‹ Histoire de la nation suisse (volume 2)Chapitre 30 sur 46 · APPEL DES JÉSUITES A LUCERNE · texte numérisé non relu

APPEL DES JÉSUITES A LUCERNE

conseillers Mounzinger, de Soleure, et Minder, de Bâle, apaisèrent à grand' peine. L'arrivée des libéraux du Bas-Valais, en revanche, y fut l'objet de manifestations sympathiques.

C'est ainsi que, grâce à la complicité du Vorort de Lucerne et à l'apathie de la Diète, le parti clérical parvint par la violence à reconquérir le pouvoir en Valais. Le parti radical devait recourir en 1845 et en 1846 à des agissements semblables pour s'emparer de la direction des affaires dans les cantons de Vaud et de Genève. Conservateurs-ultramontains et radicaux-socialistes emploient ainsi les mômes procédés ; pour eux, la force prime le droit, la fin justifie les moyens et la réussite est le vrai critère d'une bonne politique. Lorsqu'ils sont victimes à leur tour, au lieu de se montrer beaux joueurs, ils se répandent, les uns comme les autres, en plaintes amères, ils s'indignent vertueusement de ce que la loi ait été méconnue et foulée aux pieds par des usurpateurs sans scrupules !

Les réactionnaires triomphaient donc en Suisse : les intrigues de Bernard Meyer avaient réussi à extirper du Valais le levain libéral, et, grâce au changement de régime, ce canton donnait, au mois de juin 1844, son adhésion au Sonderbund conclu le 13 septembre 1843 entre les cantons de Lucerne, Uri, Schwyz, Unterwald, Zoug et Fribourg. Les ultramontains estimèrent alors le moment venu de faire un nouveau pas : le 24 octobre 1844, le Grand Conseil de Lucerne — en dépit de l'opposition du prévôt Widmer, du curé Siegrist, du commissaire épiscopal IValder, de plus de cent membres du clergé, de l'historien Kopp, de Bernard Meyer lui-même, et de plusieurs magistrats du parti conservateur — vota par 70 voix contre 24 l'appel des Jésuites. Le gouvernement se montrait en cette circonstance le docile instrument des volontés de Leu d'Ebersol, de Siegwart-Muller et du chanoine Kaufmann. Il se plaçait sous la tutelle d'un ordre étranger, qui ne connaît aucune nationalité. C'était jeter le gant à la Suisse libérale !

Cette grave mesure était prévue depuis longtemps par quelques hommes politiques. Augustin Keller, le grand adversaire des couvents, avait essayé de la prévenir deux mois auparavant en proposant à la Diète, le 19 août, l'expulsion de l'ordre des Jésuites ; mais trois cantons seulement (Berne, Tessin et Thurgovie) l'avaient appuyé ; les autres estimaient que c'était là une question pure-

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ment cantonale, le péril que courait la tranquillité publique n'étant pas tel que la Diète dût s'en nantir ; dans un beau mouvement d'éloquence, Druey s'était même écrié : « Les seules armes efficaces contre le jésuitisme sont celles de la raison. » La résolution de Lucerne provoqua- un cri d'indignation d'un bout de la Suisse à l'autre» L'agitation fut grande, et elle s'accrut encore lorsqu'on apprit la conclusion de l'alliance séparée, que les sept cantons ultramontains avaient réussi jusque-là à tenir secrète. L'orage s'éleva, grossissant en raison des oppositions. Il devait renverser les gouvernements modérés (Vaud et Genève) qui cherchaient à lutter contre sa violence. Le résultat de la campagne ultramontaine fut en définitive de livrer la Suisse au bon plaisir des radicaux.

A Lucerne même, l'appel des Jésuites provoquait une réaction : le parti libéral gagnait du terrain. Déjà il nourrissait l'espoir de l'emporter aux élections prochaines, lorsque les plus ardents d'entre ses adhérents conçurent l'idée néfaste de recourir à la force pour assurer le succès de leur cause. Une conjuration s'ourdit, et six cents volontaires de Bâle-Campagne, de Soleure et d'Argovie se mettent en route pour Lucerne, pourvus d'armes et de munitions tirées des arsenaux cantonaux. Sans attendre leur arrivée, les conjurés lucernois, sous les ordres du colonel Gugenbuhler et de l'ancien conseiller d'Etat Bauniann, attaquent les troupes du gouvernement, le 8 décembre, puis, saisis d'une terreur panique, s'enfuient en désordre. Les corps francs, renforcés en route par quelques centaines de Lucernois, se laissent démoraliser par cet échec et, après quelques escarmouches, se débandent. Le gouvernement use de rigueurs extrêmes à l'égard de ses adversaires : n'écoutant que la voix de la vengeance, il entasse dans les cachots innocents et coupables ; de nombreuses condamnations à l'exil et à la confiscation des biens sont prononcées.

Cette échauflburée ruina la cause libérale à Lucerne. Les proscrits se répandirent dans les cantons voisins et y colportèrent les ressentiments dont leurs cœurs étaient remplis. L'antipathie de la Suisse libérale pour les Jésuites devint de l'exécration, le langage des journaux fut de plus en plus aggressif. Des assemblées populaires se succèdent en décembre et en janvier à Berthoud, à Fraubrounnen, à Anet, à Lausanne, à Montreux, à Unterstrass (Zurich), etc., et alimentent le courant de haine contre l'ultramontanisme : partout éclatent des menaces contre

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