‹ Histoire de la nation suisseChapitre 16 sur 82 · L ARCHITECTURE RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

L ARCHITECTURE RELIGIEUSE

s'explique peut-être par le fait que les principales cathédrales étant déjà construites, les architectes étaient appelés à des travaux complémentaires pour terminer des édifices encore inachevés ou

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Fig. Ai. — Pian de la cathédrale de Genève. (D'après Blavignac.)

réparer les dégâts causés par des incendies alors. très fréquents. La Suisse (plus spécialement les cantons occidentaux), possède plusieurs édifices de l'époque gothique.

Vers la fin du douzième siècle ou au commencement du suivant, révéqne de Genève entreprit la construction d'une nouvelle cathédrale ; le plus ancien document qui en fasse mention porte la

LES OHICINES

date de 1191. La construction de ce dôme fut plus d'une fois interrompue faute d'argent, puis entravée par des incendies qui

des apùtrcs. Slaliica de Moïse, m destin inédit de M. Rahn.)

obligèrent à recommencer la construction à nouveaux frais. La belle église de Saint-Pierre, que les Genevois réparent actuelle-

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ment avec un louable zèle, porte le cachet d'une œuvre de transition. Les arcatures du chœur, les triforiums et les fenêtres des bas côtés sont en plein cintre, les autres baies sont à lancette, avec profil roman ; les sculptures des chapiteaux avec leurs figures bibliques et légendaires portent encore l'empreinte de l'époque romane; le système des voûtes est bien par contre celui de l'époque ogivale et permet de considérer ce remarquable édifice comme la plus ancienne cathédrale gothique de la Suisse. Les architectes qui l'ont construite se seraient, suivant M. Rahn, inspirés de la cathédrale de Saint-Jean à Lyon.

Le second en date et le premier en importance des grands monuments que nous a légués l'art gothique est la cathédrale de Lausanne. Sur l'emplacement qu'elle occupe avait été élevé à la fin du sixième siècle, par l'évêque Marins, un premier sanctuaire dédié à Notre-Dame. Une cathédrale y fut commencée au onzième siècle et se trouvait terminée après deux siècles d'efforts, lorsqu'elle fut la proie des flanunes en 1216. Evêque et fidèles se mirent promptement à l'œuvre pour réparer le désastre ; plusieurs autres catastrophes, durant le cours du même siècle, retardèrent l'achèvement de l'édifice; une solennelle inauguration eut lieu, en 1275, en présence du pape Grégoire X et de l'empereur Rodolphe de Habsbourg. Dans la suite, des incendies consumèrent la flèche en 1657, puis l'aiguille de la tour en 1674, et un dernier coup de foudre, en 1825, détruisit de nouveau la flèche. La reconstruction qui suivit, mal conçue, mit en péril la solidité de l'édifice, et obligea le gouvernement vaudois à entreprendre des travaux de consolidation et à refaire entièrement cette partie.

La partie la plus ancienne de l'église, et peut-être aussi la plus attrayante, est le chœur, de forme polygonale, avec pourtour. A l'extrémité sud du transept est une rose de 9 mètres de diamètre. « Parmi toutes les roses du commencement de l'ère gothique, dit M. Rahn dans la monographie qu'il lui a consacrée, c'est une des plus belles et de celles qui font le plus d'effet. » Ses vitraux sont évidemment d'origine française, ils rappellent ceux des cathédrales de Sens et de Chartres. On y trouve réunie une série de symboles et d'allégories représentant l'univers , le soleil, la lune, les signes du zodiaque, les quatre éléments, les vents, les saisons de l'année avec les occupations qu'elles comportent , les quatre fleuves du paradis, des animaux fantastiques, des esprits malins, etc. Les tours de Notre-Dame de Lausanne, demeurées

inachevées, rappellent le type rhénan. Le portail méridional, dit des apôtres, que décorent des statues d'apôtres et de prophètes, se fait remarquer par son élégance, il a été restauré il y a peu

Fig. 43. — latérieur île U collégiale de Saint -Nicolas, i Fribourg. (Tiré du Fribounj artïMlique.)

d'années. Considérée dans son ensemble et comparée à celle de Genève, cette cathédrale marque un progrès positif dans le système gothique.

Avant de quitter Lausanne, mentionnons le choeur pittoresque (Xlll" siècle) et le gracieux clocher (XVI* sit-cle) de l'église de Saint-François, où se reconnaît également l'influence française ; les architectes qui ont successivement concouru à la construction

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de ce monument se sont, chose rare pour l'époque, appliqués à lui conser\'er son caractère primitif. L'ancienne capitale où siégeaient les Etats de Vaud sous le régime savoyard, Moudon, possède aussi une belle église, dédiée à saint Etienne, qui , dans des proportions réduites, rappelle, comme intérieur, Notre-Dame de Lausanne. Le sanctuaire de Notre-Dame de Valère à Sion, dont la coDstruction remonte à la fin du XIII' siècle, nous fournit un curieux spécimen d'église fortifiée, entourée de créneaux comme un château fort ; Tintérieur n'est pas moins remarquable.

En terminant ce chapitre mentionnons encore deux monuments, qui marquent des étapes dans le développement du style gothique et attestent la grande prospérité qu'avait atteinte le diocèse de Lausanne avant la Réformation, nous voulons parler de !a collégiale de Saint-Nicolas à Fribourg et du dôme de Berne.

Un premier sanctuaire fut consacré à Fribourg en 1182, peu après la fondation de celte ville. Un siècle plus lard le besoin d'une nouvelle église s'y fit sentir. La date à laquelle on doit faire remonter la collégiale de Saint-Nicolas n'est pas possible à fixer, le premier document certain qui en parle est de 1314. La bâtisse

avança lentement, les nefs ne furent terminées et la tour achevée qu'au milieu et vers la fia du quinzième siècle. Les proportions de l'édifice sont belles, la décoration des nefs simple et même un peu monotone ; le chœur, qui était autrefois surmonté d'une tour.

Fig. 45. — Font* baplitmaux de la collégide de SaÎDt-Niculas, i Friboarg. CTiré du Fribourg arliitique.)

ayant menacé ruine, fut reconstruit au commencement du dixseptième siècle ; son ornementation est plus riche que celle des nefs. L'extérieur de l'église a subi avec le eom^ des temps bien des transformations qui n'ont cependant pas altéré la structure générale de l'édifice. Le portail contemporain de la tour appar^

LARCHITECTUBE REUGIEUSE

tient au style ogival fiamboyant. Dans son tympan est figuré le jugement dernier, le souverain juge y apparaît assis sur Parc-

Fig, 46. — iDlérieur du dOme de Beme. (D'après une pholographie.)

en-ciel, il étend ses bras et montre ses plaies, il a à sa droite la Vierge et à sa gauche saint Jean-Baptiste ; plus bas à la droilo

du juge roD voit saint Michel tenant une balance où il pèse les âmes, à côté de Tarchange le patriarche Abraham, au-dessus saint Pierre qui introduit les âmes dans le Paradis, dont la porte est semblable à celle d'un donjon ; dans un autre secteur du tympan est figurée la résurrection, symbolisée par deux, trépassés qui sortent d'un cercueil, puis au-dessous est représentée la damnation. Une malencontreuse statue de saint Michel sépare les deux secteurs inférieurs du tympan. Tout ce curieux tableau est entouré d'une triple guirlande d'anges, de prophètes et de saints. L'église de Saint-Nicolas possède un beau baptistère qui, suivant M. Max de Techtermann, serait l'œuvre des tailleurs de pierre Herrmann et Guillan ; il date des années 1498 à 1500.

Le dôme de Berne, dédié à Saint- Vincent, commencé en 1431 et achevé en 1573, est le dernier en date des grands édifices religieux de la période gothique que possède la Suisse, il peut être considéré comme un type du style gothique flamboyant. On remarquera sur la vignette ci-dessus, les piliers, privés de chapiteaux, qui montent d'un jet jusqu'aux voûtes, les voûtes elles-mêmes qui sont couvertes d'un inextricable réseau d'où pendent des clefs saillantes, enfin sous l'orgue des arcs qui se recourbent en acco- Iodes surélevées. L'extérieur de l'église se distingue par la richesse de son ornementation ; la tour, longtemps inachevée, a été terminée tout récemment.

La grande église de Berne, dont les dimensions se rapprochent de Notre-Dame de Lausanne, est souvent qualifiée dans le langage courant de cathédrale et cela improprement, car il n'y a jamais eu d'évêque à Berne, non plus qu'à Zurich et à Lucerne. Il est curieux de constater que ces trois villes, qui politiquement occupaient le premier rang en Suisse et ont été tour à tour le siège du Vorort, aux temps de l'ancienne Diète helvétique, n'étaient pas des cités épiscopales, ce qui s'explique par le fait que leur fondation ou leur importance n'est pas aussi ancienne que celle de Genève, de Lausanne, de Constance et de Coire. On peut inférer de l'état d'infériorité politique dans lequel ces dernières sont longtemps demeurées que la présence d'un évêque dans leurs murs, tout en favorisant jusqu'à un certain point le développement de leurs libertés ainsi qu'on le verra plus loin (seconde partie, chapitre XX), a été cependant un obstacle à leur émancipation.

l'architecture religieuse

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Fig. 47. — Schéma de quelques variantes de Tare ogival.

I. L'arc ogival outrepassé ou arc en lancette s*obtient en prolongeant la base A B , jusqu*auz points /{ et A', en sorte que R B =: R*A ; pais des points R et R\ on décrit au moyen des rajons RB ei R'A, des arcs de cercle qui se rencontreront au point 5.

II. Varc ogival équHatéral ou ogive parfaite s'obtient en décrivant des points R ei R\ au moyen des rayons R R* et R'R^ des arcs de cercle qui se rencontreront au point S.

III. Varc ogival surbaissé s'obtient en construisant un triangle A S B d'une hauteur inférieure à la base, dans lequel A S s= S B; puis, du milieu de A 5 et de 5 B^ on mène des perpendiculaires qui rencontreront respectivement la base aux points R' et A, et de ces deux points au moyen des rayons R*A ei R B, qui sont égaux, on décrit des arcs de cercle qui se rencontreront an point S.

IV. L'arc ogival en tiers-point^ qui est une espèce d'arc ogival surbaissé, s'obtient en divisant la base A B en trois parties égales et en décrivant au moyen des rayons R B ei R'A des arcs de cercle qni se rencontreront au point S. L'arc ogival en quinte-point s'obtient par un procédé analogue à l'arc ogival en tiers-point.

V. L'arc ogival à contrecourbe ou en accolade surélevée s'obtient en divisant la base A B en cinq parties égales; en décrivant au moven des rayons R B ei R'A des arcs de cercle qui se rencontreront au point S: en divisant chacun de ces arcs de cercle en cinq parties éffales; en élevant du milieu de la base A fi, soit du point £, une perpendiculaire ; en élevant des points B ei A des lignes passant par les points D' et />, et qui se rencontreront au point S' sur la

YI. L*arc ogival en contrecourbe ou accolade surbaissée s'obtient en divisant la base ^4 fi en quatre parties ^ales, en élevant des points fi' et R des perpendiculaires, et des points R et R' des lignes à 45 di^rés qui se rencontreront respectivement aux points R' et fi' ; puis en décrivant des points R et n^ d'une part, et des points R' et R' de l'autre des arcs infléchis qui se rencontreront au point 5.

Rôle du clergé. — G>nceptioa8 religieuses. — Arnaud de Brescia. — Influence des croisades. — Organisation hiérarchique de la société civile. — Situation sociale des hommes libres. — Corporations rurales, landsgemeinden. — Constitution des bourgeoisies. — Formation des corps de métiers. — Mœurs des bourgeois. — Origine des noms de famille.

Les longs débats entre le sacerdoce et les maisons de Franconîe et de Souabe avaient ruiné l'autorité des empereurs. Les grands Etats féodaux, la Saxe, la Souabe et la Franconie avaient été successivement démembrés ; d'innombrables duchés, comtés, seigneuries, évêchés et villes avaient conquis la souveraineté; les vassaux de l'ancien royaume de Bourgogne, de même que les royaumes de Danemark, de Pologne et de Hongrie, qui jadis faisaient partie de l'empire^ s'en étaient détachés. La papauté était sortie triomphante de ces luttes déplorables et avait conquis la prééminence dans l'Eglise et dans l'Etat. L'esprit national persistait néanmoins chez les peuples et devait résister à la pression de rélément ecclésiastique.

Aux débuts du moyen âge, la tutelle de TEglise avait été nécessaire pour protéger l'enfance des peuples chrétiens. C'était dans le clergé que s'était concentrée la lumière, ses membres étaient seuls capables de rédiger des lois et de juger des différends, aussi était-ce parmi eux que les princes et les seigneurs allaient chercher leurs conseillers. Sous le régime de la féodalité, les ordres monastiques servaient d'intermédiaires entre les grands propriétaires et les misérables serfs attachés à la glèbe ; parvenus à accaparer des biens considérables, ils recevaient dans les couvents les enfants que leurs parents ne pouvaient ni élever ni apanager, et les adultes auxquels toute carrière civile était fermée, ils nourrissaient à la porte des églises des multitudes de pauvres prolétaires. Par le baptême, le mariage, la confession et l'absolution, les prêtres disposaient d'une influence à nulle autre pareille, mais, l'esprit de caste ene:endrant l'ambition, les serviteurs de Dieu oublièrent leur mandat sacré ; une égoïste prévoyance, jointe à l'envie de jouir et de briller, cachées sous le prétexte de la majesté du culte, pous-

sèrent les dignitaires de l'Eglise à se faire une part de plus en plus belle dans ces biens dont ils n'étaient que les dépositaires. L'aumône devint plus rare, et tel chapitre qui déjà regorgeait d'opulence ne s'ouvrait plus qu'aux personnes dont le patrimoine était susceptible d'augmenter encore cette pléthore. Abbés et évoques vivaient dans le faste et la mollesse. De nombreuses réformes furent tentées pour lutter contre ce courant, mais les ordres monastiques les uns après les autres s'écartèrent des règles prescrites par leurs pieux fondateurs.

Pour conjurer le fléau du paupérisme, l'aumône donnée au jour le jour est insuffisante ; il eût fallu diminuer les corvées et les redevances, affranchir les serfs, faciliter le progrès du commerce, encourager l'artisan, et participer aux charges publiques. Or, rien n'était plus étranger aux préoccupations hiérarchiques de ce temps. Tandis qu'à l'époque romaine l'Eglise s'était employée à l'abolition de l'esclavage et avait recruté ses clients parmi les affranchis, devenue puissante à son tour, possédant de vastes domaines et de nombreux serfs, elle montra beaucoup moins d'empressement à prononcer leur libération ; elle ne songea qu'à assurer la perpétuité des immunités arrachées aux princes, et les droits du peuple n'eurent de prix à ses yeux que lorsqu'elle pouvait s'en faire une arme contre les princes et la noblesse. Ces faits expliquent les hostilités qui éclatent au douzième siècle entre les communes suisses et certains couvents, hostilités qui ont un caractère économique et non religieux. C'est à tort que l'on considère les couvents comme revêtus d'un caractère sacré. Ce sont avant tout des institutions économiques, des sortes de phalanstères, qui ont rendu d'immenses services, dans les époques de barbarie, en protégeant les déshérités, en défrichant des terres et en conservant le dépôt de la science, ils étaient condamnés à disparaître pour la plupart avec le progrès de la civilisation.

L'Eglise romaine a de tout temps eu des visées politiques ; partout où elle s'est sentie assez forte pour le faire elle a cherché à dominer la société civile. De tout temps aussi cette prétention a suscité de violentes oppositions, en sorte que les réformateurs religieux ont trouvé des alliés naturels dans les hommes politiques jaloux de secouer le joug de l'ultramontanisme. Ce phénomène s'est produit lors de la grande réforme du seizième siècle, on le retrouve antérieurement chez les Hussites, dont le mobile était à la fois national et religieux, et déjà au douzième siècle, soit en

France, soit en Italie, soit en Suisse. Le célibat obligatoire faisait des prêtres des êtres à part, étrangers aux soucis et aux responsabilités du commun peuple ; strictement observé , il eût certainement imposé le respect, mais cet état de pureté hautement affiché contrastait avec les mœurs licencieuses du clergé. Moines et prêtres, avant tout préoccupés d'étendre leurs privilèges, faisaient consister leur enseignement dans l'observation de certaines pratiques et dans une docilité absolue envers l'Eglise.

De nobles esprits, cependant, s'élèvent au-dessus de ce terre à terre et provoquent au sein des cloîtres un réveil intellectuel ; imbus des préceptes de la philosophie grecque, ils impriment à la théologie de nouvelles directions. Le moyen âge, au onzième et au douzième siècle tout spécialement, est le temps des disputes scolastiques. D'une part les réalistes, Saint-Anselme de Cantorbéry, Guillaume de Champeaux, etc., soutiennent que les idées générales que nous nous représentons par des noms d'espèces ou de genre répondent, ainsi que Platon le pensait, à des types, réellement existants ; de l'autre les nomirèolistes ou nominaux, Jean Roscelin de Compiègne entre autres, soutiennent, selon l'opinion d'Aristote, que toute connaissance procède de l'expérience, que les individus qui en sont l'objet ont seuls une réalité substantielle et objective, que les genres et les espèces ne sont que des noms destinés à représenter des idées générales non existantes, mais déduites par voie d'abstraction des idées sensibles. La querelle entre les réalistes et les nominaux, qui était plus une question de méthode que de doctrine, s'envenima si fort que l'Eglise crut devoir intervenir ; le concile de Soissons condamna le point de vue des nominaux ; la théorie d'Aristote devait cependant triompher dans la suite. La sécheresse de ces discussions n'était pas faite pour donner satisfaction aux besoins de l'âme ; à côté des scolastiques apparaissent de pieux théologiens, qui cherchent dans la contemplation le secret d'une connaissance plus intime des choses divines ; non contents de recevoir passivement la vérité religieuse, ils veulent se l'approprier plus intimement par le sentiment et l'imagination, de là la tendance mystiqm. Deux hommes, qui se distinguent par les qualités du cœur et l'élan intellectuel, personnifient, en France, les préoccupations de cette époque : c'est d'une part Saint-Bemard de Clmrvaux, et de l'autre Abélard. Le premier était un fils docile de l'Eglise, sans repousser la science, il la considérait comme un écueil ; il n'entendait pas toutefois s'en tenir à une soumission pure-

ment traditionnelle et puisait dans Vascétisme et la contemplation les sources de sa foi. Pierre, surnommé Abélard, revendique hautement les droits de l'intelligence en matière de foi ; estimant qu'avant de croire il faut examiner, il enseignait que la véritable piété ne consistait point dans les pratiques extérieures de dévotion, mais dans la vie spirituelle et intérieure ; il s'éleva avec indignation contre l'idée du rachat des péchés à prix d'argent et de l'efficacité des messes pour sortir les âmes du purgatoire. De telles maximes compromettant le crédit et les privilèges du clergé, contribuèrent plus encore que ses hardiesses théologiques à le faire considérer par l'Eglise comme un hérétique. Saint Bernard fit prononcer contre lui l'anathème par le Concile de Sens (1140) et par le pape Innocent II.

La Suisse * semblait devoir être étrangère à ces débats, elle y fut mêlée cependant grâce aux prédications d'Arnaud de Brescia, le champion malheureux de la réforme de l'Eglise au douzième siècle. Cet intrépide disciple d' Abélard était un homme de mœurs pures, fort instruit et d'une grande éloquence. Adversaire de la hiérarchie, il réclama courageusement un retour aux mœurs simples de la primitive Eglise ; heurtant de front les intérêts d'un clergé corrompu il fut déclaré hérétique par le concile de Latran en H39. Passant les Alpes, il vint à Zurich où il se fit promptement de nombreux partisan s^ entre autres le puissant comte Ulrich de Lenzbourg. Pour parvenir à ses fins, Arnaud de Brescia allia la réforme politique à la réforme religieuse, qui étaient alors bien autrement liées qu'aujourd'hui. Cette confusion entre deux domaines, qu'après bien des siècles de luttes nous sommes enfin parvenus à distinguer, devait forcément le conduire à se poser en révolutionnaire. La hiérarchie romaine, menacée par ses prédications, se ligua contre lui avec la hiérarchie féodale. L'évêque de Constance, avec Taide de Bernard de Clairvaux, réussit à faire expulser Arnaud de son diocèse. Le fougueux moine repassa les Alpes, ses partisans chassèrent le pape de Rome, y établirent la république, placèrent à sa tête un sénat et s'y maintinrent pendant dix ans. Frédéric Barberousse, étant parvenu à s'emparer de sa personne, le livra à la curie romaine pour obtenir en échange de

* Nous employons, ici et ailleurs, par anticipation le mot de Suisse, faute d*un autre, pour désigner notre pays.

ce service la couronne impériale et Arnaud de Brescia fut condamné à monter sur le bûcher.

Les hommes meurent, non leur esprit. Les discours d'Arnaud avaient jeté des germes qui 'devaient reverdir au nord des Alpes, et l'on peut voir dans l'opposition que la suprématie et les immunités ecclésiastiques rencontrent au treizième siècle un écho lointain des prédications du réformateur italien. En 1216, un cordonnier bernois, nommé Berthold, devenu le chef de la secte du libre esprit, à la tête d'une bande de fanaticjues détruisit le couvent de Ruti. Ces écarts furent réprimés par l'Inquisition. Les mystiques ne disparaissent pas cependant ; vers la fin du siècle on voit les dominicains et les franciscains les poursuivre encore avec ardeur.

Les croisades qui, politiquement, aboutirent les unes après les autres à des échecs, ouvrirent, par contre, aux occidentaux des horizons nouveaux. Le commerce contribua aussi à ce résultat ; les traficants Juifs, qui avaient de nombreuses relations avec les Sarrasins d'Espagne, servirent d'intermédiaires au point de vue intellectuel ; ce fut par eux que la haute culture musulmane, les idées aristotéliennes et néoplatoniciennes, ainsi que certaines notions de médecine pénétrèrent chez les nations chrétiennes. Socialement, les croisades produisirent des résultats positifs, et contribuèrent indirectement à l'émancipation des peuples. Nombre de seigneurs à court d'argent vendaient, avant leur départ pour la Terre-Sainte, des droits aux communes ; nombre de serfs, en se croisant, obtinrent la liberté. La classe des hommes libres, supprimée par la féodalité, se reconstitua ainsi que la petite propriété.

La hiérarchie féodale, à teneur du Miroir de Saxe et du Miroir de Souabe * , assignait aux ressortissants de l'empire les rangs suivants : en tète figurait le roi, puis venaient les princes ecclésiastiques, les seigneurs, les vassaux et les ministériaux , puis les hommes libres sans autre qualification. Les princes (ducs et comtes) et les seigneurs (domini, Freiherren, barons *) constituaient la haute

* Le Sachsenspiegel et le Schwabenspiegel sont des ouvrages remontant au treizième siècle, dans lesquels se trouvent résumés les principes du droit alors en vigueur; œuvres d'un caractère privé, ils ne tardèrent pas à prendre, en quelque sorte, force de loi, le premier dans le nord et le second dans le midi de TÂllemagne.

* Le mot de baron, varones, farones, sert à désigner un guerrier vaillant, un noble, un seigneur ; il se substitua au terme de domini. De ce dernier mot est dérivé celui de domicellus, donsel ou damoiseau, qui sert à désigner le vassal du dominus.

noblesse ou noblesse d'empire (Hochfreien) ; les membres de ce corps privilégié avaient le droit d'être jugés immédiatement par l'empereur et par leurs pairs en cour impériale ; au point de vue civil ils étaient considérés comme égaux, en ce sens que le mariage entre le fils d'un prince et la fille d'un seigneur, ou l'inverse, n'était point envisagé comme une mésalliance. Les vassaux (qualifiés de miles ou de chevaliers) et les hauts ministériaux composaient la petite noblesse ou noblesse territoriale (Landsadel, Mittelfreien) ; ils siégeaient seulement dans les Etats provinciaux. Les ministériaux étaient les familiers des seigneurs auprès desquels ils exerçaient certains emplois (maréchal, chambellan, panetier, échanson, major, bailli, etc.) ; attachés à la personne de leur maître, ils étaient primitivement considérés comme de simples serfs, avec le temps, leurs fonctions prenant de l'importance, ils parviennent à se faire agréger à la petite noblesse.

La profession militaire était considérée comme anoblissante. Pour prétendre à la qualité de chevalier, il fallait prouver quatre ancêtres de naissance libre ; le descendant d'un affranchi ne devenait complètement libre qu'à la quatrième génération. Le port d'armes impliquait le droit de provoquer un chevalier en combat judiciaire et le droit de guerre privée. A l'époque du Miroir de Souabe, le mariage entre un seigneur et une femme de la petite noblesse constituait une mésalliance, l'épouse n'acquérait pas le rang de son mari, et les enfants, d'après le droit germanique, suivaient la plus mauvaise main. Les membres de la petite noblesse n'étaient pas primitivement tous voués à la carrière des armes, beaucoup de propriétaires fonciers vivant sur leurs terres étaient qualifiés de nobles ; c'est dans leurs rangs que se recrutaient les échemns, auxquels incombait la tâche d'assister les seigneurs dans l'administration de la justice (échevinage) .

Les membres de la grande et de la petite noblesse formaient la première classe des hommes libres. Le chef d'une famille de la haute noblesse était primitivement seul autorisé à en porter le titre, les autres membres, considérés comme vassaux, étaient qualifiés de chevaliers. Cet usage s'est conservé en France et en Angleterre, tandis qu'en Allemagne, déjà sous Rodolphe de Habsbourg, tous les membres d'une famille comtale sont qualifiés de comtes.

Dans une seconde classe, venaient se ranger les paysans libres {rtistici liberi, Freibauem). C'étaient les descendants d'anciens

158 LES OBIGINES

hommes libres qui ne possédant que des propriétés de peu d'importance n'avaient pu conserver Yéchevinage, ou qui même ne possédaient pas en propre la terre qu'ils cultivaient comme locataires perpétuels (censive, Zinsgut). Ces derniers, appelés /erwicrs (Meier), étaient sous la juridiction des propriétaires fonciers pour ce qui concernait leur contrat , mais, sous les autres rapports, relevaient de la juridiction du comte. Dans la même classe, mais avec un rang inférieur, venaient se placer les libres arrière-vassaux (advocatitii, Freihintersassen) ; c'étaient des anciens hommes libres qui s'étaient mis sous la protection et, par conséquent, sous la juridiction d'un seigneur ou de l'Eglise, et leur payaient un cens ou certaines prestations. Ces censitaires que, pour simplifier, nous rangerons sous une seule catégorie, avaient des rapports très divers avec leurs protecteurs, mais à la différence des vassaux proprement dits, ils étaient libres dans le choix de leur femme et dans la dis|X)sition de leurs biens. Leur position sociale n'était pas égale à celle des paysans libres, ainsi que le prouve une sentence de Rodolphe de Ha})sbourg, de Tan 1281, qui statue que, dans le cas d'un mariage entre personnes de la classe des rustici liberi et de celle des advocatitiiy les enfants doivent suivre la condition des advocatitii comme étant la plus mauvaise.

La troisième classe de la société, sous le régime féodal, était celle des demi-libres (Halbfreien) . Cette classe existait déjà à l'époque barbare, ses membres portaient le nom de lites ou de lètes; leur situation différait de celle des serfs et des esclaves, en ce que l'autorité que leur maître exerçait sur eux était envisagée comme une protection ou une tutelle plutôt que comme un droit de propriété. Le lète faisait partie de la nation et de la famille et participait aux droits et aux obligations qui découlent de cette double qualité ; par contre, il était assujetti à une capitation et ne pouvait se marier sans le consentement de son maître. Le défaut de consentement n'était toutefois pas considéré par l'Eglise comme une cause de nullité ; ainsi que la femme et l'enfant, il ne pouvait se présenter seul en justice, il était représenté par son patron ; il ne pouvait pas davantage posséder en propre ni meuble, ni terre, ni serf. Ce genre de rapports s'est continué sous la féodalité ; mais, à mesure que la position des serfs (Hœrigen) s'est améliorée, ces deux classes ont tendu à se confondre, ensorte que le droit du maître de la terre (HofrechtJ sur les hommes dépendant de lui, qui cultivent cette terre, s'est étendu sur les Halbfreien comme sur les Hœrigen;

ces droits étant, dans l'un et l'autre cas, limités par des contrats.

La quatrième classe de la société, sous le régime féodal, est celle des non-libres ou serfs, appelés en ancien allemand Knecht, en allemand moderne Eigene. Les serfs de la condition la plus infime étaient désignés sous le nom de Leiheigene^ qui implique l'idée que leur corps même était assujetti.

Avec le temps, les mœurs s'adoucissant, la dépendance personnelle fut remplacée par le servage de la glèbe. Primitivement, le maître pouvait disposer absolument de certains serfs {Eigene) y comme d'une marchandise, il pouvait les aliéner ou les échanger, tandis que d'autres serfs (Hœrigen), relativement privilégiés, ne pouvaient être chassés de leur demeure ni vendus par leur seigneur.

Le genre d'occupations auxquelles étaient voués les serfs créa des différences entre eux. Ceux qui étaient occupés aux travaux de la terre (servi rustici) étaient dans une condition inférieure à ceux qui remplissaient des emplois domestiques (servi miniMeiiaks ou ministeriaks) . L'Eglise a contribué à l'adoucissement du sort des serfs, elle créa en leur faveur le droit d'asile, elle interdit de séparer les époux dûment unis. La féodalité contribua aussi à cette œuvre d'amélioration sociale en faisant considérer le servage comme un lien de dépendance vis-à-vis de la terre seigneuriale et non pas seulement vis-à-vis du maitre, et en ôtant la faculté d'avoir des serfs à ceux qui n'avaient pas le moyen de les entretenir. Aux temps du Schwabenspiegel , il était passé en règle de droit que, pour posséder des serfs, il fallait être au moins Mittelfrei. La puissance de l'exemple a toujours été un des agents les plus efficaces de la civilisation. Le sort entier de la classe non libre s'améliora par suite des avantages accordés à certaines catégories de la classe assujettie. La position relativement favorable des serfs de l'Eglise (Gottesleuten) et des serfs de la couronne (Jiscalini) profita à la longue aux autres serfs. La déchéance d'un grand nombre d'hommes libres, obligés par la dureté des temps de se ranger dans la clientèle des grands, en se plaçant au bénéfice de certaines réserves, fut probablement aussi une source de soulagement pour les serfs. Par un de ces mouvements compensateurs qui sont une loi de l'histoire, à mesure que la situation des hommes libres allait en empirant, la situation des Hœrigen, au contraire, était en progrès*. En résumé, la société à l'époque de la féodalité se composait

Voir V Essai sur la féodalité , du professeur Ed. Secretan.

160 JLES ORIGINES

de quatre classes : la haute noblesse, V ordre des chevaliers, les paysans et les serfs. Lorsque les villes commencèrent à prendre essor, au treizième siècle, un nouvel ordre apparaît, c'est celui des bourgeois, qui tient le milieu entre les chevaliers et les paysans. Les bourgeois, à leur tour, se constituent en classes distinctes ; ceux qui n'exercent pas de profession mercantile forment une corporation à part, celle des chevaliers, et au début occupent seuls les emplois publics ; à partir du quatorzième siècle, leurs familles sont qualifiées de patriciennes ; les gens de métiers se constituent de leur côté en tribus (Ziinfte) et jouissent de divers privilèges qui leur assurent une condition supérieure à celle des paysans. A l'origine, les non-libres n'étaient pas admis dans les tribus, les relations de dépendance existant dans le reste de la nation se retrouvent dans les villes ; mais peu à peu ces relations de ministérialité s'effacent et les habitants des villes forment une masse homogène dans laquelle les idées de liberté démocratique trouvent un milieu particulièrement favorable. L'esprit corporatif qui se manifesta dans les communes rurales et dans les communes urbaines fut un des leviers de notre indépendance nationale, il devait avec le temps saper les bases de l'organisation féodale et créer un ordre de choses nouveau.

Il faut un effort d'imagination pour se représenter aujourd'hui ce qu'était la vie du peuple au moyen âge. Les hommes libres étaient accablés de charges par les propriétaires fonciers et les baillis, représentants de Tempereur ou des couvents. La tendance naturelle des seigneurs était d'assujettir graduellement leurs subordonnés à des règles semblables et de transformer en redevances régulières les prestations bénévoles que leurs prédécesseurs avaient obtenues de leurs clients dans une circonstance donnée. De là, d'une part, des abus de pouvoirs et des empiétements, de l'autre, des résistances tenaces et des haines invétérées.

Quand l'Eglise et le seigneur avaient effectué leurs prélèvements sur les récoltes, la part de l'agriculteur se trouvait très amoindrie, à ces charges s'ajoutaient encore souvent des intérêts à payer, et, lorsque une année de disette survenait, les arrérages s'accumulant, c'était la détresse. L'argent était plus que rare, le taux de l'intérêt trois fois plus élevé que de nos jours, les produits s'échangeaient contre des produits, les intérêts, comme les impôts et les amendes, se payaient en nature. Avant l'essor que prennent

Histoire de ta nation luisu. {X^e 17.)

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EPOgUE l-ACtSTilE, — AGE DU BRONZE

Collier, épingles, bracflels, ëpécs, coulcau:r, fers iJe lance, coupes et pendeloque.

les villes au treizième siècle, le commerce était nul, la partie non consommée des produits du sol ne trouvait que bien difficilement acquéreur. La division du travail était chose inconnue, chaque famille devait s'habiller elle-même et faire un peu tous les métiers ; les routes étaient mauvaises, le brigandage ôtait toute sécurité au commerce ; il n'y avait point de marchands dans les villages, de temps à autre apparaissait quelque colporteur, juif la plupart du temps, pour vendre du sel, des épices, des parures, des tissus et autres articles venant du dehors. De correspondance épîstolaire il n'était pas question. Fart de l'écriture n'était pas répandu, des échanges de lettres n'étaient possibles qu'entre gens de distinction, qui recouraient eux-mêmes aux clercs pour rédiger leurs missives et les faisaient parvenir à destination par des messagers spéciaux. On était informé des nouvelles, dans les villages, seulement par des passants, ou des ménétriers ambulants, que le hasard, des circonstances y conduisait. La manière de vivre était mesquine, les habitations dénuées de tout confort, les vêtements misérables. Tandis que dans les campagnes prospères du plateau suisse régnent actuellement l'instruction et l'aisance, que la poste fédérale apporte chaque jour des lettres et des journaux de la ville voisine, et que le paysan à l'alTût des idées nouvelles perfectionne constamment son outillage et ses cultures, l'on voit encore dans les hauts pâturages alpestres, des bergers, habitant de mauvaises cabanes, demeurer des saisons entières dans une solitude complète qu'interrompt de temps à autre le passage d'un touriste. La vie que mènent ces pâtres dans les mayens les plus reculés du Valais, où se sont conservées les mœurs des anciens temps, peut seule donner une impression de l'état d'isolement dans lequel végétait le paysan au douzième et au treizième siècle.

Une famine ou une épidémie venait-elle à éclater, ces malheureux campagnards n'avaient que des privations et une mort lamentable en perspective, car les arrivages d'approvisionnement étaient difficiles et les soins médicaux nuls ; aussi l'accroissement de la population, si rapide de nos jours, était-il insensible au moyen âge. En dépit de la dureté des temps, le peuple avait néanmoins conservé, en général, sa bonne humeur, il avait cette philosophie résignée et cette insouciance gaie que l'on retrouve aujourd'hui dans les plus pauvres bourgades de l'Italie, et qui contrastent avec le sourd mécontentement et l'esprit de révolte contre la destinée, si fréquents dans nos grands centres modernes. Les dispa-

rates étaient frappantes entre la vie du petit peuple et celle des grands ; dans leurs spacieuses résidences, les brillants chevaliers, les nobles châtelaines et les hauts dignitaires du clergé menaient une existence fastueuse ; le souvenir de leurs fêtes splendides, dont les échos lointains nous sont parvenus, a entouré d'une auréole romantique, mais trompeuse, cette curieuse période du moyen âge.

L'inégalité des conditions sociales, hâtons-nous de le reconnaître, était moins accusée dans les vallées de l'Helvétie que dans le reste de l'Europe. Habitant des hameaux reculés, des métairies isolées, les hommes libres de la Suisse avaient conservé une indépendance relative, les formes du vieux droit carlovingien s'étaient perpétuées chez eux. Protégés par un ensemble de circonstances exceptionnelles, ils ne s'étaient pas laissé déposséder de leurs privilèges; ils ne relevaient que des comtes, c'est-à-dire des représentants de Tempereur ; leurs tribunaux, choisis par eux-mêmes, étaient présidés par un délégué du comte, portant le titre d'Amlmann, élu avec leur concours, souvent sorti de leurs rangs et muni de pouvoirs soigneusement déterminés. Ces hommes libres formaient des corporations où Ton n'entrait que par la naissance ; ils avaient le cU'oit de porter des armes, comme dans les anciens âges, et ne pouvaient être mis sur la même ligne que les vassaux d'un seigneur ou d'un couvent. A la différence des roturiers, ils administraient leurs intérêts.

Des corporations d'hommes libres se trouvaient enclavées dans diverses contrées du comté de Kibourg (Tagelschwangen, Fehraltorf, Ottikon, Brutten, Wermatswil, etc.) ; dans les seigneuries de Greifensée, de Gruningen, de Regensberg, à Affoltern, Willisau et Waeggis ; dans diverses parties de l'Argovie, de la Thurgovie, de la Rhétie, ainsi que dans les pays de Schwyz, Unterwald et le Hasli. Quelques-unes de ces contrées ont, de ce fait, conservé jusqu'à nos jours la désignation de Frmmt.

Ce sont ces détenteurs primitifs, ces gardiens fidèles de l'antique liberté germanique, qui ont formé le noyau du peuple suisse. Ce n'étaient pas des républicains, car cette notion était étrangère au moyen âge ; si l'on veut prendre un point de comparaison dans les temps modernes, on peut, suivant M. Dândiiker, dire que leurs droits étaient de nature constitutionnelle, basés sur le principe du Selfgovernment, tandis que partout ailleurs avait prévalu le régime qui plus tard devait porter le nom de monarchie absolue. L'opposi-

tion de l'Angleterre et de la Russie nous permet de nous rendre compte de celle qui existait au moyen âge entre les hommes libres et les geiis des baillis (Vogtleuten) .

Un danger menaçait cependant les hommes libres. Pareils à de petits îlots battus par la tempête, ces districts privilégiés étaient exposés à subir le courant politique de l'époque. La puissance héréditaire des comtes était là, menaçante, et cherchait à leur ravir leur indépendance ; elle réclamait d'eux des impôts, des prestations et des services contraires à la coutume. Les chroniques des Waldstaetten du quinzième siècle se plaignent de ce que les comtes avaient cherché à assimiler leur situation politique à celle des vassaux. Pour conserver la liberté il ne restait qu'un moyen, c'était la lutte à main armée, l'insurrection contre l'oppression.

Les hommes libres de la Suisse trouvèrent leur salut dans des associations d'un caractère économique au début, politique dans la suite, qui, pour la plupart, dataient de l'époque de l'établissement des Alémans. Ces associations, composées d'un certain nombre de métairies ou de hameaux situés dans le voisinage les uns des autres, possédaient des terres communes, Allmend, qui constituaient entre elles un lien puissant. La position sociale des ayantsdroit à ces biens communs était très variée. Il y avait des villages habités uniquement par des hommes libres et des propriétaires fonciers; dans d'autres, vivaient côte à côte des hommes libres, des vassaux et des serfs. Souvent plusieurs propriétaires fonciers avaient des droits dans un même village. Les intérêts communs aux membres de ces corporations étaient la faculté de prendre du bois dans la forêt, d'envoyer leurs troupeaux au pâturage banal ; à ces avantages s'ajoutaient à l'origine le droit de chasse et de pêche, l'utilisation des cours d'eau ; mais ces prérogatives, étant devenus des droits régaliens, leur avaient été retirées. Les copropriétaires de ces marches ou Allmend se devaient mutuellement secours et appui en cas de détresse, ils suivaient le convoi funèbre de leurs combourgeois décédés. Dans les corporations mixtes, comprenant à la fois des hommes libres et des vassaux, on distinguait exactement les droits du seigneur et ceux de la commune. Par exemple, une commune, celle de Rorbas (canton de Zurich), avait le droit de charger de la direction de ses intérêts généraux un préposé (Dorfmeier ou Geschworne), d'élire son fon^stier et son berger, de vendre ses terres, et l'obligation de surveiller Tentretien des chemins, des forêts, des clôtures, des pâturages et des cultures,

tandis que le seigneur payait le forestier et le berger, exerçait la justice, percevait les deux tiers du produit des amendes, un tiers du produit des ventes et possédait le droit de taverne. On peut constater qu'en fait les droits des communes avaient une tendance à s'étendre. II n'était pas rare de les voir racheter les droits seigneuriaux. C'est ainsi, qu'en 1269, les gens de Stein rachètent les droits que les HabstK)urg possédaient chez eux, et, qu'en 1390, la ville de Gersau rachète les droits dont elle était grevée et devient une république indépendante. Une série de communes accomplissent cette évolution au cours du quatorzième siècle. Les habitants des villages ou hameaux d'une même vallée, possédant des prérogatives analogues, furent amenés à se réunir chaque année en assemblée générale pour la gestion ou la défense de leurs intérêts communs, suivant l'usage des anciens Germains. Ces assemblées prirent de titre de Landsgetneinde, elles étaient présidées par VAmtnan (ou chef) de Tune ou l'autre des communes fédérées qui reçut de ce fait le titre de Landamman. Cette curieuse institution, qui a subsisté jusqu'à nos jours dans les cantons d'Uri, d'Untervvald, de Claris et d'Appenzell, existait déjà en germe au onzième siècle ; primitivement, elle avait un caractère purement économique ; au treizième et au quatorzième siècle, grâce aux concessions arrachées aux seigneurs et à l'empereur, elle se transforme graduellement et prend un caractère politique. Comme expression de leur souveraineté, les communautés adoptent des sceaux, s'attribuent les droits régaliens, jouent le rôle des seigneurs et, une fois reconnues comme corps politiques, ont à leur tour des sujets. Le terme de canton pour désigner les Etat.s confédérés n'est apparu que fort tard dans le langage officiel des confédérés, il est une traduction du mot Ort, et se lit pour la première fois, dit M. Daguet, dans le traité conclu en 1452 entre le roi de France Charles VII et la Confédération suisse ; celle-ci est dans le même acte qualifiée de vieille ligue de la Haute- Allemagne.

A côté des communes rurales, se développent les communes urbaines ; la différence entre ces institutions parallèles était plus marquée alors que de nos jours. Ce n'étaient pas seulement une agglomération plus considérable et une culture intellectuelle plus intense qui distinguaient les villes, c'était surtout le fait qu'elles étaient entourées de remparts et jouissaient du privilège de pouvoir tenir des marchés et des foires.

De nos jours, on voit encore dans nos Alpes les montagnards faire leurs achats le dimanche, au sortir de la messe, dans de petites boutiques élevées à l'ombre du clocher paroissial ; de môme, au moyen âge, les fêtes religieuses qui se célébraient dans certaines localités furent l'occasion de la création des marchés. Les seigneurs auxquels appartenaient ces bourgs, ainsi que les évoques et les abbés cherchèrent à y développer le mouvement commercial, ils le protégeaient et en tiraient certains profits sous forme de patentes ; le droit de tenir marché devint un droit régalien. Nombre de cités durent leur existence ou leur accroissement à la protection d'un évèque, d'un abbé ou d'un comte ; ainsi en fut-il de Bàle, Lausanne, Genève, Sion et Coire où résident des évoques ; de Zurich, Saint-Gall, Schaffhouse, Lucerne, Soleure, Saint- Maurice, Payerne, etc., où d'importants monastères attirent et retiennent des populations ; de Fribourg, Berthoud, Berne, Diessenhofen, Frauenfeld, etc., que fondent ou protègent les comtes de Za?ringen, de Kibourg, de Savoie ou de Habsbourg. Ces seigneurs s'appuyant sur les villes dans la lutte contre leurs rivaux et trouvant dans les marchés un moyen d'écouler les produits de leurs domaines, concèdent successivement divers privilèges aux bourgeois, ils leur octroyent le droit de rendre justice, le droit de péage, le droit de battre monnaie. Ils entourent les villes de murs, à Tabri desquels les gens de la contrée avoisinante viennent chercher la protection et la sécurité qui leur manquaient ; du bourg ou château qui défend la cité est venu le mot de bourgeois. Au treizième siècle, il se produit dans les villes une évolution qui fut le prélude de la fondation de la Confédération suisse. On est frappé, quand l'on observe le cours des choses, de voir comment les grands événements sont souvent préparés de longue main à l'avance ; une solidarité intime unit les générations d'une même nation, et les fait concourir parfois inconsciemment, sous l'empire d'une force supérieure et irrésistible, vers un but commun ; à un moment donné, un certain courant d'idées s'impose, et l'homme apparaît comme l'instrument d'une destinée dont il réalise les arrêts sans même s'en rendre compte.

Tandis que le sacerdoce triomphe de l'empire et atteint son apogée, que l'Eglise, renonçant à sa mission libératrice et régénératrice, se complaît dans sa domination sur les grands de la terre, la constitution des bourgeoisies et l'affranchissement graduel des communes rurales préparent en Suisse les voies à un ordre nou-

veau. Ce mouvement d'émancipation commença dans les villes placées sous la dépendance des prélats, il bénéficia de Tantagùnisme existant entre le saint-siège et l'empereur. La souveraineté ecclésiastique avait un caractère hybride. L'évêque ou Tabbé, en tant que prince électif, tenait le milieu entre le fonctionnaire et le propriétaire à titre privé. Tenant sa principauté de Tempire, c'était au nom de l'empire que la haute et basse justice était rendue ; la possibilité d'un recours à l'empire mettait ses sujets dans une position avantageuse pour résister à ses tentatives d'oppression. En vertu des lois canoniques, le seigneur ecclésiastique ne pouvait lui-même exercer la justice ; il était obligé d'en abandonner le soin à un officier qui portait le titre d'avoué ou avoyer (Schult-heiss) pour la basse justice, et au comte ou au protecteur de la fondation pour la haute justice. Cette dernière charge, qui était héréditaire, était remplie en fait par un bailli qui représentait son seigneur et dont les intérêts étaient souvent en opposition avec ceux des bourgeois. En cas de conflit, les bourgeois avaient dans le seigneur ecclésiastique un médiateur. La domination du seigneur ecclésiastique, reposant sur des principes religieux, était généralement plus douce que celle des seigneurs laïques, ainsi qu'en témoigne le dicton : « Il fait bon vivre sous le bâton pastoral. » Pour les questions importantes, les seigneurs ecclésiastiques avaient l'habitude de prendre Tavis des bourgeois les plus en vue. C'est ainsi que se constituèrent les conseils qu'on trouve déjà en fonctions, vers la fin du douzième siècle, à Bâle et à Zurich. Ces conseils avaient une tendance à accroître leurs attributions ; ils parviennent à s'emparer des droits régaliens. Les villes, propriétés de seigneurs laïques, prirent exemple sur les transformations qui s'opéraient à côté d'elles. Dans la conquête de ces droits, ainsi qu'on le verra plus loin (deuxième partie, chapitre XX), quelques villes des pays romands précédèrent les villes de la Suisse allemande. Les conseils étaient très diversement composés ; à Berne, on y voit siéger, au treizième siècle, dans les Deux-Cents, des prêtres à côté des laïques, il y avait, en outre, un petit conseil des seize ; à Zurich, l'accès du conseil était, primitivement, interdit aux artisans ; à Baie, au contraire, le conseil se composait, en 127i, du bourgmestre, de quatre chevaliers, de huit anciens bourgeois ou patriciens et de quinze artisans représentant les corps de métiers. Des bannerets sont introduits à Berne, à Fribourg et à Lausanne ; en temps de guerre ils marchent, bannière en mains,

â la tête des hommes de leurs quartiers. La possession d'un sceau, comme on l'a vu plus haut pour les communes rurales, était le signe par lequel se révélait Témancipation d'une commune. Parvenues à l'émancipation, les villes s'arrogent le droit de paix et de guerre, concluent des alliances et forment de petits Etats.

Le droit de bourgeoisie s'accpiérait aisément. Il suffisait à un serf ou à un vassal pour l'obtenir d'avoir résidé dans une ville un an et un jour sans avoir été réclamé par son seigneur, d'où le dicton : « L'air des villes rend libre ; » dans plusieurs cités la possession d'une maison donnait le droit de bourgeoisie ; cet avantage était accordé, dans certaines localités, à quiconque avait suivi en temps de guerre la bannière ; ailleurs, les habitants du voisinage étaient admis au rang des bourgeois, lorsqu'ils s'engageaient à remplir les devoirs de citoyens et à payer une redevance annuelle ; le droit de bourgeoisie n'était pas héréditaire, il fallait que le fils d'un bourgeois se fît reconnaître comme tel, toutefois à Payerne il suffisait d'épouser la fille d'un bourgeois pour acquérir ce droit ; des villes entières recevaient d'une cité plus importante le droit de combourgeoisie.

Le paysan qui venait résider à la ville n'abandonnait pas toujours pour cela ses occupations agricoles. Les citadins, à l'époque qui nous occupe, comme encore aujom*d'hui les habitants de nos bourgs campagnards, possédaient généralement des champs en dehors de Tenceinte de leur cité, et entretenaient, dans les villes mêmes, du bétail. D'autres préoccupations finissent cependant par l'emporter et par reléguer l'agriculture au second plan. Longtemps borné aux foires et aux marchés, le commerce se fixe et se développe, des industries prennent naissance. Les toiles de Saint-Gall, les étoffes de laine et de soie tissées à Zurich, les draps de Berne et de Fribourg acquièrent de la réputation. Plusieurs de ces villes entrent en relations suivies de commerce avec l'Allemagne. Genève devient l'entrepôt des épices de l'Orient et des fruits du Midi : figues, raisins secs, amandes, gingembre, poivre, safran, etc. Le commerce de l'argent fait ses débuts entre les mains des banquiers juifs ou lombards que les empereurs protègent et dont ils tirent une taxe. Les artisans s'organisent en corps de métiers qui prennent le nom de trilms ou d'ahhayes (Zunfte), nul ne peut s'établir comme maître, s'il n'a été au préalable apprenti, puis, fait son tour d'Allemagne ou de France pour se perfectionner dans son

état et donné aux anciens de la tribu, appelés prtKrhomtnes (probi homines) \im) preuve de son savoir, sous la forme d'un chefd'œuvre (Meisterstuck) . Cette organisation des corps de métiers a subsisté plusieurs siècles, et engendré bien des abus ; la tyrannie qu'ils exerçaient a amené leur abolition ; on s'efforce aujourd'hui de les rétablir sous le nom de syndicats obligatoires. Dès le treizième siècle, une juste considération s'attache aux métiers. Le chroniqueur Jean de Winterthour raconte que l'empereur Rodolphe reçut un iour l'hospitalité chez un tanneur de Bâle ; splendidement servi chez cet artisan qu'il avait vu peu auparavant tanner luimême ses peaux, il lui demanda comment il se faisait qu'étant si riche il continuât néanmoins à se vouer à ce métier ? « — C'est que, lui répondit son interlocuteur, c'est le métier qui fait la richesse. » On reconnaît dans cette réplique le caractère laborieux des Bàlois qui a fondé la grande prospéritt'î de leur cité. L'agriculture était en progrès ; les ducs de Zaeringen en donnant des troupeaux de moutons aux habitants de l'Uchtland contribuent à la création de l'industrie des laines et à celle de la tannerie ; les moines, il n'est que juste de le constater, ont aussi eu leur part dans cette amélioration de Téconomie nationale, c'est à eux, en grande partie, que nous sommes redevables de la création de nos vignobles. i

L'accroissement de l'aisance réagit sur l'art de la bâtisse. Primitivement les maisons, même dans les villes, étaient presque toutes construites en bois et cojmposées d'un seul étage ; de fréquents incendies en furent la conséquence, à Berne, à Bâle, à Zurich, à Lausanne, etc. ; quelques particuliers commencèrent au treizième siècle à élever des demeures en pierre, mais ce ne fut qu'au siècle suivant que l'emploi de la pierre se généralisa. Les maisons des bourgeois n'étaient ni spacieuses, ni élégantes, ni commodes, les chambres basses et étroites laissaient à peine pénétrer le jour par de rares et petites fenêtres aux carreaux de toile. L'ameublement était rudimentaire, il consistait en une longue table pesante avec un banc fixé à la paroi, quelques escabeaux et un bahut servant de garde-robe. Le luxe des lits était inconnu, les bons bourgeois du treizième siècle s'étendaient pour dormir sur une peau de mouton ou sur une paillasse grossière placée directement sur le plancher. Leur toilette devait être plus que sommaire. Le costume consistait en une jaquette, sans plis, fermée par une ceinture et arrêtée sur la poitrine par une agrafe, des boutons ou des aiguillettes. Pour

ÉTAT DES MCeURS AU DOUZIÈME ET AU TREIZIÈME SIÈCLE 169

les personnes d'un rang supérieur, les manches étaient ornées de broderies et l'étoffe était plus fine. Un manteau et un chapeau complétaient le costume des nobles et des riches bourgeois. Dans les combats, le noble était protégé par une cuirasse et armé d'un bouclier ainsi que d'une lance ; les fantassins portaient une hache d'arme ou un glaive. Les confédérés des cantons primitifs avaient une prédilection pour la massue, surnommée ironiquement morgenstem (étoile du matin), et la hallebarde, sorte de hache de bûcheron ajustée au bout d'un long manche et terminée par une pointe. (Voir plus loin la planche II.)

Au douzième siècle, on constate l'apparition des noms de famille, cet usage se répandit d'abord dans les villes, tandis que dans les campagnes, où la population est plus clairsemée, on continue à désigner les gens en faisant précéder leur nom de baptême de celui de leur père ou mère. Les premiers noms de famille sont tantôt des noms de baptême transformés en termes patronymiques : Bernard, Gautier, Loys (Louis), François, Ernst (Ernest), etc. ; tantôt des vocables empruntés à des particularités physiques, coname : Noir, Blanc, Rouge, Brun, Grand, Petit, Gros, Gras, etc.; ou bien à des emplois : Mestral (mesureur). Pasteur, Falconier, etc.; à des professions : Favre (de Faber, artisan), Chapuis (charpentier), Mercier, Avocat, etc. ; à des noms de lieu : Duvillard, Dupasquier, Dupraz, Ducret, Chastel; etc. ; à des noms d'animaux : Merle, Loup, Renard/ etc. ; â des noms de plantes : Olivier, Dunoyer, Duchêne, Dufresne, etc.; à des noms d'origine : Lombard, Zurich, Sarrasin, AUamand, Savoy, etc. ; et ainsi de suite. La particule de précède un nom de terre ou d'origine, sans être nécessairement un indice de noblesse, comme on le croit souvent; c'est un hommage à ce préjugé qui a poussé, de nos jours, beaucoup de gens vaniteux à transformer en particule les premières lettres du nom de leurs aïeux.

Conséquences de l'extinction des Zœrinfifen. — Partage de leurs biens. — Les comtes de Kibourg*. — Les comtes de Savoie. — Les statuts de Pierre et la charte de Moudon. — Berne sous la protection du comte Pierre. — Les comtes de Habsbourg. — Lutte de Pierre de Savoie et de Rodolphe de Habsbourg.

De tous les événements de rhistoire de la Suisse antérieurs à la formation de la Confédération, il n'y en a aucun qui ait eu une influence aussi décisive sur le développement ultérieur de notre pays que la mort de Berthold V et l'extinction de la maison des Zieringen en 1218.

Les pouvoirs conférés aux Zapringen firent retour à l'empire. Les familles qui relevaient du rectorat de Bourgogne devinrent indépendantes de fait ; ce fut le cas des comtes de Thierstein (canton de Soleure), de Buchegg (en Argovie), de Nmchâtel, de Kibourg, de Gruyères, des sires de Grandson, etc. Zurich devint ville impériale; les cités que les Za^ringen gouvernaient comme avoyers ou recteurs, Berne, Soleure, Laupen^ Moral se considérèrent comme indépendantes de tout autre pouvoir que celui de l'empereur, souverain dont la domination, en raison de son éloignement, était peu gênante.

L'évêque de Lausanne, Berthold de Neuchâtel, assembla son peuple et son clergé et remit solennellement l'avouerie de son domaine épiscopal à la seule mère de Dieu ; un moment , dit Louis VuUiemin, il put se croire souverain du pays romand, mais de plus habiles et plus puissants que lui convoitaient ce bel apanage. Cité épîscopale, Lausanne devait borner son ambition à voir accourir dans les parvis de sa belle cathédrale des foules immenses de pèlerins, attirés par le renom de « Notre-Dame. »

Les maisons les plus puissantes du pays étaient d'une part les Savoie, de l'autre les Kibourg et les Habsbourg. Ce partage d'influences sépara à nouveau pour un temps les destinées de la Suisse romande et de la Suisse allemande. Les biens héréditaires de Berthold V échurent à ses deux sœurs, dont l'aînée, Agnès, avait épousé le comte Egon d'Urach, et la cadette, Anna, le comte Ulrich de Kibourg. Les Urach héritèrent du château de Za?ringen et des terres qui en dépendent dans le Brisgau ; c'est d'eux que

descendent les princes de Furstenberg. Les Kibourg héritèrent des terres que les Zaeringen possédaient dans la Transjurane, aux environs de Thoune, de Berthoud, d'Herzogenbuchsee et de Fribourg, ainsi que du comté de Thurgovie ; ils devinrent les plus puissants seigneurs de la Suisse. Le chef de cette maison, le comte Ulrich, sut assurer sa puissance par une politique prudente et sage ; il conclut alliance avec les comtes de Savoie avec lesquels les Za?ringen étaient en mauvais termes. Son fils cadet Hartmann l'Ancien épousa Marguerite, la fille du comte Thomas de Savoie. Marchant sur les traces des Zaeringen, il s'allia étroitement avec l'empereur Frédéric II de Hohenstaufen *. Son fils aîné Wemer accompagna ce souverain à la croisade et mourut de la peste à Saint-Jean-dWcre (1228) ; Ulrich mourut en 1231 et fut enterré au couvent de Schaennis. Quelques années plus tard un partage des biens des Kibourg eut lieu entre Hartmann V Ancien (\e cadet des fils du comte Ulrich) et Hartmann le Jeune, fils de Werner. (Voir, p. 93, la généalogie des Kibourg.) Le premier eut les biens situés à l'est de la Reuss en Thurgovie et dans le Zurichgau, c'étaient les domaines patrimoniaux des Kibourg ; le second eut les seigneuries situées à l'ouest de la Reuss qui provenaient de l'héritage des Zaeringen. Fribourg resta indivis. Hartmann l'Ancien résidait dans le château de Kibourg (canton de Zurich) et Hartmann le Jeune à Berthoud.

Durant la première moitié du treizième siècle l'opposition des Guelfes et des Gibelins maintenait l'empire dans un état d'anarchie. A Othon IV de Brunswick, l'élu des Guelfes, succéda en 1212 Frédéric II, le petit-fils de Frédéric Barberousse, dont l'avènement fut salué avec enthousiasme par les Gibelins. C'était un homme remarquablement doué, d'un caractère indépendant et tenace, d'une culture tout italienne. Au début de sa carrière, ce prince s'était montré docile envers le saint-siège ; héritier par sa mère du royaume de Sicile, il avait promis au pape Innocent III de renoncer en faveur d'un de ses enfants à la couronne de Sicile et d'entreprendre une croisade. Une fois parvenu au pouvoir, il chercha à éluder ses promesses et encourut l'anathème ; parti enfin pour la Terre-Sainte, il en revint en toute hâte pour disputer à Grégoire la possession de l'Italie et lui imposa la paix.

Frédéric voulut se rendre maître de la haute Italie. Les villes lombardes lui opposèrent une vive résistance ; vaincues elles appe-

^ Une erreur s'est glissée à ce sujet dans le tableau généalogique de la page 93, où il faut lire Frédéric II, au lieu de Frédéric 1er.

lèrent à leur aide le pape qiii, rentrant en lice, excommunia à nouveau Tempereur. La lutte entre Frédéric II et Grégoire IX et s<in successeur Innocent IV se poursuivit avec une extrême violence. Entouré de trahisons et de conspirations, accablé sous les coups de la destinée, le petit-fils de Barberousse mourut à Faenza en 1250; son fils Conrad IV poursuivit sa politique et succomba à son tour en 125i. Le règne de ces deux derniers souverains de la maison de Hohenstaufen fut néfaste pour Tempire ; tandis qu'ils s'acharnaient à étendre leur domination sur l'Italie, l'Allemagne était livrée à ellemême, le pouvoir impérial n'existait plus, les princes et les villes s*habituaient à agir suivant leur bon plaisir. Au milieu de ces désordres le peuple prend conscience de sa force, à l'ombre des querelles entre le prétendu successeur de saint Pierre et celui des Césars, la liberté s'épanouit au sein des communes suisses. Pour se faire bien voir d'elles, Frédéric leur accorde des faveurs ; Bâie constitue son conseil, Zurich, Berne, Soleure, Schaffhouse et Morat obtiennent l'immédiateté impériale et, comme nous le verrons plus tard, Uri et Schwyz reçoivent des chartes impériales.

Pour lutter contre le brigandage et contre les empiétements de la noblesse, on vit se former dans le nord de l'Allemagne la ligue hanséatique, à la tête de laquelle était la ville de Lubeck ; dans le sud de l'Allemagne, la ligue du Rhin, à laquelle prennent part Zurich, Bàle et B<^rne, et en Italie la ligue lombarde. Le grand interrègne (1250-1273)* donna aux dynastes de nos contrées une excellente occasion pour accroître leur puissance. Les maisons de Savoie, de Kibourg et de Habsbourg entrèrent à l'envi dans la voie des annexions.

A Touest de la Suisse, la maison de Savoie exerçait un rôle de plus en plus prépondérant. Le comte Thomas, ainsi que nous l'avons vu plus haut (p. 91), avait conquis Chillon, Moudon et Romont. La petite ville de Moudon était sur terre impériale, son château relevait primitivement de l'empereur et possédait des droits de juridiction. Au onzième siècle, Moudon figure dans les possessions des évêques de Lausanne ; elle fit probablement partie

* Ainsi nommé en raison de l'éclipsé complète que subit le pouvoir impérial ; r Allemagne ne manquait pas toutefois d'empereur, elle en eut même plus d'un à la fois, mais aucun ne régna ; Guillaume de Hollande avait été opposé par Innocent IV à Frédéric II ; après lui Alphonse X de Castille et Richard de Cornouailles sont élus concurremment ; le premier ne vint jamais en Allemagne, le second n'y fit que de courtes apparitions.

LES laBOURG, LES SAVOIE, ET LES HABSBOURG 173

de la donation consentie par le dernier roi de Bourgogne Rodolphe m en faveur d'Henri de Lenzbourg. Les évoques l'inféodèrent aux comtes de Genevois, leurs avoués. Plus tard les ducs de Zaeringen, comme avoués impériaux de l'évéché de Lausanne, occupèrent le château de Moudon et fortifièrent la ville. Lors de la compétition à la couronne impériale entre Philippe de Souabe et Othon de Brunsw ick, le comte Thomas prit parti pour le premier et reçut en récompense le château de Moudon et son territoire à titre d'avouerie impériale au détriment de Berthold V de Zapringen qui en avait la mouvance et lui en disputa longtemps la possession. L'évéque de Lausanne, Berthold de Neuchâtel, contesta la légalité de cette donation impériale. En 1219, cependant, après la mort du dernier des Zccringen, un accord intervint entre le prélat et le comte. Thomas I" reconnut tenir en fief de l'évéque tout ce que le comte de Genevois avait tenu auparavant de l'évéché de Lausanne. Telle a été l'origine des droits de la maison de Savoie dans le pays de Vaud.

Le comte Thomas mourut en 1233, il laissait huit fils et trois filles. L'aîné de ses fils, Amédée IV y hérita de la souveraineté des Etats de Savoie. Thomas II reçut en apanage les comtés de Maurienne et du Piémont, un troisième Aymon ^ reçut en apanage le Chablais* et Moudon, les autres étaient entrés dans les ordi*es. L'un de ceux-ci, Pierre, sitôt son père mort, déposa la robe ecclésiastique et se créa une puissance personnelle en épousant Agnès, l'héritière du sire de Faucigny, dont la baronnie comprenait la vallée de l'Arve, dès la source de cette rivière jusqu'à sa jonction avec le Rhône. Puis, se liguant avec son frère Aymon, il conquit la vallée d'Aoste (1234) et, à la mort d' Aymon, survenue en 1237, il hérita de lui le Chablais et Moudon.

Pierre fut l'un des princes les plus remarquables de la maison de Savoie ; c'était un homme d'une haute stature, d'un esprit belliqueuXy d'une volonté de fer, hardi, prudent, intrépide ; abondant en mots heureux, courtois, il savait gagner promptement les

* Fondateur de Thospice de Villeneuve, dont les biens ont été affectés, en 1806, aux dépenses de Thôpital cantonal vaudois.

^ Le Chablais comprenait alors, outre la rive gauche du lac Léman, à laquelle ce nom est resté, la vallée du Rhône jusqu'à Saint-Maurice et la rive droite du lac Léman jusqu'à la Veveyse; il n'était pas considéré comme faisant partie du pays de Vaud et relevait du diocèse de Sion. Le nom de Chablais, suivant les uns, viendrait de caput laci, et suivant d'autres, d'une racine celtique dont sont dérivés les mots chablis (bois tombé par la force de l'orage), chabler (dévaler ou flotter du bois).

cœurs; ingénieux et souple, il avait un don d'attraction qui le rendait propre à se lancer dans les aventures ; il possédait les qualités des paladins du moyen âge et, chose plus rare, celles du législateur, de l'homme d'Etat. Le pays romand était un théâtre trop restreint pour son ambition ; sa sœur, Béatrice de Provence, ayant donné la main de sa fille Eléonore au roi Henri III d'Angleterre, il accompagna sa nièce à Londres pour assister à son mariage et à son couronnement. Il suivit son neveu à la guerre, se fit apprécier de lui et devint son conseiller. Des honneurs et de grandes richesses furent la récompense de ses services, il fut créé comte de Richmond et gouverneur du château de Douvres, il reçut de nombreuses seigneuries et un magnifique palais à Londres. Ces grands succès, de nature à exciter la jalousie des barons anglais, ne lui font pas perdre de vue le pays romand, il y revient fréquemment, séjourne à Chillon, qu'il agrandit, construit des châteaux-forts à Martigny à l'entrée de la route du Saint- Bernard, et à Evian. La plus complète anarchie régnait alors dans le Pays de Vaud, les barons et les seigneurs de la contrée, sans cesse en lutte les uns avec les autres, n'obéissaient à aucun chef. Pierre sut admirablement tirer parti de cette situation. Une vacance étant venue à se produire dans le diocèse de Lausanne, après l'abdication de l'évêque Boniface, deux candidats étaient en présence, d'une part, Philippe de Savoie (plus tard évêque de Valence), frère du comte Pierre, et, de l'autre, Jmn de Cossonay. Les partisans de ces deux compétiteurs en vinrent aux mains dans les rues mêmes de Lausanne, une partie de la ville fut consumée par les flammes. Le sire de Faucigny intervint à main armée en faveur du frère de son gendre, et Pierre assiégea le quartier de Bourg où s'étaient concentrés les partisans du sire de Cossonay. Après de longs démêlés, Pierre sacrifia la candidature de son frère et reconnut Jean de Cossonay ; en échange de cette concession, le nouvel évêque céda à Pierre les droits temporels de l'Eglise sur Romont et la contrée comprise entre les deux Glane ainsi que l'hommage du château d'Estavayer.

L'or anglais permit à Pierre d'accroître ses domaines par une série d'acquisitions successives, plusieurs seigneurs obérés, entre autres le comte de Gruyères, les seigneurs de Rue, de la Tour de Peilz, de Cossonay, d'Illens, d'Oron, etc., une vingtaine des premières familles du pays reconnurent sa suzeraineté.

Il acquit également à prix d'argent les villes de Vevey et d'Orbe.

Ces annexions, observe M. Dândliker, furent un bienfait pour le pays, car Pierre prit le peuple sous sa protection, il dota ses nouveaux Etats de lois sages et la postérité reconnaissante lui décerna le surnom de Petit Charlemagne. Son règne eut une heureuse influence sur le Pays de Vaud et il est bien digne, à ce point de vue, de fixer quelques instants notre attention.

En 1263, mourut le comte Boni face, qui lui-même avait succédé à Amédée IV, en 1253. Pierre hérita de son neveu la couronne de Savoie, il organisa alors les seigneuries du Pays de Vaud et mit à leur tète un bailli dont il fixa la résidence à Moudon. Selon Quisard*, les Etats de Vaud auraient été institués en 1244 et se seraient réunis à Moudon déjà à cette date ; Tévéque de Lausanne au lieu de recevoir l'hommage du comte Pierre aurait figuré dans cette cérémonie parmi les seigneurs formant le conseil du comte.

Ainsi que le remarque le professeur H. Carrard dans sa monographie sur les Statuts de Pierre et la charte de Moudon, les luttes que la Suisse a soutenues pour acquérir son indépendance se sont constamment engagées sur des questions relatives à l'administration de la justice. L'alliance de 1291 stipule que le juge doit être nécessairement pris dans le pays, la charte des prêtres affirme rindépendanc^ de la Confédération vis-à-vis de l'Eglise dans les questions temporelles; le maintien de leur exemption de toute juridiction étrangère fut le but poursuivi par les Suisses dans la guerre de Souabe ; lors du traité de Westphalie encore, la souveraineté de la Suisse a été consacrée sous forme d'immunité de toute juridiction étrangère. A cet égard les communes vaudoises se sont trouvées, au treizième siècle, dans une situation privilégiée ; sans avoir à combattre, les Vaudois obtinrent de Pierre de Savoie et de ses successeurs le droit d'administrer eux-mêmes la justice dans leur pays, tout jugement, civil ou pénal, devait être rendu conformément à l'avis des bourgeois ; les habitants du Pays de V^aud ne pouvaient être cités devant aucun tribunal étranger, ils n'eurent jamais à redouter les abus de la juridiction ecclésiastique, et leur liberté individuelle fut garantie d'une manière absolue contre toute atteinte. Pierre octroya aux habitants de Moudon une charte, dont Ton ne possède pas le texte original, ni la date, mais dont l'existence est hors de doute, puisqu'elle fit, après sa mort,

* Pierre Quisard, légiste vaudois du XVIe siècle, est l'auteur d'un Commentaire coaslamier ou soyt les franchises, privilèges et libertés du Pays de Vaud, Sa famlHe était originaire du Chablais et a possédé la terre de Crans de 1548 à 1763.

l'objet d'une confirmation, en 1285, de la part de l'un de ses successeurs, Amédée V. Cette charte, qui faisait allusion aux franchises dont jouissaient déjà les bourgeois de Moudon, 8er\nt de modèle à celles données dans la suite par les comtes de Savoie à d'autres localités, telles que Grandson et Orbe. M. Carrard y relève ce trait caractéristique, véritable progrès pour l'époque, que l'étranger en séjour dans les murs de Moudon était mis au bénéfice du droit de tester que ses habitants possédaient déjà en vertu d'un long usage. Par cette charte, les comtes de Savoie abandonnaient aux bourgeois de Moudon le droit de basse justice ; ils ne pouvaient pas leur accorder le droit de haute justice, puisqu'il appartenait encore à l'empereur et qu'ils no devaient eux-mêmes l'acquérir que plus tard. Les peines prévues dans la charte étaient beaucoup plus modérées que celles stipulées dans les chartes accordées par les Zapringen, le maximum de l'amende était fixé à soixante sols et une obole. La compétence pénale des autorités moudonnoises correspondait approximativement à celles de nos tribunaux de police actuels. A teneur des statuts du comte Pierre, la procédure, d'accusatoire qu'elle était jadis, devint inquisitariale, pour se conformer aux règles nouvelles du droit canon, promulguées par le pape Innocent III ; c'est-à-dire qu'elle imposait à l'autorité chargée de l'exercice de la justice l'obligation de rechercher d'office le coupable. Cette procédure nouvelle marque une évolution dans la marche de la société ; à la clame (plainte) privée elle substituait une poursuite publique, fondée sur l'intérêt général. La charte de Moudon limita toutefois la procédure accusatoire aux cas d'injures et de violence. Elle dérogea également aux statuts de Savoie en matière de saisie. En effet, tandis que ceux-ci interdisaient aux créanciers de se nantir directement de leur propre autorité d'un gage par voie de saisie exécutoire, la charte de Moudon permettait aux bourgeois de cette ville, suivant la coutume barbare, de faire des saisies, sans le concours du juge et sans titre, pour le recouvrement de dettes avouées ou simplement manifestes. Cet attachement à des formes antiques montre la défiance qu'inspiraient alors les juges et cette défiance était surtout profonde à l'égard des juges étrangers ; les efforts des bourgeois de Moudon tendaient à ne pas se laisser placer sous la juridiction des tribunaux institués par les statuts du comte Pierre. Ce prince entrant dans les vues de ses sujets vaudois consentit, par la charte de Moudon, à ce que son représentant, qu'il |X)rtàt le titre de bailli, de châtelain, de vidomne

OU de métrai, fût tenu de rendre ses jugements à Moudon même après avoir pris l'avis des bourgeois de la localité. Les bourgeois faisant fonctions de jurés, prononçaient non seulement sur les faits mais aussi sur le droit ; sauf le cas de flagrant délit, nul ne pouvait être arrêté sans leur consentement. A ces divers avantages venaient s'ajouter encore certaines exonérations d'impôts. En échange, les bourgeois de Moudon et des villes qui furent mis au bénéfice de sa charte s'obligèrent à des prestations militaires plus étendues que ne le comportait la coutume jusqu'alors admise ; la chevauchée pouvait être exigée huit jours durant aux frais des bourgeois et se répéter plus d'une fois l'an. Cette obligation n'était pas pour répugner aux instincts militaires des Vaudois. « Qui sait, dit M. Carrard, si ce n'est pas le courage avec lequel les habitants de Moudon ont combattu pour leur prince et leur patrie dans la guerre contre Rodolphe de Habsbourg, les sacrifices qu'ils ont faits alors, et les périls auxquels ils ont été exposés, qui leur ont valu les nouvelles franchises auxquelles le Pays de Vaud participa dans la suite ! S'il en est ainsi, la liberté, tout en se développant autrement dans le Pays de Vaud et dans les Waldstaetten, y procéderait d'une source commune, la lutte contre la maison de Habsbourg. »

Les statuts de Pierre de Savoie étaient animés d'un sentiment de charité envers les petits, les pauvres, les veuves, les orphelins et les étrangers ; l'exercice des droits d'un chacun y était facilité. Cet esprit d'humanité était du reste de tradition chez les princes et les princesses de la maison de Savoie. Ces dernières ont eu à cet égard leur part d'influence qu'il est juste de relever. Dans une charte accordée à la ville de Saint-Genis, la veuve du comte Thomas motivait sa décision par cette considération : « C'est faire une bonne œuvre, une œuvre salutaire que de rendre leur liberté originaire aux hommes assujettis à la servitude, c'est agir à l'imitation de notre divin Sauveur qui nous a rachetés de ce joug. »

Parallèlement à la maison de Savoie, la maison de Kibourg étendait aussi sa puissance. Hartmann le Jeune, voulant ramener sous sa domination les contrées jadis soumises aux Zaeringen, prit parti pour le pape, tandis que Berne, Fribourg, Morat, Luceme, etc., tenant le parti de l'empereur avaient formé une ligue et cherchaient à entraîner dans leur cause l'évêque de Sion. Ce fut la première alliance de ce genre conclue dans notre pays.

178 ÙS ORIGINES

et c'est alors aussi qu'apparaft, pour ia première fois dans notre histoire, ce terme de Eidgenossen, qui devait y prendre une si grande place dans ia suite (15 mai 1251). On a prétendu que c'est de ce mot Eidgenossen que les Français ont fait plus tard le mot de huguemt. .

En 1255, Berne, qui avait à se plaindre du comte de Kibourg, demanda du secours à ses alliés de Morat et du Hasli et se mit sous la protection de Pierre de Savoie. Le roi, Guillaume de Hollande, incapable de protéger les villes d'empire, consacra cette attribution que se donnait Pierre de Savoie et lui décerna le titre de vicaire impérial. La chronique de Berne parle d'un pont que cette ville avait voulu jeter sur l'Aar, et que le comte de Kibourg prétendait empêcher de construire; grâce à la protection de Pierre cette extension de Berne put avoir lieu, et son intervention lui valut le titre de second fondateur de Berne. Pierre étendit sa domination sur les seigneuries du Hasli, Straettlingen, Frutigen et Weissenbourg. Le roi d'Allemagne, Guillaume de Hollande, étant mort en 1256, Richard de Cornouailles fut élu à sa place ; parent de Pierre, il confirma ses acquisitions.

A ce moment un nouveau personnage entre sur la scène politique. Nous voulons parler de Rodolphe de Habsbourg.

Il est peu de familles qui aient eu d'aussi brillantes destinées que ces obscurs gentilshommes argo viens ; possesseurs d'un modeste castel à vingt minutes de Schinznach, ils parvinrent par une série de conquêtes et d'héritages, à étendre graduellement leur domination sur la plus grande partie de la Suisse, sur l'Autriche, la Bohême, la Hongrie, l'Espagne, le nord de l'Italie et l'Amérique.

Rodolphe l'Ancien, le premier Habsbourg connu dans l'histoire, était un fidèle partisan de l'empereur Frédéric II qui lui donna une marque d'amitié en tenant sur les fonts baptismaux son petite fils Rodolphe, le futur empereur. A la mort de Rodolphe l'Ancien son héritage se partagea entre ses fils Albert et Rodolphe. L'aîné eut les domaines de la famille, le landgraviat d'Argovie, Baden, le Frickthal , et la partie occidentale du Zurichgau ; le second eut l'héritage des Lenzbourg-Laufenbourg , des seigneuries situées autour du lac des Quatre-Cantons, et dans le canton actuel de Lucerne. L'Alsace et le reste du Zurichgau restèrent indivis. Les deux branches, comme cela arrive parfois, suivirent des politi-

ques différentes. La branche afnée, plus tard autrichienne, suivant la tradition de' son auteur, demeura fidèle aux Hohenstaufen et à l'empire ; la branche cadette qui embrassa la cause des Guelfes, eut beaucoup à souffrir au milieu des luttes du treizième siècle et s'affaiblit graduellement, tandis que la branche aînée parvenait à son apogée.

Les mariages ont toujours été un des principaux éléments de succès des Habsbourg, — Austria nube felix, — c'est de cette manière qu'ils avaient acquis l'héritage des Lenzbourg ; le comte Albert, à son tour, grâce à son mariage avec la comtesse Hedw ige de Kibourg, la sœur d'Hartmann l'Ancien, qui mourut sans laisser de postérité, procura à son fils le brillant héritage de Kibourg; Albert mourut, en Palestine, en 1239. Son fils, Rodolphe, qu'un heureux concours de circonstances devait faire monter sur le trône impérial, naquit l'année de la mort de Berthold V de Zaeringen, en 1218. Parvenu à sa majorité au moment où la querelle du trône et de l'autel était acharnée, il demeura fidèle à la politique gibeline. Lucerne, Zurich, Berne, Soleure, Schaffhouse, Uri, Schwyz et Unterwald avaient embrassé la cause de Tempereur, tandis que les clergés de Constance, de Lausanne, de Sion, les abbés de Saint-Gall et de Reichenau, les seigneurs de Kibourg, de Rapperschwil, de Frobourg, de Schnabelbourg et beaucoup d'autres seigneurs et chevaliers avaient pris parti pour le pape. Rodolphe de Habsbourg fut à peu près le seul des grands de ce côté-ci du Rhin qui se déclara en faveur des Hohenstaufen; ses plus proches parents, les Habsbourg-Laufenbourg, étaient du parti opposé. Le fait qu'il ne se laissa pas décourager par son isolement et qu'il demeura inébranlablement attaché à un empereur mis au ban par l'Eglise, jeta un jour favorable sur son caractère. Il ne se laissa point non plus abattre lorsque l'interdit lancé contre Frédéric II fut étendu à ses partisans, aux villes et aux pays qui tenaient pour lui (1247-1249). Au milieu des désordres de ces temps troublés, Rodolphe ayant attaqué de nuit et livré aux flammes un couvent de femmes, à Bàle, se vit personnellement excommunié et mis à l'interdit (1254) ; la bulle pontificale ne le troubla point, persistant dans son amitié pour les Hohenstaufen, auxquels sa maison était en partie redevable de sa fortune, il accompagna, en 1267, jusqu'à Vérone le dernier rejeton de cette illustre famille, l'infortuné Conradin, qui devait mourir, l'année suivante, à Naples, sur Téchafaud dressé par Charles

180 LiilS ORIGINES

d'Anjou. Cette ferme attitude accrut la considération que les communes urbaines et rurales de la Haute-Allemagne portaient à Rodolphe de Habsbourg.

Zurich avait beaucoup à souffrir des agressions de la noblesse guelfe et particulièrement d'un des seigneurs de son voisinage, — probablement de celui de TUtliberg ^ — Rodolphe, qui résidait à Bremgarten et avait aussi à se plaindre de lui, conclut une alliance avec Zurich et détruisit le château en question qui, dès lors, est resté en ruines. Rodolphe avait également des rapports amicaux avec les bourgeois de Bâle et de Strasbourg, entre autres. En 1258, la communauté d'Uri le prit pour arbitre, et il siégea sous le tilleul d'Altorf. L'avidité de Rodolphe l'avait brouillé avec son oncle, Hartmann de Kibourg, dont il devait hériter. Ce dernier craignait, avec raison, que son neveu ne s'emparât de sa succession sans tenir compte des droits de son épouse, Marguerite de Savoie, et il investit de ses biens le clergé de Strasbourg pour mettre Marguerite sous la protection de l'évêque de cette ville.

Cet arrangement fut naturellement au plus haut point désagréable à Rodolphe qui plus tard néanmoins, grâce à sa prudence, réussit à se réconcilier avec les Kibourg et sut s'arranger de manière à mettre à néant les droits de l'évêque de Strasbourg. En 1264, Hartmann l'Ancien étant venu à mourir, Rodolphe recueillit son héritage qui comprenait les seigneuries de Kibourg, Winterthour, Mœrsbourg, Diessenhofen , Frauenfeld, Baden et le landgraviat de Thurgovie. Hartmann le Jeune étant mort l'année précédente en laissant une fille, Rodolphe qui était le tuteur de celle-ci, la maria quelques années plus tard à son cousin Eberhard de Habsbourg- Laufenbour g, qui devint la souche de la nouveUe famiUe de Kibourg, que nous aurons l'occasion de rencontrer plus tard dans l'histoire de Berne. Rodolphe détermina sa cousine Anna à lui vendre ses possessions d'Argof>ie (Lenzbourg, Villmergen, Coire, Aarau, Mellingen, Sursee, Kastelen, Reinach), ainsi que Zoug et A rth, et plus tard il se fit céder encore par Eberhard et son frère Gottfried, Sempach, Willisau, Unterwald et Schwyz. Dans sa cupidité, il mettait de côté les devoirs et les égards que la parenté aurait dû lui inspirer. L'héritage des Kibourg lui sus-

^ Qui appartenait alors, croit-on, aux Schnabelbourg.

cita de nombreux conflits. Le premier qui surgit fut avec l'abbé de Saint-Gall, qui avait des droits de suzeraineté sur une partie des biens des Kibourg. Rodolphe trouva prudent de se reconnaître le vassal du couvent pour obtenir Finvestiture de ces biens. Avec la maison de Savoie les démêlés devaient prendre un caractère plus grave. Rodolphe de Habsbourg, en recueillant l'héritage d'Hartmann l'Ancien, ainsi que l'appréhendait son oncle, ne respecta pas les droits de sa tante, Marguerite de Savoie. La comtesse de Kibourg, injustement dépouillée de son douaire, eut recours au saint-père. Le pape Clément IV examina les griefs qui lui étaient soumis et envoya un légat à Fribourg auprès de Rodolphe pour lui rappeler ses devoirs. Loin de se laisser intimider par cette démarche, Rodolphe marcha à la tête d'une armée contre Pierre de Savoie qui avait pris en main la défense des intérêts de sa sœur. Suivant une tradition admise par Verdeil, Vulliemin, Daguet, Dândiiker et par un grand nombre d'autres historiens, Rodolphe aurait réussi à soulever la noblesse romande contre la maison de Savoie ; il aurait même investi le château de Chillon, mais, attaqué à Timproviste dans cet étroit défilé par le comte Pierre, il aurait été obligé, après de grandes pertes, d'abandonner brusquement ce siège (1266). Dans une monographie parue en 4887*, M. le professeur H. Carrard s'est livré à un examen approfondi des chroniques relatives au combat de Chillon, il met en lumière leur incohérence et leurs contradictions, il résume les discussions auxquelles le combat de Chillon a donné lieu, fait ressortir l'improbabilité d'une levée de boucliers des Vaudois contre un prince très aimé de ses sujets, et d'une marche si rapide jusqu'à Chillon, et conclut en disant que ce fait d'armes a dû se produire probablement entre les années 1203 et 1207, sous le règne du comte Thomas de Savoie. Souvent, dit M. Dândiiker, derrière des ambitions dynastiques se cachent des questions d'un intérêt plus général, La lutte des Savoie contre les Habsbourg n'était qu'un épisode de la rivalité séculaire des Romands et des Allemands pour la possession de la vieille Bourgogne.

Quoi qu'il en soit de la date qu'il convient d'attribuer au combat de Chillon, il est certain que Rodolphe de Habsbourg ne réussit pas à dépouiller Pierre de Savoie des droits qu'il possédait

* Voir dans le tome !•' de la seconde série des Mémoires et documents de la Société d'histoire de la Suisse romande le mémoire intitulé : Le combat de Chillon a-t-il ea liea et à quelle date f

dans le Pays de Vaud, et retenu par d'autres guerres dans la Suisse orientale, il lit sa paix avec le Petit Charlemagne. Par le traité conclu au château de Lœwenberg, près de Morat, le 8 septembre 1267, il reconnut les droits de la comtesse Marguerite et lui rendit son douaire. L'attitude de Berne durant cette guerre est digne de remarque ; quoique entourée des partisans de Rodolphe, elle demeura inébranlablement attachée au comte Pierre, et bien que menacée elle-même, elle lui envoya un secours de 500 guerriers qui combattirent vaillamment avec les Savoyards. Touché de cette fidélité, Pierre invita les Bernois à lui faire connaître ce qui pourrait leur être agréable ; ils demandèrent à reprendre leur indépendance, ce qui leur fut accordé par une lettre de Pierre. Berne redevint ainsi ville libre d'empire, de vassale de la maison de Savoie qu'elle était.

Le Petit Charlemagne ne survécut pas longtemps à son triomphe. Usé par une activité ininterrompue, il mourut, en 1268, à Pierre- Châtel, au bord de l'Isère, au retour d'un voyage en Italie. N'ayant pas d'héritier mâle, il donna un apanage à sa fille et se choisit comme successeur son frère le comte Philippe, ci-devant évêque de Valence, qui, comme lui, avait quitté les ordres et s'était marié. Il légua à sa nièce Eléonore les biens qu'il avait en Angleterre, à l'exception de son palais de Londres, qu'il donna à l'hospice de Saint-Bernard. Philippe étant mort sans postérité, en 1285, la couronne de Savoie échut au duc d'Aoste, Amédée V. Les seigneuries éparses que Pierre avait possédées dans le Pays de Vaud échoient en apanage à Louis, frère cadet d' Amédée V, qui fut la tige des barons de Vaud. Le comte Pierre était une belle figure, un grand homme, il avait rêvé de fonder dans la Suisse romande un Etat monarchique, il eût voulu, comme plus tard Charles le Téméraire, créer entre l'Allemagne, Tltalie et la France, sur les Alpes, une puissance appelée à jouer un grand rôle ; mais il ne vécut pas assez longtemps pour fondre les éléments qu'il avait réunis. Fribourg resta une ville attachée aux Habsbourg ; Berne, qui avait accepté un moment son protectorat, reprit son indépendance. Les évêques de Sion, Lausanne et Genève n'avaient pas été réduits à l'obéissance. Le Pays de Vaud, en majeure partie, avait été réuni en un corps d'Etat, mais sans Lausanne, son centre naturel. Ce partage en deux principautés, l'une séculière, l'autre ecclésiastique, le condamnait à végéter. Après la mort de Pierre, aucun de ses successeurs ne se trouva de taille à achever son

œuvre, et le fractionnement de la Burgondie devait préparer sa réunion à la Suisse. Comme la mort de Berthold V de Zaeringen, l'arrêt dans le développement de la puissance de Savoie devait contribuer ainsi à faciliter la constitution de la Confédération helvétique.

Tout en combattant contre Pierre de Savoie, Rodolphe de Habsbourg continuait à guerroyer, mais avec plus de bonheur, dans la Suisse orientale. Il fit valoir ses droits de comte et les prétentions qu'il avait héritées des Kibourg sur le Zurichgau. Il devait, en premier lieu, chercher à assurer la tranquillité du pays et la sécurité du commerce. Les routes qui de l'Alsace conduisent dans les Grisons par Zurich, les marches de Schwyz et Gaster, étaient peu sûres. Sur le haut lac de Zurich, de leur donjon d'Utznaberg, les Toggenbourg inquiétaient et pillaient les voyageurs faisant le commerce avec la Lombardie, les Regensberg en agissaient de même dans la vallée de la Limmat. Rodolphe, avec le concours de ses alliés de Zurich, assiégea leurs châteaux. En dehors des pillages commis par les Regensberg, Rodolphe avait contre eux un motif d'hostilité dans le fait que Lutold de Regensberg, ayant épousé une sœur de Hartmann TAncien, avait des prétentions à faire valoir sur l'héritage des Kibourg. De guerre las, les Regensberg firent leur soumission. Rodolphe soutint aussi une longue lutte contre l'évoque de Bâle au sujet de la possession de Brissach et de Rheinfelden. Il s'empara de cette dernière localité, dévasta la campagne avoisinante et, durant le cours de l'été 1273, mît, avec une forte armée, le siège devant Bâle. La ville était sur le point de se rendre lorsque la nouvelle se répandit que Rodolphe de Habsbourg venait d'être élu roi. Aussitôt le nouveau monarque conclut une trêve avec Tévêque et se rendit à Aix-la-Chapelle pour son couronnement qui eut lieu le 24 octobre 1273. La nouvelle dignité qu'il revêtait le rendit plus accommodant, et il reconnut les droits de l'évêque de Bâle sur Brissach et Rheinfelden.

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