle ; le Comité de Bunzen, au nom des catholiques, demande la séparation confessionnelle. Le Grand Conseil rejette ces deux demandes; son projet de revision ne portant que sur des points secondaires est repoussé par le peuple. — Assemblée de Baden. Le clergé du Frickthal se prononce contre les revendications du Comité de Bunzen. — Insurrection du Freiamt. Arrestation des meneurs, bientôt délivrés par les émeutiers. Le conseiller d'Etat Waller, le préfet Wcibel et d'autres magistrats sont faits prisonniers à leur tour. Répression de l'insurrection par les troupes du gouvernement, sous le commandement du colonel Frei-Hérosé. Berne, Bâle-Campagne et Zurich prêtent main-forte au gouvernement argovien en lui envoyant des troupes. — L'appui donné aux émeutiers, par les moines et les nonnes du Freiamt, motive la suppression, par le Grand Conseil d'Argovie, de quatre couvents d'hommes et de quatre couvents de femmes. Protestations du nonce et de l'ambassadeur d'Autriche. Quelques cantons demandent la convocation de la Diète. — Mémoire justificatif du gouvernement argovien.
Contrecoup en Suisse des événements d'Argovie. — Relations du saint-siège avec les cantons catholiques et mixtes. — Chute du régime libéral à Lucerne, avènement du parti clérical ; rôle de Siegwart-Muller, de Bernard Meyer et de Leu d'Ebersol. Rentrée du nonce à Lucerne.
Points de vue divers émis par les députés à la Diète au sujet de la suppression des couvents, et des droits des cantons en ces matières. Par 12 X V0lx> 'a Diète décide que les couvents du Freiamt seront rétablis (S avril 1841). — Après une seconde injonction, le gouvernement argovien se résout à faire partiellement droit aux ordres de la Diète, et décide en principe le rétablissement de trois couvents de femmes. — Situation des partis en Suisse. — Indécisions de la Diète. — Manifestations dans divers cantons. — Les élections de Zurich en 1842 déplacent la majorité de la Diète. En 1843, le gouvernement argovien rétablit le quatrième couvent de femmes, et la Diète sort la question des couvents de son ordre du jour (31 août). — Origine du Sonderbund : des délégués des cantons catholiques (Uri, Schwyz, Unterwald, Zoug, Lucerne et Fribourg) tiennent des conciliabules à Lucerne et y concluent une entente j[l2 et 13 septembre). Les cléricaux les plus violents l'emportent à Lucerne: nomination de Siegwart-Muller aux fonctions d'avoyer.
Les conflits d'ordre confessionnel étaient particulièrement fréquents en Argovie et s'y déroulaient avec plus d'aigreur que dans la plupart des autres cantons. On se rappelle la pression exercée par les moines de Mouri en 1830, lors de la revision de la constitution, les difficultés soulevées en 1835 par le serment imposé aux ecclésiastiques, et les mesures prises à l'égard des couvents. Ces mesures, ainsi que l'attitude du gouvernement lors
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des conférences de Baden (4834), avaient profondément froissé la partie catholique du canton, et créé en Argovie un état de tension qui devait tôt ou tard aboutir à de nouveaux troubles.
D'autre part, la parité confessionnelle attribuait le même nombre de députés aux deux confessions, bien qu'il y eût en Argovie 75 000 protestants et seulement 67000 catholiques. C'était un privilège, fatalement destiné à disparaître, comme ceux dont avaient joui les villes de Zurich, Berne, Soleure, Lucerne, Schaffhouse et Bâle. Partout, en effet, le vote par tête (Kopfzahl) prévalait, et, en se refusant à subir la loi commune, les catholiques argoviens allaient attirer sur leur canton et sur la Suisse entière une commotion dont ils devaient être les victimes.
En Argovie, comme à Soleure, Tannée 1840 était le terme décennal prévu pour la revision de la constitution. Sans attendre que la question se posât au sein du Grand Conseil, les catholiques, aiguillonnés par les succès qu'avait remportés à Zurich le Comité de la foi, prennent l'offensive et vont tête baissée au-devant du danger. Leurs chefs tiennent une assemblée à Bunzen en novembre 1839, et y formulent leurs exigences tendant à placer les intérêts de la partie catholique du canton uniquement entre les mains des citoyens de cette confession, comme c'est le cas à Saint-Gall ; à abroger les Articles de Baden ; à réduire le nombre des membres du Grand Conseil et du Conseil d'Etat, et à soustraire au contrôle de l'Etat l'administration des couvents. Un comité se forme en vue de faire prévaloir ces idées, et, ce qui est incontestablement son droit, passe outre aux injonctions du gouvernement qui lui ordonne de se dissoudre. Comme, d'autre part, dans les districts protestants, on demandait la convocation d'une Constituante, le Grand Conseil décide, pour contenir le mouvement, d'entreprendre lui-même la re vision.
Mais le pays continue à s'agiter. Le 2 février 1840, une assemblée populaire réunie à Mellingen, et à laquelle assistent les délégués des districts de Baden, Mouri et Bremgarten, approuve les résolutions adoptées par l'assemblée de Bunzen et se prononce pour le maintien du système de la parité. Le principal point d'appui de ce mouvement était dans les couvents, une pétition de 105 prêtres, appuyés, de Soleure, par leur évêque, réclamait aussi des garanties pour la religion. Le 13 février, une autre assemblée tenue à Entfelden en opposition à celle de Mellingen réclame l'abolition du système de la parité et une administration distincte pour
les biens de l'Eglise réformée. Enfin, le 28, catholiques libéraux et protestants, délibérant ensemble à Moumpf, reprennent les vues exprimées à Mellingen. Au reste, la séparation confessionnelle, vivement réclamée dans les anciens bailliages libres, n'était point désirée par les catholiques du Frickthal et du district de Rheitirfelden; le clergé du nord du canton, on Ta déjà vu plus haut, était moins porté que celui du Freiaml vers les idées ultramontaines.
En présence de ces vœux contradictoires, le Grand Conseil était hésitant, ses délibérations traînaient en longueur ; il finit par rejeter la séparation confessionnelle et conserver la parité, s'en tenant ainsi au statu quo pour les questions les plus importantes, et ne faisant porter les modifications à la constitution que sur des points secondaires. Cette politique n'eut pas de succès : le 5 octobre, le peuple rejeta par 23087 voix contre 3976 le projet qui lui était présenté.
Ce résultat, envisagé par le parti catholique clérical comme un triomphe, le décida à la lutte à outrance, d'autant plus que l'évéque de Bêle l'encourageait à réclamer des garanties. Le 29 novembre, une nombreuse assemblée réunie à Baden maintint la parité comme article fondamental de son programme ; elle réclama en outre : une rotation annuelle du siège des autorités supérieures cantonales, qui résideraient alternativement dans la partie catholique et dans la partie réformée du canton ; la séparation confessionnelle ; des garanties pour les couvents ; le veto, et l'abolition des élections indirectes. Deux fougueux ultramon tains de Soleure, Ch. -Louis de Haller et de Sury, parurent sur la tribune de Baden à côté des orateurs argoviens : Weissenbach, Bauer et Baldinger. Le lendemain, les catholiques du nord du canton, réunis à Stein, dans le district de Rheinfelden, se prononçaient contre la séparation confessionnelle et les autres résolutions de l'assemblée de Baden.
Après avoir cherché précédemment à donner des satisfactions aux deux partis, le Grand Conseil, renonçant à sa politique de juste milieu, décide d'abolir la parité, de proportionner dans chaque cercle le nombre des députés à celui des habitants, sans distinction de confession ; de donner, en revanche, dans le Conseil d'Etat, quatre sièges aux catholiques et quatre aux réformés, le neuvième demeurant au choix du Grand Conseil ; enfin de repousser la séparation confessionnelle. Ce projet de constitution fut
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adopté par le peuple, le 5 janvier 1841, par 16050 voix contre 11484, une minorité catholique importante recrutée dans le nord du canton s'étant jointe aux protestants.
Cet échec n'abattit pas l'ardeur des ultramontains dans les districts où la constitution avait été refusée : la faiblesse dont avait fait preuve la Diète envers les campagnards bâloie les autorisait à supposer qu'il leur serait également loisible de se constituer en demi-canton autonome. A juger les choses impartialement, la différence entre ces deux cas résidait principalement dans une circonstance étrangère au débat : les radicaux de Liestal jouissaient des sympathies de plusieurs cantons importants, tandis que les catholiques argoviens ne pouvaient rencontrer d'appui qu'auprès des petits cantons.
Le gouvernement d'Aarau se berçait de l'illusion que la crise constitutionnelle était conjurée par le vote du 5 janvier, lorsqu'il apprit que le Comité de Bunzen était occupé à doter la contrée de Baden d'un gouvernement provisoire. Dans la nuit du 9 au 10 janvier, il envoie un de ses membres, Waller, avec une escouade de gendarmes dans le Freiamt : trois d'entre les meneurs sont arrêtés à Bremgarten, un quatrième, le greffier Frey, à Mouri.
Waller se rend ensuite au couvent de Mouri, il fait connaître à l'abbé l'objet de sa mission, l'invite à dissiper le rassemblement suspect qui s'était formé devant le monastère, et le rend responsable des désordres qui pourraient en résulter. L'abbé déclare ignorer la cause de ce rassemblement, et décliner toute responsabilité; puis il accompagne Waller dans la cour du couvent et adresse à un frère lai l'ordre d'éloigner le peuple qui déjà l'avait envahie. Ce frère lai, nous dit le mémoire du gouvernement argovien sur cette affaire, était depuis longtemps l'instigateur le plus ardent du mouvement; il enjoignit au peuple de se retirer, mais, ajoute le mémoire, plusieurs témoins le virent désigner en même temps la maison de justice, où étaient enfermés les meneurs arrêtés. Aussitôt la foule s'y précipite, et fait relâcher les prisonniers; un coup de feu part : le greffier Frey, qui vient d'être remis en liberté, prend sous sa protection, avec l'aide de l'aubergiste Sylvain Millier, le conseiller Waller, devenu à son tour prisonnier des émeutiers. D'autre part, une bande de factieux s'empare à Meyenberg du préfet Weibel, venu dans cette localité pour procéder à des arrestations ; ce malheureux magistrat et les gendarmes de son escorte subissent toutes sortes de mauvais traite-
ments, et sont conduits à Mou ri. Puis les émeu tiers, parmi lesquels on remarque plusieurs domestiques du couvent, s'emparent de Lindenmann, l'administrateur officiel des couvents, qu'ils maltraitent horriblement ; ils arrachent de son lit de maladie le juge d'appel Mutler, et le jettent également en prison, ainsi que le commandant du district, Meyer. Durant cette échauffburée, le peuple mange et boit abondamment au couvent de Mouri.
Le même jour, violente émeute à Bremgarten. De sa fenêtre, le préfet veut parler à la foule : il est blessé d'un coup de feu ; les portes des prisons sont forcées : paysans fanatisés et prisonniers malmènent les habitants. Le soir, les chefs de l'insurrection, réunis en conseil à Bremgarten, décident de lever le landstourm des anciens bailliages libres et de marcher sur Aarau. La nuit est employée à confectionner des munitions. Le il au matin, le tocsin sonne de tous côtés, le couvent de Mouri tire le canon d'alarme, les capucins haranguent le peuple, et, sous la conduite de Sylvain Muller, 1800 insurgés prennent la route de Villmergen.
Pendant ce temps, le Conseil d'Etat, siégeant en permanence, avait appelé sous les armes le contingent de la Haute- Argo vie. Les troupes du gouvernement, sous le colonel Frei-Hérosé, se rassemblent entre Aarau et Lenzbourg, et se dirigent sur Villmergen. Un court engagement a lieu dans cette localité ; quand ils ont vu tomber 7 morts et 13 blessés, les insurgés prennent la fuite, et un corps franc lucernois, venu à leur aide sous les ordres de Leu d'Ebersol, bat en retraite. Le colonel Frei-Hérosé occupe aussitôt Mouri, prend possession du couvent, que les moines ont abandonné, délivre le conseiller d'Etat Waller et son escorte. L'insurrection s'était propagée dans les districts de Baden et de Zourzach, à l'instigation du capitaine Schmidt et du père Théodose, gardien des capucins de Baden ; mais les populations ne participèrent que mollement à ce mouvement. Le 12 au soir, toutes les communes étaient désarmées et les trois chefs, Schmidt, Sylvain Muller et le père Théodose, arrêtés.
Dans la prévision d'une résistance plus sérieuse, le Conseil d'Etat avait invoqué le secours des gouvernements de Berne, Bâle- Campagne et Zurich. Le 13 janvier déjà, 4 bataillons bernois entrèrent sur le territoire argovien, ce qui rendit impossible aux insurgés la continuation de la lutte. La promptitude que Neuhaus mit à les lever, en sa qualité d'avoyer de Berne, et non de président du Vorort, étouffa la guerre civile ; il rendit en cette cir-
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constance un service signalé, que ses adversaires politiques eux-mêmes ont hautement apprécié1. « Déjà, en effet, nous dit Daguet, le ministère français, croyant à une prochaine décomposition de la Suisse, parlait d'annexer le Porrentruy et Genève à la France. » Les contingents de Zurich et de Bâle-Campagne ne s'étaient d'ailleurs pas fait attendre non plus.
C'étaient manifestement les couvents qui avaient provoqué l'émeute ; le gouvernement d'Argovie s'en prit à eux, et, sans se donner peut-être suffisamment le temps de la réflexion, se lança à pleines voiles dans la lutte contre l'ultramontanisme. La participation du monastère de Mouri* aux troubles était révélée par la présence de 14 domestiques de cette maison à l'assemblée séparatiste de Baden du 29 novembre ; les orateurs de cette assemblée et les membres du Comité de Bunzen s'y étaient rendus dans les équipages du couvent, et, le jour de cette manifestation, la | messe avait été avancée dans les paroisses desservies par les religieux de Mouri; enfin, les rapports fréquents que l'abbé entretenait avec le Dr Bauer, l'un des membres les plus actifs du Comité de Bunzen et avec Sylvain Muller, et le fait qu'après l'échec de l'émeute les moines s'étaient réfugiés à Zoug, étaient encore autant d'indices de leur complicité.
La connivence des Bénédictines de Hermetschwil* était aussi établie par la participation de leurs valets aux attentats de Bremgartén. Le couvent de Wettingen\ éloigné du théâtre des événements, ne s'y était pas trouvé mêlé ; mais le gouvernement assimila son cas à celui des précédents, en raison de son hostilité envers le pouvoir établi et de ses relations avec le Comité de Bunzen. Le couvent de religieuses de Gnadenthal* avait joué un
* Voir de Tillier, Geschichte der Eidgenossenschaft zur Zeit des sogeheissenen Fortschritts.
* Le couvent des Bénédictins de Mouri avait été fondé en 1027 par les Habsbourg. Ses abbés avaient reçu, en 1701, le titre de princes d'empire.
3 Des documents de 1240 font déjà mention de cette institution, qui occupait primitivement une aile du couvent de Mouri, mais en avait été séparée déjà au XIII* siècle à cause des relations peu édifiantes dont ce rapprochement était l'occasion.
4 Ce couvent de Tordre de Citeaux devait sa fondation au comte Henri de Rapperschwil, en 1227; il avait été supprimé en 1529, puis rétabli après la bataille de Gappel.
5 Ce modeste monastère, qui avait pour orig-ine un béçuinage. est mentionné pour la première fois en 1280.
rôle effacé ; mais son maître-valet figurait au nombre des agents de la politique réactionnaire et avait pris part à l'émeute de Bremgarten. Celui des religieuses de Maria-Krœnung à Baden, bien qu'il fût demeuré en dehors de la sédition, était soupçonné d'avoir fourni de l'argent au père gardien des capucins de Baden. Le couvent des Bénédictines de Fahr 1 n'avait pas non plus participé à Pémeute, mais il était en état de suspicion à cause des intrigues nouées en Argovie par son visiteur et supérieur canonique, l'abbé Célestin d'Einsiedeln.
Les capucins de Bremgarten* avaient concouru à l'insurrection par tous les moyens en leur pouvoir. Ceux de Baden 3 de même : quoique éloignés du lieu de l'insurrection, ils avaient été les instigateurs de l'émeute de Zourzach ; le père Théodose 4, voyant que les catholiques ameutés par lui avaient le dessous, était rentré précipitamment à son monastère en laissant échapper cette phrase significative : « Gardez-vous de me trahir, car nous serions perdus, moi et le couvent. » On peut conclure de cet aveu que les moines argoviens avaient bien conscience du sort qui les attendait en cas d'échec, et qu'ils avaient joué de propos délibéré leur « va-tout » en prenant part à cette insurrection. Tous ces faits furent mis en lumière dans le mémoire adressé par le gouvernement argovien aux Etats confédérés.
Un homme d'esprit disait un jour que, sans armée permanente et sans couvents, l'organisation d'un Etat était incomplète, celle-là étant nécessaire pour débarrasser la société des mauvais sujets, et ceux-ci pour servir d'abri aux faibles d'esprit et aux lassés de la vie. Cette boutade renferme une part de vérité. Il semble cependant que les couvents, après avoir rendu tant de services au moyen âge, en défrichant des terres incultes, en accueillant les voyageurs, en soignant les malades et en cultivant les sciences, aient perdu graduellement de leur raison d'être. Pour justifier leur existence, il faut qu'ils s'employent à des œuvres utiles, comme ceux du Saint-Bernard ou de Saint-Maurice, par exemple.
1 Fondé en 1130 par les Regensberg.
« Couvent fondé en 1621.
8 Couvent fondé en 1593.
4 Le père Théodose (Antoine Crispin Florcntini, originaire des Grisons) fut dans la suite curé de Coire, puis vicaire général de l'évèché de Coire. Son rôle dans les troubles d 'Argovie ne doit pas faire oublier le zèle qu'il déploya comme pédagogue, comme philanthrope et dans les œuvres de mission intérieure.
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L'homme est fait pour vivre au milieu de ses semblables, et c'est dans la société que celui qui veut se vouer au service de Dieu peut exercer le plus efficacement son activité : la vie contemplative du cloître, en dehors de toute préoccupation scientifique ou charitable, est une existence de paresseux. Quant au travail manuel auquel se livrent certaines corporations religieuses, il est quelquefois une cause de perturbation économique : ainsi les nonnes qui, à l'abri des soucis matériels, confectionnent à vil prix des trousseaux, font baisser les salaires au détriment de l'ouvrière laïque. Les couvents peuvent même devenir une institution nuisible, lorsque les conventuels, au lieu de s'occuper de bonnes œuvres, sortent de leur retraite pour prêcher la discorde au sein des populations qui les entourent et subventionnent les entrepreneurs de troubles : on doit reconnaître que, quand ils se mettent ainsi en rébellion contre les pouvoirs établis, ils méritent peu de sympathie.
Le monachisme, on ne saurait le nier, constitue, au point de vue tant moral que social, un état contre nature qui a donné lieu en tout temps à de nombreux scandales. Ces phalanstères, avec les biens de mainmorte qu'ils accaparent, ont été dans plus d'un pays une cause de déclin, grâce à leur tendance à se placer en dehors du droit commun, à se soustraire à l'impôt, à s'envisager comme un Etat dans l'Etat, à se dégager de la tutelle des évêques, et à chercher un point d'appui auprès des puissances étrangères pour lutter contre leur souverain légitime.
La question de la suppression des couvents n'est point, à proprement parler, une question de liberté religieuse. La vie en commun que mènent les moines n'est pas, en effet, une condition de la piété ; l'Eglise catholique a existé avant les cloîtres, elle subsiste, prospère, et voit la piété se développer là même où ils ont été supprimés. Les tendances monastiques étaient d'ailleurs mal vues des premiers pères de l'Eglise ; Tertullien, entre autres, les condamna dans son apologie du christianisme, ainsi que le gouvernement argovien le relève avec à-propos dans son mémoire aux Etats confédérés.
Jusqu'au moment où le tocsin de Mouri appela les habitants du Freiamt à l'insurrection, la situation des couvents argoviens n'était point encore compromise; dans l'instruction qui suivit, plusieurs ecclésiastiques, notamment le doyen Groth, déclarèrent en effet
que la religion n'était nullement lésée par la constitution argovienne. 11 appartenait aux moines batailleurs de Mouri, de Bremgarten et de Baden, d'accroître, en se jetant dans la mêlée des partis, les préventions que nourrissait dès longtemps la majorité du peuple argovien à l'égard des ultramontains. Leur immixtion dans la politique montra que leur souci était moins de gagner des âmes au ciel que de conquérir le pouvoir pour leurs alliés du Comité de Bunzen, même au prix d'une scission du canton d'Argovie.
Lorsque le Grand Conseil se réunit à Aarau le 13 janvier 1841, la plupart des membres catholiques ne répondirent pas à l'appel; sur 200 députés, 134 seulement étaient présents. Le tocsin qui, la veille, tintait dans la vallée de la Reuss, résonnait encore à leurs oreilles, le pays était en armes. On ne pouvait, dans de telles circonstances, attendre de cette assemblée un examen impartial de la situation.
Depuis longtemps, le parti radical envisageait les couvents comme un obstacle au progrès intellectuel et économique du pays. L'occasion était trop propice pour qu'il la laissât échapper. « Les couvents, s'écria Augustin KiUer, alors directeur de l'école normale de Lenzbourg, sont des nids de paresseux, l'herbe ne croît pas là où les moines prospèrent. » Quelques députés modérés demandèrent la nomination d'une commission d'enquête. Mais, en de pareils moments, les violents l'emportent. L'historien Zschokke, près du terme de sa carrière, vota avec Augustin Keller, « sans partager, dit-il, sa passion contre les cloîtres, mais alarmé par les progrès de Tultramontanisme. » Par 115 voix contre 19, le Grand Conseil supprime les couvents de Bénédictins à Mouri et à Wettingen, ceux des Capucins à Baden et à Bremgarten, et les quatre couvents de femmes de Hermetschivil, Fahr, Gnadenlhal et Baden. L'ensemble de leurs biens, évalué à 6 Vf millions de francs ancienne monnaie (soit 10 millions de francs actuels), est, par décret du 20 janvier, déclaré bien national et affecté à l'entretien des églises, des écoles et des pauvres.
Ces monastères abritaient une population de 120 moines et de 90 nonnes, qui sont invités à en sortir immédiatement. Des pensions, variant de 1200 à 1400 francs, suivant l'âge, pour les religieux, de 800 à 1200 francs pour les religieuses, de 400 à 500 francs pour les frères lais, et de 400 francs pour les sœurs converses, leur sont allouées ; les capucins étrangers ne reçoivent
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que des indemnités pour frais de voyage. En outre, des dotations sont faites aux paroisses desservies par des religieux* et l'on y crée des postes de vicaires. Ce décret fut exécuté avec brutalité. On était au cœur de l'hiver : un délai de 48 heures seulement fut accordé aux religieux et religieuses pour accepter les prébendes ou quitter le pays.
Les instigateurs des troubles furent traités avec rigueur : le père Théodose fut condamné à quatre ans de prison, le juge Souter, le EK Rueff et l'avocat Weissenbach furent condamnés, par contumace, à la peine de mort; une amnistie fut prononcée en faveur des simples insurgés.
Saluée avec joie en Suisse par le parti radical, la suppression des couvents souleva de véhémentes récriminations dans* certains cantons et même à l'étranger. Le nonce protesta, le 21 janvier, et le comte de Bombelles, ambassadeur d'Autriche, adressa le 8 février, au Directoire, une réclamation au nom de l'empereur Ferdinand, petit-fils — il est assez piquant de le constater — de Joseph II, qui, soixante ans auparavant, avait supprimé les couvents du Frickthal : il invoquait le fait que l'abbaye de Mouri avait été fondée par les Habsbourg, et que des monuments de cette maison se trouvaient dans celle de Wettingen, confiés à la garde des religieux. Les cantons catholiques d'Uri, Schwyz, Unterwald, Fribourg et Zoug, auxquels se joignit Neuchâtel, demandèrent la convocation d'une Diète extraordinaire, en invoquant l'article XII du Pacte qui garantissait l'existence des couvents.
Pour justifier son attitude, le gouvernement argovien adresse aux Etats confédérés un remarquable mémoire, où, après un narré des faits qui avaient amené la suppression des couvents, il revendique son droit souverain.
Les prétentions de la cour de Vienne, dit-il, sont sans fondement, puisque la conquête du comté de Baden sur la maison de Habsbourg a été reconnue lors de la paix de Westphalie, et le dit comté transmis au canton d'Argovie par l'Acte de Médiation.
D'autre part, le gouvernement motive son point de vue, en citant de nombreux précédents : l'empereur Sigismond en 1442, l'Etat de Venise en 1768, Marie-Thérèse et Joseph II de 1770 à 1781, à la suite des désordres qui s'étaient produits dans des maisons religieuses, ont pareillement, en vertu de leurs droits de souveraineté, supprimé des couvents par centaines ; des me-
sures analogues sont intervenues en Toscane et dans le royaume de Naples, Les Confédérés n'ont pas été moins attentifs à maintenir leurs droits, puisque, en 1370 déjà, les huit cantons ont pris des mesures contre les empiétements du clergé romain * ; le couvent de Pfœffèrs a été mis sous tutelle, en i486, et astreint, en 1518, en même temps que celui de Wettingen, à soumettre annuellement ses comptes aux VII cantons9; de même, en 1598, pour ceux de Mouri, de Gnadenthal, de Fischingen et de Dœnikon; en 1473, Berne a supprimé un couvent à Inlerlaken ; en 1766, les Capucins qui avaient excité à la révolte les habitants de la vallée de Misocco en ont été chassés ; en 1805, l'insurrection fomentée par l'abbé Pancrace a amené la suppression définitive de la célèbre abbaye de Saint-Gall.
A la suite des intrigues du nonce, le Pacte a accordé aux couvents, il est vrai, de nouvelles garanties. Est-ce à dire qu'il ne se soit plus produit dès lors aucune intervention du pouvoir civil ? le mémoire argovien constate au contraire que les cantons catholiques et mixtes ont été conduits par diverses circonstances à décréter une série de mesures à l'égard de certains couvents ; que le gouvernement de Soleure a pris en main l'administration de celui de Mariastein ; qu'en Thurgovie, on a supprimé celui du Paradis et établi dans celui de Kreuzlingen un séminaire d'instituteurs ; que l'Etat de Lucerne a renvoyé du pays les Capucins étrangers, et fermé les couvents de Franciscains, parce que, dans l'état actuel, ils ne répondaient plus à leur but primitif; que le gouvernement de Saint-Gall a supprimé les monastères de Schœnnis et de Saint- Georges et dissous le chapitre de Pfœffèrs.
Après avoir ainsi justifié son point de vue, le gouvernement argovien motive sa décision par les considérations suivantes. Selon une tendance habituelle aux établissements analogues, les monastères de Mouri et de Wettingen ont réussi à s'incorporer la
1 Le même fait s'est reproduit en 1525, au moment où la Réforme commençait à se faire jour et où déjà elle triomphait à Zurich. Les Etats d'Uri, Schwyz, Unlerwald, Zoug, Lucerne, Berne, Glaris, Fribourg et Valais, tout en demeurant encore fidèles à Rome, affirmèrent, dans la conférence de Lucerne, les droits de l'Etat à l'égard de l'Eglise, et prirent, en vue de s'opposer aux abus du clergé, des résolutions tendant à restreindre l'extension des biens d'Eglise ; à prohiber les acquisitions faites à l'insu des gouvernements ; à placer les ecclésiastiques sous la juridiction civile pour les délits de droit commun, et le clergé sur le même pied que le peuple en matière d'impôt ; à prohiber les cumuls de bénéfices, etc. (Voir à ce sujet : Hottinger, Histoire de la Confédération suisse, t. X, p. 355.)
* Zurich, Lucerne, Tri, Schwyz, Unferwald, Zoug et Glaris.
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fortune de plusieurs églises paroissiales, et à en obtenir la collation ; dès lors, ces paroisses ont compté au nombre des plus mal desservies et des plus misérables du canton, et toutes les réclamations faites à ce sujet sont restées inutiles. Les mœurs dévergondées et la sensualité des moines de Wettingen et des Capucins de Baden ont fourni de graves sujets de plaintes aux chefs de familles; de révoltants attentats, que les supérieurs se sont efforcés de cacher, et l'ignorance des Capucins, ont provoqué un notable abaissement moral dans les localités confiées à leurs soins : il est aisé d'en juger par la comparaison avec les paroisses confiées à des prêtres séculiers; les mœurs des nonnes de Maria Krœnung, de Gnadenthal et des Capucins de Bremgarten laissaient également beaucoup à désirer.
D'autre part, les religieux argoviens n'ont pas su ou pas voulu comprendre que, les conditions économiques et sociales s' étant considérablement modifiées, leur raison d'être dépendait en grande partie de leur activité et des services qu'ils étaient en mesure de rendre aux populations. Tandis que le couvent de Kreuzlingen, en Thurgovie, a ouvert ses portes à un séminaire d'instituteurs, que celui de Dissentis fournit des locaux pour l'école cantonale catholique des Grisons, Mouri et Bremgarten ont fait la sourde oreille quand on leur a suggéré des mesures analogues. Les nonnes de Baden, toutes consacrées à la confection de colifichets qu'elles vendent aux baigneurs, laissent péricliter l'établissement de bains de pauvres dont la charge leur incombait.
Au reste, ajoute le mémoire, les écoles entretenues par les couvents ont donné des résultats fort médiocres : les élèves les plus âgés y perdaient leur temps à faire des copies pour l'Association catholique ; on les initiait en outre à la politique ultramontaine, ce qui a provoqué leur fermeture en 1835. L'enquête faite à la même époque a montré que les gros revenus de Mouri et de Wettingen étaient loin de suffire aux dépenses des couvents ; on a dû prendre des mesures pour mettre un terme à leurs prodigalités. Enfin, quoique la règle de saint Benoft prescrive aux religieux de se tenir éloignés du monde, les moines argoviens ont manifesté un penchant marqué pour la politique. Us en ont fourni la preuve précédemment déjà, en participant aux événements de 1831 et de 1835 et en donnant un appui financier considérable, se chiffrant par centaines de mille francs, à V Association catholique ; c'est précisément pour dissimuler ce genre de dépenses, contraire à
leur règle, que les couvents de Fahr, de Maria Krœnung, de Mouri et de Wettingen s'efforçaient de se dérober à la surveillance que le gouvernement exerçait sur la gestion de leurs biens.
Les auteurs du mémoire argovien terminent leur exposé par des considérations juridiques. L'article XII du Pacte, qui garantit l'existence des couvents, contient cette clause restrictive : « en tant que cela dépend des gouvernements cantonaux » . Ils partent de là pour soutenir qu'un Etat souverain ne peut être contraint « à tolérer dans son sein des communautés qui sont devenues des foyers de machinations contre ses intérêts et son bien-être. » À cet article XII, ils opposent l'article Ier : « Les 22 cantons souverains de la Suisse se réunissent pour défendre leur liberté, leur indépendance et leur sûreté contre les puissances étrangères, pour maintenir l'ordre à l'intérieur et se garantir mutellement leurs constitutions. » Les termes de l'article XII du Pacte ne sauraient d'ailleurs être considérés comme ayant une portée absolue, puisque la Diète, en dépit des protestations de la cour de Rome, ne s'est point opposée à la suppression des couvents des Franciscains à Lucerne, du Paradis et de Pfaeffers. Le gouvernement argovien Feprend, pour terminer, l'argument développé devant la Diète par la députa tion de Lucerne en 1838: les couvçnts ne sauraient faire dériver des droits d'un contrat où ils ne figurent pas comme partie, et l'article XII du Pacte signifie seulement que les cantons ne peuvent exiger de l'un quelconque d'entre eux la suppression des couvents existant sur son territoire.
Ce mémoire est en somme un réquisitoire serré et très documenté, modéré dans les termes et courtois de forme.
Naturellement, les abbés, abbesses et supérieurs des couvents argoviens en rédigent un de leur côté, où ils contestent les motifs invoqués par le gouvernement dans son arrêté du 13 janvier, et, invoquant l'article XII du Pacte, demandent à être remis en possession de leurs maisons et de leurs biens.
La suppression des couvents du Freiamt devait avoir un contrecoup immédiat dans les cantons catholiques, où elle porta les esprits à un haut degré d'exaspération. Cette répercussion se fit sentir en premier lieu à Lucerne, où le parti clérical avait conservé une grande influence, quoique les libéraux y occupassent le pouvoir depuis une dizaine d'années.
Durant les siècles précédents, les aristocraties de Fribourg et
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de Lucerne, grâce à leur prestige traditionnel et à l'esprit de suite qu'elles apportaient dans leurs délibérations, s'opposaient avec succès aux empiétements du clergé. Mais, après leur chute, les efforts des régimes démocratiques pour faire respecter les droits de l'Etat ne furent guère compris par les populations, sauf dans les cantons mixtes (Saint-Gall et Argovie), où la présence des protestants encourageait une partie des catholiques eux-mêmes à résister aux prétentions ultramontaines.
Les causes de désaccord étaient d'ailleurs nombreuses, et les occasions de conflits ne devaient pas manquer ; d'autant plus que le saint-siège et ses représentants en Suisse s'étaient toujours efforcés de laisser dans le vague certaines questions qu'il eût été pourtant facile de résoudre définitivement.
Les libertés coutumières (droit de collation, de placet, etc.) de l'Eglise helvétique, par exemple, que la majorité des cantons catholiques et mixtes avaient en maintes occasions affirmées, n'avaient jamais été expressément reconnues par le saint-siège ; elles avaient, au XVe siècle, fait l'objet de vagues déclarations de la part des papes, aux temps où ceux-ci sollicitaient le secours des Suisses à l'occasion des campagnes d'Italie ; mais, depuis lors, les discordes causées par la Réforme et le triomphe des doctrines ultramontaines au Concile de Trente avaient prodigieusement accru les pouvoirs de Rome en Suisse.
D'autre part, le nonce ne voulait pas de concordats, c est-à-dire de conventions qui fussent obligatoires pour le clergé et pour ses chefs : « Je me permets de vous faire observer, écrivait en 1835 Tévêque de Bâle au gouvernement d'Argovie, que l'évêque n'a pas été admis dans le canton d'Argovie, mais bien le canton d'Argovie dans l'évéché de Bâle, dont le titulaire, en vertu de sa mission divine et de sa position canonique, est responsable avant tout envers le chef de l'Eglise et envers l'Etre suprême. »
De pareils procédés et un langage aussi hautain n'étaient pas faits pour engager les magistrats à se montrer accommodants envers l'Eglise romaine, et à donner aux stipulations du Pacte une interprétation conforme aux vues de la cour pontificale. On vient de voir qu'en Argovie ils devaient tourner au détriment de Rome ; il devait en être autrement à Lucerne, où le parti libéral n'avait pas de racines profondes dans le pays. Les hommes d'Etat qui étaient à la tête des affaires lucernoises depuis 1831 avaient d'abord montré une grande activité et un louable esprit de pré-
voyance ; puis ils s'étaient lassés de lutter : après la mort d'Edouard Pfyffer (1834), son frère Casimir se trouva isolé. Le nonce avait été obligé de quitter Lucerne; mais, bientôt après son départ, la désunion se mit dans le clan des libéraux : deux des chefs, l'avocat Siegivart-Muller et Bernard Meyer, appuyés du dehors par le professeur Troxler, avaient senti venir Forage et évolué à droite. Les cléricaux profitèrent très habilement de ces divisions.
Joseph Leu d'Ebersol, que nous avons vu participer au soulèvement du Freiamt, comme chef de corps franc catholique, devint le coryphée du parti démocratique-clérical en voie de formation : homme respectable, mais borné, il était par cela même mieux placé que l'intellectuel Pfyffer pour attirer les sympathies des campagnards lucernois qui, peu éclairés, se précipitent avec passion dans une voie conduisant à la guerre civile. Lorsque se produisit, en 1839, l'échauffourée de Zurich, Joseph Leu représenta la religion catholique comme en danger, et il proposa au Grand Conseil de Lucerne : de renoncer au concordat des sept cantons et aux Articles de Baden ; de confier l'instruction supérieure aux Jésuites ; de rendre à l'Eglise la suprématie en matière scolaire ; d'étendre les droits du peuple en lui accordant le veto et en supprimant les élections indirectes.
L'Eglise a souvent recouru à cette tactique : se servir des passions populaires et prendre le cas échéant des allures démocratiques pour arriver à ses fins. « Lorsqu'elle croit avoir besoin d'une révolution pour asseoir sa domination sur un peuple, dit A.-E. Cherbuliez1, elle ne recule point devant cette nécessité; mais, une fois parvenue à ses fins, une fois en possession de la mesure d'influence qu'elle regarde comme son droit, elle retourne bien vite à ses principes conservateurs et ne fait usage de sa domination que dans l'intérêt de Tordre et dé la stabilité. » — <r L'influence politique de l'Eglise romaine en Suisse, écrivait en 1843 le même auteur, est évidemment aujourd'hui un des principaux obstacles qui ralentissent le progrès de la démocratie. »
Des missions jésuites, organisées par Joseph Leu et ses amis, préparèrent le terrain en vue du revirement politique qu'il s'agissait de produire ; une association, qui prit le nom de Rouswiler- Verein, du nom du village où elle avait été fondée, étendit ses ramifications dans toutes les parties du canton pour favoriser le mouvement.
1 Voir De la démocratie en Suisse.
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Le moment approchait où la constitution devait être revisée. Les libéraux étaient d'avis de procéder à une revision partielle ; les conservateurs-ultramontains la voulaient générale ; le courant populaire allait grossissant, plus de 12000 signatures appuyèrent ce second point de vue, au moment même où le Grand Conseil d'Argovie votait la suppression des couvents du Freiamt, et, le 31 janvier 1841, le peuple lucernois se prononça, par 16726 voix contre 6918, pour la revision générale.
Les élections qui suivirent achèvent la déroute du parti libéral : neuf de ses membres seulement sont élus à la Constituante ; une nouvelle constitution, répondant aux vœux des conservateursultramontains, est sanctionnée par le peuple le 1er mai par 16000 voix sur 23000 votants. Le Grand Conseil élu le 23 mai ne compte plus que sept libéraux ; Casimir Pfyffer et l'ancien avoyer Kopp y représentent le régime de 1831. Le Conseil d'Etat est composé de H conservateurs prononcés, pleins de zèle pour la cause ultramontaine, au nombre desquels Siegwart-Muller et Ruttimann, le fils de l'ancien avoyer ; Bernard Meyer, secrétaire d'Etat, devient, avec Siegwart-Muller, comme lui transfuge du parti libéral, l'âme du nouveau régime. Troxler, qui avait travaillé au renversement du régime libéral, ne fut pas appelé à siéger au nouveau Conseil d'Etat et ne tarda pas à être en désaccord avec ses alliés.
Poussant à l'extrême les principes ultramontains, les constituants lucernois décident de soumettre leur œuvre à l'approbation du saint-siège. Puis, sitôt arrivés au pouvoir, ils prononcent l'abrogation des Articles de Baden, et invitent le nonce à rentrer à Lucerne : Mgr de Andréa, archevêque in partibus de Mélite, le successeur de Mgr de Angelis et de Mgr Gizi, fait son entrée en grande pompe; Siegwart-Muller qui avait naguère, comme secrétaire d'Etat, signé son décret d'expulsion, tient à présider à sa réception pour réparer lui-même, dit-il, le mal qu'il avait commis. Le rétablissement des Jésuites, déjà installés à Schwyz depuis 1836, avait été demandé en vain en 1839 par Joseph Leu ; cette proposition fut renouvelée le 9 décembre 1841 par les députés de l'Entlibouch ; mais on jugea prudent d'en différer encore la discussion.
Ces événements contribuent à expliquer l'attitude qu'allait prendre l'assemblée fédérale dans la question des couvents.
Le 15 mars, la Diète se réunit à Berne en session extraordinaire. L'avoyer Neuhaus, dans son discours d'ouverture, posa le problème en ces termes : « L'article XII du Pacte a-t-il un sens précis, clair, incontestable, ou se prête-t-il à différentes interprétations ? S'il a un sens clair et incontestable, ce sens est-il l'interdiction absolue de toute suppression de couvent? Comment, si Ton répond par l'affirmative, les suppressions des couvents exécutées jusqu'à ce jour par plusieurs Etats, suppressions qui n'ont point été provoquées par la révolte, se concilient-elles avec l'article XII? Ces suppressions, qui se sont effectuées sans opposition de la part de la Diète, indiqueraient-elles plutôt que la garantie du maintien des couvents, écrite dans l'article XII, n'est point péremptoire, absolue, et qu'il existe des cas où un couvent peut être supprimé sans violation du Pacte? etc. » Il opposait ensuite à l'article XII du Pacte l'article Ier, et faisait valoir que, en raison de sa souveraineté, le canton d'Argovie devait être considéré comme seul juge des mesures à prendre pour sa propre conservation. Puis, répondant d'avance aux objections qu'il prévoyait, il ajoutait : « La loi fondamentale que les peuples se donnent est fort loin de créer leur existence, elle sert uniquement à régler et à favoriser les développements progressifs de la civilisation auxquels un peuple est appelé par la loi divine ; et, chose bien regrettable ! elle n'atteint jamais ce but qu'imparfaitement. Aussi n'y a-t-il, je crois, aucune nation qui n'ait laissé tomber en désuétude un ou plusieurs articles de sa constitution, et qui ne se soit plus ou moins écartée de quelques-unes de ses dispositions. La sagesse qui préside à la rédaction des chartes organiques des peuples n'est point infinie, et le temps amène des nécessités impérieuses et imprévues devant lesquelles toute lettre écrite devient impuissante. Si donc un pacte est resté en arrière de la civilisation d'un peuple, et si l'on n'est point encore parvenu à s'entendre pour le changer, il ne faut pas s'effrayer lorsque, de temps à autre, on s'en écarte sur quelques points. »
Les députés d'tfri, Schwyz, Unterwald, Zoug, Fribourg et Neuchâtel prirent successivement, et avec une grande énergie, la défense des couvents, en s'appuyant sur le texte du Pacte; ils estimaient au surplus que le gouvernement argovien avait agi avec précipitation, ab irato, puisqu'il n'avait pas au préalable entendu les corporations sur les griefs qui leur étaient imputés ; que, si des moines s'étaient rendus coupables d'actes délictueux,
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ils pouvaient être recherchés, sans que pour cela les couvents fussent supprimés. Le député de Neuchâtel fit observer qu'il y avait danger à enfreindre le Pacte ; car les puissances, sans être parties contractantes et sans avoir le droit d'intervention, pouvaient cependant, en se basant sur une telle violation, retirer à la Suisse les garanties données en 1815 touchant sa neutralité. Les députés de Zurich, de Bâle-Ville, de Schaffhouse, d'Appenzell R.-I. et du Valais opinèrent dans le même sens que leurs collègues des petits cantons. Ceux de Soleure, Bâle- Campagne, Appenzell R.-E. et Glaris se déclarèrent insuffisamment renseignés ou sans instructions de leurs commettants. Ceux des Grisons (Brosi), de Thurgovie (Kern) et du Tessin (Franscini), reconnaissant à chaque canton le droit de supprimer les couvents lorsqu'ils portent atteinte à l'existence de l'Etat ou à la paix publique, se déclarèrent partisans d'une interprétation restrictive de l'article XII du Pacte. Le député de Saint-Gall (Baumgartner) proposa d'inviter le gouvernement d'Argovie à retirer son décret, et réserva son opinion jusqu'après le rapport de la commission de la Diète sur le mémoire argovien. Celui de Lucerne (Kopp) estimait que des couvents ne pouvaient être supprimés sans motifs, ce qui revenait à dire que, comme quelques-uns d'entre ses collègues, il ne donnait pas une portée absolue à l'article XII du Pacte ; il y avait lieu, selon lui, d'examiner les arguments du gouvernement argovien, ce que n'avait pas encore pu faire le Grand Conseil de son canton. Le député de Vaud (Druey), qui réservait plus d'une surprise à ses auditeurs, émit le vœu de voir une transaction intervenir entre les parties ; il considérait la séparation confessionnelle comme le seul moyen de ramener la paix en Argovie. « Croit-on, dit-il, écarter l'influence de l'ultramontanisme par la suppression de quelques couvents ?» En fait, les événements lui ont donné tort, car la suppression des couvents du Freiamt a bien en définitive amorti en Argovie l'influence ultramontaine.
En résumé, la grande majorité des députés était d'accord pour estimer que le Pacte avait été violé et, après une longue discussion, elle renvoya l'affaire, par 13 4/a voix, à l'examen d'une commission ; deux cantons (Soleure et Argovie) firent minorité, les autres' s'abstinrent. Entre temps, de nouveaux troubles, moins graves que ceux de janvier, avaient éclaté en Argovie.
Le 29 mars, la commission fit son rapport : de Murait, Baumgartner, Kopp, Schmidt (d'Uri) et Déglise tenaient le décret
du 13 janvier pour incompatible avec l'article XII du Pacte et voulaient inviter le gouvernement argovien à le revoir. Blœsch, de Berne, proposait de déclarer que la Diète ne reconnaissait pas aux couvents un droit absolu en vertu de l'article XII du Pacte, et de renvoyer la décision à une Diète subséquente, vu le retard apporté par le gouvernement argovien à la production de son mémoire, et le fait que plusieurs députations cantonales n'avaient pas reçu leurs instructions. Selon une autre minorité (Druey), il ne pouvait être supprimé de couvents antérieurs à 1815, en présence du texte de l'article XII du Pacte, que dans des cas de la plus haute gravité, dont la Diète était seule juge ; mais, comme il était manifeste que le couvent de Mouri avait pris part à l'insurrection des 10 et H janvier, que la discorde et le relâchement s'étaient introduits dans celui de Wettingen, que l'état des esprits réclamait une transaction, Druey proposait d'inviter le gouvernement argovien à revoir son décret et à tenir compte des vœux de l'opinion.
La première de ces propositions l'emporta. Le 2 avril (1841), par 12 7a voix1, la Diète ordonna le rétablissement des couvents du Freiamt dans un délai de six semaines. Le gouvernement argovien ne s'inclina point devant cette décision, et, le 9 juillet, la Diète renouvela son injonction. Le Grand Conseil consentit alors à y faire partiellement droit et décida en principe, le 19 juillet, le rétablissement de trois couvents de femmes.
Le gouvernement argovien se sentait évidemment appuyé dans son opposition par une grande partie de l'opinion. De plus en plus, en effet, les Suisses se divisaient en deux camps : radicaux d'une part, ultramontains de l'autre. Les premiers tendaient à transformer la vieille Confédération en un Etat fédératif, fortement organisé, qu'ils considéraient avec raison comme une nécessité, une condition des progrès à réaliser, et comme le moyen indispensable pour sortir la Suisse de l'état d'anarchie où elle s'agitait. Les autres voulaient s'en tenir aux textes informes de 1815, qu'ils considéraient comme une arche sainte, et qu'ils se refusaient à modifier. Au reste, chacun des deux partis invoquait tour à
1 Les cantons qui votèrent le rétablissement des couvents d'Argovie sont : Zurich, Uri, Schwyz, Unterwald, Glaris, Zoug, Fribourg, Schaffhouse, Saint-Gall, Grisons, Valais, Neuchâtel et Bâle- Ville.