‹ Histoire de la nation suisse (volume 2)Chapitre 7 sur 46 · VI · texte numérisé non relu

VI

Certains magistrats suisses, indépendants de caractère, et ayant de la peine à taire leurs sentiments lorsqu'ils se trouvent en présence d'une injustice, ne se résignent pas à subir en silence de tels abus. Quand s'ouvre, sous la présidence du landamman Grimm, de Soleure, la Diète de 1811, où Zellweger siège malgré les représentations de l'ambassadeur de France, les esprits étant encore tout vibrants de la récente annexion du Tessin, Alovs de Reding y déclare que les Suisses sont peu disposés à sacrifier leur honneur pour sauver leur vie, et le député Sidler, de Zoug, prononce un discours chaleureux dans le même sens. L'empereur, accoutumé à briser tous les obstacles, en conçoit un vif ressentiment ; et, lorsqu'il reçoit la députation suisse chargée de le féliciter de la naissance de son fils, il profère de virulentes menaces à l'adresse de la Diète. « On me jette le gant, dit-il, j'ai écrasé les Russes, je viendrai bien à bout de la Suisse. Un beau jour à minuit (!), je signe la réunion de votre pays à la France. » Ces paroles blessantes et d'autres analogues, où l'on reconnaît l'orgueilleux parvenu, font en Suisse une très vive impression qui ne disparaîtra pas de sitôt.

Les anxiétés que les Confédérés éprouvèrent au sujet de leur indépendance, sous le régime de l'Acte de médiation, eurent du moins un bon effet : elles les rapprochèrent. En dépit de ces alertes, la guerre s'éloigna de leurs frontières ; aussi jouirent-ils d'une existence paisible et d'un bonheur relatif que leurs voisins purent leur envier.

Les cantons réalisaient chacun pour son compte des progrès dans le domaine moral et économique, et concluaient ensemble des concordats pour régler diverses questions d'ordre juridique et administratif; bon nombre d'œuvres d'intérêt général prenaient naissance dans le pays. Plusieurs fondations utiles remontent à cette époque. C'est ainsi qu'un homme de cœur, Gaspard Hirzel, de Zurich, fonda, en 1810, la Société d'utilité publique et lui donna pour champ d'activité les problèmes du paupérisme, de l'éducation et de l'industrie. Dans le même temps, un géologue habile, Conrad Escher, de Zurich également, entreprit de dessécher les marais qui s'étendaient entre les lacs de Wallenstadt et de Zurich, sur un espace de quatre lieues, par l'établissement du canal de la Linth ; commencé en 180i et terminé en 1822, ce travail coûta un million ; il procura à l'agriculture de vastes terni 10

rains jusqu'alors stériles et qui répandaient au loin des exhalaisons malsaines. Dès lors, l'élan étant donné, plusieurs travaux de ce genre furent entrepris avec l'aide de la Confédération : les vallées du Rhône, du Rhin, de l'Orbe, de PAar, etc., furent transformées, et le danger des inondations auquel elles étaient exposées périodiquement à peu près conjuré.

Petit à petit, les nouveaux cantons s'organisaient politiquement: œuvre difficile, qui s'accomplit beaucoup 'mieux qu'on n'eût pu s'y attendre. Argovie avait à sa tête l'ancien directeur helvétique Dolder, « dont le cours des événements, dit Vulliemin, avait fait un aristocrate circonspect », tant il est vrai que le sentiment des responsabilités modifie parfois le caractère d'un homme politique. Morell et Andervverth en Thurgovie, Muller-Friedberg à Saint- Gall, s'acquittèrent d'une tâche analogue avec non moins d'habileté

Le canton de Vaud fut organisé par trois hommes de caractères très différents : Monod, Pidou et Muret, qui se complétaient très heureusement, et qui apportèrent à cette œuvre un grand esprit de sagesse. Les lois auxquelles ils apposèrent leur sceau peuvent être considérées comme un modèle de simplicité et de bon sens, tant dans les domaines judiciaire, militaire et financier qu'en matière d'instruction et de travaux publics. Ils furent moins heureux dans les questions ecclésiastiques : au lieu de créer un synode, ils conservèrent les quatre classes instituées par Leurs Excellences, ainsi que les traditions du régime bernois ; le défaut de cohésioo et d'indépendance du clergé allait devenir dans la suite une source de difficultés, et amener une scission dans l'Eglise vaudoise. Le sort matériel des pasteurs fut cependant amélioré.

Les Grisons conservèrent leurs trois Ligues; mais ils créèrent un Grand Conseil composé de députés de l'ensemble du pays, et un Petit Conseil où chaque Ligue était représentée. La juridiction épiscopale fut supprimée et l'action de l'évêque limitée à son mandat religieux.

Il existait cependant en Suisse encore un groupe de réactionnaires qui n'avaient pu prendre leur parti de l'abolition des anciens patriciats, et qui étaient prêts à saisir la première occasion propice pour rétablir l'état de choses antérieur à la Révolution. Ces mécontents recevaient des encouragements de la cour de Vienne et avaient pour organe une association secrète, désignée plus tard sous le nom de Comité de Waldshout.

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