CHAPITRE XI
Guerre civile en Valais. — Appel des Jésuites à Lucerne. Expédition des corps francs sur cette ville.
Les réformes du gouvernement libéral valaisan ébranlent sa situation. Attitude de la Jeune Suisse et de l'évêque. — Polémique de journaux. Fondation de ia Vieille Suisse. Changement de gouvernement. — Des voies de fait répétées mettent le pays en émoi. — Tir cantonal de Monthey. — La marche des Bas- Valaisans sur Sion est arrêtée par l'intervention de Barman. Meurtre de Codonnet et du notaire Saillen par les partisans de la Vieille Suisse. — Formation du Comité de Martigny. Levée en masse des Haut- Valaisans. Le Conseil d'Etat débordé invoque la protection du Vorort. — Réunion du Grand Conseil ; attitude des réactionnaires. — Marche des libéraux sur Sion. Entrée des Haut- Valaisans à Sion, dictature du général de Kalbermatten. — Retraite des libéraux, combat du Trient, triomphe des réactionnaires. — Entrée du Valais dans le Sonderbund (juin 18ii). — Appel des Jésuites à Lucerne (24 octobre 1841). — Première expédition des corps francs. — Rigueurs du gouvernement de Lucerne, proscriptions. — Manifestations en faveur des proscrits. — Efforts du gouvernement de Zurich pour amener une entente. — Seconde expédition des corps francs (mars 1815). — Triomphe des ultramontains. — Attitude hésitante de la Diète. — Renouvellement du Sonderbund (18 septembre 1845).
Ainsi que l'avait prévu Tavoyer Kopp, la guerre civile devait fatalement résulter de l'attitude des cantons catholiques ; mais, avant d'amener une conflagration générale, elle allait tout d'abord éclater en Valais.
Après les troubles de 1839 et de 18i0, le Valais semblait être entré dans une ère plus calme. Les hommes placés par la révolu-
tion à la tète des affaires, Maurice et Joseph Barman, de la Coste, etc., ayant complètement gagné la confiance de leurs commettants, avaient été, à l'expiration de leur mandat, réélus à une forte majorité. L'activité du nouveau gouvernement s'était déployée d'une manière louable dans tous les domaines : il avait voué un soin tout particulier aux travaux publics, à la réorganisation des milices et au développement de l'instruction primaire. Il mit à l'étude la construction de la route du Saint- Bernard, et conçut le projet de relier le Valais avec le canton de Berne par une voie carrossable à travers la Gemmi, dont la route des bains do Louèche, qu'il fit exécuter, était le commencement ; une société par actions s'était formée, sous le patronage du Conseil d'Etat, pour endiguer le Rhône et mettre en valeur les terrains ainsi acquis.
En outre, sans souci de l'impopularité qui pouvait en résulter pour lui, il avait, dans l'intérêt du trésor public, supprimé un certain nombre de places ; cette réforme, qu'il poussa peut-être un peu loin, au dire même d'un de ses défenseurs1, suscita du mécontentement. D'ailleurs, l'opposition systématique du Haut-Valais n'avait pas désarmé : elle réussit à faire repousser la loi électorale ainsi que celle sur l'exercice du référendum, et à faire échouer les projets concernant la répartition des charges militaires et l'instruction publique.
Le rejet de cette dernière loi était dû au fait que, tout en attribuant de droit à des ecclésiastiques deux ou trois sièges dans le Conseil cantonal d'éducation, elle transférait à TEtat la suprématie dans un domaine où jusqu'alors l'autorité du clergé s'exerçait sans contrôle. Le concours des pouvoirs religieux et séculier en pareille matière était alors une idée nouvelle, qui fit pousser les hauts cris: l'abbé de Saint-Maurice, le prévôt du Saint-Bernard et le clergé du Bas-Valais déclarèrent que les droits de Tépiscopat étaient foulés aux pieds ; ils prétendaient réserver à l'évèque le placet pour les nominations des instituteurs, ainsi que le droit de révocation et le choix exclusif des méthodes et des livres d'enseignement.
Quelque large que fût la part faite à l'Eglise par le gouvernement, quelque respectueux qu'il se montrât de la religion, il n'était, pas plus que le régime libéral de Lucerne, suffisamment populaire pour entreprendre de telles réformes.
1 Voir Le Valais de iS4o à /tij/j, par Hilliet de Constant.
Dans les pays profondément catholiques, en effet, l'identification entre le prêtre et la croyance est telle, que tout dissentiment avec le clergé se transforme promptement en une attaque contre la religion ; de même que, dans les pays à tendances militaristes, un désaccord avec les chefs militaires devient pour les « cocardiers » une attaque contre l'armée. Là où la caste religieuse ou la caste militaire sont dominantes, l'égalité des droits et les libertés politiques ne peuvent exister : mettre en doute leur infaillibilité, c'est attenter à leurs privilèges et soulever des tempêtes.
Le rejet de la loi sur l'instruction publique ouvrit l'ère des difficultés qui devaient amener la chute du gouvernement de 1840. Des désordres, où l'autorité ecclésiastique ne fut pas plus respectée que l'autorité civile, éclatèrent à Naters, et ce ne fut pas sans peine que force demeura à la loi ; il s'en produisit aussi dans le dixain de Louèche, à Ernen, et dans le dixain de Rarogne. Une sourde hostilité se manifestait contre le gouvernement, un pouvoir occulte le minait ; toutefois le clergé niait toute participation à ces menées.
La suppression des couvents d'Argovie devait exercer une grande influence sur la situation politique du Valais et y échauffer les esprits. Conformément aux instructions du Grand Conseil, Barman s'était prononcé à la Diète pour le rétablissement des couvents, et avait motivé énergiquement son vote. Le clergé n'en donnait pas moins à entendre, dans ses prédications, que le parti libéral réservait aux établissements religieux du Valais un sort analogue à celui des couvents d'Argovie. Dirigée contre les hommes modérés qui étaient à la tête du gouvernement, cette insinuation était calomnieuse ; mais elle s'expliquait par les adresses que la Jeune Suisse et une assemblée de citoyens réunis à Monthey avaient envoyées au gouvernement argovien et à Neuhaus.
Les élections valaisannes de 1811, sans déplacer la majorité libérale, l'affaiblirent dans une certaine mesure : la défection d'une partie de l'Entremont désagrégea la députation libérale, jusqu'alors compacte, du Bas-Valais. A ces divisions, qui avaient pour cause des intérêts religieux, vinrent s'en joindre d'autres de nature économique : Martigny- Ville ayant établi un marché qui faisait concurrence à celui de Martigny-Bourg, ces deux communes, d'alliées qu'elles étaient, devinrent rivales et il en résulta de longues querelles qui troublèrent pour longtemps l'harmonie dans ce dixain.
Les progrès du parti réactionnaire au sein du Grand Conseil se manifestèrent par l'adoption, à une faible majorité, il est vrai, d'une proposition tendant à autoriser Tévêque à faire occuper son siège au Grand Conseil par un remplaçant de son choix. Cette législature s'honora, d'autre part, en apportant des améliorations à l'organisation judiciaire, en adoptant le premier livre du code civil, et en accordant la grâce à une malheureuse femme condamnée à la prison perpétuelle, et qui avait subi déjà plusieurs années de détention pour avoir mis au monde quatre enfants illégitimes !
Les procédés de la presse libérale, toujours à l'affût d'histoires scabreuses sur le compte des prêtres, envenimaient les querelles. L'évèque, de son côté, commit une grande imprudence qui devait aller à fin contraire du but qu'il se proposait : il enjoignit à tous les curés de son diocèse de refuser les sacrements aux membres de l'association de la Jeune Suisse ; plusieurs curés se prévalurent de cet ordre pour leur refuser même le mariage ; d'autres, moins passionnés ou plus avisés, évitèrent bien des scandales en ne s'informant pas des sentiments politiques de ceux qui sollicitaient les sacrements de l'Eglise. Cette déclaration de guerre redonna de la vie à la Jeune Suisse qui se mourait : elle y fit entrer beaucoup d'hommes ardents, révoltés de voir employer contre leurs concitoyens ces procédés d'un autre âge. Au nombre des membres les plus fougueux de la Jeune Suisse on voit figurer alors l'avocat /. Abbet, dont le fils est devenu évêque auxiliaire de Sion. Le chancelier de l'évêque prétendit bien que ses intentions avaient été méconnues et outrepassées ; le gouvernement s'émut des perturbations que les mesures prises apportaient dans l'état civil des citoyens ; il protesta, et confia aux présidents de communes la tenue des registres d'état civil concernant les individus auxquels les curés refuseraient les inscriptions.
Pour défendre ses intérêts, le clergé avait fondé un journal, la Gazette du Simplon, soutenue par les couvents de Saint-Maurice et du Saint-Bernard ; son rédacteur, Guillaume de Kalbermatten, était un émule de Siegwart-Muller et de Baumgartner : précédemment, il avait combattu dans les rangs des Bas-Valaisans. Tandis que VEcho des Alpes s'appliquait à discréditer le clergé, la Gazette du Simplon se donna pour tâche de déconsidérer le gouvernement; elle trouva un auxiliaire dans VUniun, journal ultramontain de Porrentruy, qui s'appliquait à diffamer les hommes d'Etat valaisans, et appelait entre autres le Dr Joseph Barman, tantôt VEspartero, tantôt
le Pijgnu&um du Valais. L'évèque avait commis une faute en excommuniant les adeptes de la Jeune Suisse ; le Conseil d'Etat en commit une toute semblable en usant de rigueur envers la Gazette du Simplon.
Dans le but de neutraliser les effets déplorables de ces polémiques de presse, des hommes moins passionnés, auxquels répugnaient les écarts de langage des radicaux et des ultramonlains, fondèrent un troisième journal, le Courrier du Valais ; l'apparition de cet organe des modérés eut pour résultat de rendre manifeste la scission qui s'était produite dans le parti progressiste, entre les libéraux, accusés de pusillanimité par les uns, de mauvaise foi par les autres, et les radicaux : scission dont les réactionnaires devaient naturellement profiter. Les rédacteurs du Courrier du Valais et leurs collaborateurs, J. Barman, de Bons, Joris, Torrent, etc., s'efforçaient, d'accord avec le gouvernement, de diriger les esprits vers l'étude des améliorations désirables et d'élucider les questions relatives à l'agriculture, à l'instruction publique et à la philanthropie. Mais ce fut en vain : l'agitation allait grandissant dans le pays, sous l'influence des polémiques de Y Echo des Alpes et de la Gazette du Simplon.
Des propos injurieux, on allait en venir aux actes de violence. Au carnaval de 1843, une mascarade se transporte de Martigny à Saint-Maurice et fait passer sous les yeux du public des tableaux, où le clergé est fort maltraité. Un coup de pistolet part d'une fenêtre, une bagarre se produit, et les patriotes de Monthey accourent pour rétablir l'ordre.
C'est de ce moment que date la fondation de la Vieille Suisse. Destinée, aux termes de ses statuts, à défendre la religion catholique, l'ordre et la liberté, cette association s'étendit sur tout le pays et reçut une organisation hiérarchique : les membres étaient assujettis à des contributions et devaient une obéissance complète à leurs chefs. Puissamment soutenue par le clergé, elle recruta de nombreux adhérents dans le Haut*Valais, dans l'Entremont, le Val d'IIliers, et même dans les dixains de Martigny et de Saint- Maurice.
La Jeune Suisse, que présidait J. Abbet, s'efforçait aussi de faire des prosélytes, mais avec moins de succès. Le 9 avril 1843, elle tint une assemblée aux portes de Saint-Maurice. Après les discussions d'usage, les trois cents citoyens qui la composaient se dispersèrent avec ordre : les participants n'en furent pas moins
attaqués avec violence et tournés en dérision par la Gazette du Simplon. Piqués au vif, quelques partisans de la Jeune Suisse firent irruption, la nuit du 12 au 13 avril, dans l'imprimerie de la Gazette du Simplon, et en jetèrent le matériel au Rhône. Cet attentat à la propriété fut immédiatement flétri par le gouvernement ; mais les réactionnaires n'en accusèrent pas moins les libéraux d'être de connivence avec ses auteurs, et ils continuèrent leur campagne de calomnie contre le régime de 1840.
A son entrée en fonctions, le Conseil d'Etat avait trouvé les finances cantonales fort obérées; en 1842, les comptes bouclaient par un boni de 102000 francs. Les élections qui suivirent amenèrent néanmoins un déplacement dans la majorité : les dixains d'Entremont et de Saint-Maurice donnèrent leurs voix aux candidats conservateurs. Fait digne de remarque, et sans précédent en Valais, le Dr J. Barman l'emporta dans quatre dixains. Trois des membres du gouvernement : de Rivaz, Maurice Barman et de la Coste, furent réélus, mais ils déclinèrent leur mandat. Le Conseil d'Etat, après plusieurs tours de scrutin, fut composé de : Ignace Zen- Ruffinen, Clémens, François de Kalbermatten, Gros et de Cocatrix. Le nouveau gouvernement débuta par une proclamation où il parlait des égards dus au clergé, et promettait, d'autre part, de maintenir intacts les droits de l'autorité civile; mais il ne tarda pas à se départir de son impartialité en destituant des fonctionnaires modérés et en les remplaçant par des hommes violents.
Ces procédés n'étaient point de nature à ramener la tranquillité dans le pays, et bientôt les rixes et les voies de fait se multiplient à Salvan et à Martigny entre autres ; un citoyen appartenant au parti libéral est même assassiné à Vérossaz ; la Vieille Suisse achète des munitions; les excès se répétant journellement, les gens en arrivent à ne plus sortir de leurs maisons qu'armés de stylets ou de pistolets. Tandis que Joris et le chanoine de Rivaz échangent dans les feuilles publiques des correspondances injurieuses, une fausse bulle pontificale d'excommunication est mise en circulation. D'autre part, certains jugements du tribunal de Saint-Maurice donnent lieu à des plaintes. Le 3 août, au lieu de se réunir à l'hôtel de ville, il délibère chez M. de Cocatrix, dans la maison duquel il y a un cabaret ; la pièce où il siège est envahie par une troupe d'individus qui le menacent; dans leur effroi, président et juges s'échappent chacun de son côté. A la suite de cet attentat, le gouvernement décide de faire
occuper militairement Saint -Maurice, et la fermentation des esprits est portée a son comble dans les dixains de Monthey, de Saint- Maurice et de Martigny.
Un comité se forme dans cette dernière localité, sous la présidence de Maurice Barman, et adresse au Conseil d'Etat une protestation contre les mesures prises à l'égard de Saint-Maurice ; il fallait, selon lui, chercher la cause des troubles dans la composition illégale de ce tribunal, dont un membre n'avait pas l'âge requis pour siéger. Devant cette manifestation, le Conseil d'Etat, n'étant pas sûr de pouvoir compter sur l'obéissance de ses troupes, retira ses ordres de marche.
Ce fut dans ces circonstances peu favorables qu'eut lieu le tir cantonal de Monthey. La Vieille Suisse n'y participa que faiblement ; les libéraux y vinrent au contraire en grand nombre, ainsi que les Vaudois. Les chefs libéraux s'étant laissé imprudemment entraîner, dans l'enthousiasme de cette réunion, à promettre leur appui à la Jeune Suisse, le Conseil d'Etat prit peur, et crut que les carabiniers allaient marcher sur Sion ; il appela quatre compagnies au chef-lieu, et envoya des émissaires dans le Haut- Valais pour exhorter les citoyens à s'armer en vue de la défense de l'ordre public. Cependant, sur les assurances pacifiques du comité de Martigny, il renonça à lever des troupes.
Le décès de l'évêque, Mgr Roten, ayant nécessité une réunion du Grand Conseil, le gouvernement, tiraillé entre les partis, proposa une amnistie, les cas d'homicide exceptés. Le Grand Conseil décréta l'amnistie et donna pleins pouvoirs au Conseil d'Etat (23 août 1843).
Sur ces entrefaites, de nouveaux troubles éclatent : à Saint- Maurice, le grand châtelain est appréhendé et contraint de donner sa démission de président du tribunal ; une rencontre a lieu à Balmaz', la Vieille Suisse du val d'illiez et de Salvan se livre à des manifestations hostiles, des rassemblements inquiétants se forment dans l'Entremont, le Haut- Valais est en ébullition. Le Conseil d'Etat délègue dans le Bas- Valais le Dr J. Barman pour s'interposer entre les partis; il désavoue les rassemblements qui s'étaient formés à Sierre, mobilise le contingent fédéral, nomme un conseil de guerre et appelle Maurice Barman à en faire partie. CocalrLr, de tous les membres du Conseil d'Etat le plus antipathique aux
1 Balmaz est situé entre Martiçny et Saint-Maurice.
Bas-Valaisans, donne sa démission ; il est remplacé par un libéral, Torrent, de Monthey.
Ces mesures ne désarment pas les partis. Les Haut-Valaisans, Adrien de Courten en tête, se plaignent de ce qu'on enchaîne le bon vouloir des amis de Tordre, et Joris, réunissant une troupe qui grossit en route, occupe Saint-Maurice, Martigny, et arrive à Ardon, d'où il menace Sion. Barman et Torrent vont à sa rencontre et parviennent, non sans peine, à arrêter sa marche. Le flot populaire, une fois soulevé, ne se calme pas aisément. Le 28 août, un nommé Codonnet, de faction à l'entrée de Monthey, est tué à bout portant par des hommes de la Vieille Suisse; le lendemain, des adhérents de la Jeune Suisse marchent en armes sur la localité et sans l'intervention de l'ancien conseiller d'Etat de la Coste et du curé de Monthey, une lutte sanglante se fût produite.
Le parti libéral semblait avoir repris un certain ascendant; comme gage de ses bonnes intentions à son égard, le gouvernement appela le Dr Barman aux fonctions de rapporteur du tribunal de Saint-Maurice. Il n'en fallut pas davantage pour que le parti conservateur se considérât comme trahi ; il tint à Tourtemagne des assemblées où il fut question de séparation ; Roten et Stockalper furent envoyés à Lucerne pour réclamer l'appui du Vorort. Toutes les défiances subsistaient donc ; l'assassinat du notaire Saillen, homme considéré appartenant au parti libéral, fournit une nouvelle preuve de l'état des esprits.
Au reste, la situation s'aggravait partout. Quand le gouvernement ordonna de ramener de Monthey et de Brigue les canons de l'arsenal de Sion, les Bas-Valaisans s'empressèrent de les envoyer, mais les Haut-Valaisans s'y refusèrent, et il fallut recourir aux menaces pour en obtenir la restitution. Au Grand Conseil l'élection de l'évêque, en la personne du chanoine de Preux, se fit sans trop de difficulté ; la session de novembre n'en fut pas moins agitée : diverses pétitions soulevèrent des orages ; vingtneuf députés déposèrent une motion demandant des mesures légales contre la presse, les associations, les rassemblements armés, etc. ; les violences de langage des réactionnaires leur attirèrent de vertes répliques de Barman et des libéraux. Les polémiques de la presse continuaient à maintenir l'exaspération des esprits.
Des rixes se produisaient fréquemment: le 30 mars 1814, entre
autres, les tous (c'est-à-dire les ristous ou aristocrates) et les pions (les gripious ou libéraux) se provoquent à Fully. Le surlendemain la Vieille Suisse se réunit à Savièze, tandis qu'à Saint-Maurice quelques notables libéraux tentent d'opérer un rapprochement. Le 9 avril, les délégués des sept dixains du Bas-Valais s'assemblent à Martigny, s'entretiennent des armements qui se préparent dans le Haut- Valais et instituent un comité d'action pour s'opposer à la contre-révolution; par suite d'une série de refus, le comité se trouve composé principalement de radicaux; Maurice Barman, qui est nommé président, et J. Abbet secrétaire, y représentent à peu près seuls l'élément modéré. De son côté, Tévêque de Sion, instruit des démarches faites à Rome par l'abbé de Saint-Maurice, et redoutant un démembrement de son diocèse, se met d'accord avec G. de Kalbermatten et de Courten. Ceux-ci, s'attribuant des pleins pouvoirs, appellent sous les drapeaux les Haut-Valaisans, et menacent de la perte des droits civiques ceux qui refuseraient de prendre les armes. Le Conseil d'Etat fait de vains efforts pour s'opposer à cette mesure, mais son autorité est méconnue par les chefs de la Vieille Suisse.
Dans la nuit du 1er mai, un nommé Morisod, de Vérossaz, dont le fils faisait partie de la Jeune Suisse, est tué d'un coup de feu pendant son sommeil, et quelques jeunes gens de la même localité tombent dans une embuscade de partisans de la Vieille Suisse ; ce double attentat provoque des représailles. Le Conseil d'Etat, se sentant débordé, invoque la protection du Vorort, que préside alors Siegwart-Muller (4 mai 1844).
Les Haut-Valaisans, renseignés sur les forces dont disposaient leurs adversaires, se considéraient avec raison comme assurés de la réussite de leurs plans ; aussi firent-ils demander au Vorort de ne pas intervenir. Celui-ci désigna néanmoins des commissaires fédéraux en la personne du landamman Schmidt, d'Uri, et du bourgmestre Bourkhart, de Bâle, celui-ci refusa son mandat. La mise sur pied d'une brigade d'occupation, composée de 5 bataillons d'infanterie, 2 1/2 compagnies de carabiniers, une batterie d'artillerie, et une demi-compagnie de cavalerie fut décidée, cet effectif devait être fourni par les cantons de Lucerne, Uri, Unterwald, Zoug, Fribourg, Berne et Vaud. Le colonel de Salis-Soglio fut désigné pour en prendre le commandement. Se défiant de l'emploi qui en serait fait, Berne et Vaud refusèrent leur concours et le passage sur leur territoire, alléguant, pour agir ainsi, que la de-
mande de secours ne leur a pas été adressée directement par le canton du Valais; ils faisaient maladroitement le jeu des réactionnaires. Le Vorort envoyé encore officieusement en Valais Bernard Meyer, avec des pouvoirs qui lui permettaient de prendre au besoin la qualité de représentant fédéral.
Le Conseil d'Etat du Valais enjoignit, le 6 mai, à toutes les communes de s'opposer aux rassemblements armés, puis il leva 6 compagnies d'infanterie et 2 de carabiniers pour le maintien de l'ordre. Ces mesures furent bien accueillies des esprits sages, qui étaient las des troubles. Quant à l'intervention elle souleva une indignation générale : les libéraux se défiaient du Vorort à cause des tendances ultramontaines qui prévalaient à Lucerne, et les cléricaux, sûrs du succès de leurs armes, ne voulaient pas le laisser amoindrir. Aussi, en voyant l'effet produit par sa démarche, le Conseil d'Etat prétendit n'avoir pas sollicité une intervention fédérale : attitude équivoque qui légitimait tous les soupçons.
Le comité de Martigny, encore ébloui par les succès des libéraux en 1840, lança, le 12 mai, une proclamation signée de M. Barman et d'Abbet, qui fut considérée comme une déclaration de guerre.
Le 14, le Grand Conseil se réunit à Sion ; son président et celui du Conseil d'Etat présentèrent un tableau des plus sombres de la situation, ils endossent à la Jeune Suisse et au comité de Martigny toute la responsabilité des événements, et passent sous silence les excès commis par les partisans de la Vieille Suisse. Pour se laver du reproche d'avoir sollicité l'intervention fédérale, le Conseil d'Etat donne lecture de sa lettre du 6 mai au Vorort, mais en substituant, dit M. Rilliet-de Constant, le conditionnel au futur absolu; ce subterfuge donna le change au Grand Conseil, il déclara que le « gouvernement avait bien mérité de la patrie (15 mai). » Le Comité de Martigny fut dissous. Un autre décret frappa également de dissolution, mais pour la forme seulement, les autres associations armées.
Le 16 mai étant jour férié, les Réputés réactionnaires en profitèrent pour se réunir dans la demeure du chanoine Machoud*, et décidèrent d'appeler aux armes les corps de volontaires organisés du Haut-Valais ; des ordres pour provoquer ce soulèvement sont aussitôt expédiés aux présidents de communes. Le lendemain,
1 M. Machoud, professeur de théologie, était l'auteur d'une brochure où il établissait que les Jésuites avaient un droit exclusif de police et de surveillance sur leurs collèges, sans que l'Etat eût à y intervenir.
le Grand Conseil reprend son ordre du jour comme si de rien n'était : il aborde la discussion d'un tarif de procédure, qu'il renvoie à l'examen d'une commission dont le Dr Barman est nommé président! puis il entame la délibération sur les événements de Saint-Maurice, mais ajourne bientôt la suite du débat. Le soir à 6 heures, la majorité étant informée qu'un grand nombre de volontaires sont déjà réunis à portée pour recevoir des ordres, la discussion est aussitôt reprise, et l'allure s'en modifie immédiatement : il est décidé d'adjoindre au Conseil d'Etat une commission de cinq membres, de lui donner des pleins pouvoirs, et de nommer un commandant en chef en la personne de Kalbermatten . Mais Barman démasque ses adversaires en produisant un exemplaire de l'appel aux armes adressé le matin même aux Haut- Valaisans, et demande au Conseil d'Etat s'il est vrai qu'il ait donné des ordres de marche. Le président de ce corps, Zen-Ruffinen, et le chef du département militaire, Torrent, assurent qu'ils n'ont pas eu connaissance de ces mesures : déclaration péremptoire, dont on peut conclure que c'est un comité occulte qui a ordonné cette levée de boucliers. La discussion continue avec une extrême violence ; les députés libéraux, voyant qu'ils n'ont plus qu'à songer à leur sécurité, quittent la salle et font de leur côté, le 17 mai à minuit, un appel aux volontaires du Bas- Valais.
Le 18, au matin, 800 libéraux de la plaine de Martigny à Conthey, se rencontrent au pont de la Morge; Maurice Barman se met à leur tête, et prend position à 15 minutes de Sion. De là, il écrit au Conseil d'Etat qu'il est accouru pour mettre Sion à l'abri d'un coup de main. Au point où en étaient les choses, il eût mieux fait, observe M. Rilliet, d'entrer à Sion, de s'emparer de l'arsenal, et de se porter au delà de la Sionne pour paralyser les colonnes des Haut-Valaisans, arrivant de Sierre. D'honorables scrupules le retinrent.
Sur l'assurance fournie par le Conseil d'Etat, que les Haut- Valaisans avaient arrêté leur marche, les Bas-Valaisans suspendirent la leur. Mais le gouvernement était complètement débordé : sans se soucier des engagements pris par le Conseil d'Etat, Kalbermatten se remet en marche et entre avec ses corps francs à Sion. Devenus maîtres du chef-lieu, les réactionnaires jettent le masque et prennent en mains le pouvoir effectif; le Grand Conseil s étant séparé, le Conseil d'Etat s'efface, et son rôle se borne dès
lors à mettre sa signature au pied des décisions de Kalbermatten pour leur donner un semblant de légalité.
Le délégué officieux du Vorort, Bernard Meyer, se trouva mêlé à toutes ces intrigues, ainsi que le prouve une lettre interceptée, où il justifie comme suit l'attitude des réactionnaires : « Dans le moment décisif où la révolution devenait une nécessité, le Conseil d'Etat, dit-il, parut retomber dans son ancienne indécision ; il ordonne à ceux de Sierre de ne pas avancer et se fait donner parole par la Jeune Suisse de ne pas avancer non plus ; mais cela ne signifie rien, les décisions du Grand Conseil devront être ou retirées ou anéanties. » C'est par de pareils agissements que préludait le parti du Sonderbund, qui devait plus tard remplir l'Europe de ses protestations contre les expéditions des corps francs et l'expulsion des Jésuites.
Avant de se séparer, le Grand Conseil avait songé à adresser une sommation aux bandes du Bas- Valais; il est probable que les libéraux se fussent inclinés devant cette manifestation légale, ce qui leur eût épargné la néfaste journée du Trient ; mais Guillaume de Kalbermatten, devenu en fait le dictateur du Valais, ayant déclaré que cette sommation contrarierait ses plans, le Grand Conseil y renonça.
Le général de Kalbermatten était à la tête de 8000 hommes, portant l'habit de bure des paysans, convenablement armés et bien encadrés. Pour faire face à cette armée, les libéraux n'avaient que 1500 hommes, réunis à la hâte et mal organisés. Les chefs libéraux, Barman, Dufour, Joris, Nucé, de Bons, J. Torrent, de Werra, etc., sentant qu'il ne leur était pas possible de tenir tête à des forces aussi considérables, se décident à opérer leur retraite. Ils se replient en bon ordre sur Riddes, puis sur Martigny. Comme leurs hommes se disposaient à regagner leurs foyers, la retraite leur fut coupée au pont du Trient. La Vieille Suisse avait dans le Bas-Valais, principalement dans les vallées latérales, de nombreux partisans qui, ayant pris les armes, attendaient leurs adversaires au passage. Le 21 mai, au matin, tandis qu'une colonne, sous le commandement de M. Barman, descendait la rive droite du Trient pour chercher un gué près de Fembouchure, opérer un mouvement tournant, et prendre les partisans de la Vieille Suisse à revers, Joris s'avance imprudemment avec 600 hommes et 4 pièces de canons, et, avant même d'avoir pu déployer son artillerie, essuie le feu d'une troupe de carabiniers
postés sur les hauteurs voisines ; arrivée à trente pas du pont, la colonne est accueillie de nouveau par un feu très nourri. En dépit d'efforts désespérés, les Jeunes Suisses ne parviennent pas à emporter la position ; plusieurs de leurs officiers, le lieutenantcolonel de Nucé, les lieutenants Parvex et Alfred de Werra entre autres, tombent mortellement blessés. La défaite se transforme bientôt en déroute, le succès de la Vieille Suisse est complet ; on estime à 32 le nombre des morts et à 70 celui des blessés, ce qui est beaucoup pour un combat qui n'a duré qu'une heure et auquel 700 hommes seulement ont pris part.
Avec une habileté consommée, les chefs de la contre-révolution avaient réussi à mettre les Bas-Valaisans aux prises entre eux, et les Haut-Valaisans n'avaient plus à intervenir que comme pacificateurs. Le 22 mai, Kalbermatten entre avec 2i00 hommes à Martigny. Les libéraux vaincus se dispersent : quelques-uns tombent dans les mains du vainqueur ; Barman et le major Torrent s'enfuient par la Forclaz et la Tête-Noire à Chamonix, puisa Genève ; d'autres se réfugient dans le canton de Vaud, l'hôpital de Lavey recueille les blessés.
Les bandes des Haut-Valaisans parcoururent toute la vallée du Rhône et poussèrent jusqu'à Saint-Gingolph ; les chefs réussirent à maintenir la discipline dans leurs rangs, grâce aux efforts de Kalbermatten et surtout de son lieutenant Cathrein. Un écrivain français, M. de Custines, qui les observe à Saint-Gingolph, décrit en ces termes le spectacle qui s'offrit à ses yeux: « Figurez-vous 600 ramoneurs bien armés de bons sabres et de belles carabines, défilant sur deux lignes, mais marchant très militairement et dans le meilleur ordre; leur aspect n'en était que plus grotesque; on les eût dit habillés par des revendeurs. Outre leurs armes, plusieurs d'entre eux portaient encore les chaudières de leurs chalets, et les cognées de leurs forêts. Leurs visages enfumés, noirs d'ordures et de tabac, à demi-cachés sous leurs cheveux tombant en désordre, avaient pourtant une expression de patience et de gravité imposantes. C'est une levée en masse : on voyait des hommes de 16 à 55 ans; plusieurs portaient à leur bras gauche un chapelet ; un grand nombre avaient mis du bois béni à leur chapeau effondré ou à leur casquette crasseuse. Enfin, quatre curés faisant l'office d'aumôniers suivaient en silence la sainte cohorte. »
Durant le cours de cette lutte fratricide, la Confédération était demeurée impassible ; par suite du refus de Vaud et de Berne de
fournir les troupes demandées, le landamman Schmidt,, représentant du Vorort, et le colonel de Salis restaient dans l'expectative à Fribourg. Cependant le gouvernement vaudois, en voyant la tournure que prenaient les événements, avait décidé, mais trop tard, d'intervenir pour prévenir l'effusion du sang. Il avait mis sur pied trois bataillons d'infanterie et une batterie d'artillerie, qui, soufc le commandement du colonel Bontems, de Villeneuve, prirent position sur la frontière valaisanne le 21 mai et les jours suivants. Le colonel de Salis tenta une démarche à Lausanne pour faire passer ces troupes du service cantonal au service fédéral ; mais le landamman Schmidt, arrivé à Bex le 22, ne voulut pas qu'elles franchissent le Rhône, et le gouvernement valaisan protesta contre cette concentration de troupes.
Le gouvernement vaudois envoya à Sion le conseiller d'Etat Huchet pour solliciter la clémence du gouvernement valaisan en faveur des victimes de la guerre civile. Ce fut en vain. L'état de siège fut proclamé à Sion, pour punir les habitants de n'avoir pas secondé le mouvement des Haut-Valaisans. Le Grand Conseil frappa les dixains inférieurs d'une contribution de 14 600 francs (anciens), qu'il répartit entre les communes réputées mauvaises. Le 24 mai, il prononça la dissolution de la Jeune Suisse, dont les membres furent sommés de déclarer qu'ils renonçaient à en faire partie, sous peine d'être considérés comme rebelles ; les députés du Bas-Valais qui ne viendraient pas à Sion verraient l'occupation militaire continuer dans leurs dixains respectifs ; Y Echo des Alpes fut supprimé et l'entrée en Valais des journaux suisses à tendance libérale prohibée. Un tribunal extraordinaire fut établi, pour juger les délits politiques, et un arrêt de proscription rendu contre les auteurs de la prise d'armes des dixains occidentaux : Joseph et Maurice Barman, Joris, Dufour, Abbet, Alphonse Morand, Joseph Torrent, J.-B. Gay, etc. Les libéraux furent désarmés et, dans certaines localités, leurs armes remises à leurs adversaires ; dans une commune de PEntremont, défense fut faite aux jeunes filles, sous peine d'amende, de parler aux adversaires du gouvernement ! Les hommes de loi étant nombreux dans le parti libéral, on édicta par rancune un tarif réduisant les honoraires des avocats ; puis, une loi livra sans réserve l'instruction publique au clergé. Les destitutions brutales, les vexations iniques déployant leur effet ordinaire, l'épouvante régnait en Valais et, sous l'empire de cette mauvaise conseillère, on vit
se produire de misérables défections et de honteuses délations.
Le clergé usa et abusa de l'influence que lui avait acquise la contre-révolution. Les constitutions de 1815 et de 1839 avaient assuré à la religion catholique une situation privilégiée : seule elle pouvait avoir des cultes publics ; mais cette disposition n'excluait pas pour les autres communions la faculté d'avoir des cultes privés; les constituants de 1844 décidèrent que les catholiques seuls pouvaient tenir des réunions de culte. La discussion longue et approfondie qui précéda cette résolution atteste que le législateur entendait bien par là prohiber tout acte religieux qui se produirait en dehors de l'Eglise romaine. Le nombre des représentants du clergé au Grand Conseil fut porté de deux à trois. On modifia la constitution sur d'autres points encore: ainsi, les châtelains, avec leurs anciennes juridictions, furent rétablis, et, de facultatif, le référendum devint obligatoire ; l'autonomie communale reçut une profonde atteinte par le droit donné au Conseil d'Etat d'intervenir dans les affaires municipales.
La contre-révolution était en grande partie l'œuvre des Jésuites. Les Révérends Pères s'étaient introduits en Valais au commencement du XVIIe siècle ; expulsés par la Diète en 1627, ils avaient été admis à nouveau en 1662, supprimés en 1773, tolérés derechef sous Thabit de prêtres séculiers, puis congédiés sur les instances de la France. En 1805, ils étaient réapparus sous le nom de Pères de la foi en Jésus, et bientôt la direction des collèges de Sion et de Brigue leur avait été confiée ; sous le régime libéral de 1840, le Conseil d'Etat était parvenu, non sans peine, à exercer un contrôle sur ces établissements ; mais le gouvernement réactionnaire de 1844 leur donna carte blanche, et l'évêque devint leur zélé protecteur.
Le 7 juin, le gouvernement vaudois avait licencié ses troupes, et, deux jours après, le commissaire fédéral et le colonel de Salis quittaient le Valais, laissant le champ libre à la réaction. La Diète fédérale se réunit le 25, à la demande de plusieurs cantons, pour s'occuper des récents troubles; des paroles très vives y furent échangées, mais elles n'eurent point de sanction, et la proposition de Bâle- Campagne d'exclure le Dr Ganioz et le commandant Adrien de Courten, députés du Valais, ne trouva pas d'écho.
Ces événements eurent leur contre-coup au tir fédéral de Bâle : l'arrivée de la bannière valaisanne, portée par des carabiniers des dixains supérieurs, y occasionne un affreux tumulte que les