CHAPITRE X
Entrée des Alliés en Suisse. — Abrogation de l'Acte de médiation. — Mouvements réactionnaires
dans divers cantons.
Déclaration de neutralité (48 novembre 1813), après la bataille de Leipzig. Occupation de Bàle par les troupes fédérales. Insuffisance des mesures prises. — Intrigues du prince de M et terni ch pour rétablir l'ancien régime en Suisse. Complot de Waldshout. Le tzar fait assurer le gouvernement vaudois de sa protection. — Désaccord entre les cours d'Autriche et de Russie. Entrée des Autrichiens en Suisse (20 décembre), le général de Watteville n'ayant pu que protester contre cette violation de la neutralité. Note des ministres d'Autriche et de Russie à la Diète. — Conséquences politiques de l'entrée des Alliés ; Neuchâtel, Valais, Tessin secouent le joug des Français.
Attitude du Comité de Waldshout et des patriciens bernois. Mission du comte de Senfl-Pilsach, envoyé secret de Metternich. Le Grand Conseil de Berne proclame (23 décembre) l'abrogation de l'Acte de médiation et remet ses pouvoirs au Grand et au Petit Conseils de la ville. Le 24, les patriciens bernois adressent aux Vaudois et aux Argoviens une proclamation affirmant leurs droits sur leurs ci-devant sujets. Protestation des intéressés, qui prennent des mesures pour sauvegarder leur liberté. Vaines tentatives de l'avoyer de Mulinen pour rallier la noblesse vaudoise à la cause du patriciat. — Le général de Bubna arrive à Lausanne, et constate l'impossibilité de replacer le Pays de Vaud sous la domination de LL. EE. — Attitude des patriotes genevois ; départ des Français, entrée des Autrichiens. Les anciens Syndics et Conseils de Genève reprennent le pouvoir (31 décembre 1813).
Les délégués des cantons, réunis à Zurich, se constituent en Assemblée fédérale, abrogent l'Acte de médiation et décident l'élaboration d'un nouveau pacte. Convention du 29 décembre, réglant provisoirement le sort de la Suisse. — Metternich désavoue les agissements de Senft-Pilsach et tente de se poser en médiateur. — Intervention des puissances. Missions des cantons au quartier général des Alliés. — Les patriciens s'emparent du pouvoir à Soleure, à Fribourg et à Lucerne. Intrigues des réactionnaires bernois. Revendications des petits cantons. Rôle conciliant du landamman Reinhard. Attitude de Zurich, Schaffhouse, Baie et Appenzell. — Les Grisons proclament leur autonomie, rétablissent le gouvernement des anciennes Ligues, et émettent la prétention de faire rentrer la Valteline sous leur domination.
Les graves événements qui se passent en Europe en 1813 et 1814 auront nécessairement leur contre-coup dans notre pays, dont le sort, depuis quinze ans, est intimement lié à celui de la France.
Après de longues années de vains efforts pour briser la puissance napoléonienne, les Alliés remportent enfin une victoire complète (Leipzig, 18 et 19 octobre 1813), et obligent leur
adversaire à la retraite. Voyant le théâtre de la guerre se rapprocher du Rhin, la Diète proclame, le 18 novembre, son intention de demeurer neutre, et la signifie au quartier général des Alliés à Francfort, ainsi qu'au gouvernement français. Le 26 du même mois, elle déclare retirer son adhésion au blocus continental. Napoléon, qui y est grandement intéressé, s'empresse de reconnaître la neutralité suisse. L'empereur Alexandre la reconnaît également, et s'emploie à la faire accepter par les Alliés. Ce monarque voudrait épargner à la Suisse une réaction ; il est décidé à empêcher que les cantons de Vaud et d'Argovie soient replacés sous la dépendance de Berne, et, dès ce moment, rélève de La Harpe, le protecteur de Jomini va être pour la Suisse un conseiller, un bienfaiteur généreux et désintéressé. Pour que la neutralité soit effective, il faudrait recourir à une levée en masse des milices fédérales. La Diète, redoutant les dépenses que cette mise sur pied entraînerait, inconsciente du danger qui menace le pays, se borne à mobiliser un corps de 12000 hommes et à établir un cordon militaire le long de la frontière du Rhin. Ces troupes sont placées sous le commandement de l'ancien landamman de Watteville.
Un parfait accord avait régné jusqu'alors dans l'Assemblée fédérale. « Jamais aucune Diète, dit le landamman Monod dans ses mémoires (manuscrits), n'avait montré plus d'ensemble dans ses vues, plus de calme dans ses délibérations. Cet esprit, on ne peut le nier, était alors général en Suisse; tous les partis étaient fondus en un seul ; le pauvre comme le riche, le gouvernant comme le gouverné, tous étaient disposés à tous les sacrifices, la population entière eût marché pour atteindre le but. » Dans ces circonstances, il eiH été possible à la Confédération de demeurer au bénéfice des institutions qui lui avaient donné dix années de tranquillité et de prospérité relative ; elle eût pu, tout en se dégageant des obligations que la France lui avait imposées et en reprenant son indépendance, conserver les sages dispositions de l'Acte de médiation.
L'esprit libéral qui régnait dans les nouveaux cantons contrariait les vues de la diplomatie autrichienne ; Metternich, au comble de sa puissance, voulut saisir l'occasion qui s'offrait à lui pour anéantir Finfluence que la France républicaine avait eue sur les affaires suisses, et imprimer aux gouvernements helvétiques une allure rétrograde. Pour arriver à ses fins, il lui