‹ Histoire de la nation suisse (volume 2)Chapitre 32 sur 46 · EXPÉDITION DES CORPS-FRANCS SDR LUCERNE · texte numérisé non relu

EXPÉDITION DES CORPS-FRANCS SDR LUCERNE

déroule des corps francs fut complète. Tant pendant la lutte que durant la poursuite, conduite avec vigueur par le colonel (VElgger, lOi hommes perdirent la vie, et environ 1800 tombèrent dans les mains du général de Sonnenberg, qui eut tous les honneurs de la journée. Parmi les prisonniers figuraient le colonel Rothpletz et le Dr Steiger. Quant à Ochsenbein, il avait décampé à temps pour parvenir sain et sauf dans le canton de Berne. Ainsi se termina piteusement cette expédition insensée.

Informée de ces événements, la Diète se réunit le 5 avril ; elle endure d'abord les reproches de Siegwart-Muller, qui se plaint, non sans raison, de ce que des gouvernements ont laissé des rassemblements armés se former sur leur territoire et de ce que les arsenaux ont même fourni des canons aux corps francs. Puis, craignant de voir tenter un nouveau coup, la Diète met des troupes sur pied, prohibe les rassemblements illégaux, interne les réfugiés lucernois, et raie Ochsenbein des cadres de Pétat-major fédéral. Enfin elle demande à l'Etat de Lucerne de proclamer une amnistie, et délègue le conseiller Nceff pour traiter de l'élargissement des captifs.

Lucerne consentit, moyennant une rançon de 350000 francs, à relâcher les prisonniers appartenant à d'autres cantons, mais refusa d'amnistier ses ressortissants. Se prévalant de ses droits, elle en usa avec rigueur. Steiger, entre autres, fut condamné à mort comme traître ; toute la Suisse libérale s'apitoya sur son sort, Leu recommanda la clémence, les évêques de Lausanne et de Baie se joignirent à ses instances; la peine allait être commuée en prison à perpétuité dans une forteresse étrangère, lorsque des amis parvinrent à le faire évader (20 mai).

Les ultramontains lucernois, enivrés de leurs succès, exclurent du gouvernement les hommes modérés ; les conseillers d'Etat Kopp et Elmiger furent remplacés par le relieur Hautt et le général de Sonnenberg. Le parti de la foi exultait, lorsque le meurtre de Leu, assassiné dans sa demeure au milieu de la nuit, vint jeter une ombre sur sa joie (20 juillet 1845). « Le fanatisme orgueilleux de ce matadore de village avait causé en grande partie les désastres de sa patrie, dit Daguet, mais ne justifiait en aucune façon le crime abominable commis sur sa personne. » Pour procéder à l'enquête que motiva ce meurtre, le gouvernement lucernois fit venir un magistrat de Thurgovie, le juge Amman. Un partisan des corps francs, du nom de Millier, avoua le crime, et

un nommé Ackcrmann fut convaincu d'y avoir poussé ; le premier fut condamné à mort, l'autre à la détention perpétuelle. Durant l'enquête, Amman se signala par la barbarie de ses procédés : il fit incarcérer, pendant trois semaines, l'ancien avoyer Casimir Pfyffer, par le motif que Muller lui avait vaguement parlé un jour de tuer Leu, projet dont Pfyffer l'avait naturellement dissuadé ; le prévôt Leu, ayant, dans une prédication, parlé de la mort d'Aman, condamné au gibet par Assuérus, le juge susceptible crut y voir une allusion, et le cita à sa barre!

Les partisans des Jésuites l'emportaient donc. Quatre semaines avant le meurtre de Leu, nous dit Daguet, ceux-ci s'étaient glissés comme des ombres dans la ville de Lucerne (20 juin), leur réception officielle ne devait se faire qu'en novembre. La motion tendant à leur expulsion fut présentée de nouveau à la Diète les 4 et 5 août : mais elle ne réunit encore que 10 voix et 2 demivoix : Zurich, Berne, Glaris, Soleure, Schaffhouse, Grisons, Thurgovie, Argovie, Tessin, Yaud, Appenzell-R.-E. et Bàle-Campagne. On pouvait constater cependant que cette idée avait fait des progrès et prévoir qu'elle ne tarderait pas à obtenir une majorité, en dépit de l'appui que Bâle-Ville et Neuchâtel continuaient de donner à Lucerne et à ses alliés. Cette perspective engagea les sept cantons ultramontains à transformer l'engagement pris deux ans auparavant aux bains de Rothen en une alliance positive, qui fut signée le 15 septembre 1845.

Caractéristique du régime conservateur-libéral dans le canton de Vaud de 1831 à 1843. Opposition suscitée par les réformes qu'il entreprit, et par l'altitude de ses membres. — Formation de l'association patriotique. Assemblée du Casino. Attitude du gouvernement dans la question des Jésuites. — Révolution du 14 février 1845. — Menées socialistes. — Réunion de la Constituante. Suppression de la liberté religieuse. — Refus d'un certain nombre de pasteurs de lire en chaire la proclamation du gouvernement touchant le projet de Constitution. Adoption de la nouvelle Constitution par le peuple. 10 août. — Mesures de rigueur contre le clergé ; destitution d'un certain nombre d'ecclésiastiques. Démission collective de 153 pasteurs. Fondation de l'Eglise libre. — Destitution des professeurs de l'Académie. — Réformes judiciaires. Fondation de la Banque cantonale. — Conséquences de la révolution de février.

« Le peuple vaudois, en 1845, écrivait Eugène Rambert1 trente ans plus tard, était, à plusieurs égards, un peuple enfant; peutêtre l'est-il encore aujourd'hui plus qu'il ne le pense. Il n'avait pas cinquante ans de vie propre, cinquante ans d'apprentissage et de pratique de la liberté. Il en faut davantage pour donner à Fesprit public maturité et virilité. Ce peuple d'ailleurs ne se développe qu'avec une certaine lenteur, qui lui est naturelle. La spontanéité n'est pas le point fort du caractère vaudois. On a peur de faire autrement que le voisin ; on se regarde, on s'épie, on attend qu'un autre donne le signal. Habitué à un bonheur facile, vivant paisible sous un beau ciel, le Vaudois repousse d'instinct ce qui le dérange et l'inquiète. Il sourit, bon enfant, sournois et contemplateur, il aime à vaquer tranquillement à ses affaires de tous les jours. 11 n'est pas nécessairement paresseux, tant s'en faut ; on trouverait peu de contrées où le paysan travaille plus que dans certaines parties du canton de Vaud; mais, sa journée faite, il aime à se rendre la vie douce, et les moyens ne lui en manquent pas, car sa cave est rarement dégarnie. »

Les hommes qui occupèrent le pouvoir de 1831 à 1845 s'efforcèrent avec un zèle méritoire de réaliser des progrès, et leur désir

1 Alexandre Vinet, histoire de sa vie et de ses ouvrages, 3e édit., tome II, p. 223.

de perfectionnement les porta à améliorer toutes les branches de leur administration : instruction publique à tous les degrés, Forêts, travaux publics, postes, péages, organisation de la justice, législation civile et pénale, notariat, contrôle des charges immobilières, etc.

En toutes circonstances, le gouvernement s'inspirait de principes libéraux. Son attitude dans la question des Jésuites, par exemple, lui fut dictée par un respect, exagéré peut-être, mais louable en soi, de la liberté individuelle et de la souveraineté cantonale ; il professait à cet égard les sentiments que Druey lui-même exprima en ces termes en Diète, au mois d'août 1844, ainsi qu'on Ta vu plus haut : « Les seules armes efficaces contre les Jésuites sont celles de la raison. » Dans le domaine ecclésiastique cantonal, le Conseil d'Etat avait réussi à ramener la paix en substituant en fait la liberté religieuse aux procédés autoritaires du régime précédent ; il avait cherché à faire entrer dans les Conseils de l'Eglise l'élément laïque et à provoquer une certaine autonomie synodale; malheureusement, sur ce point il se heurta aux préventions d'une partie du clergé. Le latitudinarisme du Conseil d'Etat se manifesta encore à l'égard des révolutionnaires qui étaient venus en grand nombre1 élire domicile dans le canton : les éléments les plus ardents de la Jeune Allemagne, en effet, avaient fondé en Suisse une vingtaine de clubs, dont dix sur terre vaudoise, à Nyon, Rolle, Aubonne, Morges, Lausanne, Vevey, Aigle, Yverdon, Moudon et Payerne. Ils n'y furent point inquiétés par le gouvernement. Et pourtant, ces clubs travaillaient dans l'ombre à saper les bases de la société ; ils professaient l'athéisme le plus cynique, se posaient en adversaires de la famille et de la propriété ; ils préconisaient même le meurtre comme moyen d'action. Leurs adeptes avaient pris le nom de communistes, et allaient, dit-on, jusqu'à pratiquer la communauté des femmes. Ils publiaient des opuscules et des journaux, et avaient des agents qui répandaient leurs doctrines. Leur action, ainsi que la lecture des œuvres des révolutionnaires français et autres, avait dévoyé une partie de l'opinion publique et semé dans les masses des ferments de haine sociale. Sans épouser les points de vue communistes dans ce qu'ils avaient de révoltant, quelques chefs radicaux, Druey, Delarageaz, Eytel s'étaient imprégnés jusqu'à un certain degré de leurs doctrines ; ils les

1 II y avait alors, disait-on, de 20 à 23 raille ouvriers allemands en Suisse.

idéalisaient et les présentaient à leurs auditeurs, avec force ménagements, il est vrai, pour ne pas effaroucher les citoyens honnêtes qui suivaient leurs drapeaux. Malgré les conséquences de leur libéralisme sur ce point, les autorités ne crurent pas devoir en rabattre et ne s'avisèrent nullement d'inquiéter les réfugiés.

Sur ces divers points, les magistrats vaudois n'étaient en somme pas en désaccord avec la plupart de leurs commettants. Mais tout gouvernement donne prise à quelque critique, plus ou moins justifiée. On reprochait, entre autres, à la majorité des conseillers d'Etat vaudois leur manque de contact avec le peuple; lorsque les devoirs de leur office les appelaient à se transporter dans quelque paroisse de campagne, au lieu de s'attarder au cabaret avec quelques électeurs influents, ils préféraient, dit-on, aller prendre une tasse de café chez « monsieur le ministre ! » Faute vénielle, en vérité, mais dénotant une certaine incompatibilité d'humeur, facile à exploiter dans un pays où l'on venait d'établir le suffrage universel..

D'autre part, la Constitution de 1831 avait amoindri le pouvoir exécutif: «il ne fut guère, dit un contemporain4, qu'un Conseil d'administration qui ne gouverna jamais. » C'était mal répondre à l'attente du peuple vaudois, qui, peu soucieux de ses responsabilités, aime à être dirigé et, tout en faisant retentir bien haut le mot de liberté, subit volontiers l'ascendant des hommes qui ont l'art de savoir imposer leur opinion.

Aussi bien, les magistrats de cette époque s'étaient-ils formé de l'Etat une conception idéale, qui ne correspondait pas à celle du peuple vaudois dans son ensemble. Il ne s'agissait plus du régime paternel auquel la domination bernoise avait habitué le pays ; les libéraux faisaient une part très grande à l'individu. En outre, ils considéraient la politique comme une science, alors qu'elle est avant tout un art : d'où le nom de doctrinaires, qui leur est demeuré. Au reste, ces dignes magistrats se faisaient de l'homme une idée fausse : ils préjugeaient trop de son aptitude au progrès, de ses bonnes intentions; ils ne comptaient pas assez avec les préventions, les passions, la poursuite de l'intérêt personnel. L'action du Conseil d'Etat ne se faisait pas assez sentir : « Gouvernement excellent pour le beau temps, a-t-on dit, mais qui n'a rien valu par la pluie ! »

1 Voir Les doctrinaires vaudois, par un conservateur (H. Martin, pasteur).

C'est en matière scolaire et ecclésiastique surtout qu'il donna prise au mécontentement et entra en conflits avec ses commettants.

Mu par le désir louable d'appliquer dans ses dernières conséquences le principe de la liberté religieuse, le gouvernement sépara dans l'école l'instruction religieuse des autres objets d'enseignement, et habitua le peuple à la considérer comme un horsd'œuvre. La direction des écoles, qui naguère incombait à l'autorité ecclésiastique seule, fut conférée à des commissions nommées par les municipalités et sur lesquelles les pasteurs quoiqu'ils en fissent partie de droit sous le régime de 1830 n'exerçaient plus qu'une influence à bien plaire. Puis les programmes scolaires, au dire du même critique, furent poussés à l'excès : ils dotèrent la jeunesse d'une instruction superficielle et développèrent en elle des habitudes de dénigrement qui favorisèrent l'éclosion des passions politiques. L'école normale inspira même à ses élèves une si haute idée de leur profession, que plusieurs s'en enorgueillissant, se posèrent en adversaires des pasteurs, dont ils avaient été considérés jusqu'alors comme les auxiliaires dans l'œuvre de l'éducation nationale. Cette institution, fondée en 1833, était cependant dirigée par le pasteur Gauthey, homme de valeur et d'une piété éprouvée ; mais sa création même était peut-être une erreur : en effet, ce genre d'école a comme les séminaires l'inconvénient d'isoler les jeunes gens qui les suivent, d'en faire des êtres à part, portés, dans la suite, à se considérer comme supérieurs à leur entourage.

La même pensée d'équité et d'impartialité, qui avait engagé le gouvernement à laïciser l'école, l'amena à faire supprimer la Confession de foi helvétique. Cette décision fut prise contrairement aux vœux de la majorité des ecclésiastiques, car elle portait atteinte à l'intégrité de l'Eglise, et en rompait l'unité en légitimant dans son sein les tendances rationalistes ; elle enlevait au clergé son autorité propre, et tendait à faire de ses membres de simples fontionnaires civils. L'Eglise se sentit ébranlée jusque dans ses fondements, et, lorsque, plus tard, le gouvernement de 1845 voulut faire des ministres du culte ses agents, la crise que le Réveil contenait en germe éclata.

De telles mesures ne pouvaient manquer de nuire au gouvernement dans l'esprit des anciens conservateurs ; d'autre part, la

protection qu'il accordait aux congrégations dissidentes, en faveur desquelles il avait institué le mariage civil facultatif, le fit traiter de méthodiste et de piétiste par les radicaux. En outre, plusieurs hommes qui avaient joué un rôle actif en 1830 étaient déçus de n'avoir pas acquis l'influence à laquelle ils se croyaient en droit de prétendre. Selon eux, la révolution avait été escamotée ; froissés par un ordre de choses dans lequel ils ne pouvaient trouver place, ils nourrissaient des sentiments hostiles à l'égard du gouvernement.

Leur mécontentement n'allait pas tarder à trouver l'occasion de se manifester.

Les réformes et les améliorations, en matière d'instruction publique et d'organisation judiciaire, auxquelles avaient poussé les doctrinaires, dans les rangs desquels figuraient quelques professeurs de talent, étaient mal vues de beaucoup ; ils avaient aussi procédé à des créations de places dont l'utilité n'était quelquefois pas absolument démontrée, ou dont le nombre dépassait les ressources du pays. Aussi, à partir de 1838, les conservateurs-libéraux perdent-ils du terrain. « L'on sentait, lisons-nous dans l1 Indépendant , que l'on s'était laissé entraîner peut-être un peu trop loin par les hommes du métier; on accusait leurs tendances à rendre le personnel enseignant indépendant de l'Etat, et on leur en voulait surtout d'avoir abusé de leur supériorité intellectuelle pour écraser des adversaires incapables de lutter avec eux. Tous ces griefs n'étaient pas déçues de fondements. »

Il n'en fallut pas davantage pour que, grâce au défaut d'entente entre les vieux conservateurs et les libéraux, le parti radical parvint à se faire jour, à prendre pied dans le Conseil d'Etat, et à supplanter bientôt ses adversaires. La question de l'expulsion des Jésuites lui servit de prétexte ; ce fut le levier dont il usa habilement pour renverser le gouvernement. Il ne s'agissait pas seulement là du triomphe d'un parti sur un autre : une nouvelle couche de citoyens aspirait à arriver au pouvoir, en opposant les populations des campagnes à la bourgeoisie des villes. Le mouvement, à bien des égards, était rétrograde plutôt que progressif ; c'était un retour au système de la majorité compacte, démocratique et intransigeante de 1815 à 1830, qui avait, il faut le reconnaître, des racines bien plus profondes dans le pays que n'en eut jamais le régime libéral.

Pour débusquer les conservateurs de leurs positions, le parti radical les représenta comme des aristocrates ou ristous*. « On fera passer le niveau sur leur aristocratie de moralité, » dit un jour un magistrat haut placé dans le parti radical. L'opinion libérale avait alors pour organes Vlndépendant, que. rédigeait avec talent Gustave Jaccard, et le Courrier suisse, où écrivaient Ch. Monnard, Louis Vulliemin, Ch. et Ed. Secrétan, etc.

La fortune, le succès, le savoir/ certains principes religieux, le fait de ne pas fréquenter tel ou tel café devinrent sujets de prévention. Quiconque se refusait à suivre le drapeau du radicalisme était qualifié de mauvais citoyen ou de « mômier » et considéré comme ne faisant pas partie du « peuple. » « On rétablissait, dit Vulliemin2, le privilège, non sans doute en faveur de la classe qu'on accusait d'être privilégiée, mais contre elle. » Les antagonismes sociaux jouèrent donc dans la révolution vaudoise un rôle beaucoup plus accentué que ce ne fut le cas dans les autres révolutions de la Suisse. Ces conflagrations ont généralement pour cause un état de malaise ou de pénurie résultant d'une mauvaise administration, de calamités publiques, de crises économiques ou de privilèges abusifs. Rien de pareil n'expliquait les violences de langage des radicaux vaudois, car leur canton était alors des plus prospères. D'autre part, il est intéressant de le noter, les hommes qui formaient les classes dirigeantes appartenaient aux mêmes milieux sociaux que les La Harpe, les Perdonnet, les Rosset, les Auberjonois, les Cart, les Monod, les Muret, les Pidou, les Glayre, etc. Ils faisaient partie de cette bourgeoisie éclairée et

1 La définition des ristous nous est fournie dans les vers plaisants que publia V Indépendant :

Qu'est-ce que c'est que ces ristous Dont on parle tant parmi nous ?

Demandaient naguère à leur sage Quelques bonnes gens de village. Vous l'ignorez? dit-il. Eh bien ! sans me piquer

D'être savant, je vais vous l'expliquer. Pour le pauvre, un ristou, c'est l'homme dans l'aisance,

Pour l'ignorant, c'est l'homme de science ; Pour le perturbateur, c'est l'ami de la loi.

Chez les gens de petite foi, On traite de ristous le pasteur, le fidèle, Dont l'humble piété déployé un peu de zèle. En un mot, c'est toujours ceux dont ou est jaloux Qu'au temps où nous vivons, on appelle ristous.

* Le i4 février, simple récit de la révolution du canton de Vaud, publié en juillet 184», sans nom d'auteur.

courageuse qui avait procuré au Pays de Vaud en 1798 et en 1803 son indépendance, et qui antérieurement, dès 1791, avait travaillé et souffert pour son avènement alors que les campagnes vaudoises dans leur grande majorité semblaient encore inébranlablement attachées à la domination bernoise.

En 1844, l'opposition radicale n'avait pas encore fait beaucoup de progrès, en dépit du discrédit qu'elle cherchait à jeter sur le gouvernement. Elle possédait au sein du Conseil d'Etat trois représentants, qui allaient être soumis à réélection en 1845, et elle craignait que leurs mandats ne fussent pas renouvelés. Ce fut dans ces circonstances que les chefs radicaux tinrent conseil au Casino de Lausanne, le 29 décembre 1844, et fondèrent l'Association patriotique.

L'affaire des couvents d'Argovie, l'appel des Jésuites à Lucerne, les événements du Valais et les expéditions des corps francs avaient soulevé de vives animosités en Suisse dans les cantons protestants et mixtes. Le péril que la présence d'un ordre institué pour combattre le protestantisme pouvait faire courir à la Confédération avait été vivement ressenti par les populations zuricoise, argovienne, bernoise et bâloise. De nombreuses assemblées populaires avaient eu lieu de divers côtés pour obtenir l'expulsion des Jésuites et demander d'en finir avec le Pacte, la Diète et la vieille Confédération. « Nie Diète : Baïonnette, » était devenu le cri de ralliement. Sans se laisser impressionner par ces manifestations, les Conseils d'Etat et les Grands Conseils de Vaud et de Genève, en scrupuleux observateurs du Pacte et de la souveraineté cantonale, avaient conservé dans ces luttes une attitude neutre, qui contrariait beaucoup les gouvernements de Zurich et de Berne.

Les Suisses romands ont eu souvent le tort de ne pas se préoccuper suffisamment des difficultés que rencontraient leurs confédérés ; pouvant se suffire à eux-mêmes, ils se sont renfermés trop volontiers dans un système de cantonalisme à outrance. Les Etats de Berne et de Zurich étaient avant tout désireux d'éviter le renouvellement des expéditions de corps francs ; pour procurer une issue légale à des conflits qui se renouvelaient sans cesse, ils cherchaient à constituer en Diète une majorité favorable à l'expulsion des Jésuites ; or les voix de Genève et de Vaud étaient indispensables pour atteindre ce résultat. L'ancien avoyer de Tavel, chargé d'une mission à Lausanne et à Genève pour solliciter l'appui

des gouvernements, y essuya des fins de non-recevoir. Ces refus étaient des fautes politiques. Les Jésuites ne devaient point bénéficier de la garantie stipulée par le Pacte en faveur des couvents, puisqu'ils n'étaient pas établis officiellement en Suisse en 1815 ; leurs intrigues politiques avaient abouti à soulever les passions et à les porter au paroxysme; leur qualité d'étrangers, de « sans patrie, » leur prétention de se mettre en dehors des lois, de se soustraire à la suprématie des évoques, le fait qu.'iLs obéissaient à des ordres venus du dehors, et que certains cantons lour avaient délégué des attributions dont un Etat ne peut légitimement se départir : tout œla les rendait dangereux pour la paix publique. La France elle-même, sous la Resta iration, avait été amenée, ensuite de leurs agissements, à fermer » urs collèges (1828). Il y avait donc, de la part des doctrinaires^raudois, une sorte de « donquichottisme » à s'opposer à leur renvc . D'autre part, il faut bien reconnaître avec eux que, en droit strie» — car le problème présentait une double face, politique et jr idique, — la question soulevée par la présence des Jésuites dans certains Etats était du domaine de l'autorité cantonale.

Mais les divergences de vue dans le domaine fédéral avaient une portée plus considérable encore. L'usage abusif que certains cantons faisaient de leur autonomie était une cause de troubles permanents ; l'anarchie régnait,, la Confédération se désagrégeait. Pouvait-on tolérer plus longtemps une coalition de cantons, formée contrairement au Pacte dans l'unique but de s'opposer à sa revision? Une crise était inévitable : il n'était pas admissible qu'une minorité d'Etats, ne représentant pas le quart de la population du pays, pût indéfiniment s'opposer au développement de ses institutions. La Suisse était partagée en deux camps ; tenir entre eux la balance égale au nom d'un Pacte qui n'avait pas été consenti par la nation, et qui était le résultat d'influences étrangères, c'était manquer de sens politique. Les cantons de Vaud et de Genève renouvelaient on cette circonstance l'erreur qu'ils avaient déjà commise en 18o3, en rejetant leiprojet Rossi.

Sitôt que les politiciens vaudois réunis au Casino de Lausanne apprirent la- "n de non-recevoir opposée par le Conseil d'Etat à la démarche de l'ancien avoyer-, de Tavel, ils éclatèrent en cris de joie. « On sait maintenant, lisons-nous dans leur journal (Nouvelliste, du 24 janvier 1845), la liaison qui existe entre l'aristocratie et le jésuitisme, entre toutes les classes hostiles à la démocratie. » Accusation calomnieuse, personne n'en pouvait douter ; car le

gouvernement n'avait eu aucune relation avec les ultramontains ; il ne faisait qu'appliquer en cette circonstance les principes de droit strict et de respect de la liberté individuelle, qu'il avait appliqués précédemment, tant en matière religieuse qu'à regard des révolutionnaires allemands et des communistes, principes dont Druey lui-même s'était fait jusqu'alors l'apôtre.

Les chefs radicaux virent promptement le parti qu'ils pouvaient tirer de la situation. Leur tactique fut très simple : de nombreux agents s'en allèrent de Heu en lieu colporter des pétitions réclamant l'expulsion des Jésuites. On sait avec quelle facilité ces demandes-là se signent: beaucoup de gens apposent mênr> leur nom au bas d'un texte sans avoir pris la peine de le lire. Pour faire mousser ce pétitionnement on toucha toutes les corde* ;J aux amis du gouvernement, on représenta qu'il avait besoin d'ê're appuyé ; à d'autres, on dénonça le Conseil d'Etat comme ayjnt démérité du peuple ; on promit tout bas que, après les Jésuitvfc, les aristocrates et les mômiers auraient leur tour. Des femmes i* des enfants signèrent; on inscrivit, assure Vulliemin, des noms imaginaires et c'est ainsi qu'on réunit 32 000 signatures. Puis, une réunion populaire fut convoquée à Villeneuve le dimanche 2 février1, 3000 hommes s'y rendirent par colonnes. Les chefs. du mouvement prononcèrent des discours propres à soulever les passions. « Le peuple, dirent-ils, a des ennemis, et ces ennemis, grand Dieu ! siègent parmi les premiers magistrats du pays. Ils sont parmi les professeurs de notre Académie, qui, chargés de renseignement de la jeunesse, profitent de leur haute position pour la corrompre. » A défaut de pouvoir incriminer les actes, on accuse les pensées et les intentions : « Savez-vous, dit un orateur, savez-vous ce qu'ils ne disent pas, mais ce qu'ils pensent de vous? Savez-vous le nom qu'ils vous donnent dans leur cœur? Us vous traitent de canailles. Ne protestez- vous pas contre le nom de canailles ? Permettrezvous qu'on vous appelle canailles? » *

Le dimanche suivant, des assenblées populaire. f furent convoquées à Cossonay, à Lucens et à Lutry. Les cris de : A bas les aristocrates ! A bas les mômiers ! furent profère*. A Lutry, où les communistes étaient descendue nombreux, uncjeune homme, Aimé Steinlen, ayant eu le courage de prendre la parole pour défendre le point de vue du Conseil d'Etat, faillit être jeté au lac.

1 C'était déjà à Villeneuve que la Jeune Suisse avait re<;u, dix ans auparavant, ses statuts, de la main de Druey et de J.-L.-B. Leresche.

Le gouvernement ne désespérait cependant pas de maintenir l'ordre ; il croyait qu'un débat public ferait justice de toutes les calomnies, et il rejeta la proposition de lever deux bataillons pour protéger l'indépendance des députés.

Le 11 février, le Grand Conseil se réunit. La délibération fut grave et digne. Le conseiller d'Etat Ruchet prit le premier la parole. Ruchet n'était point un aristocrate ; originaire du district d'Aigle, il représentait au Conseil d'Etat la campagne, et y occupait une position intermédiaire entre les conservateurs et les radicaux. 11 exposa en termes mesurés le point de vue du gouvernement : il fit valoir le fait que, en donnant à la Diète de nouvelles compétences, on courrait le risque d'accroître la force de la réaction, et que ces compétences excessives pourraient un jour se retourner contre le canton de Vaud. Etant donné les événements des jours précédents, il fallait certainement du courage pour tenir ce langage. Le conseiller d'Etat de Miéville opposa ensuite le point de vue nouveau de son collègue Druey à celui que le tribun avait soutenu quelques mois auparavant à la Diète ; Druey n'était pas homme à s'embarrasser pour si peu ! Fraisse, ingénieur cantonal, soutint que la majorité des pétitionnaires n'avait pas entrevu la portée de leur demande, qui pouvait aboutir à la guerre civile, et que si l'assemblée estimait que les pétitionnaires étaient dans l'erreur, il était de son devoir de le dire. Après une discussion approfondie, le Grand Conseil repoussa, par 97 voix contre 81, la proposition tendant à l'expulsion des Jésuites, et, par 103 voix contre 63, substitua au préavis du Conseil d'Etat une résolution dilatoire formulée par Muret : elle consistait à adresser au canton de Lucerne une invitation amiable de rapporter son arrêté concernant l'appel des Jésuites. Ce moyen terme laissait supposer que, dans le cas où le canton de Lucerne persévérerait dans sa ligne de conduite, le Grand Conseil se nantirait peut-être à nouveau de la question et céderait alors aux vœux des pétitionnaires.

Avant de lever la séance, il nomma ses députés à la Diète : de Miéville et Ruchet refusant d'y aller présenter une résolution qui n'était pas l'expression de leur sentiment, Druey et Briatte furent élus et acceptèrent leur mandat, puis l'assemblée se dispersa sans désordre.

Tandis que les représentants du peuple délibéraient à la Cité, le club révolutionnaire siégeait au Casino, et les discours pronon-

ces au Grand Conseil y étaient reproduits, le plus souvent altérés. € Ils vous tiennent pour rien là-haut, disait-on, ils méprisent vos signatures, ils les vilipendent, ils les foulent aux pieds. » Lorsqu'on apprit la résolution du Grand Conseil, l'agitation ne cessa point, car on avait répandu le bruit que les conservateurs avaient fait des embrigadements, réuni des armes et préparé le massacre du peuple !

Druey allait, dès ce moment-là surtout, jouer un rôle prépondérant dans la révolution vaudoise. C'est le lieu de jeter un coup d'œil sur son attitude et sur ses agissements. Les fréquentes volteface de Druey étaient particulièrement propres à porter le trouble dans les esprits. On le vit tour à tour défendre la liberté religieuse, au point d'aller jusqu'à proposer la participation des femmes à l'administration de l'Eglise, puis combattre ce qu'on appela le « méthodisme ; » s'opposer éloquemment aux mesures tendant à l'expulsion des Jésuites, puis, une fois que le sentiment populaire réclama cette exclusion, se joindre au mouvement, et faire à ses collègues du Conseil d'Etat un grief de demeurer dans l'opinion qu'il professait lui-même six mois auparavant ; dans la question académique pareillement, il allait détruire en 1846 l'œuvre qu'il avait contribué à édifier en 1838. Le caractère chez Druey n'était pas à la hauteur des talents. Nous n'insisterons pas sur ce qu'on a pu dire de ses mœurs privées ; mais nous constatons qu'il ne sut pas résister aux entraînements populaires : quand il avait senti d'où soufflait, ou d'où allait souffler le vent, il faisait abstraction de ses opinions personnelles, se mettait à la tête du mouvement, devenait l'organe des masses, et précipitait les crises. Son ton haineux, et la violence qu'il déploya dans les affaires vaudoises, où il était sous l'influence directe de ses électeurs, contraste avec la prudence qu'il observa dans les affaires fédérales.

Après avoir prêté serment d'agir en député loyal, Druey, quittant le Conseil d'Etat qui siégeait encore, arrive au Casino ; là, il s'engage à voter en Diète selon le vœu populaire ; puis il s'efforce, avec Blanchemy, Renerier-Dapples et Delarageaz, de ramener le calme dans les esprits. L'assemblée se sépare, dit Eytel, avec la résolution de s'en remettre à la prudence de ses députés à la Diète.

Peu après, vers dix heures du soir, on voit briller un feu sur le signal de Sauvabelin : c était le moyen choisi pour appeler du

in 26 •

dehors les partisans de la révolution. Lorsque le Conseil d'Etat comprend que des colonnes de campagnards vont affluer sur Lausanne, il prend à la hâte quelques mesures de sûreté ; mais la majorité est paralysée par la présence des membres de la minorité, qui vont et viennent d'un camp dans l'autre, et protestent contre toute détermination. Les six bataillons d'élite sont cependant mis de piquet, sous le commandement du colonel Bontems ; Félix Marcel est désigné comme commandant de la place de Lausanne. Le gouvernement invite la Municipalité à faire battre la générale, et adresse au peuple une proclamation lui annonçant les décisions du Grand Conseil ; le département militaire fait chercher des munitions à l'arsenal de Morges.

Après la séance du Conseil d'Etat, Druey se rend au café Morand (rue de Bourg) et au Casino, lieu de réunion ordinaire des chefs radicaux, et leur dit : « C'en est fait, le vin est tiré, il faut le boire. » Aussitôt des messagers vont, au nom du comité radical, appeler les campagnards au chef-lieu. A minuit, la ville est silencieuse encore ; à l'appel d'un seul tambour, 40 à 50 miliciens, officiers pour la plupart, se réunissent en armes à l'hôtel de ville.

Le 14 février, dès le matin, la foule se répand dans les rues, des groupes se forment et se mesurent du regard. Les miliciens sortant isolément de leurs demeures sont pour la plupart refoulés chez eux ; un petit nombre seulement réussissent, sous les cris et les injures, à se frayer un chemin jusqu'à l'hôtel de ville. Le contingent de Romanel et Cheseaux, fort de 80 hommes, parvient en bon ordre devant le château ; puis arrivent le contingent d'Echallens, en rangs serrés, la contenance fière, et le demi-bataillon de Lavaux par petits détachements. Ces miliciens sont assaillis à leur passage par une multitude qui cherche à les détourner de leur devoir; ils résistent à ces premiers assauts et, sous les ordres des lieutenants-colonels Paschoud et Chappuis, ils se rangent dans la cour du Château.

D'autre part, les quelques cents radicaux qui se sont concentrés au Casino se forment en colonne et, enseignes déployées, musique en tête, parcourent les principales rues. L'agitation croit d'heure en heure, et déjà l'on peut craindre une collision. Pour la prévenir, quelques députés, au nombre desquels L. Frossard, demandent au Conseil d'Etat de convoquer immédiatement le Grand Conseil, de lui soumettre à nouveau les vœux des pétitionnaires, et de licencier les troupes. Le Conseil d'Etat, pour se conformer à

ces désirs, convoque les députés pour le lendemain à 11 heures, et limite la levée des troupes aux deux bataillons déjà réunis ; le demi-bataillon de Lavaux reçoit l'ordre de se rendre sur la Riponne, où il est mis en ligne.

Ce mouvement venait à peine de s'effectuer, lorsque la colonne radicale, ayant à sa tête Eytel et Delarageaz, débouche par la rue de la Madeleine. Dans ses rangs figurent communistes allemands, carabiniers, artilleurs, puis, bras à bras, quatre de front, gens diversement armés, de fusils, de haches, de tromblons ou de bâtons ; ils remplissent l'air de cris sauvages, et cherchent à rallier la troupe : « Vive Lavaux ! A nous, Lavaux ! » entend-on crier plusieurs fois. Pendant quelque temps, les miliciens restent immobiles;- les officiers demeurent silencieux, leur inaction ébranle le moral de la troupe : un premier soldat sort des rangs, les tambours le suivent, puis des grenadiers, et la débandade commence ; le porte-enseigne s'apprête aussi à déserter son poste, mais, sous les menaces du capitaine C ha p puis, de Rivaz, il rentre dans la ligne. Cette intervention arrête le mouvement, et finalement la troupe, qui a perdu les deux tiers de son effectif, se rallie autour du drapeau, se met en marche sous les huées de la multitude, monte le Chemin-Neuf, et vient prendre position dans la cour du Château. Elle est suivie bientôt de la colonne populaire. Lorsque la tête de celle-ci arrive à la porte Saint-Maire, Druey et Blanchenay se portent au devant d'elle, et lui annoncent que le colonel Bontems ayant informé le gouvernement qu'il ne pouvait compter sur les milices, le Conseil d'Etat venait d'abdiquer. A cette nouvelle, les cris de menace se changent en cris de joie.

Après quelques moments de confusion, la colonne populaire composée de soldats et de civils, de nationaux et d'étrangers, se reforme, descend triomphalement les rues de la Cité et de la Mercerie, traverse la place de la Palud, où stationnent encore un petit nombre de miliciens demeurés fidèles à leur poste, défile sur le Grand-Pont, et, suivie d'une foule de curieux, de femmes et d'enfants, se rend sur la promenade de Montbenon. Là, les auteurs de la révolution, qui ne représentaient qu'une infime partie du corps électoral vaudois, s'érigent en landsgemeinde, sous le titre d'assemblée populaire générale du canton de Vaud et s'arrogent les pouvoirs que le Grand Conseil tenait du peuple! Delarageaz monte sur une échelle ; du haut de cette tribune improvisée, il

loue les citoyens de l'œuvre méritoire qu'ils viennent d'accomplir, tout en leur recommandant le maintien de l'ordre. Druey lui succède ; aux acclamations de la foule, il l'engage à prononcer la déchéance du Grand Conseil, à annuler la décision touchant les Jésuites, à convoquer les assemblées de cercles pour de nouvelles élections, à confier au Grand Conseil qui sortirait de l'urne les pouvoirs constituants, et à donner des pleins pouvoirs au Conseil d'Etat qui va être élu.

Toutes ces résolutions, ainsi que la composition du nouveau gouvernement, avaient été concertées à l'avance, et ne sont que pour la forme soumises à l'assemblée de Montbenon, qui les adopte sans délibération. « Eh bien, ajoute Druey, voici la liste des membres de ce gouvernement : Druey, moi (en riant), Blanchenay, Muret, Fischer, Veillon, Schopfer, Mercier, Veret et Bourgeois. » L'omission du nom de Delarageaz frappe l'assemblée; plusieurs voix s'écrient : « Et Delarageaz ? » Celui-ci déclare modestement qu'il lui manque les capacités voulues pour l'emploi, et avec Eytel, il exhorte encore les assistants à rentrer en bon ordre dans leurs foyers. Ainsi se firent les élections, tout comme les votations. Ces résolutions n'en furent pas moins censées avoir été prises par le peuple vaudois tout entier, comme si les absents, c'est-à-dire les dix-neuf vingtièmes du corps électoral, avaient donné aux assistants mandat de les représenter. Pendant tout le cours de cette journée, on vit encore arriver à Lausanne des bandes provenant des villes et des campagnes : celles d'Aigle, fortes de 1500 hommes, armés de fusils et de carabines, firent leur entrée au milieu de la nuit, ayant à leur tête le colonel Frédéric Veillon.

Le lendemain une nouvelle assemblée populaire se réunit sous la Grenette ; elle remplaça Schopfer et Muret qui avaient décliné leur élection par Wenger et Briatte, et fit agréer comme chancelier le citoyen /.-L.-2?. Leresche, l'un des membres les plus actifs de l'association communiste. Puis elle prit deux résolutions importantes :

1° Toutes les fonctions publiques furent déclarées provisoires, les fonctionnaires qui n'adhéreraient pas au nouveau régime dans les cinq jours devant être considérés comme démissionnaires. Le gouvernement provisoire fut investi du droit de révoquer les membres du personnel enseignant qui n'auraient pas sa confiance. Au nom de la liberté, on mettait ainsi des employés, dont la plupart étaient chargés de famille, dans l'obligation de choisir entre

leur conscience et leur pain quotidien. Les nouveaux venus ne s'en croyaient pas moins fondés à reprocher au gouvernement déchu de s'être entouré de ses créatures !

2° Le suffrage universel fut étendu aux assistés sans distinction, aux interdits et aux repris de justice. Il fallait faire flèche de tout bois ; après s'être servi des communistes étrangers pour fomenter la révolution, Druey, qui avait besoin du nombre pour l'emporter définitivement, s'assurait des concours à n'importe quelles conditions.

Le Conseil d'Etat démissionnaire avait annoncé qu'il resterait en fonction jusqu'à ce qu'il eût été régulièrement remplacé ; se sentant absolument débordé, il avisa le président du Grand Conseil de l'impossibilité où il était d'exercer aucune autorité. Lorsque les députés voulurent pénétrer dans la salle des délibérations, ils trouvèrent leurs bancs envahis par une foule de citoyens, dont plusieurs avaient conservé leurs armes ; ne pouvant siéger dans ces conditions, ils inscrivirent leurs noms sur une feuille de présence et se retirèrent.

Les vainqueurs passent le reste de la journée à célébrer leur victoire et à assouvir leurs rancunes. Ils tirent du canon, mangent et boivent aux frais de la république ! Des troupes plus ou moins nombreuses parcourent les rues en vociférant. Ce n'est plus seulement : A bas les Jésuites !et:A bas les aristocrates ! qu'on crie ; mais : A bas les niômiers t ou bien encore : A bas les honnêtes gens! A bas ceux qui ont des domestiques ! A bas le bon Dieu ! Chemin faisant, ces bandes avinées s'arrêtent devant les maisons de quelques citoyens accusés de lèse-majesté populaire ; des injures sont proférées contre le syndic Dapples. Devant le domicile de l'ingénieur Fraisse9 ce sont des menaces de mort ; cet honorable citoyen expie son attitude indépendante au Grand Conseil ; pour se dérober au sort qui l'attend peut-être, il se rend sous un déguisement chez le philanthrope Haldimand, au Denantou, et de là, à la faveur de la nuit, il passe le lac. Le directeur des postes, Noblety bon administrateur, qui n'a eu d'autre tort que de se montrer quelquefois sévère envers des employés négligents, voit un attroupement se former devant son domicile dans le but de lui faire un mauvais parti ; il n'a que le temps de s'échapper dans une maison voisine, d'où il part pour Neuchâtel. Loin de cherchera protéger ces deux citoyens, le gouvernement provisoire les destitue sans autre forme de procès !

La révolution accomplie, il restait à la faire sanctionner par le pays, et les mêmes moyens dont on s'était servi pour préparer le changement de gouvernement furent employés pour consolider le nouveau régime. La lutte engagée au Grand Conseil portait beaucoup moins sur les institutions que sur les personnes : il s'agissait donc, pour réussir auprès des masses populaires, de créer dans le pays un mouvement d'opinions, tendant à déconsidérer les hommes de l'ancien gouvernement : travail relativement aisé, car, si Ton trouve toujours des prétextes pour faire une révolution, on ne manque jamais, quand on Ta faite, de motifs pour la légitimer.

Eytel publia un récit1 très passionné de ce qu'il appelle les « belles et heureuses » journées des 14 et 15 février 1845, où il s'efforce de montrer que le peuple vaudois avait lieu d'être mécontent de son gouvernement. Aux hommes de 1830, qui ont eu cependant le mérite d'établir le suffrage universel, il reproche de s'être abandonnés à des idées réactionnaires et d'avoir concentré le pouvoir, et spécialement le pouvoir judiciaire, entre les mains d'une coterie, de s'être servis du Grand Conseil comme d'un marche-pied pour arriver aux places. Ce sont là des reproches auxquels ne devaient pas échapper, à leur tour, les hommes de 1845 et leurs petits-neveux. Quand on voit les hommes qui se succèdent au pouvoir encourir, les uns après les autres, les mêmes reproches, on est tenté de répéter le refrain bien connu f.

Un autre grief imputé par Eytel au Conseil d'Etat était d'avoir élaboré un code pénal imbu de principes germaniques et qui laissait aux juges une trop grande liberté dans l'application de la loi. Il est à remarquer que ce code, considéré longtemps par les jurisconsultes comme un chef-d'œuvre, a subsisté jusqu'à nos jours intégralement et que, tout récemment, la latitude accordée aux juges dans la détermination des peines a été encore accrue par la suppression des minima. Un autre grief encore était d'avoir cherché à comprimer par la violence le flot populaire qui demandait impérieusement l'expulsion des Jésuites. Enfin, à en croire Eytel, une faction composée de membres du gouvernement songeait à faire un coup d'Etat, et c'est pour le déjouer que lui et ses amis, avec le concours de deux conseillers d'Etat, Druey et Blanchenay,

1 Voir La révolution vaudoise des 14 et 15 février 1845 (sans nom d'auteur).

* C'est pas la peine assurément De changer de gouvernement !

avaient entrepris de le renverser ! Une ère de liberté, de tolérance religieuse et politique, de progrès et de bonheur allait donc commencer pour le canton de Vaud !

En attendant, le calme était loin de renaître dans le pays. Tandis que la plupart des amis de l'ancien ordre de choses, surpris, isolés et timides, restaient au coin de leur foyer, auprès de leur famille et assistaient en simples spectateurs au triomphe de la révolution, les amis du nouveau régime agissaient sans relâche.

« Les Vaudois, dit Vulliemin, se piquent, avant tout, d'être bons enfants. Us sont d'un naturel sociable et facile. Ils aiment le soir, après le travail, à se réunir autour d'un verre de vin. On cause, on discute, on s'anime, parfois on s'échauffe ; qu'un orateur se présente, il s'empare aisément des esprits. Ainsi se forme l'opinion. Aussi les agents des sociétés populaires n'eurent pas de peine à émouvoir les esprits en faveur de la glorieuse révolution qu'ils proclamaient comme le triomphe du peuple sur ses ennemis. » Et puis, le peuple vaudois est très malléable ; il aime à être dirigé d'une main ferme, et apprécie peu les hommes qui, sans chercher à imposer leurs opinions, s'écartent des chemins battus par indépendance de caractère et suivent leur idée propre. Les magistrats qui étaient à la tête des affaires ayant laissé échapper le pouvoir de leurs mains sans faire d'efforts sérieux pour conserver le gouvernail, la grande majorité du pays prit très promptement son parti de leur chute.

On éleva sur les places publiques des arbres de liberté avec des inscriptions telles que celles-ci : « Haine au fanatisme ! A bas les mômiers ! » On colporta dans les campagnes des bruits calomnieux contre les membres de l'ancien gouvernement : on osa prétendre qu'ils avaient laissé les caisses vides, qu'ils s'étaient joués du pauvre peuple, qu'ils avaient médité le massacre des citoyens, que les conservateurs s'étaient réjouis à la pensée de se baigner dans le sang du peuple, etc. Un narré de la révolution tissu de mensonges et de calomnies, dit Vulliemin, fut semé à pleines mains. Ces procédés produisaient dans le pays une irritation profonde : des députés dignes d'une parfaite estime devinrent un objet d'exécration pour une partie de la population, et rentrèrent dans leurs districts au milieu des menaces et des huées ; c'est ainsi que le conseiller d'Etat de Miéville, dont la nomination avait été célébrée peu auparavant à Yverdon par des feux de joie, fut poursuivi à son retour par des énergumènes devenus les maîtres de cette ville,

et obligé de chercher un asile à Neuchâtel. Le maintien de Tordre avait rendu nécessaire à Lausanne la formation d'une garde urbaine ; le gouvernement la composa de gens qui lui étaient dévoués; le dimanche 16 février, ces prétoriens s'emparèrent de la chapelle des dissidents de Pépinet, et en firent leur corps de garde ; puis ils en vinrent à pénétrer de nuit dans les magasins, sous le prétexte qu'il s'y tenait des réunions contraires au bon ordre ! On eût dit une ville conquise.

L'appât d'une récompense et la séduction des promesses venant s'ajouter aux effets de l'entraînement et de l'intimidation, le résultat des élections dépassa de beaucoup les espérances du parti radical. Le gouvernement provisoire avait fait luire les plus belles perspectives : justice bonne, prompte et à bon marché ; lois réduites à un petit nombre, claires, simples et intelligibles pour chacun ; grâce à l'introduction du jury civil et pénal, tous siégeraient à tour de rôle comme juges ; le mérite seul serait apprécié, plus d'inégalité; l'impôt serait reporté sur les riches ; plus de mômiers, mais une large tolérance! « Le grand redresseur de torts, don Quichotte de la Manche, dans sa vaillante carrière, n'avait jamais, dit Vulliemin, fait apparaître de plus brillantes images aux yeux de Sancho Pansa. » Les assistés, qui devaient à la révolution de pouvoir pour la première fois participer au scrutin, accoururent en foule apporter leurs suffrages. Les noms des députés qui avaient refusé d'expulser les Jésuites avaient été affichés et flétris : « aristocrates, » ils furent presque tous éliminés. On voulait des hommes nouveaux.

La révolution déployait cependant des effets propres à affecter l'opinion. Nombre de fonctionnaires étrangers à la politique furent «destitués sous le prétexte qu'ils se refusaient à adhérer au nouvel ordre de choses, et firent place aux amis du gouvernement qu'on sentait le besoin de caser; ils apprenaient leur renvoi par les feuilles publiques. Le commerce, qui a besoin de sécurité, tombait dans le marasme, le taux de l'intérêt montait, le prix des terres baissait ; on voyait la construction s'arrêter, les étudiants abandonner l'Académie, les écoles péricliter. D'aucuns manifestaient leur surprise de ce que le gouvernement se montrait si redoutable envers les pauvres méthodistes et si timide en présence de l'émeute !

Le premier acte du nouveau Grand Conseil fut de confirmer les mandats que s'étaient arrogés les membres du gouvernement pro-

visoire. Le Conseil d'Etat ne subit qu'une seule modification : Mercier y fut remplacé par Delarageaz. Les chefs radicaux atteignaient donc leur but : ils occupaient le pouvoir, dont ils se jugeaient seuls dignes, et allaient rattacher le canton de Vaud à la politique qui prévalait dans la Suisse allemande. Si cette révolution s'était opérée sans qu'une goutte de sang fût versée, ce n'est pas à eux qu'en revenait le mérite, mais bien à la débonnaireté de l'ancien Conseil d'Etat, qui avait déposé son mandat aussitôt qu'il eut constaté que l'opinion publique ne le soutenait pas. Les vainqueurs furent peu généreux envers les vaincus ; pour faire sentir aux classes ci-devant dirigeantes qu'ils étaient devenus les maîtres de la situation, ils usèrent de grossièretés1, d'injures et de vexations plutôt que de violences proprement dites. Leur susceptibilité, comme c'est généralement le cas chez les gens qui manquent d'éducation et d'empire sur eux-mêmes, était ombrageuse, intolérante et irritable. La moindre opposition à leurs désirs devenait un acte de rébellion. Les têtes chaudes du parti, qui naguère accusaient les membres de l'ancien gouvernement de favoritisme, d'intransigeance ou d'étroitesse, allaient tomber dans les mêmes défauts, en les exagérant. Issu dune insurrection, le régime de 18i5 en garda la tare : les hommes nouveaux, qui devaient leur élection aux emportements de l'esprit de parti, recherchaient avant tout la popularité ; portés sur le pavois par la foule, ils en épousèrent les passions et les antipathies ; au lieu de se placer au-dessus de l'esprit de parti, ils laissèrent percer des sentiments de mépris et de haine à l'égard de ceux de leurs administrés qui ne partageaient pas leurs vues. C'est le plus grave reproche qu'on soit en droit de faire aux hommes de 18i5. En effet, l'existence de partis est nécessaire dans l'intérêt même de la chose publique, afin que les problèmes à résoudre soient examinés sous leurs diverses faces. Le tort des hommes de 1845 fut de vouloir supprimer toute discussion, tout esprit d'indépendance ;

1 L'esprit, dans ces circonstances, ne perd jamais ses droits. On raconte qu'un jour le pasteur Scholl, croisant sur le Grand-Pont deux partisans de la nouvelle école, entend l'un de ceux-ci dire à l'autre en parlant de lui : « En voilà encore un de ces m ô mi ers. » Aussitôt le digne ecclésiastique se retourne, d'un air dégagé tire un cigare de sa poche, et demande à son insulteur de bien vouloir lui donner du feu. Celui-ci, déconcerté, se confond en démonstrations de politesse. En 1847, le pasteur Bridel se trouvant sur le passag'e d'une batterie d'artillerie en route pour Fribourg*, un artilleur lui crie : Bridel, voilà pour toi, quand nous reviendrons ! — Eh I mon ami, que veux-tu que j'en fasse? réplique le spirituel prédicateur.

infatués d'eux-mêmes, ils manquaient de cette dose de scepticisme qui est indispensable à tout homme d'Etat digne de ce nom.

Les Ruchet, les Jaquet, les de Miéville, avaient été latitudinaires à un trop haut degré ; leurs successeurs tombèrent dans l'excès contraire : ils voulurent par trop régenter le peuple, et il faut reconnaître que celui-ci, dans sa grande majorité, s'y prêta, par l'effet des vieilles habitudes. Le campagnard est peu individualiste de nature, il se fait une douce philosophie : accoutumé à subir les intempéries des saisons, il accepte de même le gouvernement tel qu'il est; il lui demande la sécurité, de bonnes voies de communication, et d'avoir à payer le moins d'impôts possible. Ayant cependant aussi sa part d'amour propre, il est très attaché aux fonctions honorifiques : il affectionne les charges de préfet, de député, de président, de juge, d'assesseur, etc., qui sont la récompense de certains mérites, comme dans d'autres pays les titres et les décorations, et dont on fait grand étalage dans les éloges funèbres. C'a toujours été le grand obstacle aux réformes judiciaires et administratives si souvent demandées, toujours ajournées.

On a vu la part que les communistes avaient eue à la révolution de février. Cette alliance ne devait pas tarder à devenir compromettante pour les chefs radicaux : aussi, une fois en possession du pouvoir et assurés de l'appui des campagnes, jettent-ils par-dessus bords leurs alliés, ce qui donna lieu à des situations fort divertissantes : il est assez piquant, par exemple, de voir le communiste et athée Wilhelm Marr{ prendre, en août 1845 déjà, la défense des « mômiers » et constater que le gouvernement conservateur a pendant plus d'un an et demi respecté en sa personne la liberté des opinions, tandis que le gouvernement radical, au bout de peu de mois, le menace de l'expulsion ou de la prison pour le cas où il continuerait la publication de ses Blàlter der Gegenwart fur sociales Leben.

II y avait dans le canton de Vaud deux groupes communistes plus ou moins anarchistes : l'école d'Auguste Becker, que le gouvernement ménageait, et celle de W. Marr, envers laquelle il usait de rigueurs et qui soutint de vives polémiques contre le conseiller d'Etat Delarageaz. Marr reprochait à Becker d'être un paresseux

1 A consulter : Petit mot d'an étranger au peuple vaudois, dédié aux aveugles dans le canton de Vaud.

qui, au lieu d'employer son intelligence à se créer une honorable indépendance, préférait vivre aux dépens des ouvriers. Quant à lui, il s'attaquait dans son journal à la propriété, au commerce, à la vertu, à la morale, à la religion chrétienne, anneaux d'une chaîne qui retient les masses dans l'esclavage : « Le commerce n'est qu'une fraude autorisée ; tout un système de friponnerie est caché dans la tenue des livres d'un marchand. La religion et la morale ne sont que des contes de nourrice, et Dieu qu'un fantôme ; ceux qui le prêchent n'y croient pas et ne s'en servent que comme épouvantai!. Quand toutes les notions actuelles de gouvernement, d'Eglise et de propriété seront détruites, concluait-il, nous verrons luire un meilleur avenir ; mais jusque-là, que l'épée ne rentre pas dans le fourreau, et que le cœur de l'homme ne soit pas satisfait ! » Becker répudiait certains points de vue de Marr, mais il rêvait lui aussi le bouleversement de la propriété sous des formes mitigées. Une enquête faite à Neuchâtel, au mois de juillet 1845, permit de se rendre compte que le club communiste de Lausanne était le centre principal du communisme en Suisse. II était composé de 80 à 100 personnes, qui vivaient dans une maison commune, rue Saint-Pierre, 33. Ces gens avaient un intendant et deux cuisinières pour diriger la maison ; ils prenaient leurs repas ensemble, et entretenaient gratuitement le sieur Auguste Becker, homme de lettres qu'ils avaient revêtu d'une sorte d'apostolat.

11 ne tarda pas à se produire dans le parti radical une sorte de tassement, dont Rambert rend compte en ces termes : « A entendre les conservateurs, les radicaux étaient de malhonnêtes gens, des gens perdus de dettes. De fait, le parti radical était composé d'éléments hétérogènes; d'un côté, il donnait la main au socialisme et à la démagogie européenne ; de l'autre, il cherchait son point d'appui dans les campagnes vaudoises, en exploitant la haine populaire contre les « mômiers. » Ces éléments se démêlèrent peu à peu. Les ambitieux trouvèrent à se caser ; le socialisme jeta sa gourme, et les conservateurs du parti, c'est-à-dire les paysans, prirent le dessus. C'est ainsi que, d'un mouvement très radical dans l'origine, d'une révolution qui sema d'abord des ruines sur son chemin, naquit un régime qui devint en peu d'années très conservateur, conservateur comme l'est le paysan vaudois, avec ses défauts natifs et ses qualités naturelles. ' »

1 Alexandre Vinet, histoire de sa vie et de ses ouvragées, t. II, p. 225.

La révolution déploya tout d'abord ses conséquences dans le domaine ecclésiastique, où elle se montra absolument rétrograde. L'ancien esprit d'intolérance s'était réveillé ; le gouvernement n'eut ni le courage, ni le désir de le réprimer, et le canton de Vaud retomba dans l'ornière du régime de 1815 : assemblées religieuses molestées sur plusieurs points du pays, notamment à Lausanne ; cultes troublés par des bandes armées de gourdins qui pénètrent dans les maisons particulières : c'était à se croire aux plus mauvais jours de 1824. Au lieu de protéger les congrégations et les individus dans l'exercice de leurs droits, le Conseil d'Etat, donnant raison aux émeutiers, fit fermer les oratoires pour éviter des conflits.

Lorsque la question vint à l'ordre du jour du Grand Conseil, il se trouva en présence de 20 pétitions contre les assemblées méthodistes et de 40, couvertes de 3675 signatures, en faveur de la liberté religieuse et de la liberté des cultes ; l'une de celles-ci émanait d'un grand nombre de membres du clergé qui, réunis à 'Vevey le 6 mai, l'avaient rédigée, sur la proposition du professeur Samuel Chappuis, pour demander que ces deux principes fussent inscrits dans la Constitution : ils avaient recueilli 227 signatures ; Vinet plaida aussi cette noble cause dans une courte brochure, où il faisait ressortir que, si l'opinion publique dans sa majorité était contraire au libre exercice des cultes, c'était à la loi et non à l'émeute de les réprimer. Au Grand Conseil, la liberté religieuse trouva des défenseurs dans le sein du parti libéral, mais elle fut combattue par le préfet de Cossonay, Mercier, et par Dniey, qui ne craignit pas, en cette circonstance encore, de se mettre en contradiction avec ses discours antérieurs. Le Grand Conseil tourna la difficulté en passant la question sous silence, il évita également de mentionner dans la Constitution la liberté d'association, sous le couvert de laquelle les cultes indépendants auraient pu continuer à se célébrer. II chargea le Conseil d'Etat de préparer une loi pour réprimer le zèle extra-légal des pasteurs officiels en leur interdisant sous peine de privation de leur salaire toute participation à des assemblées religieuses en dehors des temples et des heures réglementaires. Ces honteuses décisions, qui devaient avoir au dehors un pénible retentissement, furent prises le 20 mai, jour anniversaire de la loi de 1824 « sur les mômiers, » dont elles étaient une réédition.

Les pasteurs protestèrent contre ces mesures ; mais le Grand Conseil n'en tint aucun compte et poursuivit le cours de ses délibérations. En revanche, un mois après que Vinet eut, à la suite de cet événement, donné sa démission de ses fonctions de professeur de théologie, il fut appelé à la chaire de littérature française devenue vacante par la démission de Monnard; ce témoignage d'estime prouve que le gouvernement n'avait pas encore l'idée de la razzia académique qu'il devait opérer plus tard, et que certains magistrats éclairés étaient bien disposés en faveur de l'instruction supérieure. « Mais la logique des faits est plus forte que celle des hommes, dit Rambert, et quand une fois on s'est engagé dans une politique agressive et despotique, il faut abdiquer devant la première résistance ou aller jusqu'au bout. Le gouvernement avait à cœur de manifester qu'il était le maître dans l'Eglise et qu'il appartenait à lui seul de mesurer au clergé sa part de liberté. »

Le texte de la nouvelle Constitution est définitivement arrêté le 19 juillet, à l'unanimité des membres présents moins un opposant (Luquiens) et une abstention (Flaction), soit par 131 voix; la votation populaire doit avoir lieu le 10 août. Ce projet n'est en fait qu'une seconde édition corrigée de la Constitution de 1831, les principales innovations portent sur les points suivants :

La souveraineté du peuple y est plus nettement proclamée, grâce à l'adoption du droit d'initiative, qui permet à 8000 électeurs de porter une question devant le peuple ; ce droit était jusqu'alors réservé au Grand Conseil ; un article nouveau garantit la liberté d'enseignement ; l'âge de la majorité politique est abaissé de 23 à 21 ans; les Confédérés obtiennent la plénitude des droits de citoyens, à condition que leur canton accorde la réciprocité ; les assistés 4 sont citoyens actifs et éligibles ; les faillis également, si des pertes accidentelles éprouvées par eux justifient celles qu'ils ont fait subir à leurs créanciers ; par contre, les condamnés à des

1 L'extension du droit de vote aux assistes fut très critiquée. L' Indépendant suggéra une distinction analogue à celle qui avait été faite à l'égard des faillis : il proposait d'admettre au vote les assistés qui ne recevaient que des secours temporaires et passagers, ainsi que les invalides, mais de maintenir l'exclusion à l'égard des hommes valides recourant d'une manière permanente à l'assistance des bourses de pauvres. On comptait alors 18 à 20 000 assistés dans l'ensemble du canton, sur une population de 190 000 habitants.

peines comportant la privation des droits civiques restent exclus des assemblées électorales1 .

Les attributions du Grand Conseil dans ses rapports avec le Conseil d'Etat sont étendues, mais la durée des législatures est réduite de 5 à 4 ans ; le veto suspensif1, dont le Conseil d'Etat n'a jamais fait usage depuis sa création en 1831, est supprimé.

Quant à Y organisation judiciaire civile, réglée par la Constitution de 1831, elle est renvoyée à la loi; la constitution de 1845 se borne à consacrer l'existence des juges et des justices de paix, des tribunaux de district, d'un tribunal cantonal, qui remplace l'ancien tribunal d'appel ; il prévoit l'institution du jury en matière criminelle, et éventuellement en matière correctionnelle; l'extension du système du jury aux affaires civiles, proposée par le député Kehrwand, fut écartée.

Touchant l'organisation des communes, le projet contient une série de dispositions, conformes à la pratique jusqu'alors admise, mais non explicitement consacrées par la Constitution de 1831 ; il innove d'autre part en accordant l'entrée dans les conseils généraux de commune, avec certaines restrictions, à des classes de citoyens ou d'habitants qui jusqu'alors en étaient exclues.

Le Grand Conseil s'était refusé, en revanche, à suivre Druey, Delarageaz et Eytel dans leurs conceptions socialistes. Il avait écarté, à l'unanimité moins 3 voix (16 mai), une proposition de Druey, appuyée par ses deux collègues, et conçue en ces termes: « Le travail est sacré, tout Vaudois et tout Confédéré y est tenu suivant ses forces et sa capacité. Le travail doit être organisé de manière à être accessible à tous, supportable et équitablement rétribué. »

Ces diverses modifications apportées à la Constitution, si l'on en excepte l'extension du droit de vote à tous les assistés, n'étaient pas de nature à soulever une très vive opposition ; elles auraient même pu être obtenues sans troubles, au moyen de la clause revîsionnelle adoptée en 1831. Le projet de Constitution devait donc encourir des reproches, non pas tant à cause des dispositions qui

1 Le Grand Conseil ne ratifiait donc pas sur ce point les décisions prises par l'assemblée populaire de la Grenette. Certains des auxiliaires que Druey avait appelés à concourir à la révolution étaient ainsi répudiés sans remerciements pour les services rendus !

2 Ce veto suspensif avait été accordé au Conseil d'Etat pour lui permettre d'obvier aux inconvénients pouvant résulter d'un usage intempestif du droit d'initiative accordé au Grand Conseil en 1831.

y étaient insérées, qu'en raison de ses lacunes. La garantie du droit d'association, la liberté religieuse, la liberté des cultes avaient été réclamées et n'y figuraient pas. Ces défauts voulus lui donnaient son caractère, et révélaient l'esprit qui en avait animé les auteurs. L'opposition qu'il rencontra se justifie aussi par les circonstances dans lesquelles il avait vu le jour. Etant donné l'état d'exaspération des esprits, résultat des procédés haineux des chefs radicaux, on ne pouvait pas s'attendre à ce que les conservateurs et Y Association libérale, qui venait de se créer, accordassent leurs voix à un projet qui était l'œuvre de leurs adversaires.

Les membres du nouveau gouvernement voulaient, à propos du vote sur la Constitution, poser la question de confiance au pays : ils désiraient naturellement que leur œuvre fût sanctionnée par le plus grand nombre possible d'électeurs. On reprochait à certains d'entre eux des tendances communistes et irréligieuses ; il s'agissait de se blanchir de ces accusations, qu'ils considéraient comme calomnieuses, et de rassurer les populations vaudoises, demeurées au fond profondément conservatrices. Le Conseil d'Etat eut la malencontreuse idée d'utiliser dans ce but le crédit dont jouissait le clergé. Il arrêta, le 29 juillet, le texte d'une proclamation où il exposait les causes et les effets de la révolution de février ; il y joignit une appréciation du projet de Constitution, ainsi que des exhortations au peuple appelé à le voter, puis il donna aux pasteurs l'ordre de lire tout cela en chaire, le dimanche 3 août.

Après avoir fait décréter l'élaboration d'une loi pour réprimer le zèle extra-légal des ecclésiastiques, après avoir écarté comme on l'a vu ses vœux, c'était lancer au clergé un véritable défi, que de lui demander son appui, et de lui imposer un acte qui pouvait être considéré comme une approbation de la révolution ! Mais il ne déplaisait pas au gouvernement de mettre à l'épreuve la docilité des pasteurs. La plupart d'entre eux ne reçurent cet ordre que la veille ou l'avant-veille du jour où la lecture devait avoir lieu, quelques-uns même le dimanche matin, au moment de monter en chaire. Le procédé du Conseil d'Etat était en outre contraire à la loi de 1832, qui restreignait la publication en chaire des actes officiels à ceux « qui ont rapport à la religion ou à quelque solennité religieuse. » Aussi une quarantaine de pasteurs, ceux de Lausanne, entre autres, se refusèrent à faire la lecture demandée et indiquèrent au Conseil d'Etat les motifs de leur abstention. Des

agents du gouvernement furent alors chargés d'y suppléer ; certains pasteurs voulant s'y opposer, et invitant les fidèles à protester avec eux en sortant des temples, il en résulta en divers lieux de grands scandales.

Le conflit que le Conseil d'Etat venait de faire naître par son imprudence contribua à échauffer encore les esprits, et, ce même dimanche, tandis que l'Association patriotique (radicale) siégeait librement au Casino de Lausanne, la réunion de l'Association libérale qui avait lieu simultanément à l'Abbaye de l'Arc fut à plusieurs reprises troublée par des vociférations et des huées venues du dehors.

Malgré les procédés insolites du gouvernement, les avis restèrent très partagés dans le monde conservateur, même sur l'opportunité qu'il y avait à accepter ou à refuser la Constitution. L'Association libérale elle-même ne crut pas devoir donner de directions positives à ses membres, et laissa à chaque citoyen le soin de se prononcer suivant sa conviction personnelle ; quant à la Gazette de Lausanne, non seulement elle recommanda l'acceptation, mais elle alla jusqu'à blâmer comme une faute l'attitude du clergé ; il est vrai que son rédacteur Miéville était devenu timoré avec l'âge et qu'il s'était de tout temps montré hostile aux manifestations de la vie religieuse.

Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que le peuple vaudois ait accepté le projet de Constitution, le 10 août, par 17 672 voix contre 10035; on peut même supposer que la majorité aurait été beaucoup plus forte sans la manœuvre maladroite du Conseil d'Etat.

Celui-ci ne pouvait rester sous le coup du refus que lui avaient opposé un certain nombre de membres du clergé. Ayant le sentiment qu'il avait pour lui les masses populaires, il résolut de faire sentir son autorité aux quarante ecclésiastiques rénitents, ainsi qu'aux trois pasteurs qui avaient officié à l'Oratoire de Lausanne ; il les dénonça à la Commission ecclésiastique instituée par la loi de 1839. Mais ce tribunal disciplinaire conclut, dans son rapport, qu'il n'y avait pas lieu de retenir contre la plupart des inculpés l'accusation d'insubordination ; deux pasteurs seulement devaient être renvoyés devant les Classes, tandis qu'un suffragant recevrait une simple réprimande. De leur côté les 40 ministres publièrent une adresse où ils s'appliquèrent à démontrer que leur refus de

lire la proclamation du Conseil d'Etat, loin d'avoir un sens politique, leur avait été dicté par le désir d'éloigner de l'Eglise les querelles de parti. Leur cause fut soutenue par la grande majorité des avocats vaudois, qui déclaraient que les pasteurs avaient agi, comme fonctionnaires publics, dans les limites de leurs droits. Le procès intenté par le Conseil d'Etat prenait donc une fâcheuse tournure.

Le 22 octobre, les classes (conseils ecclésiastiques d'arrondissements) se réunirent séparément, ainsi que le voulait la loi ; leur jugement, rendu sans entente possible, n'en acquérait que plus de poids. Les quatre classes, sauf deux voix de minorité dans celle de Morges, furent unanimes à conclure à la libération complète de tous les inculpés. A teneur de la loi, le gouvernement pouvait maintenir, augmenter ou diminuer une peine infligée par les classes ; mais, ainsi que le démontra plus tard le député Bory au Grand Conseil, lorsqu'elles prononçaient un acquittement, il n'était pas au pouvoir du Conseil d'Etat d'infliger une peine. Le gouvernement n'en rendit pas moins, le 3 novembre, un arrêté condamnant les 43 pasteurs à la suspension de leurs fonctions pour un temps plus ou moins long.

Le clergé dans son ensemble se sentit atteint par cette mesure extraordinaire ; à l'appel de quelques-uns de leurs collègues, 225 pasteurs et ministres se réunirent à l'hôtel de ville de Lausanne, le mardi 11 novembre, et, au bout de deux jours de solennelles délibérations, après bien des discours en sens divers, 153 d'entre eux adressèrent collectivement leur démission au Conseil d'Etat. Quelques jours plus tard, le nombre des démissionnaires s'élevait à 190, et les pasteurs adressaient au gouvernement un manifeste où ils se plaignaient de la situation subordonnée faite à l'Eglise par le pouvoir civil qui, se plaçant au-dessus des lois, entravait l'exercice de leur ministère en limitant les cultes à des heures et des lieux déterminés. Cet énoncé de griefs montre que le conflit avait des causes plus profondes et une portée plus générale qu'il n'y paraissait à première vue : la nature môme des rapports de l'Eglise et de l'Etat était en jeu ; le gouvernement s'était arrogé des pouvoirs épiscopaux que le clergé se refusait à reconnaître. Une conciliation était impossible, on marchait fatalement à un schisme. Un petit nombre de fidèles seulement soutinrent leurs conducteurs spirituels : âmes ardentes, pour lesquelles la réalisation d'un certain idéal religieux prime toute autre considération.

Quant au peuple dans son ensemble, il prit le parti du gouvernement, a qui, plus que le clergé, dit M. J. Cart4, était à son image ; » l'acte d'indépendance des pasteurs, dans lequel, ainsi que le reconnaît Vinet, il y eut une part d'entraînement, déplut aux masses populaires.

Le gouvernement, un moment surpris par le nombre imposant des démissionnaires, ne tarda pas à se ressaisir. Il rédigea une proclamation fort habile, dans laquelle il affirmait la subordination de l'Eglise à l'Etat et faisait retomber sur les pasteurs la responsabilité de leur retraite avec toutes ses conséquences. Des pétitions en sens divers furent adressées au Grand Conseil: 15000 signatures approuvaient la conduite du gouvernement ; 1 4 000 environ lui demandaient de révoquer ses arrêtés. Le Conseil d'Etat s'appuya sur ces manifestations pour réclamer des pleins-pouvoirs, qui lui furent accordés, le 19 novembre, par 125 voix contre 33. Il trouva ainsi dans l'attitude des pasteurs un admirable tremplin, qui accrut singulièrement sa popularité. « Le peuple des campagnes, dit Rambert, que les tendances socialistes de quelquesuns des chefs du mouvement commençaient à indisposer, fut rallié du coup et reconquis. »

Le 25 novembre, usant de ses pleins-pouvoirs, le Conseil d'Etat informa les pasteurs démissionnaires qu'il leur donnait quarantehuit heures pour retirer leur démission et se soumettre, délai ultérieurement prolongé jusqu'au 4 décembre : trente-trois d'entre eux profitèrent de l'offre qui leur était faite de rentrer dans l'Eglise nationale. Quant aux démissionnaires qui persistèrent dans leur retraite, ils furent chaleureusement encouragés par le journal Y Indépendant que rédigeait Gustave Jaccard. « A quoi tendent, — lit-on dans l'organe des libéraux1, — les hommes qui sont au pouvoir ? ils veulent réaliser dans le pays le principe révolutionnaire du règne absolu de la majorité. Ils veulent que tout soit subordonné à la volonté, même injuste ou passionnée, du grand nombre. A l'équilibre des droits de tous, qui est la vraie égalité, ils substituent, sous le pseudonyme d'égalité, la domination exclusive et absolue d'une partie de la nation sur Pautre. Que veut au contraire l'opposition libérale ? Quels principes a-t-elle à défendre ? Elle veut avant tout et au-dessus de tout le règne de la justice, la

1 Histoire de la liberté des cultes dans le canton de Vatid. * Numéro de Y Indépendant du 29 novembre.

garantie des droits individuels contre les caprices du pouvoir et contre ceux de la multitude. »

Le dimanche 30 novembre, le bruit se répandit à Lausanne qu'une bande s'était organisée dans le but d'assaillir VOratoire de Mauborget. L'attaque eut lieu, en effet, mais le peintre Euler et quelques citoyens de bonne volonté qui montaient la garde pour assurer l'ordre la repoussèrent. Le surlendemain, 2 décembre, le Conseil d'Etat interdit les réunions de l'Oratoire, et, d'une manière générale, toute assemblée religieuse en dehors des temples nationaux, sous peine, pour les organisateurs de ces réunions, de se voir traduits devant les tribunaux et poursuivis en vertu des articles du Code pénal relatifs à la résistance aux autorités. La considération qui servait de base à cet arrêté était que, dans l'état des esprits, l'intérêt bien entendu de la liberté religieuse rendait nécessaire de suspendre toute réunion en dehors de l'Eglise nationale, vu qu'elles étaient des occasions de troubles ! ! ! On en était ainsi venu, observe l'Indépendant, à appliquer ce principe : « que la majorité peut tout faire, qu'elle n'est liée ni par la justice, ni par le respect des droits d'autrui, qu'elle n'a pour limite que ses propres caprices. »

Le 5 décembre, le gouvernement prit un arrêté réduisant à 87 le nombre des paroisses du canton, pour parer aux nombreux vides qui s'étaient produits dans le clergé ; et, à l'expiration du délai qui leur avait été fixé, les pasteurs démissionnaires durent quitter leurs cures. Plusieurs, en renonçant à leur position pour obéir à leur conscience, avaient sacrifié leur gagne-pain et se trouvaient sans ressources à l'entrée de l'hiver. Leurs amis se multiplièrent pour leur venir en aide et « les pasteurs démissionnaires, dit Rambert. purent se convaincre que les causes les plus impopulaires ne sont pas toujours celles qui sont servies avec le dévouement le moins actif. »

En résignant leurs fonctions officielles, ils n'avaient point entendu abandonner leurs paroisses ; ils se firent un devoir de continuer à y résider et à vaquer à leur ministère auprès de ceux de leurs anciens paroissiens qui étaient disposés à les considérer encore comme leurs pasteurs. De cette résolution, prise d'un commun accord, naquit l'Eglise libre du canton de Vaud. Pour contrecarrer ce dessein, le Conseil d'Etat imagina de reléguer plusieurs pasteurs dans leurs communes d'origine, où ils furent conduits par la gendarmerie. Ces internements allèrent à fin contraire de leur

but, car là-même où ils se voyaient contraints à résider, ces dignes ecclésiastiques groupèrent autour d'eux des fidèles et fondèrent des congrégations.

Le 25 janvier 1846 le Conseil d'Etat présenta au Grand Conseil un projet de loi sur les assemblées religieuses non garanties par la Constitution ou par la loi : il consacrait ainsi le régime introduit par ses arrêtés, subordonnait l'exercice de la liberté religieuse au bon plaisir du gouvernement et édictait un système de pénalités de nature à écraser quiconque prétendait résister à ses ordres. Cette manière de fouler aux pieds la liberté individuelle souleva de vives protestations. Le conseiller d'Etat Bourgeois eut le courage, bien rare à cette époque dans le camp radical, de critiquer l'œuvre de Druey et de proposer d'en revenir à la situation antérieure à la Constitution du 10 août 1845, c'est-à-dire à un état de choses dans lequel la liberté des cultes existait, sinon en droit, du moins en fait. Son point de vue fut soutenu par les députés Bory, J. Correvon et Petits; une vive discussion s'éleva, qui aboutit à l'ajournement de la loi en question.

Ce répit permit aux partisans de l'Eglise libre de suivre à leur projet : trente-trois congrégations s'étaient constituées, et, profitant de la tranquillité momentanée dont elles jouissaient, déléguèrent des députés à un synode qui se réunit à Lausanne le 10 novembre 1846. Ce synode confia à une commission le soin d'élaborer un projet de constitution, qui fut adopté le 12 mars

Nous renonçons à entreprendre le triste récit des mesquines persécutions auxquelles VEglise évangélique libre du canton de Vaud fut en butte pendant des années. Des procès insensés furent intentés soit à ses pasteurs, soit aux propriétaires des locaux où se tenaient les réunions; de 1848 à 1850, il n'y en eut pas moins de 27, dont le plus retentissant atteignit la veuve de Vinet. H nous suffira de dire que la patience des membres de cette congrégation devait lasser ses adversaires et triompher de toutes les difficultés.

L'existence même de l'Eglise libre, qui a célébré en 1897 son jubilé semi-séculaire, est un monument attestant ce dont sont capables des hommes de foi et de persévérance. On reproche souvent, et non sans raison, au peuple vaudois de manquer de caractère ; c'est l'honneur de son clergé d'avoir par trois fois, au XVIe siècle, au XVIIIe, et en 1845, montré quelles transformations individuelles peuvent produire de fortes convictions.

En outre, l'Eglise libre a rendu au pays tout entier un signalé service. L'émulation, qui développe l'esprit d'initiative et de sacrifice, est un des agents les plus actifs du progrès : en voyant l'activité que déployaient les congrégations indépendantes, le clergé officiel comprit la nécessité de développer ses moyens d'action, et de solliciter le concours des laïques; l'Eglise nationale voulut avoir, elle aussi, ses réunions du soir, ses conseils de paroisse, son synode.

Actuellement, les deux institutions vivent en bonne harmonie dans la plupart des paroisses. Elles représentent deux conceptions différentes de la vie religieuse, et, répondant ainsi à des aspirations diverses, elles ont chacune leur raison d'être : les croyants qui sont surtout frappés du rôle social de la religion s'attacheront plus volontiers à l'établissement officiel ; ceux qui sont pénétrés avant tout de son caractère individuel, donneront la préférence aux Eglises indépendantes ayant à leur base une profession de foi. Au point de vue politique, le schisme ecclésiastique de 1845 a été un mal: il a engagé un grand nombre de membres du parti conservateur à se retirer de l'arène politique, et accentué les animosités que les allures dictatoriales du gouvernement de Druey avaient suscitées.

Cet esprit autoritaire du nouveau régime devait du reste déployer ses effets dans d'autres domaines encore : après avoir fait sentir sa férule à messieurs du clergé, le Conseil d'Etat allait en user de même à l'égard du personnel de l'enseignement supérieur et secondaire.

Une commission, dont Vinet faisait partie, avec le chancelier Fornerod et Muret-Tallichel, avait été chargée, immédiatement après le vote de la Constitution, de revoir les lois sur l'instruction publique. Fidèle à son passé, Vinet chercha à y faire prévaloir ses tendances libérales: ce fut en vain. L'Académie, en effet, était considérée par les radicaux comme la forteresse du doctrinarisme, et mal vue des campagnards, qui estimaient qu'elle entraînait le pays à des dépenses hors de proportion avec ses ressources.. Aussi de vives attaques furent-elles dirigées contre le principe de la liberté des études, inauguré par la loi de 1838, — en un temps où Druey s'en montrait partisan convaincu, — mais qui ne cadrait plus avec les idées nouvelles ; et, ici encore, le chef du gouvernement devait rétrograder et se contredire pour conserver sa popularité.

Ce principe universitaire, auquel on est revenu dès lors, fut donc sacrifié aux préventions populaires. Après divers remaniements, le projet de la commission fut adopté par le Grand Conseil, le 12 novembre 1846. A teneur de la nouvelle loi, l'Académie redevenait une sorte de séminaire : la faculté des lettres et sciences retombait au rang d'un gymnase supérieur, d'où l'on passait ensuite en théologie ou en droit ; le tout avec un système de classes et d'examens promoto ires semblable à celui du collège. Le nombre des professeurs, ainsi que leurs traitements, fut diminué ; seul, l'enseignement des sciences mathématiques et naturelles fut renforcé.

Lors de la réorganisation académique de 1838, le Conseil d'Etat avait envisagé l'Académie, transformée de fond en comble, non comme une suite de l'ancienne institution, mais comme une création nouvelle, ce qui lui avait permis de modifier à son gré le personnel enseignant : mais aux quatre professeurs non réélus parce qu'ils étaient jugés insuffisants on avait attribué des pensions de retraite. Le gouvernement de 1845 s'étaya de ce précédent pour satisfaire certaines rancunes, mais en se gardant d'y apporter le tempérament des pensions de retraite. L'enseignement académique avait déjà subi de fortes atteintes par la démission volontaire du poète polonais Mickiewicz, de Monnard, du mathématicien? M arc Secretan, de Juste Olivier, des théologiens Samuel Chappuis et Herzog ; une vraie hécatombe de professeurs lui porta un coup sieste et inaugura le nouveau régime académique : tous les 'professeurs nommés depuis 1838 furent éliminés, à la seule exception de Dufoumet, qui se recommandait d'ailleurs par son zèle officiel plutôt que par l'attrait de son enseignement ; l'acte de destitution frappe Vinet, Porchat, Ch. Secretan, l'helléniste Zundel, le physicien Wartmann, le chimiste de Fellenberg-Rivier, les juristes Ed. Secrftan et Mélégari.

Le bouleversement du collège cantonal suivit de près celui de l'Académie ; il fut inspiré par les mêmes mobiles, et l'on y usa des mêmes procédés : au printemps de 1847, le directeur et plusieurs des maîtres furent destitués.

Tout comme la constitution d'une Eglise indépendante était issue naturellement de la démission des pasteurs, les mesures prises à l'égard des établissements d'instruction et du corps enseignant portèrent immédiatement leurs fruits. La crise académique eut pour conséquence la création de la faculté libre de théo-

logie, dont Vinet, Samuel Chappuis, Louis Vulliemin et S. Berdez furent les premiers professeurs ; la création d'un collège indépendant, que /.-L. Galliard, Georges Meylan et Louis Carrard fondèrent avec le concours de quelques amis, vint remédier au coup porté à l'enseignement secondaire par les mesures brutales du gouvernement. Cette institution a éduqué de nombreuses générations d'élèves et attiré à Lausanne beaucoup de jeunes gens du dehors. Avec le temps, elle perdit de sa raison d'être, par le fait des progrès accomplis par les établissements officiels ; aussi le Collège Galliard a-t-il fermé ses portes en 1898, après plus de cinquante années d'existence.

L'ordre judiciaire attira aussi l'attention du gouvernement. Un nouveau code de procédure civile fut adopté, et diverses modifications apportées à l'organisation du parquet et des tribunaux. Ce fut encore une occasion pour le gouvernement d'écarter des affaires publiques certains magistrats, et de les remplacer par des admirateurs» du nouveau régime.

Enfin, la nécessité de remédier à la hausse du taux de l'intérêt, et de venir en aide aux communes à qui la révolution avait porté préjudice, amena la création de la Banque cantonale, dont les débuts furent très difficiles.

Si, en manière de conclusion, nous faisons le bilan de la révolution vaudoise de 4845, nous constatons les résultats suivants : l'avènement des radicaux au pouvoir rapprocha le. v. ton de Vaud des principaux cantons de la Suisse allemande, et permit une action commune concernant la dissolution du Sonderbund et la re vision du Pacte. La constitution du 10 août a marqué une évolution dans le sens démocratique, en introduisant dans notre public l'initiative populaire, droit dont il a du reste rarement été fait usage.

À côté de ces résultats, la révolution de 1845, par la brutalité de ses procédés, a engendré des maux dont le pays a été longtemps à se remettre. Ces luttes ont été dépourvues de toute courtoisie de la part de la nouvelle majorité : c'est ce qui explique qu'il ait fallu la disparition presque complète de toute une génération pour apaiser les rancunes qu'elle avait engendrées : car, visant les personnes bien plus que les institutions, les promoteurs de la journée du 14 février ont créé dans le pays des ferments de haine et des antagonismes sociaux qui, pendant des années, ont

réagi d'une manière fâcheuse sur le développement intellectuel et moral du peuple vaudois, ainsi que sur la prospérité publique. Quinze ans n'ont pas suffi à l'Eglise nationale et aux établissements d'instruction pour se remettre des atteintes que l'intolérance de Druey et de ses satellites leur avait portées : ce n'est que peu à peu qu'on parvint à combler les vides causés par les nombreuses destitutions opérées de 1845 à 1847, et à remplacer par des hommes capables les nullités qui occupèrent trop longtemps certains emplois. On peut, à ce sujet, faire une constatation intéressante : quand, remontant quelques années en arrière on jette un coup d'œil sur les annuaires officiels, on est frappé de voir à quel point étaient rares les membres du barreau et du corps médical dont la carrière s'est ouverte entre les années 1845 et 1855 ; même observation en ce qui concerne la banque, le commerce et l'industrie : c'est que, à la suite des événements que nous venons de narrer, les auditoires de l'Académie se sont dépeuplés, et que beaucoup d'hommes mars et de jeunes gens, dégoûtés de l'ostracisme que pratiquaient les nouvelles classes dirigeantes, sont allés chercher carrière au dehors. Tandis que, dans d'autres contrées, l'esprit d'entreprise se développait de plus en plus, des forces vives dont l'activité aurait pu féconder le pays s'expatriaient, et une sorte de langueur et de marasme s'empara du peuple vaudois.

Page 1