CHAPITRE PREMIER Préludes de raffranchissement des Waldstaetten
Origines des Etats forestiers. — Situation politique des Uranais. — Situation politique des Schwyzois. — Situation politique des Unterwaldiens. — Lettre de franchise d'Uri, en 1231. — Lettre de franchise de Schwyz, en 1240. — Premier essor de TUnterwald; première alliance entre les Waldstœtten, 1245-
L'histoire des grands dynastes de notre pays est close. Après les Zaeringen, les Kibourg disparaissent ; la marche victorieuse des Savoie subît un temps d'éclipsé ; devant l'astre brillant des Habsbourg, les autres pâlissent. Rodolphe et ses successeurs s'efforcent d'établir leur domination sur l'Helvétie ; mais le germe de la liberté subsiste en dépit des circonstances qui semblaient devoir l'étouffer, il se développe et donne naissance à un grand arbre ; de ce tronc puissant sortent des rameaux vigoureux qui étendent graduellement leur ombre tutélaire sur toute la région comprise entre les Alpes, le Rhin et le Jura.
L'étranger qui parcourt la Suisse est émerveillé de ses aspects variés et toujours pittoresques. Ses sites, tour à tour imposants ou gracieux, exercent un attrait irrésistible sur le voyageur, qui ne sait ce qu'il doit le plus admirer, de ces montagnes au profil audacieux, dressant dans les nues leurs cimes altières, de ces lacs aux eaux profondes et aux changeantes couleurs, ou de ces eaux bouillonnantes, se précipitant avec fracas au milieu de rochers abrupts. Sur un espace de quarante mille kilomètres carrés environ la nature s'est complu à faire succéder des spectacles
qui semblent empruntés, les uns, aux bords ensoleillés de la Méditerranée, les autres, aux sombres fiords de la Norvège. Quel contraste plus frappant que celui de l'Alpe solitaire où règne encore ce silence grandiose qui précéda l'apparition de l'homme sur la terre et du plateau suisse que recouvrent une multitude de villes et de villages, et qu'habite une population aussi dense, par endroits, que celle de la Belgique !
Tel touriste, impressionné par le souvenir d'une belle journée d'été, préfère les vastes horizons du Léman aux lignes harmonieuses, aux tons chauds qui rappellent le Midi ; des hauteurs qui dominent Lausanne, son regard se dirige au loin, le long de la ligne fuyante du Jura, qui donne l'impression de l'infini ; s'il descend à Ouchy, il a devant lui une nappe immense, dont l'extrémité se confond avec le ciel et, durant un instant, il peut se croire au fond d'un golfe, en présence de la mer. Tel autre touriste sera plus sensible à la beauté sauvage du lac de Lucerne ; là les grands horizons font défaut, la montagne tombe à pic dans l'eau sans laisser, le plus souvent, la place nécessaire à la construction d'une route ; le spectacle change constamment, grâce aux brusques sinuosités de la côte que bordent tantôt des forêts, tantôt des cultures, tantôt des villages ou des maisons de campagne ; soudain, à travers une échappée, apparaissent de hautes montagnes. L'âpre grandeur de ce paysage romantique était bien faite pour inspirer de poétiques légendes.
C'est autour de ce bassin profond que se groupent les Etats primitifs que nous honorons comme les fondateurs de notre indépendance : Uri, Schwyz et Untervvald, auxquels ne tarda pas à se joindre Lucerne. Ce sont des pays d'un cachet tout particulier, chacun d'eux a son individualité. Avec ses riants pâturages, ses vertes prairies, ses beaux vergers, ses noyers aux formes pittoresques, ses chalets brunâtres, la beauté d'Unterwald, dit M. Dândliker, fait penser à une idylle gracieuse et pleine de charme. Tout en lui ressemblant, la nature de Schwyz a aussi son trait original. Des prairies luxuriantes et ensoleillées, de moelleux pâturages, des coteaux verdoyants servent de cadre à ses agrestes métairies, mais la beauté de la montagne y prend un aspect plus sauvage ; sur le vert vallon du Hackenberg, s'élèvent, hardies et audacieuses, les pyramides chauves et effritées des deux Mythen ; au pied de ces géants, sur de belles terrasses, s'étage le joli bourg de Schwyz. Quiconque, dit le même auteur, a vu ces
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rochers de pourpre, cette verte campagne, réchauffée et illuminée par les rayons dorés et les lueurs rougeâtres du soleil couchant, tandis que les chalets, répandus dans le fond de la vallée et jusque sur les flancs de la montagne, étincellent et scintillent, garde de ce spectacle une impression ineffaçable. Tout autre est le paysage d'Uri. Les sommets dentelés et couronnés de neiges éternelles se profilent sur le ciel bleu. C'est TAlpe grandiose et fière de sa beauté : des rochers, des glaciers, des forêts, des torrents, des névés, des pâturages y forment un chaos sauvage et effrayant, qui fournit asile aux chamois, aux vautours et à Taigle, ainsi qu'un terrain de chasse à l'habile tireur.
En dépit de ces oppositions, ces trois cantons ont des points communs qui les rapprochent. Ils sont reliés par le lac, où se confondent leurs eaux ; leurs intérêts sont intimement liés ; les occupations de leurs habitants, leur caractère et leur type sont semblables. Tous trois sont séparés du reste du monde par de hautes parois de rochers. Depuis les anciens âges leurs habitants ont vécu retirés dans leurs montagnes en conservant avec un soin pieux les mœurs de leurs ancêtres. La patriarcale simplicité à laquelle les contraignait la pauvreté relative de leur sol, a donné son empreinte au caractère de ce peuple qui se montre libre de toute contrainte et d'une fraîcheur d'impression toute primitive. La nature met continuellement en péril l'existence du montagnard ; qui peut compter les dangers que lui font courir les orages, les fleuves aux eaux débordantes, les avalanches, les éboulements de rochers, etc. ? Au-dessus et au-dessous de lui mille ennemis le guettent. Mais ce péril même qu'il côtoyé et qu'il affronte virilement a son charme et l'attache passionnément à son pays ; ce combat avec la nature exalte ses forces. La robuste prestance de l'habitant des Waldstaetten, son intelligence éveillée, son tact sûr, en dépit du manque de culture, Font remarquablement protégé dans les circonstances difficiles. Cette existence à part a donné conscience à ces montagnards de leur dignité ; l'attachement profond pour les mœurs des anciens a développé chez eux, à un degré extraordinaire, le sentiment de l'indépendance. Cet amour de la liberté devait s'épanouir de plus en plus dans la saine atmosphère de la montagne, il n'a rien de commun avec celui que les révolutionnaires cosmopolites ont dès lors préconisé. Les habitants des Waldstaetten n'étaient point, ainsi qu'on l'a cru parfois, des gens remuants, cherchant à renverser ce qui était au-dessus
d'eux. Ils ne songeaient point à faire de la propagande. Leurs visées ne tendaient qu'à repousser les contraintes illégitimes qu'on prétendait exercer sur eux, et à maintenir l'indépendance de leurs ancêtres. La nature les avait pris sous sa protection, elle était là à leurs côtés comme un fidèle confédéré pour leur aider dans la lutte contre les envahisseurs étrangers et les contempteurs de leurs droits.
Les habitants des Waldstaetten n'apparaissent que tardivement dans l'histoire ; le développement de ces contrées, appelées à jouer un rôle décisif dans la fondation de la Confédération helvétique,, fut plus lent que celui des autres parties de la Suisse. Les savants ont longtemps cru que la colonisation de ces vallées reculées avait dû se produire à l'époque de Charlemagne seulement ; mais les trouvailles d'antiquités faites dès lors ont démontré la présence de rhomme dans les Waldstaetten déjà avant l'époque romaine. La découverte de haches de pierre à Kirsiten prouve que même à l'époque des anciens palafittes, les bords du lac des Quatre-Cantons n'étaient pas complètement dépourvus de population ; ailleurs on a trouvé des haches et des pointes de flèche remontant à l'époque du bronze. D'autres vestiges, tels que monnaies, agrafes, bracelets, et certains noms de localités telles que Urseren (d'ursus, ours, qui se retrouve en Valais dans Orsière) ; Realp (de ri vas alpa : alpe du torrent) ; Gœschenm (du bas latin Casatia : masure) ; Frakmont (fractus mons), ancien nom du Pilate, et bien d'autres vocables qui ne peuvent provenir que d'une origine rhéto-romane, permettent de conclure à l'existence de quelques établissements romains dans les trois cantons primitifs. Les auteurs latins ne parlent pas du passage du Gothard ; en revanche, le fait qu'Auguste avait réuni en une même province le Valais et la Rhétk, fait supposer que les Romains ont utilisé les passages de la Furka et de rOberalp qui relient la vallée du Rhin à celle du Rhône.
On ne possède aucun document historique fixant l'époque où s'est faite la germanisation de la Suisse primitive. Ce que les chroniqueurs des quinzième et seizième siècles racontent à ce sujet appartient au domaine de la fiction. Quelques indices, tels que des découvertes de monnaies, faites à Kussnacht, montrent cependant que les incursions (des Alémans aux troisième et quatrième siècles ont dû s'étendre jusqu'aux bords du lac des Waldstaetten. La population, déjà fort clairsemée, devint de plus en plus rare ; cet abandon relatif facilita l'établissement des colonies alémanes