‹ Histoire de la nation suisse (volume 2)Chapitre 31 sur 46 · EXPÉDITION DES CORPS-FRANCS SUR LUCERNE · texte numérisé non relu

EXPÉDITION DES CORPS-FRANCS SUR LUCERNE

Lucerne. L'expulsion des Jésuites est impérieusement réclamée ; ces réunions tumultueuses, auxquelles prennent part des magistrats haut placés, deviennent un danger pour l'ordre public.

Apprenant que de nouveaux corps francs sont en formation à Zofingue, le gouvernement bernois députe sur les lieux Favoyer de Tavel, dont les efforts, joints à ceux de Frei-Herosfe, parviennent à dissiper ce rassemblement. Ce n'est d'ailleurs que partie remise. De son côté, le gouvernement de Zurich, pour conjurer le danger, engage amicalement celui de Lucerne à éloigner les Jésuites ; mais cette démarche conciliante ne rencontre aucun écho. Jonas Fourrer propose alors au Grand Conseil de Zurich de convertir cette démarche amicale en une invitation pressante, avec menace d'expulsion par les armes : vivement combattue par Blountschli et les orateurs conservateurs, cette motion est votée par 105 voix contre 95.

Les Conseils de Berne et de Zurich, impuissants à contenir le flot populaire, se mettent alors à sa tête, et cherchent à composer en Diète une majorité disposée à donner une forme légale à la cause qu'ils ont embrassée. Dans ce but ils s'adressent à Lausanne et à Genève. Les gouvernements vaudois et genevois s'efforçaient de chercher un terrain de pacification ; mettant le respect de la souveraineté cantonale au-dessus des vœux populaires, ils se bornent toutefois à voter l'invitation amicale : cette attitude, fort respectable d'ailleurs, devait amener la chute du régime conservateur-libéral dans le canton de Vaud (14 février 1845), et contribuer à préparer la crise qui éclata à Genève une année plus tard.

La Diète se réunit à Zurich à la fin de février ; il s'en fallut de deux voix qu'elle ne votât l'expulsion des Jésuites; puis, après avoir interdit la levée de nouveaux corps francs, elle s'ajourne au moment même où les rigueurs insensées de Lucerne multipliaient les proscriptions. Une catastrophe était imminente ; mais, profondément divisée, la Diète ne sut prendre aucune mesure pour la prévenir et demeura sourde aux représentations réitérées des cabinets de Vienne, de Paris et de Londres, qui attiraient son attention sur les dangers de la situation. « Un tel état de choses, écrivait Guizot à l'ambassade de France, ne saurait être toléré, car il ne tend à rien moins qu'à la destruction du Pacte fédéral et au renversement de la souveraineté cantonale, pour substituer à son action légitime et régulière Faction désordonnée de la force

brutale, le despotisme des masses à la liberté, l'anarchie et les horreurs de la guerre civile au règne paisible des institutions protectrices de l'état social. »

Tandis que la Diète tergiversait ainsi, suivant son habitude, une seconde expédition de corps francs s'organisait sous les yeux même du Vorort, et le succès remporté par les radicaux vaudois donnait un nouvel élan aux proscrits lucernois. Les gouvernements de Berne et d'Argovie voulurent s'opposer à cette levée de boucliers; mais ils s'y prirent trop tard. La nuit du 31 mars, à l'instigation du Dr Robert Steiger, de Lucerne, l'un des proscrits du 8 décembre, des corps francs d'un effectif de 3600 hommes au plus partent, l'un de Zofingue, sous le commandement du colonel RothpletZy d'Aarau, et du capitaine fédéral Ochsenbein, de Nidau, l'autre de Houtwil (canton de Berne), sous les ordres du major Billo.

Le gouvernement lucernois, instruit de ces rassemblements, avait fait ses préparatifs de défense avec l'aide des petits cantons: des deux brigades qui formaient la division placée sous le commandement du général de Sonnenberg, ancien officier des guerres de l'empire, Tune était préposée à la défense de la ligne Soursée- Munster, l'autre à la garde des passages de l'Emme et de la Reuss.

Les bandes radicales, composées de Bernois, d'Argoviens, de Vaudois, de Soleurois, de campagnards bâlois et de Lucernois, mal organisés et dont beaucoup savaient à peine manier une arme, avaient attaché trop de créance aux récits des proscrits : elles s'imaginaient qu'il leur suffirait de se montrer pour être accueillies en libératrices par le peuple. Elles pénétrèrent sans résistance sur le territoire lucernois et débutèrent par des succès : à Hellbuhl, leur avant-garde obligea les troupes gouvernementales à se replier ; puis, tandis que la colonne de Billo occupait le pont d'Emmenbrucke sur la Reuss, la colonne de Rothpletz passait le pont de Thorenberg en face de Littau, obligeait les Lucernois à se retirer, et s'avançait jusque sur les hauteurs du Gutsch qui dominent Lucerne. Mais, parvenus sur cette position, les envahisseurs, harassés de fatigue et dépourvus de vivres, furent très perplexes ; quelques coups de canon tirés pendant la nuit les émurent, et démoralisés, inquiets sur le sort de l'autre colonne, qui s'était repliée, ils décidèrent de se retirer à leur tour. Un combat sanglant s'engap:ea, de nuit encore, dans le village de Malters; la

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