‹ Histoire de la nation suisse (volume 2)Chapitre 27 sur 46 · TROUBLES D'ARGOVIE. SUPPRESSION DES COUVENTS · texte numérisé non relu

TROUBLES D'ARGOVIE. SUPPRESSION DES COUVENTS

tour l'autonomie cantonale ou le Pacte, suivant les besoins de la cause.

Les conservateurs, que d'honorables scrupules engageaient à interpréter strictement le Pacte de 1815 aussi longtemps qu'il n'aurait pas été constitutionnellement modifié, désapprouvaient généralement les procédés du gouvernement argovien. Une partie d'entre eux, cependant, ceux de Genève et de Vaud notamment, avaient fait campagne avec les libéraux pour reviser le Pacte ; leur tentative avait piteusement échoué, mais elle était trop dans la force des choses pour n'être pas bientôt reprise. L'appui que les conservateurs protestants donnèrent aux ultramontains fut une erreur politique, qui eut pour conséquence, en ce qui concerne leur parti, de les faire écarter du pouvoir à Zurich, à Lausanne et à Genève.

La Suisse se trouvait donc dans une impasse dont il fallait sortir à tout prix. On se représente difficilement ce qui serait advenu, si, fidèle au Pacte de 1815, qui ne contenait aucune clause de revision, elle avait attendu — ce qui en droit absolument strict eût été de rigueur — le consentement unanime des vingt-deux Etats pour se donner une constitution en rapport avec ses besoins ! Les barrières cantonales ayant été rétablies par le Pacte, la construction de son réseau de chemins de fer et le développement de son industrie eussent été à peu près impossibles; les droits individuels des minorités auraient continué à être foulés aux pieds ; le système d'obstruction, que les ultramontains maniaient avec beaucoup d'habileté et qui leur permettait de tenir en échec la majorité, n'aurait cessé de déployer ses déplorables effets ; les conflits que cette situation anormale produisait et que la Diète était impuissante à réprimer, se seraient indéfiniment perpétués. Dès 1840 surtout, étant donnés les problèmes qui se posaient, le statu quo devenait impossible ; grâce à cette immutabilité du Pacte, on se trouvait en présence d'un nœud gordien, qu'il fallait trancher.

De nombreuses autres fautes furent commises de part et d'autre au cours des luttes qu'engendra cette situation inextricable. La plus grave consista certainement dans la suppression brutale des couvents du Freiamt sans que les conventuels fussent mis en demeure de se défendre des accusations portées contre eux ; le gouvernement argovien le reconnut plus tard en revenant partiellement de sa décision ; mais il avait, il faut ne pas l'oublier, à se défendre contre un clergé en état de rébellion permanente, qui recevait des mots d'ordre du dehors et se discréditait par le relâ-

chement de ses mœurs et par ses intrigues politiques. Au reste, cause apparente de la guerre civile qui allait bientôt éclater, cette suppression des couvents n'était que le résultat d'une situation extraordinairement tendue, et dans laquelle le parti ultramontain eut une grande part de responsabilité, tout en se donnant des airs de victime.

Il est deux hommes qui, dans cette affaire, prirent une position inattendue, sur laquelle il vaut la peine de revenir en quelques mots. Parmi les promoteurs les plus ardents du décret de rétablissement des couvents, s'était fait remarquer le landamman /. Baumgartner, de Saint-Gall ; connu d'abord pour son radicalisme et sa participation à la rédaction des Articles de Baden, il passa, comme Siegwart-Muller et Bernard Meyer, dans le camp opposé, à la suite d'une brouille avec les chefs de la jeune école radicale de Saint-Gall. A côté de lui, mais avec une nuance, on avait vu figurer Druey, dont l'attitude n'était pas sans mérite : car le canton de Vaud ne manifestait guère de sympathie pour la cause des cloîtres ; le conseiller d'Etat conservateur Emmanuel de la Harpe, l'ami de Neuhaus, le fit sentir à son collègue, à son retour à Lausanne, qui fut salué par des caricatures et même par un charivari.

Lorsque, le 9 août, la Diète reprit la question des couvents, les opinions se divisèrent de nouveau : Neuhaus demandait qu'on se contentât des mesures proposées par le gouvernement d'Aarau ; Baumgartner et de Maillardoz (de Fribourg) voulaient rouvrir les quatre couvents de femmes, plus celui des Bénédictins de Mouri ; de Murait et Druey, les quatre couvents de femmes et celui des Capucins de Baden ; Ruttimann, qui avait remplacé Kopp comme député de Lucerne, et Schmidt, d'Uri, réclamaient le rétablissement intégral. Cette attitude indécise de la Diète permit au gouvernement argovien de tergiverser.

Pendant ce temps, l'agitation gagnait la plupart des cantons. La députation de Zurich se vit même désavouée par une nombreuse assemblée populaire tenue à Schwammendingen , sous la présidence du conseiller d'Etat radical Zehnder (29 août), et une pétition fut envoyée à la Diète pour l'engager à se contenter de l'offre du gouvernement argovien. A Saint-Gall, le pasteur Steiger, l'un des hommes les plus influents du canton, prétendit que la religion protestante était en danger. A Genève, une assem-

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blée populaire réunit à la Coulouvrenière près de 4000 citoyens, qui blâmèrent le Conseil d'Etat de s'être séparé des cantons libéraux, et votèrent une adresse de sympathie aux Argoviens ; un jeune Tessinois, qui devait plus tard jouer un rôle important à Genève, l'avocat Campério, prononça en cette circonstance un discours d'une extrême véhémence : il soutint que le gouvernement d'Aarau avait agi dans la plénitude de ses droits et que le Pacte n'avait point été violé.

Dans le camp catholique, on se démenait davantage encore ; les journalistes ultramontains se faisaient remarquer par le ton haineux de leur polémique : ils comparaient les hommes d'Etat argoviens à Caligula et à Domitien, et ils avaient forgé un nouveau verbe, argoviser, dont ils faisaient un synonyme de voler f Le gouvernement de Lucerne, dit M. Daguet, donnait le ton dans cette guerre de plume : il organisait des missions jésuites dans les villages, il convoquait des conciliabules séparatistes à Brounnen et à Beckenried au nom des quatre anciens cantons, et entraînait Zoug, où l'influence libérale de l'ancien landamman Sidler était complètement éclipsée par celle d'un nouvel astre, le landamman Schwerzmann.

La cause des couvents perdait cependant du terrain. Dans une nouvelle session de la Diète, 8 cantons et 2 demi-cantons 4 se déclarent satisfaits des concessions du gouvernement argovien ; Zurich demande en outre la réouverture d'un quatrième couvent de femmes, et Grisons celle d'un couvent d'hommes ; 10 cantons et 2 demi-cantons seulement réclament le rétablissement intégral*. Sur ces entrefaites, les élections de Zurich amenèrent au pouvoir plusieurs hommes nouveaux : Jonas Fourrer, /.-/. Ruttimann et Alfred Escher, et renforcèrent le parti radical ; l'attitude nouvelle que prit alors Zurich dans la question argovienne et dans la politique fédérale en général modifia profondément la situation.

La vente des biens des couvents, annoncée en 1842, souleva de vives protestations de la part de plusieurs cantons catholiques, qui la déclaraient illégale aussi longtemps que la question n'avait pas été tranchée par l'Assemblée fédérale. D'autre part, les proscrits argoviens demandaient à rentrer dans le canton, requête

1 Berne, Soleure, Schaffhouse, Argovie, Thurgovie, Tessin, Glaris, Vaud, Bàle- Campagne et Àppenzell R.-E.

* Lucerne, Urï, Schwyz, Unterwald, Zoug, Fribourg, Saint-Gall, Genève, Valais, Neuchàtel, Appenzell R.-I. et Bâle- Ville.

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qui motiva des pétitions en sens divers à la Diète. La suspension de Ja vente des biens ne réunit que 9 voix et 2 demi-voix, et la demande des proscrits que 5 i/v

En 1843, Lucerne devint Vorort, avec l'avoyer ft. Ruttimam comme président. A la veille de l'ouverture de la Diète, le gouvernement d'Argovie, à l'instigation de ses amis de Genève et de Samt-Gall, eut l'habileté de décider le rétablissement du quatrième couvent de femmes. L'effet de cette concession ftit merveilleux : de guerre lasse, une majorité de 13 {/% cantons1 prit la décision de rayer de son ordre du jour la question des couvents, et celle de l'amnistie des réfugiés argoviens fut écartée comme étant du domaine de la souveraineté cantonale. (31 août.)

Ce dénouement porta à son comble l'irritation du parti catholique. Deux jours après la décision de la Diète, le gouvernement lucernois convoqua à Lucerne les représentants des cantons de la minorité pour s'entendre sur l'attitude à tenir. Bâle-Ville, Neuchâtel, Valais et Appenzell (R.-L) déclinèrent l'invitation; Bâle adressa même de patriotiques conseils aux Lucernois, mais en pure perte : les ultramontains étaient résolus à obtenir le rétablissement des couvents ou à se constituer en alliance séparée.

Le 12 septembre 1843, un certain nombre d'hommes influents du parti catholique, Leu d'Ebersol, l'instituteur Schleuniger, de Baden, rédacteur de la Voix de la Limmat, le général de Kalbermatten (Valais), Farchiprêtre tessinois Calgari se réunirent officieusement aux bains de Rothen pour préparer les voies à une entente. Le lendemain eut lieu à Lucerne une conférence officielle et secrète où se rencontrèrent Siegwart-Muller, Leu d'Ebersol, Bernard Meyer, de Lucerne, l'avoyer Rodolphe de Week, de Fribourg, les landammans Muller et Schmid, d'Uri, Abyberg et Schorno, de Schwyz, Ackermann et Zelger, de Nidwalçl, A c kermann- Wirz et Spkhtig, d'Obwald, Bossard, de Zoug; Ph. de Segesser, le fqtur conseiller national, tenait le protocole dep Jélibérations. *

Telle fut l'origine de cette alliance séparée, Sonder bund, d'où devait sortir quatre ans plus tard la guerre civile. Les députations de Zoug et de Nidwald cherchèrent à faire prévaloir les idées de conciliation : « Notre peuple veut la paix », dit le député de Zoug, dont la participation à la conférence n'avait été adoptée que par

1 Zurich, Berne, Glaris, Soleure, Schaffhouse, Argovie, Thurgovie, Tessin, Vaud, Saint-Gai I, Appenzell R.-E, Grisons, Genève et Saint-Gall.

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