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CHAPITRE XI Guerres de Sempach et de Naefels

Bataille de Sempach. — Traditions relatives à Winkelried. — Continuation de la guerre avec F Autriche. — Bataille de Naefels. — Paix de 1389. — Convenant de Sempach.

Le fossé qui déjà séparait les Confédérés de rAutriche se creusa davantage par la lutte de Berne contre les Kibourg, Après avoir triomphé de son ennemi héréditaire, Berne abandonna définitivement Talliance autrichienne. Â la mort de Rodolphe IV, ses deux frères se partagèrent sa succession, le 25 septembre 1379. L'Autriche, proprement dite, échut à Albert III ; la Carinthie, la Styrie, le Tyrol, TAlsace, le Brisgau, le Sundgau et les nombreuses seigneuries que les Habsbourg possédaient en Suisse furent Tapanage de Léopold 111.

Mais ces territoires ne suffisaient pas à l'ambition de ce prince belliqueux. Le nouvel empereur Wenceslas de Luxembourg, qui avait succédé à son père Charles IV, en 1378, nomma le duc Léopold bailli de Souabe et avoué des villes impériales de la Haute- Allemagne. Les villes de Souabe, se sentant menacées, conclurent le 13 février 1385, à Constance, une alliance avec les cités de Berne, Zurich, Lucerne, Soleure et Zoug. Ces villes se trouvaient séparées les unes des autres et enclavées dans les domaines de TAutriche, il en résultait de perpétuels conflits.

Sur la route qui de Lucerne conduit en Argovie, les Habsbourg possédaient, à Rothenbourg^ un château fort où ils avaient placé un péage qui gênait singulièrement le commerce des Lucernois. Les habitants de l'Entlibuch opprimés par Pierre de Thorberg, auquel le duc Léopold, à court d'argent, avait hypothéqué cette vallée, se soulevèrent avec l'aide de leurs voisins de TObwald. Cette

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insurrection fui cruellement réprimée, les habitants de l'Entlibucb se tournèrent alors vers Luceme qui s'empressa de les admettre à sa combourgeoisie

Irrités dei vexations que leur infligeait la garnison de Rothen bourg les I ucernois dont la politique était dirigée par I avoyer

Fig. 51 . Cliimp de batiille de Sempach.

Pierre de Gutidoldingm, rompirent la Irève avec l'Autriche, commencèrent les hostilités, s'emparèrent à l'improviste du château de Rothenbourg (28 décembre 1385) qu'ils détruisirent, occupèrent Wolhoasen et donnèrent à Sempach le droit de combourgeoisie (6 janvier i386).

Au printemps de 1 386, le duc Léopold se réconcilia avec les villes de Souabe, et réussît ainsi à isoler les Confédérés qui se trouvèrent face à face avec l'Autriche irritée; puis il réunit une brillante armée et s'apprêta à châtier les Lucemois. Il laissa à Brougg

un corps d'observation pour contenir les Zuricois, et, suivi d'une nombreuse escorte de chevaliers, il fit son entrée à Soursée, à l'extrémité du lac de Sempach, le 8 juillet. Près de cette ville, dans le bois de Meyerholz, bivouaquait la petite troupe des Confédérés. Les forces des deux belligérants étaient très inégales, 5 à 6000 Autrichiens d'une part, 1400 Confédérés de l'autre. Le duc, attendant encorde des renforts, hésitait à commencer l'attaque. Le 9 au matin, les Suisses sortirent des bois qui dominaient Sempach. Le terrain sur lequel l'action allait s'engager étant accidenté, coupé de haies, de ravins et de broussailles, enlevait à la cavalerie ses avantages. Les chevaliers autrichiens mirent pied à terre et confièrent leurs montures à leurs valets. Ils formaient un front large, mais peu profond. Suivant leur habitude, les Confédérés se forment, au contraire, en colonne d'assaut profonde et faisant saillie comme un coin pour pénétrer dans les rangs ennemis. Les Lucernois groupés autour de la bannière de leur avoyer Pierre de Gundoldigen étaient en tête de la phalange. Avant de s'élancer contre l'ennemi, les Confédérés implorent à genoux la protection de Dieu et de la vierge Marie. Le soleil était à son zénith, la chaleur était accablante. Quoique les chroniques ne soient pas d'accord sur ce point, il paraît probable que ce furent les Suisses qui engagèrent le combat. On peut le déduire du fait qu'ils se formèrent en colonne d'assaut.

A grands cris, ils franchirent l'espace qui les séparait des Autrichiens. La première rencontre fut formidable ; pareils à une muraille de fer, les chevaliers couverts de leurs cuirasses et protégés par leurs longues lances s'avancent en sécurité ; la courte hallebarde des montagnards est impuissante à entamer les rangs autrichiens. Durant cette phase du combat l'avantage fut pour le duc, les Lucernois firent des pertes cruelles, leur bannière fut sur le point d'être prise ; parmi les morts mentionnons l'avoyer Pierre de Gundoldingen.

Les Suisses changent alors de tactique. Tandis que les Autrichiens, accablés sous le poids de leurs pesantes cuirasses et incommodés par la chaleur, se meuvent avec difficulté, les Confédérés, plus dégagés sous leurs armures légères, renoncèrent à leur formation en phalange et prirent une formation en ordre ouvert, puis, dit un chroniqueur, « coururent contre les seigneurs et frappèrent si dur avec leurs hallebardes que rien ne put tenir devant leurs coups. » L'entrée en ligne des contingents des Waldstaetten jus-

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qu'alors en réserve, explique le succès de cette seconde attaque. Dans la lutte corps à corps qui suivit les chevaliers qui, à distance de leurs lances, étaient invulnérables, furent impuissants à se défendre ; sentant leur infériorité ils voulurent regagner leurs chevaux, un cri de « sauve qui peut » se fit entendre, et la défaite se transforma en déroute. Le duc Léopold, longtemps demeuré à Tarrière-garde, se précipita dans la mêlée comme un simple soldat et y trouva la mort. Les rudes montagnards ne firent pas de quartier, ils massacrèrent impitoyablement tout ce qui tomba en leurs mains redoutables. Cent et quelques gentilshommes d'Argovie, de la Souabe et du Tyrol, plus de 500 hommes d'armes mordirent la poussière. Les bannières d'Autriche, du Tyrol, des marquis d'Hochberg, des barons d'Ochsenstein, des villes de Mellingen, de Fribourg en Brisgau, de Schaffhouse, etc., tombèrent entre les mains des Suisses. Une partie des Autrichiens restés en seconde ligne, utilisant les chevaux confiés à leur garde, se retirèrent à Soursée et cherchèrent un abri derrière ses murailles.

Restés maîtres du champ de bataille, les Confédérés rendirent grâces à Dieu et entonnèrent, fait digne de remarque, un Kyrie eleison (Seigneur, ayez pitié de nous!). Après être restés trois jours sur les lieux témoins de leur victoire, ils reprirent, chargés de butin et enseignes déployées, le chemin de leurs foyers.

Le grand succès de Sempach a été longtemps attribué à un guerrier, dont l'initiative héroïque aurait, à un moment donné, changé le sort de la bataille. Suivant une tradition à laquelle le peuple suisse est demeuré profondément attaché, ce brave, du nom de Winkelried, se serait adressé à ses frères d'armes en ces termes demeurés classiques : « Confédérés, je veux vous frayer une route ; prenez soin de ma femme et de mes enfants ! » puis, saisissant dans ses bras vigoureux un grand nombre de lances, et pesant sur elles de tout son poids, il aurait ouvert un chemin à travers lequel ses compagnons auraient ensuite pénétré dans les lignes autrichiennes.

Les Confédérés avaient l'habitude de perpétuer le souvenir de leurs victoires dans des poèmes ; le Sempacher-Lied, qui ne compte pas moins de soixante-quinze strophes, nous conte comme suit l'exploit d'Arnold de Winkelried :

€ Ferme était Tarmée des nobles, profond et large leur ordre de bataille ; cela vexait les Confédérés (littéralement les pieux hôtes). Un Winkelried, il

dit : c Ha ! si vous voulez dédommager mes pauvres enfants et ma femme

> je veux risquer une action téméraire.

» Fidèles, chers Confédérés, du même coup je perdrai ma vie; ils ont 1» fermé leur front de bataille ; le rompre, nous ne le pouvons. Ha ! je vais

> vous faire une brèche, c'est pourquoi, à tout jamais, veuillez en faire 3 profiter ma race t »

1 Là-dessus, alerte, il empoigne une brassée de lances ; pour les siens, il fait une route, et sa vie prend fin. Ha ! du lion il a le courage. Sa mort virile et vaillante a été un bien pour les quatre Waldstœtten.

» Bientôt alors ils commencent à briser Tordre de bataille de la noblesse en frappant de taille et d'estoc. Que Dieu ait soin de son âme ! Ha ! s'il n'avait fait cela, plus d'un pieux Confédéré aurait dû y laisser sa vie*. »

La composition du Sempacher-Lied a été longtemps attribuée à un seul auteur, le Lucernois Halbsouter, dont le nom figure dans la strophe finale, mais ce poème paraît, comme beaucoup d'autres du même genre, avoir été composé de fragments d'origine différente, il remonte vraisemblablement au milieu du quinzième siècle et se trouve être ainsi de soixante ans au moins postérieur à l'événement. Les plus anciennes chroniques où se trouve racontée la bataille de Sempach, ne mentionnent pas Winkelrîed ; ce n'est que vers le milieu du seizième siècle que son nom apparaît. Le Bernois Justinger (1420) n'a consacré que quelques lignes à cette victoire mémorable. En revanche, une chronique zuricoîse remontant probablement à 1476, découverte il y a trente-cinq ans par le professeur G. de Wyss, raconte comment « un loyal Confédéré » vint en aide aux siens en saisissant entre ses bras autant de lances qu'il en put atteindre, et, en les tirant violemment à terre, permit à ses compagnons d'armes de briser avec leurs hallebardes les lances autrichiennes. Dans ce récit, le héros anonyme, loin d'expirer victime de son dévouement, constate le succès de son audace et crie aux Confédérés en parlant des Autrichiens : Si fluchint aU da hindent (Ils s'enfuyent tous par là-derrière!) L'épisode de Winkelried était bien fait pour figurer dans les gravures représentant la bataille de Sempach ; aussi dans une image de la chronique du Bernois Diebold Schilling (1480) on voit un Confédéré transpercé de lances, tombant à terre et tenant encore dans ses mains son

^ Le texte complet du Sempacher-Lied, avec toutes ses variantes, a été publié, en i886, par M. Th. de Liebenau, dans son ouvra^ intitulé Die Schlacht bei Sempach, Gedenkbuch zur fûnften Sâkularfeier. La traduction de ces quatre strophes, qui portaient les numéros 27 à 30, est celle que M. Eugène Secretan a donnée dans sa monogpraphie intitulée Sempach et Winkelrîed .

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épée ; vingt ans plus tard, dans la chronique du Lucernois Diebold Schilling, la même scène se retrouve ; mais Fauteur de la gravure fait porter au héros de l'exploit attribué à Winkelried les couleurs lucernoises. La tradition de Winkelrîed n'était cependant pas encore reçue par les chroniqueurs au commencement du seizième siècle ; en effet, ni Etterlin, en 1507, ni Schilling, en 1512, ni Vadian, en 1530, ni Fûssli, en 1533, ni Brennwald, en 1536, ni Stumpf, en 1548, ne font même mention du héros unterwaldien ; on le trouve pour la première fois, en 1538, dans la chronique zuricoise de GwaltheTy le gendre de Zwingli, et là-même le noble martyr reste anonyme. Ce n'est qu'en 1551, dans un récit de la bataille qui accompagne les planches du peintre Jean-Rodolphe Manuel, que le nom de Winkelried apparatt enfin pour la première fois, sauf erreur ; puis vint ensuite, en 1564, un récit succinct dans Tschudi, et, en 1572, le récit très complet de l'antistès zuricoîs Bullinger qui a servi dès lors de base à presque toutes les narrations sur Sempach. Il est à remarquer, observe M. Eug. Secretan dans sa monographie sur Sempach et Winkelried, que Bullinger lui-même a rédigé deux récits, deux exposés très différents ; le premier, très sommaire, ne dit rien de Winkelried ; l'autre met à contribution une foule de renseignements recueillis vraisemblablement sur place. Il nous a paru curieux de décrire la genèse de cette tradition qui a fait du célèbre Arnold de Winkelried l'un des types immortels de la bravoure helvétique.

Faut-il conclure de ce qui précède que Winkelried n'a jamais existé, et que le monument élevé à sa mémoire n'a pas sa raison d'être? Non, car il existait, les nécrologes le prouvent, une nombreuse famille de ce nom à Stanz, au temps de Sempach et plusieurs d'entre eux portaient le prénom d'Erni (diminutif d'Arnold). L'exploit attribué à l'un d'eux n'a rien en soi d'impossible, et si sa réalité historique n'est pas établie, si Timportance qui lui a été donnée a été fortement exagérée, il a dû se passer dans ce combat mémorable de Sempach des actes incontestables de courage et d'énergie ; il a dû y avoir dans cette bataille, comme dans bien d'autres, ainsi que le dit M. Eug. Secretan, « des Winkelried sans le savoir. i> Nous pouvons donc continuer à honorer dans ce nom vénéré l'un des modèles les plus accomplis de l'incontestable courage et de l'esprit de sacrifice qui animaient les vieux Suisses.

La victoire de Sempach ne mit point fin à la guerre. Les hosti-

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lités continuèrent entre les Confédérés et les Habsbourg. Léopold IV aurait voulu tirer vengeance de la mort de son père et relever le prestige des armes autrichiennes. Il rassembla à Baden une' armée, mais Tattitude des villes souabes qui répugnaient à s'allier avec la noblesse contre les Confédérés, l'obligea à conclure une trêve de quarante jours.

Les Bernois jusqu'alors avaient ménagé l'Autriche, leur contingent ne flgurait pas à Sempach ; après de longues hésitations, enhardis par les succès de leurs alliés, ils se déclarèrent contre Léopold. Pour punir leur combourgeoise, la comtesse de Valangin, qui avait ouvert au duc les portes de Willisau, ils pillèrent ses châteaux et ses villages, puis tournèrent leurs forces contre Fribourg. Cette campagne n'amena pas de grands résultats, elle aboutit aussi à une trêve momentanée.

La défaite des Autrichiens eut pour conséquence d'anéantir les concessions que les Confédérés avaient faites lors des paix de Brandebourg, de Ratisbonne et de Thorberg. Les Waldstaetten reçurent à nouveau dans leur alliance Zoug et la vallée de la Linth. Avec leur aide, les Glaronnais s'emparèrent de Wesen, qui était la clef de leur pays. Se sentant ébranlé, le duc Léopold recourut aux services d'Enguerrand de Coucy qui, douze ans auparavant, avait pillé les domaines de son père ; pour se concilier ses bonnes grâces, il lui remit l'héritage du comte de Nidau. Une trêve connue dans l'histoire sous le nom de mauvaise paix, parce qu'elle fut mal observée, fut conclue avec les Confédérés le 9 octobre 1385; elle devait expirer le 2 février 1387, mais, en fait, elle dura jusqu'au printemps 1388. Le duc employa ce temps à faire des préparatifs en vue d'une nouvelle guerre. Les Glaronnais, de leur côté, mirent à profit ce répit, ils se constituèrent en canton, sous la présidence de leur Amnian, et avec le concours des six Etats confédérés (les quatre Waldstietten, Zurich et Zoug) ils proclamèrent leur indépendance.

L'Autriche s'était cependant conservé des intelligences dans la place de Wesen; le samedi, veille de la Saint-Matthieu (22 février 1388), des conjurés lui ouvrent les portes de cette forteresse. Après ce premier succès, une armée autrichienne où figuraient les comtes de Toggenhourg^ de Thierstein, les barons de Sax et de Thorberg, ainsi que les contingents de Winterthour, Frauenfeld, Baden, Happer schwil, du Rheintlial et de Sargans, pénètre dans la

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