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CHAPITRE VII

La Suisse sous le régime de la République helvétique une et indivisible.

Triomphe des unitaires. — Conséquence de l'Appauvrissement de la Suisse. Impuissance du Directoire. — Hé Formes accomplies sous le régime helvétique. — DiFficulté de recruter eu Suisse les corps de troupes auxiliaires promis a la France.

— Reprise des hostilités entre la France et les Alliés. Campagne de Lecourbe dans les Alpes. Première bataille de Zurich, (i juin 1799.) Victoire de l'archiduc Charles. — Des séditions éclatent de toutes paris en Suisse et sont violemment réprimées par le Directoire. Constitution de la légion helvétique. — Le Directoire quitte Lucarne et s'établit à Berne. Démission des directeurs Glayre, Bay et Ochs, qui sont remplacés par Dolder, Savary et Ph. Secrelan. — Etablissement du gouvernement provisoire dans la Suisse orientale; reconstitution des la ndsgemei rides. — Les Autrichiens évacuent la Suisse. Entrée en ligne des Russes sous le commandement de Korsakof. Seconde bataille de Zurich. (23 septembre 1799.) Victoire de Masséna. Nouvelles exactions des Français.

— Campagne de Souvarof dans les cantons d'L'ri, Schwyz, Glaris et Grisons. Soulèvement du Valais, cruellement réprimé. — Epuisement de la Suisse. — La

chute du Direcioii e français provoque celle de La Harpe. Dissolution du Directoire helvétique, qui est remplacé par une commission executive provisoire. — Insurrection des Bourla-papey . — Soulèvement général des cantons. Le gouvernement helvétique se réFugie à Lausanne. — Intervention de Bonaparte. Promulgation de l'Acte de médiation.

Les unitaires triomphaient : quand, sur terre étrangère, leurs chefs rêvaient d'une Suisse régénérée, et se plaisaient à en discuter l'organisation, ils n'eussent guère osé l'espérer aussi centralisée que l'était, en théorie, la République « une et indivisible ». Mais l'union ne s'établit pas à coups de décrets : la Suisse ne Tut jamais plus divisée que pendant les cinq ans que dura le régime unitaire. Et jamais peuple « libre i ne subit une suite aussi ininterrompue de calamités et d'humiliations: le protectorat que la France s'était arrogé fut impuissant à protéger notre malheureuse patrie contre l'invasion étrangère.

A ces facteurs de trouble et d'amertume, il faut ajouter les grandes difficultés que présenta l'établissement du nouveau régime. La conslitution helvétique contenait tout un programme d'institutions nouvelles, touchant le développement de l'instruction, du commerce, île l'industrie, des arts, des communications, l'unification du droit et des monnaies, etc., et destinées à transformer les

communes helvétiques en une nalion. Mais le pays a été trop appauvri par l'invasion et par le gaspillage des généraux et des commissaires français, pour que ces réformes, forcément coûteuses, puissent être entreprises : c'est le cas en particulier des utiles projets de Stapfer (p. 93). Dans ces conditions, les services publics ne peuvent s'organiser convenablement : les postes, par exemple,

Fîg. 8. — Portrait île Pli. A. Slapfcr.

sont si insuffisamment outillées, que le gouvernement en est réduit à se servir des courriers militaires français pour envoyer ses ordonnances à ses administrés, et que souvent les pièces officielles ne parviennent pas à leur adresse. Puis, le Directoire helvétique est impuissant à faire régner l'ordre. Les magistrats et fonctionnaires de l'ancien régime ont été disqualifiés, et tes hommes expérimentés dont on a ainsi refusé le concours sont devenus naturellement des adversaires du nouvel état de choses. Cependant plusieurs mesures d'une incontestable utilité sont adoptées par les pouvoirs fédéraux. La liberté absolue du commerce est proclamée (8 mai). On organise avec soin l'institution de préfets nationaux, auxquels on donne des instructions étendues

(10 mai). On abolit la torture (13 mai), l'impôt sur les juifs (1er j lin), et la traite foraine en usage entre divers cantons et communes (12 juin). Un décret autorise le mariage entre personnes de religions différentes (3 août). Quant à la suppression des droits féodaux, elle présente de nombreuses difficultés, et soulève de longues discussions, portant principalement sur la question de l'indemnité à accorder ou à refuser : on décide enfin que les propriétaires des dîmes recevront quinze fois le produit moyen de cette redevance (iO novembre) ; mais le règlement ne pourra s'en terminer que longtemps après.

Les dîmes et autres droits ayant été abolis en principe auparavant déjà, les sources du trésor public étaient taries ; pour faire face à la situation, on a déclaré biens nationaux toutes les propriétés des ci-devant cantons, à charge pour le gouvernement central de faire honneur aux dettes légitimes et bien prouvées contractées par eux (23 avril).

Le droit de tenir auberge, qui met en présence la liberté commerciale et les intérêts de la moralité publique, est l'objet de délibérations approfondies. Les revendications d'un certain nombre de citoyens vaudois, qui demandent à être indemnisés pour les souffrances endurées sous le régime oligarchique, soulèvent les passions révolutionnaires et les vieilles rancunes. Les débats ne sont pas moins orageux quand le commissaire Rapinat met le comble à ses procédés arbitraires et outrageants, en provoquant le remplacement des directeurs Bay et Pfyffer par La Harpe et Ochs ; de même quand, le 18 juin, il prend l'arrêté cité plus haut (p. 105), qui suscite au Grand Conseil helvétique les énergiques protestations des députés Soûler de Zofingue et Escher de Zurich, et vaut à ses auteurs un blâme du gouvernement français.

Jusqu'à ce moment, le corps législatif helvétique a eu le pas sur le Directoire, qui s'est fait remarquer par sa modération et son esprit d'indépendance. Avec rentrée en scène d'Ochs et de La Harpe, l'influence du Directoire l'emporte sur celle des Conseils. Dès lors aussi, les « patriotes », qui, forts de l'appui de la France, ont pris en mains le gouvernail de la République, paraissent préoccupés surtout de poursuivre leurs rancunes et leurs ambitions personnelles ; quiconque ne partage pas leurs opinions est accusé de sympathie autrichienne. Les décrets du Directoire, conçus en termes pompeux et copiés sur ceux de la grande République sœur,

ne tiennent aucun compte des besoins et des circonstances du pays. Les actes ne correspondent point aux paroles, et le gouvernement ne se fait aucun scrupule d'enfreindre la constitution ; il entretient des espions, prend des otages, établit la censure, suspend la liberté de la presse, le droit de pétition, le droit Je réunion, et destitue arbitrairement les fonctionnaires.

Enfin — nouvelle cause de désarroi et de mécontentement, — vers la fin de l'année 1798, la France exige la levée du corps auxiliaire de 18 000 hommes prévu par le traité d'alliance.

Mais les extorsions de Rapinat et les excès de toutes sortes commis par la soldatesque française ont provoqué une telle réaction contre le régime helvétique et ses auteurs, que les jeunes gens □e mettent aucun empressement à s'enrôler sous les drapeaux de la France; ils préfèrent entrer à la solde de l'Anglelrre, ou garnir les rangs du corps que les émigrés français et suisses forment à la frontière pour combattre la Révolution. Au reste, les plus fervents zélateurs de la France ne tarderont pas à reconnaître que la Suisse a été dupée en concluant son alliance :

car la promesse d'un traité de commerce, au moyen de laquelle on lui a arraché l'abandon de sa neutralité, ne sera pas tenue.

Portrait de Pierre Ochs

Sur ces entrefaites, une nouvelle coalition des monarchies européennes se prépare à entrer en lutte avec la République française : poussées par Pitt, et avec l'aide de l'or anglais, l'Autriche et !a Russie ont mis sur pied des armées considérables. L'état-major français entend faire de notre pays la base de ses opérations stratégiques ; aussi, après avoir été le théâtre de la guerre civile, la Suisse va devenir le champ de bataille de l'Europe.

Les hostilités commencent le 1" mars 1799, à la fois sur le Danube, en Suisse et en Italie. D'ailleurs, une partie des troupes françaises et autrichiennes sont déjà en présence, ou peu s'en faut,

depuis plusieurs mois, à proximité du territoire des cantons. En effet, après être demeurées étrangères aux luttes qui sévissaient en Suisse, les Ligues grisonnes, mues par la crainte de voir arriver les Français, se sont jetées dans les bras de l'Autriche et, le 19 octobre 1798, le général Auffenberg a pénétré sur leur territoire avec un corps de 8000 hommes ; aussitôt Schauenbourg a fait occuper toutes les routes conduisant de la Suisse centrale et orientale dans les vallées du Rhin. Les Alliés détiennent les passages des Grisons., et réunissent leurs principales forces sur le Lech et le Danube sous le commandement de l'archiduc Charles, tandis qu'une armée russe, sous le commandement de Souvarof, opère dans le nord de l'Italie.

Les Français prennent l'offensive pour s'opposer à la jonction de ces deux corps. Us disposent de quatre armées: Jourdan, s'appuyant sur le Rhin, attirera dans la Souabe les principales forces des Autrichiens, pendant que Masséna traversera la Suisse en prenant le Tyrol pour objectif, que Schérer opérera en Italie, et que Bernadotte restera en observation dans le Palatinat. Pour réaliser ce plan gigantesque, il s'agit de s'emparer des Grisons: car on connaît, depuis la guerre de Trente ans (t. Il, p. 235 et suiv.), l'importance stratégique de cette contrée, dont la possession permet de couper les communications entre la vallée du Pô et celle du Danube. L'un des lieutenants de Masséna , qui se rendra célèbre par ce genre d'expédition, le général Lecourbe, s'avance de Bellinzone sur Thousis par le Bernardin, le Splugen, la Via-Mala, et occupe l'Engadine ; une autre division française, sous les ordres du général Demont, pénètre par le Crispait dans l'Oberland grison, tandis qu'Oudinot met le siège devant Feldkirch, et que Masséna lui-même se dirige par Mayenfeld sur Coire, oblige le général autrichien Auffenberg à se constituer prisonnier, et, maître des Grisons, y établit un gouvernement provisoire. Soixante-et-un partisans de l'ancien régime sont aussitôt saisis et envoyés à la forteresse d'Aarbourg (12 mars). Mais ces rapides succès sont promptement suivis de revers : Jourdan est battu à Stockach, en Souabe, par l'archiduc Charles (21 mars) ; Masséna, après un sanglant combat, est obligé par Hotze d'abandonner le siège de Feldkirch ; Schérer, battu par le général Kray et par Souvarof, est contraint à la retraite. L'armée française se trouvant ainsi débordée, Masséna se replie sur la ligne de la Reuss et de la Limmat.

Poursuivant ses avantages, l'archiduc Charles, à la tête de 40000 hommes, franchit le Rhin entre Stein et Schaflhouse et, après une série de petits combats sur la Thour et la Tœss, réunit ses forces à celles de Hotze (20000 hommes), et vient attaquer Hasséna à Zurich où il s'est retranché; le 4 juin 1799, il lui livre devant cette ville une grande bataille, qui se termine par la défaite des Français. Après avoir encloué leurs canons, ceux-ci se retirent, partie sur les hauteurs de l'Albis, partie en Argovie. Ils s'appuient sur le massif du Gothard, où Lecourbe a réussi à se maintenir ; mais les Grisons et la Suisse orientale sont aux mains des Autrichiens et des Russes, qui établissent à Zurich un gouvernement provisoire.

Il n'en fallait pas tant pour porter à son comble le désarroi qui régnait en Suisse : peuple et gouvernants ne marchaient guère d'accord, le gouvernement lui-même était divisé, et l'antipathie pour les Français avait atteint un degré tel que, dès le début des hostilités, on pouvait s'attendre à tout.

L'archiduc Charles, dans une proclamation lancée le 30 mars, annonçait aux Suisses qu'il venait les affranchir et non les soumettre. Colporté de village en village, cet appel avait contribué à soulever les populations, lasses du joug français : des séditions avaient éclaté dans le pays de Saint-Gall, à Glaris, dans l'Oberland, dans la partie allemande du canton de Fribourg, à Soleure, Uri, Schwyz, Lucerne, Zoug, Lugano, dans le Nidwald, le Valais et les Grisons. Un moment, on put croire que tout le pays prendrait les armes contre les Français. Pour réprimer ce mouvement, La Harpe s'était fait donner par les deux Conseils des pouvoirs dictatoriaux, dont il usa sans ménagement: il expulsa les sujets anglais et autrichiens, viola le secret des lettres, bâillonna la presse, prit des otages, décréta la peine de mort contre les fauteurs de troubles ; mais tous ces actes de terrorisme, par lesquels il se mettait en contradiction avec son passé, loin de sauver le régime helvétique, devaient en hâter la fin en le rendant odieux.

Grâce à ces mesures et à la mise en œuvre par La Harpe de tous les moyens possibles d'intimidation, le Directoire avait réussi à constituer sa légion helvétique au service de France, et à l'envoyer combattre sous les ordres d'Augustin Relier et de Demont. D'autre part, les émigrés suisses, l'avoyer Steiger en tête, étaient rentrés au pays avec les Autrichiens ; les plus valides avaient

formé une légion qui, sous le commandement de Rovéréa, constituait Pavant-garde de la division Hotze ; elle portait sur sa bannière ces mots : « Mourir pour Dieu et la Patrie. » Suisses contre Suisses, comme aux plus mauvais jours du mercenariat !

Pendant ce temps, le Directoire helvétique avait peine à trouver une résidence où il se sentît en sécurité. Peu de jours avant la défaite de Masséna, il avait quitté précipitamment Lucerne, où il venait de s'installer, et s'était retiré à Berne (31 mai).

Par Peffet des nombreuses divergences qui régnaient entre ses membres, et du défaut d'assiette du nouveau régime, d'incessantes mutations venaient en modifier la composition : Legrand s'en était retiré au commencement de l'année 1799 et avait été remplacé par Bay, naguère éliminé arbitrairement par Rapinat ; Glayre, qui ne pouvait se prêter aux visées de la France, et qui était sans cesse en opposition avec La Harpe, avait donné sa démission « pour cause de santé », le 9 mai, et eut pour successeur Dolder; puis Bay devait en sortir de nouveau le 23 juin par la voie du sort, et faire place au Dr François-Pierre Savary, de Fribourg. Après lui, ce fut le tour &'Ochs, dont le caractère intrigant se révélait de plus en plus, et qui ne pouvait s'entendre avec La Harpe; il fut bientôt contraint de donner sa démission « pour cause de santé » (25 juillet), pour avoir comme successeur Philippe Secretan, de Lausanne. Le renvoi d'Ochs était une conséquence du coup d'Etat du 30 prairial (18 juin), qui remplaçait à Paris Rewbell par Merlin, et Laréveillère-Lepeaux, ami du tribun bâlois, par Siéyès, l'ami de La Harpe.

Après la bataille de Zurich, un grand nombre de Suisses abandonnèrent l'armée française et regagnèrent leurs foyers. Les Autrichiens — qui ont rarement su profiter de leurs victoires — commirent alors une lourde faute. L'archiduc Charles avait installé des gouvernements provisoires dans la Suisse orientale pour remplacer les préfets du régime helvétique, et favorisé le rétablissement des landsgemeindes dans plusieurs cantons. On pouvait croire qu'il allait marcher sur Berne, et placer l'ancien avoyer Steiger à la tête de la Confédération ; mais la mésintelligence des cabinets de Vienne et de Saint-Pétersbourg, et la jalousie que l'empereur François II portait à son frère paralysèrent ses mouvements : après avoir été forcé d'accorder à Masséna un armistice de deux mois, qui permit à celui-ci de faire venir

des renforts, il reçut de Vienne l'ordre de quitter sans retard la Suisse avec une grande partie de ses troupes et de rentrer en Allemagne fi" septembre).

Fig. 10. — Portrait de Maurice Clayte

La mission de combattre les Français en Suisse est alors dévolue à Korsakof, qui arrive avec 28 000 Russes pour relever les Autrichiens. Les hostilités recommencent le \'i août. D'après le plan des Alliés, Korsakof, qui occupe Zurich, attaquera les Français sur l'Àlbis où ils se sont retranchés, tandis que Hotze prendra

pour objectif les petits cantons. Mais Korsakof projette cette attaque pour le 25 septembre seulement; car il veut attendre l'arrivée de Souvarof, qui, victorieux en Italie, doit passer les Alpes, prendre les Français à revers et remplacer les régiments autrichiens dirigés sur l'Allemagne; il compte en outre sur un soulèvement des populations pour seconder ce mouvement.

C'était faire trop bon marché des convenances de son adversaire. En effet, Masséna ne laisse pas aux Alliés le temps de réaliser cette combinaison: prenant les devants, il traverse la Limmat près de Dietikon, dans la nuit du 24 au 25, tandis qu'un autre de ses corps s'avance par Wollishofen. Korsakof surpris se retire sur le Zurichberg. En même temps, le général Soult force, près de Schaennis (entre le lac de Zurich et celui de Wallenstadt), le passage de la Linth que défendent les Autrichiens : Hotze perd la vie dans ce combat, et ses troupes se retirent sur Constance. Le lendemain, la bataille recommence, et Korsakof, ne pouvant tenir dans ses positions, opère sa retraite par QErlikon sur Eglisau et se voit rejeté au delà du Rhin : les pertes des deux armées sont grandes.

Cette seconde bataille de Zurich couvrit de gloire Masséna, qui fut proclamé par décret des deux Conseils « le sauveur de FHelvétie». Il répondit à cet enthousiasme en renouvelant les procédés de Rapinat; d'énormes contributions furent extorquées: Bâle, qui était demeurée complètement étrangère à la campagne, dut payer 1400000 livres, Saint-Gall 400000, Zurich 800000; celle-ci dut en outre livrer son artillerie, sous prétexte que les Russes s"en étaient servis. D'ailleurs, considérée par les Français comme de connivence avec l'adversaire, elle est traitée en ville prise d'assaut, ses rues sont jonchées de cadavres.

La partie était perdue pour les Alliés.

L'un d'entre leurs généraux cependant, ignorant ce qui se passait, terminait cette malheureuse campagne par une opération des plus extraordinaires. En effet, après une marche pénible à travers le Gothard, que défendait Lecourbe, et un combat heureux au Pont du diable, Souvarof amenait à Fluelen une vingtaine de mille hommes ; mais il y arrivait le 26 septembre seulement, donc trop tard pour secourir Korsakof. Ponts et bateaux ont disparu, les communications sont coupées. Souvarof se jette sur la droite; il gravit péniblement la Kinzeralp, pour aboutir au Mouottathal (canton de Schwyz), où il apprend la défaite de Korsakof et la

mort de Hotze ; il se dirige alors par le Klœnthal sur Glaris ; puis, après de vains efforts pour franchir la Linth à Naefels, il songe enfin à la retraite, traverse le Panix, passage de 2413 mètres d'altitude, alors couvert de neige fraîche, et atteint la vallée du Rhin le 10 octobre. Durant cette marche, l'armée russe éprouva des fatigues et des souffrances indicibles, perdit le tiers de son effectif et laissa en route son artillerie. Cette campagne, qui mit à une si rude épreuve l'extraordinaire endurance des soldats russes, fut d'ailleurs aussi inutile que pénible. Bientôt après, le czar Pau! 1er se retirait de la coalition, et toute la rive gauche du Rhin retombait au pouvoir des Français, pour le plus grand détriment des populations: car, mieux disciplinés, moins cruels et moins pillards que les soldats de la grande République, Russes et Autrichiens ne laissaient pas derrière eux d'aussi fâcheux souvenirs.

Le Valais avait eu particulièrement à souffrir de ces deux années d'occupation. Aussi, tandis que les Alliés guerroyaient sur les bords de la Limmat et dans le massif du Gothard, les Haut- Valaisans s'étaient soulevés ; sous la conduite du comte Eugène de Courten, ils avaient refoulé les Français jusqu'à Martigny et ils fusillaient leurs prisonniers. Le général Xaintrailles, chargé par le Directoire helvétique de réprimer ce mouvement, parvint à déloger les Haut- Valaisans de leurs positions, et noya la révolte dans le sang. Plus cruel encore que Masséna, il brûla une vingtaine de villages et laissa commettre par ses soldats des horreurs qui surpassèrent celles du Nidwald et des Grisons. Aucun autre canton ne suivit l'exemple du Valais. La Suisse entière était couverte de ruines; elle succombait sous le poids écrasant des réquisitions et des exactions de toute sorte; les traitements dçs fonctionnaires étaient en retard de dix-huit mois, les impôts ne se percevaient plus que par contrainte. La situation était devenue telle, que le pain se vendait 15 sols la livre, et que même les familles riches durent se passer de viande pendant des mois, tandis que les soldats français s'en gorgeaient; des milliers d'enfants sans asile et demi-nus erraient dans le pays en mendiant. Le Directoire helvétique s'efforça de venir en aide à ces misères : l'historien H. Zschokke, en sa qualité de commissaire du gouvernement, parcourut les contrées ravagées par la guerre et, avec le concours des meilleurs citoyens, y distribua des secours aux indigents.

Quant au gouvernement français, il voyait les choses d'un autre œil : le ministre Perrochel ayant fait au Directoire de Paris

un tableau trop fidèle de Ja misère qui régnait en Suisse, il fut rappelé; son successeur, Pichon, ne put que répéter les mêmes plaintes : « Une armée de 95000 hommes est un fléau pour l'Helvétie, et l'Helvétie un fléau pour cette armée. » Aussi, quand il n'y eut décidément plus rien à manger ni à prendre, l'armée française fut retirée et envoyée en Italie.

Alors se manifesta de tous côtés en Suisse le désir ardent d'en finir avec un régime abhorré. Mais on avait peine à s'entendre sur ce qui devait le remplacer: quelques-uns, peu nombreux, parlaient d'un retour à l'ancien ordre de choses ; la plupart prétendaient persévérer dans les principes de la Révolution, mais ils étaient eux-mêmes divisés, et il s'était formé dans le sein des autorités un parti modéré qui se refusait à acquiescer aux mesures rigoureuses prises sous l'influence de La Harpe.

Celui-ci, toujours partisan de la manière forte, méconnaissait le revirement qui s'était produit en France même. Persévérant dans la voie qu'il s'était tracée, il songeait à remanier la carte de la Suisse, à supprimer tous les vestiges des anciens cantons, à diviser le pays en dix départements d'égale grandeur et portant des dénominations géographiques sans rapport avec leur passé : Hauenstein, Rheinfels, Ober-Aar, Léman, Sources du Rhône, Tessin, Sources de la Reuss, Linth, Haut-Sentis, Sources du Rhin. Des esprits modérés, comme Rengger et Stapfer, étaient entrés dans ces vues théoriques, croyant y trouver un moyen de créer un esprit national.

Mais la dictature de La Harpe touchait à sa fin ; il allait suivre le Directoire français dans sa chute. Le 18 brumaire (9 novembre 1799), on le sait, Bonaparte déposait les directeurs, que leurs erreurs et leurs violences avaient discrédités, et, sous le titre de premier Consul, prenait en main les rênes du gouvernement. A son imitation, La Harpe voudrait dissoudre le Sénat et le Grand Conseil à l'aide des troupes helvétiques, que commande le Vaudois Clavel. Mais le parti modéré déjoue ses plans; Oberlin et Secretan, qui l'ont jusqu'ici appuyé au sein du Directoire, l'abandonnent, redoutant l'effusion du sang; le Directoire est dissous: Dolder et Savary, qui représentaient au sein du gouvernement les idées modérées, sont chargés provisoirement du pouvoir exécutif (7 janvier 1800). Bientôt une commission composée de Dolder, Savary, Glayre, Finsler, Frisching, Durler de Lucerne, et Geschwind de Saint-Gall, prend en mains le gouvernement du pays.

Ecarté des affaires, La Harpe se relire à Lausanne. Six mois après, accusé d'avoir tramé un complot contre l'ordre de choses existant et contre Bonaparte, il est arrêté dans son domicile pour être conduit à Berne et jugé. Arrivé à Payerne, il échappe, à la faveur de la nuit, à la surveillance de ses gardiens et, après diverses péripéties, gagne la frontière et se réfugie à Paris. Cette fuite achève de lui aliéner l'opinion, et, disparaissant de la scène publique pendant près de quatorze ans, il vit obscurément à la campagne dans sa propriété de Plessis-Piquet.

Le rôle de La Harpe a été sévèrement jugé, car son tempérament bouillant et primesaulier lui Ht commettre des violences et lui suscita de nombreux ennemis. Pour apprécier équitablement son attitude, il faut tenir compte des circonstances exceptionnellement difficiles au milieu desquelles il vécut. C'était un caractère despotique, mais aussi, et avant tout, un patriote ardent, bienveillant, serviable, sachant à l'occasion rendre hommage à la loyauté de ses adversaires. Foncièrement honnête, désireux du bien public, il ne se rendit pas compte, en sollicitant le concours de ses amis politiques de Paris dans l'œuvre de régénération qu'il avait rêvée pour la Suisse, des vues égoïstes et intéressées qui, sous des dehors généreux, faisaient agir Bonaparte et les membres du Directoire: c'est ce qu'on oublie trop souvent. En ce qui concerne les défaillances et les excès qui ont amené sa chute, on n'est pas toujours équitable non plus: car, il faut le reconnaître, en résistant comme ils le firent a ses légitimes revendications et à ses tendances libérales, les représentants du vieux parti oligarchique partagent la responsabilité des événements auxquels ils furent mêlés. Quant aux Vaudois, ils ne peuvent oublier qu'ils lui furent deux fois, en 1798 et en 1815, redevables de leur indépendance; il recourut, il est vrai, à l'appui de la France d'abord, de la cour de Russie ensuite : mais il fut conduit à provoquer ces interventions étrangères par la résistance égoïste et inintelligente du patriciat bernois, qui lui-même avait son point d'appui en Autriche.

Vers le soir de sa vie, à l'âge de soixante ans, La Harpe s'établit à Lausanne, où il jouit de 1814 à 1838, date de sa mort, d'une considération et d'une estime générales. Membre du Grand Conseil vaudois, il figura dans cette assemblée, avec ses amis Philippe Secretan et Henri Monod, à la tête de l'opposition libérale contre l'oligarchie campagnarde; quoique peu dévot de na-

ture, il soutint vaillamment la cause de la liberté religieuse contre la majorité compacte que dirigeait le landamman Muret, et qu'il contribua à renverser en 1830.

Après la retraite de La Harpe, le parti modéré dit « républicain », soutenu par Bonaparte, reprend le pas sur celui des « patriotes » ; les mesures d'exception édictées par le Directoire sont rapportées : le clergé, entre autres, qui a été réduit à l'indigence, devient l'objet de la sollicitude du gouvernement.

L'urgente nécessité de se procurer des ressources financières amène le rétablissement des dîmes : mesure imprudente, qui irrite les populations et va donner beau jeu aux « patriotes ».

Pour surmonter leur opposition, l'Assemblée executive recourt à un nouveau coup d'Etat : après s'être assuré l'appui des baïonnettes françaises, elle fait adopter, le 8 août 1800, une nouvelle constitution qui, aux deux chambres établies par Ochs, substitue un Corps législatif unique de 43 membres, et confère le pouvoir exécutif à un Petit Conseil de 7 membres. Celui-ci est composé de Dolder, Savary, Frisching, Glayre, Zimmermann (de Brougg), Schmid (de Bâle) et Ruttimann (de Lucerne).

Pendant près de deux ans encore, la Suisse, ballotée par les intrigues des partis, s'en va à la dérive comme un navire désemparé. Après l'élimination des « patriotes », flétris du nom de Jacobins, le nouveau Corps législatif persiste dans leurs errements: il supprime la publicité de ses séances, place les sociétés et les cercles politiques sous la haute surveillance de la police, restreint le droit de pétition individuelle, et interdit les pétitions collectives comme dangereuses pour l'Etat.

Un vent de réaction souffle d'ailleurs sur le pays : dans plusieurs cantons, des comités occultes s'organisent en vue de rétablir l'ancienne Confédération ; la constitution du 8 août 1800 est considérée comme provisoire. Deux nouveaux partis se forment : les unitaires, au premier rang desquels se distinguent Rengger, Slapfer et Kouhn, qui veulent un gouvernement central fortement organisé; les fédéralistes, à la tête desquels est Aloys de Reding, qui visent au rétablissement des anciens cantons avec leurs prérogatives souveraines.

Le traité de Lunéville (9 février 1801) ayant reconnu à la Suisse le caractère d'Etat autonome et le droit de se donner la constitution qui lui conviendrait, on en élabore une nouvelle. Un

projet est rédigé dans le sens unitaire par Usteri et ses amis, qui sont en majorité au Corps législatif, et Maurice Glayre est chargé d'aller à Paris le recommander à l'approbation du premier Consul ; les fédéralistes, conseillés par Aloys de Reding, lui opposent un contre-projet, et Bonaparte s'efforce de concilier les deux points de vue. De ces négociations, résulte la constitution dite de la Malmaison — quatrième édition revue et corrigée de la constitution helvétique — qui est adoptée par le Corps législatif le 29 mai 1801.

Ce Pacte fixe à M le nombre des cantons — les Grisons v compris, mais non le Valais — et leur attribue de nombreuses compétences. Il crée une Diète de 77 membres, un Sénat de 25, et confie le pouvoir exécutif central à un Petit Conseil de quatre membres, présidé par un landamman.

Aux élections qui suivent, les unitaires obtiennent 55 sièges, les fédéralistes 22. Ce résultat, dû à la composition des anciens collèges municipaux, ne correspond pas à l'état de l'opinion. Néanmoins la majorité, voulant accentuer encore son succès, prétend entreprendre une nouvelle revision dans un sens plus centralisateur (7 septembre 1801). Reding quitte alors la Diète, suivi des fédéralistes. Des troubles éclatent dans les petits cantons, qui rétablissent leurs landsgemeindes. Le gouverr ent helvétique veut sévir ; n »is les fédéralistes, avec l'appui du général français Montchoisi, le font prisonnier et, le 28 octobre 1801, Aloys de Reding est élu premier landamman de la Suisse.

« Loyal, candide, respecté du peuple entier, Reding, dit Vulliemin, ne possédait ni l'instruction, ni la hauteur de vues, ni la souplesse nécessaires au premier magistrat d'une république placée sur une pente glissante. » Il se rend à Paris, où il est bien accueilli ; mais, en honnête Suisse qu'il est, il contrecarre les projets de Bonaparte en refusant d'abandonner le Valais, sur lequel le premier Consul a jeté les yeux pour assurer ses communications avec l'Italie par le Simplon. De plus, il émet la prétention de replacer le Pays de Vaud sous la domination de Berne ; Bonaparte lui répond avec vivacité : « Ceci est mon sang, et le soleil rebroussera du couchant au levant plutôt que Vaud sous la domination de Berne. » Le premier Consul redoutait de voir triompher à nouveau une aristocratie qui eût livré la Suisse à la prépondérance autrichienne: d'autre part, il ne voulait pas favoriser la création d'une république une et forte, et son jeu consistait à

Fig. 13. — Officier du régiment Bachmann, au service d'Angleterre, 180

D'après des gravures du temps. — Collection de H. Louis Brou.

D'après des gravures du temps. — Collection de M. Louis Bran.

tenir les partis en échec, et à les user l'un par l'autre pour les amener à se jeter dans ses bras.

Un nouveau coup d'Etat, accompli à Berne en l'absence de Reding, rend le pouvoir aux unitaires le 19 avril 1802. Une assemblée de notables appartenant aux opinions modérées élabore une nouvelle constitution, qui est un compromis entre celles d'Ochs et de la Malmaison. Le peuple, pour la première fois, est appelé à sanctionner l'œuvre de la constituante : 72000 suffrages l'acceptent, 90 000 la rejettent; les abstentionnistes, au nombre de 167000, sont considérés comme l'ayant tacitement approuvée? Dolder, surnommé « l'homme de liège » parce qu'il s'accommodait de tous les régimes, est alors élu landamman.

Aussitôt l'opposition de surgir. Elle éclate dans le canton de Vaud, que le rétablissement des dîmes et cens a profondément déçu. Des bandes de paysans armés parcourent le pays, aux cris de : « Paix aux hommes, guerre aux papiers! » (mai 1802). Elles vont de ville en ville et de château en château, se font livrer les archives, et les détruisent. Il faut l'intervention des troupes françaises pour mettre un terme à cette insurrection des Bourla-papey (brûle-papiers). Le chef de ce mouvement, Louis Reymond, imprimeur de son métier, d'une famille originaire des Grands- Bayards, au pays de Neuchâtel, était juge de district à Lausanne depuis 1798, et capitaine dans une demi-brigade helvétique. Pour se soustraire aux poursuites, il se retira à Thonon; condamné à mort, il vit sa peine commuée en exil ; plus tard, amnistié et rentré au pays, il s'occupera de journalisme ; puis, son exaltation politique dégénérant en folie, il sera interné à l'hospice des aliénés du Champ-dc-l'Air, où il meurt en 1821.

Les émeutes qui se succèdent attestent l'impossibilité où est la Suisse de se gouverner par elle-même après avoir rompu toute attache avec son passé. Pour compléter cette démonstration, qui favorise ses desseins, Bonaparte retire les troupes françaises de l'Helvétie : tactique qui rappelle celle qu'avaient employée, en Pologne, les Russes et les Prussiens.

Cette mesure est le signal d'une insurrection générale. Des petits cantons, sous l'influence de Reding, elle se propage à Zurich, en Argovie et dans la Suisse entière. Une Diète des cantons se constitue à Schwyz, en opposition au Sénat helvétique. Le général Andermatl, à la tête des troupes unitaires, s'efforce de résister aux

fédéralistes, assiège Zurich, puis abandonne la partie, après un simulacre de bombardement les 10 et 13 septembre. De leur côté, les fédéralistes bernois et argoviens, sous le commandement du général R. d'Erlach, marchent en masse sur Berne. Le gouvernement helvétique intimidé se réfugie à Lausanne (19 septembre), a On eût dit un convoi funèbre, » raconte Vulliemin. Les fédéralistes, au nombre de 8000, sous le commandement du général Bachmann, d'Emmanuel de Watteville et de Rodolphe d'Erlach, défont, dans la plaine située entre Morat et Avenches, les débris de l'armée helvétique, qui ne compte plus que 2000 combattants (3 et 4 octobre). Quelques centaines de partisans des Bernois, sous les ordres du colonel Pillichody, se présentent devant Orbe, d'où ils sont rejetés dans le Jura.

Les fédéralistes, victorieux, vont cerner à Lausanne le gouvernement helvétique qui déjà s'apprête à fuir en Savoie, lorsqu'ar rive un aide de camp de Bonaparte, le général Rapp ; le message dont il est porteur ordonne la cessation des hostilités, enjoint au gouvernement helvétique d'avoir à retourner à Berne, et annonce aux combattants son intention de se poser en médiateur de leurs différends (4 octobre). Pour donner plus de poids à ce message impérieux, Bonaparte fait savoir qu'une armée de 40000 hommes est prête à entrer en Suisse. Toute résistance est impossible. Peu de jours après, Ney, revêtu de la double qualité de général et de ministre plénipotentiaire, fait son entrée avec une division, s'empare de Berne sans coup férir, et désarme les populations. La Diète de Schwyz se sépare ; 27 citoyens de marque, au nombre desquels Reding et Auf der Mauer, sont arrêtés et enfermés dans la forteresse d'Aarbourg, où ils passent l'hiver.

Sur la convocation de Bonaparte, une Consulta helvétique se réunit à Paris, le 10 décembre, pour coopérer à la reconstitution politique de la Suisse. Cette assemblée de soixante et quelques notables, délégués par le Sénat et par les cantons, est en majorité composée d'unitaires. Sans tenir compte de ce fait, et avec raison, le premier Consul nomme, pour préparer un projet de Pacte, une commission de dix membres, choisis par parts égales dans les deux partis : Usteri (de Zurich), Monod (de Morges), Stapfer (de Brougg), Sprecher (des Grisons) et de Flue (d'Unterwald) y siègent à côté des fédéralistes d'Affry (de Fribourg), Reinhard (de Zurich), de Watteville (de Berne), Gloutz (de Soleure) et Jauch (dTri). On leur adjoint en outre quatre sénateurs français.

Le premier Consul ouvre les débats, auxquels i! prendra part fréquemment, en exposant ses vues en ces termes : « La Suisse ne ressemble à aucun autre Etat, soit par les événements qui s'y sont succédé depuis plusieurs siècles, soit par sa situation géographique, soit par les différentes langues, les différentes religions, et cette extrême différence de mœurs qui existent entre ses différentes parties. La nature a fait votre Etat fédératif; vouloir la vaincre ne serait pas d'un homme sage ; il faut diversité de gouvernements à des pays si divers.

» Les circonstances avaient établi chez vous des peuples souverains et des pays sujets. L'esprit d'un siècle nouveau, d'accord avec la justice et la raison, a rétabli l'égalité des droits entre toutes les portions de votre territoire. En ces circonstances, la renonciation à tous les privilèges est votre premier besoin et votre premier droit. Toute organisation doit émaner de la Révolution. La souveraineté nationale consistera dans la volonté légitimement exprimée de l'universalité des citoyens, sans distinction de famille.

» Vous ne devez pas avoir de troupe soldée ; si vous aviez un seul régiment de troupe soldée, vous renonceriez à des milices vigoureuses. Dès que les habitants voient sur pied des soldats qu'ils paient, ils disent : « C'est à vous à nous défendre. » Pas de finances, pas d'agents diplomatiques auprès des puissances étrangères. La Confédération se renfermera dans le rôle d'un Etat neutre, allié de la France. Du reste, soyez indépendants. Administrez vos affaires intérieures, les petits cantons selon leurs anciens usages, les villes selon les intérêts de leur industrie et de leur commerce, les cantons nouveaux selon les besoins de leur position nouvelle. »

Ce discours est un désaveu formel de l'œuvre du Directoire français, à laquelle Bonaparte a lui-même coopéré ; mais il dénote une remarquable connaissance de la situation politique du pays, et une réelle bienveillance. « Rarement, dit Vulliemin, Bonaparte a été plus grand que dans cet acte de reconstitution de la Suisse. * En agissant de la sorte, pense notre historien, le premier Consul a peut-être été mu par le désir de plaire à l'empereur Alexandre de Russie, dont il cherchait à se concilier l'estime, et qu'il savait disposé favorablement envers notre pays, en raison de son amitié pour La Harpe.

D'autre part, il faut reconnaître, avec M. Droz, que ces paroles

si souvent vantées sont, à les bien considérer, profondément humiliantes; car elles trahissent l'intention de maintenir la Suisse dans un état de dépendance, d'en faire une sorte de satellite de la France. L'absence de représentation diplomatique est caractéristique à ce point de vue : la Confédération peut s'en passer puisque, sous forme d'alliance, elle se met sous le protectorat de sa puissante voisine. Ainsi en est-il des familles désunies : elles vont chercher au dehors des conseils et des appuis, qui provoquent des interventions et aliènent leur liberté !

Le discours du premier Consul laisse percer visiblement sa préférence pour le système fédératif. Pour reconstituer sur des bases durables le gouvernement de la Suisse, il s'agit de mettre en valeur toutes les forces vives de la nation, et de renoncer à une unité chimérique, qui ne tient compte ni de la formation historique de la Confédération, ni des éléments si divers qui la composent : c'est ce que Bonaparte a compris, et cela avec une remarquable sûreté de coup d'œil. 11 convient du reste à ses vues de donner la souveraineté aux cantons et non à l'ensemble du peuple : privé d'un budget central, d'une armée vraiment nationale, et d'une représentation diplomatique, le pays, plus ou moins à sa merci, sera condamné à végéter et demeurera fatalement sous la dépendance de la France.

Les députés suisses sont appelés à délibérer sur le programme qui vient d'être développé devant eux; des quatre sénateurs français qui leur ont été adjoints, Barthélémy et Desmeunier inclinent pour le système fédératif, Rœderer et Fouché pour l'unitarisme. Bonaparte a de fréquents entretiens avec les représentants des deux tendances ; il leur parle avec tact et amabilité : s'eflbrçant de concilier les intérêts en présence, de ramener à de justes proportions les prétentions des deux partis, il fait ressortir auprès des unitaires la nécessité du maintien des landsgemeindes, et démontre aux fédéralistes l'impossibilité de rétablir les anciens privilèges.

Les diverses députations remettent des mémoires sur les questions fédérales et sur les besoins politiques des cantons aux commissaires français, lesquels présentent successivement au premier Consul le résultat de leur travail. Un avant-projet ayant été ainsi élaboré, Bonaparte invite les dix membres de la commission mixte à présenter leurs remarques en vue de la rédaction des constitutions cantonales. Puis il convoque les dix commissaires

suisses et les quatre sénateurs français en une séance plénière, qui a lieu aux Tuileries le 29 janvier 1803. Là, sept heures durant, il écoute avec attention les objections qui lui sont faites, expose avec courtoisie son opinion, et se réserve de trancher les points sur lesquels l'accord n'a pu être établi. Le 19 février, les dix commissaires suisses sont convoqués à nouveau aux Tuileries, et là, entouré de ses deux collègues, des quatre commissaires médiateurs, des ministres, des membres du Sénat et d'un nombreux état-major, le premier Consul leur remet solennellement la constitution fédérale, connue sous le nom d'Acte de médiation. Séance tenante, les commissaires apposent leurs signatures au pied de l'Acte, qui est présenté le même jour aux autres membres de la Consulta helvétique, et reçoit force de loi sans que le peuple suisse ait été appelé à le ratifier.

Le délégué fribourgeois Louis d'Âffry est investi par le premier Consul des fonctions de Landamman de la Suisse, et chargé par lui de mettre en vigueur le nouveau Pacte fédéral que la France octroie aux cantons.

En s'interposant ainsi avec autorité entre les deux grands partis qui divisaient alors la Suisse, Bonaparte rendit à notre pays un incontestable service; car, dans l'état d'anarchie où ils se trouvaient, les Confédérés étaient dans l'incapacité absolue de résoudre eux-mêmes les difficultés de leur situation intérieure.

D'autre part, en acceptant ce compromis, ils renonçaient à cette union étroite, à cette patrie forte, que, dans une pensée prématurée, mais généreuse, avaient entrevue, les La Harpe, les Stapfer, les (ilayre, les Rengger, les Usteri. Idéal supérieur, qu'une nouvelle génération, mieux instruite, reprendra en tenant compte des leçons de l'expérience, en cherchant à rattacher l'avenir au passé, au lieu de rompre avec lui. Problème tout palpitant encore, qui demeurera à Tordre du jour pendant tout le cours du XIXe siècle, et dont la solution doit être cherchée dans une conciliation entre l'esprit unitaire et l'esprit fédéraliste. C'est, en effet, répéteronsnous avec M. Numa Droz {, dans une sage combinaison de ces deux principes, suivant les circonstances, que résident les gages de paix et de prospérité pour un pays aussi divers que le nôtre.

1 Histoire politique de In Suisse au A7A'e siècle.

.Acte de médiation (19 février 1803). Apaisement des esprits. — Alliance et capitulation militaire avec la France (27 septembre 1803). Conclusion d'une capitulation avec l'Espagne (6 août 1804). Mesures diverses pour remédier aux difficultés du recrutement. — Emeutes des campagnards zuricois, provoquées par le taux fixé pour le rachat des dîmes (1804). — Bonaparte se refuse à annexer la Suisse à la France ; mais il s'oppose à la création d'un état-major et d'une école militaire fédérale. — L'annexion des Républiques italienne et batave à l'empire français produit une vive impression en Suisse. — La guerre entre la France et les puissances coalisées oblige la Suisse à occuper militairement la frontière du Rhin (1805). — Napoléon se fait concéder par la Prusse la principauté de Neuchàtel. Difficultés diverses créées au gouvernement suisse par son état de dépendance à l'égard de la France. — Tentative du prince-abbé de Saint-Gai! pour rentrer en possession de sa principauté (1806). — Ecoulement du Rossberg, près Goldau. — Détente entre la France et la Suisse (1807). Cession de la vallée des Dappes à la France (1808). Violation de la neutralité suisse par les troupes françaises ; réclamations de l'Autriche, occupation de la frontière du Rhin par les troupes fédérales (1809). — Incorporation du Valais à la France. — Effets du blocus continental sur le commerce de la Suisse (1810). — Incorporation du Tessin à la France (1811). — Susceptibilités impériales, velléités d'indépendance de la Diète ; menaces de Napoléon. — Progrès accomplis en Suisse dans le domaine moral et économique sous l'Acte de médiation. Organisation des nouveaux cantons. — Formation du Comité de Waldshoul.

L'Acte de médiation, malgré son origine étrangère, est généralement bien accueilli : en effet, transaction entre les idées de l'ancien régime et celles de la Révolution française, il ne donne la victoire à aucun parti. La Confédération reprend son nom de Suisse, qui lui rappelle ses jours de gloire. Des relations plus étroites que par le passé vont s'établir entre les cantons et, sur les ruines de l'édifice révolutionnaire qui s'écroule, s'élèvera une Suisse nouvelle.

Les dix-neuf Etats dont se compose la Confédération 4 reçoivent les limites qu'ils ont conservées dès lors2. Les petits cantons reconstituent leurs landsgemeindes ; les grands cantons sont régis suivant les principes des gouvernements représentatifs. 11 leur est

1 Neuchâtel, Genève et Valais n'en font pas encore partie.

* A cette seule différence près, que les districts du Jura qui seront réunis à Berne et à Bâle en 1815 continuent à faire partie de la France sous le nom de département du Mont Terrible.

défendu de se faire la guerre, et de s'allier soit entre eux, soit avec des puissances étrangères. Ils sont tenus de se garantir mutuellement leurs constitutions et de se prêter appui et assistance en cas de troubles intérieurs ou d'agression du dehors. Les privilèges de lieu, de naissance et de famille sont prohibés ; de même les droits d'octroi, d'entrée et de transit. Chaque citoyen pourra librement transporter son domicile d'un canton dans l'autre, y exercer son industrie et des droits politiques. Par contre, la liberté religieuse, la liberté de la presse et le droit d'association sont passés sous silence. Puis, en soumettant les électeurs à un cens qui varie de canton à canton, et en les obligeant à choisir en dehors de leur sein une partie de leurs députés, on reconstitue sous une forme indirecte les avantages dont les villes ont joui sous l'ancien régime.

La Diète, expression de la volonté nationale, compte 19 députés; ceux des cantons dont la population dépasse 100 mille habitants (Berne, Zurich, Vaud, Saint-Gall, Argovie et Grisons) ont double voix. Six cantous (Fribourg, Berne, Soleure, Bâle, Zurich et Lucerne) fournissent à tour de rôle le magistrat suprême qui, sous le nom de landamman de la Suisse, préside la Diète et représente la Confédération dans ses rapports avec l'étranger. Le landamman est assisté d'un chancelier fédéral, élu pour deux ans et toujours rééligible ; la permanence de cette fonction corrige en une certaine mesure les inconvénients du changement périodique du chef de la Confédération : c'est ainsi qu'elle incombera pendant de longues années (de 1803 à 1830) au jurisconsulte vaudois Marc Mousson, de Morges, qui a déjà été secrétaire général du Directoire helvétique, et en qui s'incarnera la tradition des affaires fédérales. La Diète s'assemble en session [ordinaire une fois par an, et plus souvent encore si le landamman fédéral le juge nécessaire, ou si la demande en est faite soit par une puissance limitrophe1, soit par le canton directorial ou par six autres Etats. Les députés doivent s'en tenir aux instructions qu'ils ont reçues de leurs cantons.

L'armée fédérale, dont dispose la Diète, est formée par la réunion des contingents cantonaux : son effectif est limité à 15000 hommes; elle ne reçoit aucune instruction et, son budget

1 Cette disposition est une manière d'assurer à la France un droit d'intervention dans les affaires fédérales. On en chercherait vainement une semblable dans les autres pactes fédéraux, soit antérieurs, soit postérieurs à l'Acte de médiation.

n'étant que de quelques centaines de francs, elle n'existe en fait que sur le papier. Ainsi le veut le premier Consul, qui s'opposera en outre, en 1804, à la formation d'un fonds de guerre et à la création d'un état-major et d'une école militaire.

Sous l'Acte de médiation, la Suisse put se remettre des violentes secousses qu'elle avait subies, et réparer les pertes éprouvées pendant la période précédente; ce fut pour elle un temps de repos et de progrès, que chacun des cantons sut mettre à profit. Il se produisit un apaisement des esprits, les appréhensions que causait la situation de l'Europe obligeant les adversaires de la veille à faire trêve à leurs disputes. La plupart des hommes en évidence avant la Révolution rentrèrent en possession des postes qu'ils occupaient alors ; les captifs d'Aarbourg furent mis en liberté. L'opposition se trouva bientôt réduite à quelques individualités laissées de côté à raison de leurs opinions exagérées.

Politiquement, la Suisse ne s'appartenait pas. Sa presse fut assujettie à un contrôle sévère. Sa neutralité avait été théoriquement reconnue, mais elle dépendait du bon plaisir de la France. Peu après la mise en vigueur de l'Acte de médiation, Bonaparte exigea de la Confédération la conclusion d'un traité d'alliance de cinquante ans, que le général Ney fut chargé de négocier. La France assurait certains avantages commerciaux à la Suisse, qui, d'autre part, était astreinte à acheter 200000 quintaux de sel français : comme ce sel était plus cher que celui de Bavière ou d'Autriche, le peuple ne tarda pas à trouver que ce traité était trop salé. Un autre article de la capitulation ouvrit, à la demande de d'Affry, la porte de l'école polytechnique de Paris à vingt jeunes Suisses. Vers le même temps, le landamman sut mettre à profit le bon vouloir de Bonaparte pour, obtenir la restitution des armes et des drapeaux enlevés dès 1798, ainsi que le remboursement d'une faible partie des deux millions de francs dont la France s'était reconnue débitrice.

Mais ces divers avantages sont de peu d'importance, en regard des charges militaires imposées à la Suisse. Par la capitulation signée à Fribourg le 27 septembre 1803, en même temps que le traité d'alliance, et qui remplaça les conventions du 1er août et du 18 novembre 1798, elle s'engageait à fournir à la France quatre régiments de quatre mille hommes chacun, qui devaient être librement enrôlés et toujours au complet.

Les parties contractantes s'obligeaient à ne lier aucune convention ou capitulation qui put être contraire à cette alliance ; demeuraient toutefois réservées les capitulations conclues ou à conclure avec les Républiques batave et italienne, ainsi qu'avec l'Espagne et le Saint-Siège. Aucune des deux puissances ne pouvait accorder le passage sur son territoire aux. ennemis de l'autre ; elles devaient s'y opposer à main armée. Tandis que toutes les capitulations antérieures et postérieures sont liées avec les cantons, celle de 1803 fut conclue avec la Suisse entière ; les troupes pouvaient donc être recrutées sur toute retendue de son territoire. Nous ne suivrons pas les régiments suisses dans les guerres auxquelles ils participèrent sous le règne de Napoléon ; M. le conseiller d'Etat H. de Schaller, de Fribourg, a l'ait un récit détaillé et captivant de leurs campagnes '. Il nous suffira de dire qu'ils furent mainte fois décimes, au point que, en onze ans, le seul premier régiment vit défiler dans ses rangs plus de 17 000 hommes, dont les trois quarts moururent de maladie, de fatigues, de blessures, ou sur les champs de balaillc. « Dans les guerres d'Italie et d'Espagne, nous dit Daguet, les généraux français, prodigues ng. is. - officier comme toujours du sang des Suisses, avaient de grenadiers misse* grand soin de placer leurs bataillons à l'avanteîî ÛW D'*pi*»rJI- 8ai"dei ou leurs uniformes rouges, trompant l'œil bum de finfanterie des populations, les faisaient prendre pour des

espagnole du général * i ; CJomrd. Colleclion ADSlals- »

de h. Louis Bran. La Confédération eut toujours grand'peine à

combler les vides, d'autant plus que, par une capitulation conclue le 6 août 1 80 i avec l'Espagne, alors alliée de Napoléon, elle s'engagea à fournir à cette puissance six régiments, et que, en dépit des défenses qui leur étaient faites, beaucoup île Suisses entraient au service de l'Angleterre, comme officiers ou comme soldats. Le gouvernement français était d'ailleurs aussi peu exact que durant les siècles précédents à payer les pensions arriérées des anciens militaires, et les populations se montraient hostiles au recrutement pour le service de cette

1 ili gloire îles Irau/irs suisses au service de France sous te règne de Xapotéon.

puissance, a Au commencement de 1807, dit Daguet, sur 16 000 hommes que la Suisse devait fournir à Napoléon, il en manquait 8000. L'ambassadeur Vial déclara au bourgmestre Jean Reinhard que l'empereur se verrait obligé d'établir l'enrôlement forcé ou la conscription dans les cantons, si les régiments auxiliaires ne se trouvaient pas au complet pour le mois de mai suivant. Il fallut vider les prisons et organiser une presse, ou enrôlement forcé, qui atteignit les mauvais sujets et les tapageurs d'auberges. On parvint à grand'peine, par ces moyens violents, à compléter les cadres de 12000 hommes, qui allèrent rougir de leur sang les plaines de l'Allemagne, les rochers de la Calabre, en Italie, et les monts Cantabres en Espagne. » Des primes de plus en plus élevées furent offertes aux recrues de bonne volonté ; on leur promit jusqu'à 20 livres, ce qui fut encore insuffisant. Les gouvernements firent alors de l'enrôlement forcé la punition ordinaire de délits de police correctionnelle : ivrognerie, tapage, désordre nocturne, cas de paternité. Et l'on dut, malgré toutes ces mesures, en venir au tirage au sort.

Aussi l'un des principaux objectifs de la politique suisse, sous l'Acte de médiation, fut-il d'alléger les charges écrasantes imposées par la France. Napoléon n'y consentit qu'en 1812 : le 8 mars, la capitulation de 1803 fut renouvelée pour 25 ans, et l'effectif de chaque régiment réduit à trois bataillons de 1000 hommes.

L'alliance défensive avec la France était d'ailleurs illusoire. Napoléon extorqua aux cantons des milliers d'hommes, et entrava leur commerce ; mais il fut impuissant à les protéger contre l'invasion des Alliés en 1813, seul moment où leur indépendance ait été mise en question par d'autres que par lui. Ce fut même le traité de 1803 et la capitulation passée avec la France, que les Alliés invoquèrent pour motiver leur entrée sur le territoire suisse.

En 1804, l'avoyer bernois Nicolas-Rodolphe de Watteville succède à d'Affry comme landamman de la Suisse. Sa présidence est marquée par la révolte des campagnards zuricois, motivée par le taux fixé pour le rachat des cens et des dîmes. Lesémeutiers, qui ont pour chef le cordonnier Jacques Willi, de Horgen, ancien soldat au service étranger, invoquent l'appui de l'ambassade de France; ils se livrent à des actes de violence, mettant entre autres le feu au château de Wcpdenschwïl. L'esprit de révolte se répand dans d'autres cantons : Zoug, Lucerne, Saint-Gall,

140 LA RÉVOLUTION HELVETIQUE

Vaud, Fribourg. Le landamman de Watteville lève des troupes et parvient, non sans peine, à arrêter ce mouvement. Les principaux chefs, Willi, Schneebeli et Hœberlin, élevés dès lors au rang de martyrs, sont condamnés à mort et exécutés (28 avril), nonobstant l'intercession de l'ambassade de France.

Comme Tannée précédente, les relations avec la France furent un sujet de constante préoccupation. Quelques partisans du régime unitaire, que sa chute avait privés de leurs emplois et qui s'étaient fixés à Paris, se hasardèrent à demander au premier Consul l'annexion de la Suisse (avril 1804) ; mais cette demande fut déclarée prématurée par Ney, qui avait été sollicité de l'appuyer, et elle ne trouva pas de faveur auprès du premier Consul. Parmi les pétitionnaires figuraient entre autres l'Argovien Dolder et le Vaudois Jomini, lequel devait s'illustrer dans la suite comme tacticien et comme historien militaire ; pour excuser ce dernier, Daguet invoque sa jeunesse — il n'avait que vingt-quatre ans — et le grand enthousiasme que lui inspirait Napoléon .

Les événements de Zurich avaient fait sentir la nécessité d'organiser les milices suisses. Le landamman de Watteville voulut créer un état-major fédéral, une école militaire et un fonds de guerre. Mais, outre que ces projets vinrent se heurter contre le mauvais vouloir des cantons de Vaud et duTessin,qui redoutaient de voir accroître les compétences du pouvoir central, une opposition formelle surgit du côté de la France. A ce moment-là (avril 1804), le premier Consul se préparait à échanger son titre contre celui d'empereur. Peu après son avènement au trône (2 décembre), Napoléon incorporait au nouvel empire les Républiques italienne et hollandaise, et les Suisses en conçurent de vives alarmes. On craignait surtout l'établissement d'un prince ou d'un landamman à vie. Maillardoz, de Fribourg, qui avait remplacé Stapfer comme ministre de Suisse à Paris et y jouait un rôle équivoque, s'était pris, dit Daguet, à désirer cette combinaison, dans l'espoir que le choix de Bonaparte tomberait sur son parent et ami le comte d'Affry.

En 1805, la charge de landamman fédéral fut exercée par l'avoyer Gloulz, de Soleure. Une coalition de l'Autriche, de l'Angleterre et de la Russie se forma contre la France; le nombre des colonels fédéraux fut porté de quatre à douze, celui des bataillons à vingt-six, et la Diète fit occuper la frontière du Rhin par un

corps de 5000 hommes placés sous le commandement de l'ancien Iandamman de Watteville. Le choix de ce général méconlenta Pempereur, qui avait une prédilection pour d'Affry.

C'était le temps où.. grâce au démembrement de l'Empire d'Allemagne, à la formation de la Confédération du Rhin et à la collation de divers royaumes à des membres de sa famille qui jouaient le rôle de feudataires, Napoléon acquérait un pouvoir sans bornes. A la suite de la bataille d'Austerlitz (2 décembre 180*5), il se fit céder par la Prusse la principauté de Neuchâtel, position stratégique importante, et la donna au maréchal Berthier (30 mars 1806). Le bourgmestre Mérian de Bâle, Iandamman pour Tan 1806, chercha en vain, par des démarches auprès de la Prusse, à s'opposer à cette cession. Avant cette annexion, des négociants suisses avaient introduit à Neuchâtel des marchandises anglaises; ce procédé irrita vivement Napoléon : pour conjurer sa colère, Mérian dut faire saisir ces marchandises ; il poussa même la condescendance jusqu'à offrir sa démission, qui ne fut cependant pas acceptée.

Un autre fait montre à quels ménagements le gouvernement helvétique était tenu, et de combien peu d'indépendance il jouissait vis-à-vis de son puissant voisin. On a vu déjà que, depuis la retraite de Stapfer, Constantin Maillardoz jouait à Paris un rôle assez équivoque. A sa qualité de ministre de Suisse, il réunissait celle de chef provisoire de l'organisation des régiments capitules en France : son aveugle admiration pour Napoléon et son ambition lui avaient fait accepter cette charge, sans considérer qu'elle était difficilement conciliable avec les intérêts qu'il avait à défendre d'autre part. Mérian se vit obligé de lui signaler l'irrégularité de cette situation et lui adressa de vifs reproches ; Maillardoz offrit sa démission ; mais l'accepter c'eût été accentuer la tension des rapports avec l'empereur, et le prudent Reinhard, de Zurich, qui, en 1807, remplaça Mérian comme Iandamman, la refusa.

11 y a lieu de signaler encore, pour l'année 1806, deux faits de nature bien différente. Le prince-abbé de Saint-Gall crut pouvoir profiter du mécontentement de Napoléon et du crédit dont le pape jouissait auprès de lui, pour rentrer en possession de sa principauté ; il fit des démarches dans ce but. Mais son ancien bailli, Muller-Friedberg, devenu Iandamman de Saint-Gall, sut habilement déjouer ces plans : il jeta en prison les partisans de l'abbé, et

Napoléon, peu favorable au rétablissement des principautés ecclésiastiques, se prononça pour la suppression définitive de l'antique abbaye.

Le 2t septembre, eut lieu l'éboulement du Rossberg, près de Goldau, qui, en quelques minutes, détruisit quatre villages, engloutit plus de 400 victimes, et fut pour les cantons l'occasion d'un grand mouvement de bienfaisance et de solidarité.

Le consulat du landamman Jean Reinhard, en 1807, amena une certaine détente dans les rapports de la Suisse avec l'empereur. Le bourgmestre de Zurich était un homme avisé, souple, fin, qui, mieux que ses prédécesseurs immédiats, sut capter les bonnes grâces de Napoléon et louvoyer entre les écueils. II fut remplacé en 1808 par Pavoyer Vincent liulliinann. Ce magistrat, qui avait été préfet de Lucerne pendant la période helvétique, était un opportuniste *. Avec le concours de son ami Jean de Montenach, de Fribourg, il chercha, dit Daguet, « à décorer la servitude présente des images de l'ancien héroïsme » : la Diète assista en corps à l'anniversaire de la bataille de Sempach, et là, un orateur officiel eut la singulière idée d'associer le nom de Napoléon à celui de Nicolas de Flue.

Rappeler à l'empereur ses bienfaits, c'était lui fournir l'occasion d'en réclamer le prix. Voulant établir une route directe de Paris à Genève, devenue chef-lieu du département du Léman, l'empereur exigea la cession de la vallée des Dappes qui aboutit au col de la Faucille.

La périodicité des pouvoirs ramena en 1809 Louis d'AfTry à la charge de landamman. La guerre sévissant à nouveau en Allemagne, un régiment français de chasseurs à cheval traversa le pont de Bâle, malgré l'opposition du gouvernement de ce canton. L'Autriche protesta. Pour manifester son intention de faire respecter la neutralité suisse, la Diète fit occuper la frontière autrichienne par un corps de 5000 hommes sous les ordres de R. de Watteville : armement extraordinaire, qui coûta à la Confédération un million et demi. Satisfait du zèle de la Diète, Napoléon dit à Reinhard, qui avait été envoyé auprès de lui à Ratisbonne : « Si

1 Nous ne résistons pas, à ce sujet, au plaisir de rappeler un joli mot du landamman Muret. Ruttimann avait reçu de l'empereur, au temps de sa puissance, une tabatière d'or. Lorsque l'étoile de Napoléon baissa, Ruttimann demanda un jour à Muret, en raillant l'attachement des Va u dois pour Bonaparte: « Eh bien ! que ditesvous de votre empereur ? — Je dis, repartit le spirituel magistrat, que c'est le moment de lui renvoyer la tabatière. »

LA SOISSE' SOUS L'ACTE DE MEDIATION 143

je suis vainqueur, je joins te Tyrol à la Suisse. » Promesse en l'air, dont le diplomate suisse l'avait dégagé a l'avance. L'empereur se souciait si peu de la neutralité et de l'indépendance de la Suisse que, après qu'il Peut fait reconnaître par le traité de Vienne du 14 octobre 1809, ses troupes traversèrent, sans avis préalable,

les cantons de Scliallhouse, d'Argovie et de Bflle pour rentrer en France.

D'année en année s'accuse davantage le caractère despotique de Napoléon. En 1802, le Valais avait été malgré lui séparé de la Suisse et constitué en Etat distinct. Le 12 novembre 1810, une armée de 30 000 hommes, sous le commandement de Berthier, arrive d'Italie par le Saint-Bernard et séjourne dans cette petite république, qui, le 26 décembre, est réunie à la France sous le nom de Département du Simpton. lin trait de plume a suffi à décider de son sort; l'Europe est informée de cette brutale annexion par une simple insertion au Moniteur, cl la Suisse dévore en silence ce nouvel affront. Pour motiver cet abus de la force, l'Empereur invoque les sacrifices que la France s'est imposés pour la construction de la roule du Simplon et le fait que le Valais n'aurait pas rempli les engagements conlraelés à ce sujet.

A la tyrannie politique s'ajoute ta tyrannie commerciale. L'espi'il hanté par sa haine pour les Anglais, qui seuls résistent victorieusement à ses prétentions, Napoléon, pour leur nuire, imagine le système du blocus continental. Par son décret du 5 août 1810, il interdit à l'Europe tout commerce avec l'Angleterre. Toutes les denrées coloniales apportées par mer sont soumises à un droit de 50 °/0 de leur valeur, et cette taxe exorbitante est élemlue à une foule d'autres articles.

La Suisse, jouissant de la paix au milieu de l'Européen guerre, est devenue un entrepôt général de marchandises : celles-ci tombent sous le coup de la prohibition impériale, et ces mesures insensées causent la ruine d'un grand nombre de familles. Dans les villes frontières de Neuchâtel et de Genève, annexées à la Fiance, on procède à des autodafés : le 9 décembre, 4399 pièces de toiles de coton, 1007 pièces de mousseline, 4142 mouchoirs de percale, etc. sont consumés par le feu. Les denrées coloniales deviennent hors de prix, le café est remplacé par la soupe, le sucre par le miel. Le commerce des marchandises prohibées est accaparé par certains privilégiés, qui obtiennent de l'empereur des licences à prix d'argent et réalisent de grosses fortunes.

La nécessité de réprimer les abus du commerce de contrebande sert alors de prétexte à Napoléon pour s'emparer du Tessin (i8il). C'est en vain que le landamman de Walteville proteste contre celle nouvelle iniquité.

Susceptible comme le sont généralement les tyrans, Napoléon prend ombrage des moindres critiques, et ses serviles ministres voient des allusions rëpréhensibles dans des faits insignifiants. Ainsi, en 1811, les élèves du séminaire de Sainte-Lucie jouent, en présence de l'évêque de Coire, un drame intitulé : Trebelius, roi des Bulgares; faute de pouvoir faire les frais de costumes historiques, ils revêtent de vieux uniformes anglais et français. L'ambassadeur de France en demande satisfaction au landamman de la Suisse. Mais l'avoyer de Walteville fait simplement remarquer au plénipotentiaire le peu de dignité d'une correspondance diplomatique fondée sur de pareilles dénonciations. Quelque temps après, le même ambassadeur réclame l'exclusion de la Diète du hmlamman Zetltveger, d'Appenzell, soupçonné à tort de relations hostiles à la France. De Walteville proteste contre cette folle exigence; mais Zellwcger, pour éviter un conflit, ne tardera pas à donner sa démission.

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