CHAPITRE V
Déclin de la féodalité. — Etat des communes suisses au treizième siècle.
Conséquences des luîtes entre le IrOne et l'autel. — Mœurs des bourgeois. — Développement des villes. — Formation des corporations. — Culture littéraire.
Au treizième siècle, au milieu du moyen âge, tes querelles entre le trône et l'autel, les Guelfes et les Gibelins avaient amené un alTaiblissement du pouvoir impérial. Le prestige du saint-siège prime celui de l'empereur, les princes et les villes envisagent les arrêts du souverain pontife, en matière de droit public et privé, comme s'ils émanaient de Dieu lui-même ; de spirituelle, l'autorité de l'Eglise devient temporelle. L'avidité, la mondanité et la dépravation du clergé ne connaissent plus de bornes. Quiconque tentait de s'opposer à ces tendances funestes était considéré comme un ennemi de la foi. Les couvents, jadis foyers de lumière, laissent péricliter la science et les arts et négligent leur mission intellectuelle. Les moines de Saiot-Gall qui s'étaient naguère illustrés par leur savoir et avaient joué un rôle glorieux, abandonnent les savantes recherches et le soin des pauvres, ils touchent de belles prébendes, mènent la vie des seigneurs, vont è la chasse et à la guerre ; leurs abbés combatteot à la tête de leurs troupes. Les chefs des autres maisons religieuses en font autant et préparent ainsi le sort qui leur fut fait au moment de la réformation. L'Eglise maoqueàsa mission pacificatrice etse mêle aux intrigues politiques ; comprenant le danger qui la menaçait, le saint-siège s'efforça, mais en vain, de le combattre par la création des ordres mendiants.
Quelques prédicateurs cherchèrent de leur côté à réagir contre ce déclin des mœurs, tel fut le franciscain Berthold de Regmsberg (vers l'année 1255), qui allait de ville en ville, de village en village, adressant aux pécheurs de sévères admonestations. Il visita le nord de la Suisse, il prêchait en plein air et attirait des foules ; son souvenir subsista longtemps et les générations suivantes l'hoDOrèreot comme un saint. Mais ces prédicateurs, qui furent les précurseurs des réformateurs, étaient rares et ne modifièrent pas la
242 PÉRIODE hëro'Iqde
situation. De tous côtés, en Suisse comme eo France et eo Angleterre, nous voyons les communes, tant rurales qu'urbaines, prendre position et s^opposer à l'extension des privilèges ecclésiastiques en dépit des bans et des interdits. L'application fréquente de ces moyens extrêmes auxquels l'Eglise oe se faisait pas scrupule de recourir dans l'intérêt de sa domination, atténue l'impression qu'ils produisaient à l'origine ; le fait qu'ils étaient employés dans des vues mondaines révolte les âmes honnêtes et développe l'hérésie. Le besoin d'émancipation des esprits, le sentiment national, l'idée de l'Etat, faibles au début, s'affirment, la notion cosmopolite de la papauté et de l'empire perd du terrain, la chevalerie et la féodalité participent à ce discrédit. Ces institutions avaient eu leur apogée au douzième siècle ; elles commencent à décliner au treizième. La noblesse, en abusant de sa puissance, en entravant par ses violences le commerce naissant, avait soulevé le peuple. Ce fut particulièrement le cas, ainsi que nous venons de le voir, dans la Suisse allemande ; l'appui que PAutriche donna aux prétentions de la noblesse causa sa perte; on vit disparaître successivement les familles jadis florissantes des Regensberg, des Rapperschwil, jes Waidenschwil, des Eschenbach, des Wart. L'ancienne légitimité fut ébranlée ; avec le treizième siècle, commença une série le révolutions ; la bourgeoisie dans les villes secoue le joug de la féodalité, la démocratie supplante l'empire que l'Eglise avait iffaibli ; l'hérésie tient tête à la papauté.
De toutes ces luttes, un ordre nouveau surgit, l'esprit du moyen ige fait place à l'esprit moderne, le développement de la vie communale marque l'avènement de la bourgeoisie qui avait été l'initiatrice du mouvement et devient le facteur le plus important de la ne politique. En raison de circonstances qui lui sont propres, la suisse devança l'Europe dans cette voie.
Pour connaître le genre de vie que l'on menait au moyen âge lans les villes, il faut s'y transporter par la pensée. Plusieurs l'entre elles, telles que Fribourg, Gruyères, Morat, Estavayer, îoleure, Lucerne, SchaflTiouse etc. , possèdent encore des vestiges le fortifications, qui donnent une idée de l'aspect que présentaient Eidis ces cités. De hautes murailles crénelées, garnies de tours de islance en distance et de portes fortifiées munies de ponts-levis, ênaient leur expansion et leur cachaient la vue de la campagne. lU dedans, les rues étaient étroites, tortueuses, sombres et séères. L'impression que l'on ressent en franchissant aujourd'hui
DÉCUN DE LA FÉODAUTÉ 243
ces murailles est celle que produit uue caserne ou une prison ; mais dans ce temps-là, alors que les campagnes étaient encore infestées de chevaliers errants en quête de pillage ou de vagabonds prêts à faire quelque mauvais coup, les bourgeois appréciaient grandement ces hauts remparts, derrière lesquels ils se sentaient à l'abri. Les habitants de ces cités étaient généralement adonnés à la vie rustique; les rues, dépourvues de pavés*, y étaient tracées sans plan régulier, et souvent encombrées de bétail. A côté de maisons d'habitation d'inégale hauteur et de pauvre apparence étaient des écuries, des étables et des hangars où s'enlasT saient des chevaux, des bœiifs, des porcs et des outils aratoires. Dans les campagnes de la Suisse, il y avait plusieurs genres de maisons, c'étaient, d'une part, le type jurassien ou celto-romain à l'ouest dans le Jura, et le type rhéto-romain qui s'est maintenu dans l'Engadine et dans une partie du Rheinthal ; dans ces constructions, l'emploi de la pierre prédomine. Puis, entre deux, au nord et au centre de la Suisse, les types alémanique, burgonde, langobard, c'étaient de légères constructions en bois ou chalets, système d'architecture que l'on retrouve depuis la vallée de Davos jusqu'à l'extrémité du lac Léman en pa.ssant par les vallées du Rhin, de l'Aar, du Tessin et du Valais. Mais ces divers types ne restent pas à l'état pur ; des types intermédiaires se formèrent. K Envisagé au point de vue de la construction de la maison, le berceau de la liberté suisse, dit M. Hunziker, est dans la contrée où les trois genres germaniques (l'alémanique, te burgonde et le langobard) se sont rencontrés : le premier et le troisième mélangés à des éléments rhéto-romains, et le second avec les deux autres. » (Voir notice de M. Hunziker dans l'ouvrage de M. Oechsii.)
Dans toutes les villes, qu'elles soient sujettes d'un seigneur ou qu'elles relèvent directement de l'empire, on constate dès le treizième siècle une tendance à l'autonomie, premier échelon vers l'avènement du régime républicain. Les habitants des communes urbaines se divisaient en catégories diverses. Les nobles et les bourgeois seuls, au début, jouissaient des droits politiques, et pouvaient exercer des emplois publics {régiments fàhig). Les artisans s'étant enrichis parvinrent à leur tour au bien-être et aspirèrent aux droits politiques. Ils s'unirent et formèrent dus corps de
' Lea premiers pavés de la ville de Berne remoDleol à 1100,
PÉRIODE UÉnOÏQCE
infte), c'est ainsi que se constituèrent les corporations s, des cordonniers, des forgerons, des boulangers, des its. des vignerons, des tisserands, des bouchers, des s. On les voit apparattre à Bâie au milieu du treizième )ut de ces syndicats professionnels était d'assurer aux eurs des marchandises de bonne qualité et des travaux lés, garantie que depuis lors on a cherché à obtenir par
de la concurrence. Les corporations comprenaient de npagnons et des matires d'état ; des épreuves succesît exigées d'eux, ces exigences allèrent en croissant nps et se compliquèrent plus tard pour l'obtention du ftres, lorsque ceux-ci virent leur nombre augmenter et s diminuer. On en vint alors à imposer une certaine prentissage, la justification d'une fortune déterminée, lossession d'un immeuble. Ces transformations, engenl'égoTsme pi-ofessionnel , aboutirent à des monopoles 1 dont quelques familles, dans chaque cité, s'empat ainsi que les corporations fondées primitivement dans le et basées sur Tintérêt général, dégénérèrent et
être considérées de mauvais œil, à juste titre de fraternité et de camaraderie se répandit de bonne . les corporations ; des repas en commun et des fêtes tnt leurs membres. Dans ces réunions, les artisans ent de leurs griefs, et ne tardèrent pas à acquérir la du rôle qu'ils pouvaient être appelés à jouer dans les liques, et c'est ainsi que tout naturellement les corpoinrent un centre d'opposition contre l'aristocratie qui vait monopolisé le pouvoir. Le patriciat comprit le le menaçait et les corporations furent l'objet d'une surtentive. A Berne, un décret limita leur activité aux • l'ordre professionnel qui avaient motivé leur création, n alla plus loin, à la fin du treizième siècle et au com-
d« quatorzième, les corporations y furent prohibées ;
îvait prouver l'inefficacité de pareilles mesures, car
lit précéder Berne de bien des siècles dans la voie des
pratiques.
du treizième siècle, les villes se développent. 1^ com-
,-e de nouveaux aliments. L'existence y devient plus
plus agréable, des perfectionnements ont lieu dans naines. Un esprit plus libre, plus enjoué anime les