‹ Histoire de la nation suisseChapitre 39 sur 82 · GUERRES DE SEMPÂGH ET DE N.£FEL · texte numérisé non relu

GUERRES DE SEMPÂGH ET DE N.£FEL

vallée de la Linth. C'était au commencement du printemps, les montagnes étaient couvertes de neige; les Glaronnais, pris à l'improviste, ne pouvaient guère recevoir de secours des Confédérés ; quelques Schwyzois, en petit nombre, leur prêtent cependant leur concours. Le 9 avril 1388, au point du jour, le principal corps autrichien, fort de 5 à 6000 hommes, venant de Wesen, prend Nœfels et Glaris pour objectif, tandis qu'un autre corps, fort de 4500 hommes, sous le commandement de Jean de Werdenberg, venant des bords du lac de Wallenstadt, traverse le Kerenzerberg , passe à Beglingen dans le but d'opérer à Mollis sa jonction avec le gros de Tarmée que commandaient le comte Donat de Toggenbourg et le chevalier Pierre de Thorberg.

L'armée autrichienne s'était répandue dans la plaine pour faire du butin. Elle se concentra devant Naefels, où elle fut arrêtée par un retranchement (Letzi), dont des vestiges subsistent encore aujourd'hui. En cet endroit, la vallée se resserre, à l'ouest les contreforts du Raulispitz s'avancent dans la vallée que dominent à l'est les pentes de Beglingen. Le défilé, n'ayant qu'un quart de lieue de large, était très propice à l'établissement d'une barricade ; il avait déjà été fortifié au temps des Romains, lors des invasions des barbares, le mur et le fossé parallèle qu'ils avaient construits existaient encore au quatorzième siècle. C'est là que, sous le commandement de Matthias Vonbûhl^ l'avant-garde des Glaronnais attendait de pied ferme les envahisseurs. Aussitôt qu'elle les voit s'avancer elle donne l'alarme. Cent cinquante à deux cents hommes des communes de Nœfels, de Netstal et de Mollis répondirent à l'appel du tocsin. Les Glaronnais avaient à combattre un effectif dix fois plus considérable, ils ne pouvaient couvrir leur front, et, en dépit de leur vaillance, ils durent se retirer.

Les Autrichiens franchirent le défilé ; se croyant en sécurité, ils pénétrèrent dans les villages de Na?fels, de Netstal et de Mollis, s'emparèrent du bétail et brûlèrent les bâtiments; les femmes et les enfants s'enfuirent dans la montagne. Cependant, Matthias Vonbûhl avait réussi à rallier les Glaronnais, il réunit sa troupe en un endroit nommé Schneisingen, à un quart d'heure de Naefels, sur un coteau pierreux ; recommençant le combat, il fit bombarder les envahisseurs avec les projectiles qu'il avait sous la main ; les Autrichiens, sentant le danger qui les menaçait, se reformèrent pour recommencer l'attaque, la cavalerie en avant, l'infanterie en arrière. Les Glaronnais firent alors pleuvoir sur les Autrichiens une

grêle de pierres ; les chevaux effrayés jetèrent la coQfusion dans les rangs de l'infanterie et l'obligèrent à la retraite.

Profitant du désarroi, les Glaronnais descendirent des hauteurs et fondirent subitement sur l'armée ducale. Un long combat corps à corps s'engagea. Dix fois, dit la tradition, les Glaronnais furent obligés de se retirer, et dix fois ils recommencèrent l'attaque ; à la onzième attaque ils l'emportèrent et contraignirent les Autrichiens à leur céder le terrain. Ils repoussèrent leurs adversaires et les refoulèrent derrière la Linth et le Letzi et jusqu'au pont de Wesen. Eu voyant le gros de l'armée opérer sa retraite, l'aile gauche de l'armée autrichienne qui eût pu, par une intervention rapide, changer le sort de la bataille, renonça au combat, prit la panique, et se retira de son côté. Les Autrichiens, en arrivant en grande masse sur le pont de Wesen, le firent céder sous leur poids, un grand nombre d'entre eux tombèrent dans l'eau et embarrassés de leurs armures trouvèrent la mort dans les flots de la Linth. On a estimé à 2500 hommes la perte des Autrichiens. Les Glaronnais n'avaient perdu que 54 hommes ; pleins de reconnaissance envers Dieu, la vierge et leurs patrons saint Fridolin et saint Hilaire, qu'ils avaient invoqués au milieu de leur détresse, ils suspendirent dans l'église de Glaris onze drapeaux conquis sur l'ennemi, un douzième fut attribué aux Schwyzois.

Voulant tirer vengeance de la trahison des habitants de Wesen, les Glaronnais unis aux Schwyzois attaquèrent cette ville que les Autrichiens évacuèrent après y avoir mis le feu. Alléchés par ce nouveau succès, les Confédérés assiégèrent Rapperschwil qui était le boulevard de l'Autriche dans ces contrées, mais la garnison de cette ville leur opposa une vive résistance et, après trois semaines, ils rentrèrent dans leurs foyers chargés de butin. Moins heureuse que la Suisse, la ligue des villes de la Souabe défaite à Dœffingen, le 25 août 1385, par le comte Eberhard de Wurtemberg, fut dissoute ; les ligues du Rhin et de Franconie subirent un sort analogue. Dès lors, les liens qui s'étaient établis entre les cantons suisses et les villes impériales allemandes changèrent de nature.

Chaque année depuis plus de cinq cents ans le peuple de Glaris célèbre sa mémorable délivrance par un pèlerinage qui a lieu le premier jeudi d'avril. Les habitants de Wesen s'associent à cette fête et écoutent pieusement le récit de la défaite de leurs ancêtres.

Tandis que sur les bords de la Linth les Glaronnais livraient le combat héroïque de Naefels, les Bernois, reprenant l'offensive.

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s'avancèrent jusque devant Fribourg; ils prirent la petite ville de Buren, puis pénétrèrent en Argovie jusqu'à Schœnenwrerth et assiégèrent Nidau, en mai 1388. Cette dernière localité était occupée par une garnison du sire de Coucy qui y mit le feu et l'évacua pour se retirer dans le château ; après une résistance opiniâtre de cinq semaines, les assiégés, à bout de vivres, rendirent la place. Les Bernois délivrèrent deux prêtres étrangers, l'évêque de Lisbonne et le prince d'Alkazena, que les soldats de Coucy avaient capturés dans l'espoir d'en tirer une rançon.

De guerre lasse, les partisans de l'Autriche conclurent, le 1®' avril 1389, avec les Bernois et les Confédérés un armistice de sept ans. Ce traité assura aux Suisses leurs conquêtes. Berne s'annexa le Haut-Simmenthal au détriment des Fribourgeois, les parties du Seeland enlevées au sire de Coucy, enfin les seigneuries autrichiennes d'Oberhofen et d'Unterseen. Les traités d'alliance conclus entre les Suisses et les contrées jusqu'alors sujettes de l'Autriche furent reconnus valides ; les alliances des Waldstœtten et Zurich avec Lucerne, Zoug et Claris, sans être expressément mentionnées se trouvèrent implicitement reconnues ; les villes de Berne et de Soleure adhérèrent à ces traités par des actes spéciaux, signés et scellés par les autres Confédérés à l'exception de Claris. Cette paix temporaire fut renouvelée, en 1394, pour vingt ans; en 1412, pour cinquante ans et transformée finalement, en 1474, en paix perpétuelle. Dans la paix de 1394, Claris fut expressément mentionné ; Tannée suivante, la vallée de Claris racheta les droits que l'abbaye de Saeckingen avait possédés sur elle; et, en 1455, l'empereur Sigismond de Luxembourg annula, par un privilège, toutes les prétentions de l'Autriche sur le pays de Claris.

Ce triomphe définitif des Confédérés, après un si long conflit, soutenu de part et d'autre avec tant d'opiniâtreté, est bien fait pour déjouer les calculs de probabilité sur lesquels se fondent souvent les pronostics des politiciens. Il avait cependant été entrevu, observe M. Hilty, par un contemporain, vassal des Habsbourg qui, au lendemain de Sempach, exprimait son découragement dans les vers dont suit la traduction :

« 0 lion ! pourquoi rentres-tu piteusement la queue entre tes jambes et laisses-tu occire si nombreuse ta brillante noblesse contre tout droit et par violence ? A quoi te sert ton aspect terrible ? Si tu ne te redresses pas bientôt et d'autres avec toi, tu seras un beau jour mangé par une vache de Schwyz. »

Durant cette première période de notre histoire nationale, le canton de Schvvyz a joué un rôle prépondérant, il s'identifie avec la Confédération aux yeux de Tétranger et, par une extension naturelle, Jean de Winterthour étend Tappellation de Suisses, (Suitens) aux alliés des Schwyzois. Ce ne fut cependant que depuis la bataille de Sempach que le terme de Suisse commença à devenir plus ou moins commun chez les chroniqueurs, sans cependant être admis dans les actes officiels.

Par les victoires de Sempach et de Naefels et les succès remportés par les Bernois sur le sire Enguerrand de Coucy, la Confédération des huit cantons est définitivement constituée et leur émancipation un fait acquis. Les ducs d'Autriche ne conservent plus en Suisse que des droits privés. Politiquement, les cantons continuent à faire partie de l'empire, dont ils devaient se détacher en fait un siècle plus tard lors de la paix de Bàle (1499) et en droit, deux siècles et demi plus tard, lors de la paix de Westphalie (1648).

Pour consolider leur indépendance et assurer leur avenir, les huit cantons complétèrent, par la Convention ou Convenant de Sempach, du 1" juillet 1393, les mesures prises vingt-trois ans auparavant dans la charte des prêtres ; ils dotèrent ainsi leur Confédération naissante d'un embryon de constitution politique et militaire. Ce code a été souvent appelé Frauenbrief à cause de certaines dispositions touchant les égards dus aux femmes. Le souffle relie:ieux et humanitaire, trait caractéristique de ce document, atteste l'esprit chevaleresque qui animait les héros de Sempach et de Naefels. Simples paysans aux mœurs rudes, ils savaient que la brutalité n'est pas un signe de force et que le bon droit appartient à celui qui craint Dieu et respecte son prochain.

Les bourgmestres, avoyers, landammans, conseils, bourgeois et campagnards des villes libres et des Etats de Zurich, Berne, Lucerne, Soleure, Zoug, Uri, Schwyz, Unterwald et Claris, d'un commun accord, posent une série de principes qui doivent désormais régir leurs rapports.

« Nous voulons, disent-ils, vivre paisiblement ensemble. En temps de guerre, comme en temps de paix, chacun doit être en sûreté dans sa maison et sur son domaine. Nul ne sera tenu de fournir hypothèque pour la dette d'autrui. Celui qui nous apporte des marchandises trouvera, dans nos pays, protection pour sa femme et ses biens.

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» Nul ne doit commencer une guerre, générale ou privée, sans que nous en ayons, les alliances en main, reconnu la nécessité. Mais toujours, bannières déployées, nous marcherons ensemble contre nos ennemis, tous en braves, comme nos ancêtres, nous demeurerons unis, courageux et loyaux. Quiconque abandonnerait les rangs, ou transgresserait de quelque autre manière cette ordonnance, doit être arrêté par le gouvernement dont il relève et puni dans sa personne et dans ses biens, pour l'avertissement de tous et sans contradiction d'aucun. Celui qu'une blessure aura mis hors d'état d'être en aide à lui-même et à l'armée, n'en demeurera pas moins avec ses compagnons d'armes aussi longtemps que durera le combat.

» On défendra le champ de bataille et harcellera l'ennemi jusqu'à la fin du péril. Comme il est advenu à Sempach que l'ennemi s'est rallié pendant le pillage et qu'il aurait souffert bien davantage si nous nous étions moins pressés de courir au butin, personne, à l'avenir, ne se jettera sur le butin avant que les chefs l'aient permis. Chacun doit leur livrer tout ce qu'il trouve, ils en feront le partage, selon la force des contingents, entre tous ceux qui ont pris part à l'action.

» Enfin, puisqu'il a plu au Dieu tout-puissant de déclarer les égUses ses demeures et de faire servir une femme au salut du genre humain, nous voulons qu'aucun des nôtres ne force, dévaste ou incendie, couvent, église ou chapelle, ni n'outrage ou blesse femme ou fille. Il est cependant permis de poursuivre l'ennemi jusque dans les églises et de sévir contre les femmes qui nous attaquent ou crient si fort qu'il en pourrait résulter préjudice pour nos armes. »

Cet essai de codification du droit des gens fait le plus grand honneur aux Confédérés. La Suisse, en s'efforçant ainsi d'imposer des limites aux excès qu'entraîne l'état de guerre, préludait à cette mission civilisatrice qu'elle a accomplie de nos jours dans une série de conventions internationales propres à rapprocher les peuples de l'Europe (croix-rouge, etc.). M. Daguet remarque que le dernier paragraphe du convenant de Sempach présente une certaine analogie avec l'instruction que du Guesclin laissa en mourant à ses compagnons d'armes (1380). Avant de quitter ce monde, le grand connétable dont la France s'honore invitait ses capitaines « à ne point oublier ce qu'il leur avait dit mille fois, qu'en quelque part qu'ils fussent en guerre, les gens d'église, les

femmes, les enfants et le pauvre peuple n'étaient pas leurs ennemis. »

Notons, en passant, que quoique ne faisant point encore partie de la Confédération, Soleure prit part au Convenant de Sempach.

CHAPITRE XII Etat de la civilisation vers la fin du quatorzième siècle.

Caractéristique de Tépoque. — Développement de l'esprit communal. — Situation économique, rôle des usuriers juifs. — Influence politique des corps de métiers, transformation des mœurs, apparition de la peste. — Déchéance de TEglise. — Mouvement littéraire. — Tactique et discipline des Confédérés. — Influence politique et sociale des victoires de Morg'arten et de Sempach.

Le quatorzième siècle a été pour les Suisses un temps de jeunesse et d'héroïsme. Moins brillant que le quinzième siècle, il est relativement plus moral, plus pieux. Quand on relit le texte de l'alliance de 1291 et le convenant de Sempach, qui marquent l'un le début, l'autre la fin de cette première époque, on est frappé du souffle élevé qui a inspiré ces deux documents. L'esprit d'indépendance, un principe religieux et humanitaire en sont les traits caractéristiques. Les principaux auteurs du drame ont un vif sentiment de leurs devoirs, ils se consacrent de toute leur âme à la chose publique, ils se font une haute idée de leur mission, et la remplissent avec une remarquable intelligence. Les chefs énergiques qui conduisaient les premiers Suisses aux victoires de Morgarten, de Laupen, de Sempach et de Naefels possédaient un ascendant étonnant sur les masses ; leur autorité était incontestée, les guerriers qu'ils avaient à commander marchaient avec un élan irrésistible qu'aucun obstacle n'arrête, la concorde régnait dans leurs rangs. L'esprit de conquête et l'avidité qui devaient s'emparer des chefs des ligues au quinzième siècle, n'avaient point encore fait leur apparition.

A l'aube de leur indépendance, les Suisses se montrent modérés dans la victoire, ils ne réclament que ce qu'ils considèrent comme leurs droits. Dans tous les temps de notre histoire, — fait digne de remarque et qui montre que le Suisse est vraiment républicain de tempérament, — la personnalité des chefs semble avoir eu peu d'importance, leurs noms demeurent souvent ignorés. C'est dans

la volonté d'un peuple unanime que réside la décision, l'on ne voit pas se produire en Suisse ces engouements idolâtres qui ont conduit certaines monarchies à leur perte ; les citoyens exercent un sévère contrôle sur les hommes qu'ils ont investis de leur confiance. Nous verrons plus loin l'illustre Waldmann, le vainqueur de Morat s'essayer au rôle de dictateur, mal lui en prit, il paya de sa tête son mépris des lois.

Ce tableau qui peut paraître flatté avait cependant aussi ses ombres. L'impartialité nous fait un devoir de constater les procédés blâmables auxquels les premiers Suisses ont eu parfois recours. Dans leurs luttes avec les moines d'Einsiedeln , les Schwyzois ont été injustes et cruels ; généreux au siège de Soleure, les Confédérés se montrent impitoyables à Rapperschwil ; les Lucernois acquièrent, à prix d'or, Weggis, et contraignent à Tobéissance les habitants de cette localité que peu auparavant ils avaient admise dans leur combourgeoisie ; le rôle équivoque de Rodolphe Broun donne à la politique zuricoise une allure vacillante; l'un de ses successeurs, Rodolphe Schœno, qui avait hérité de ses vices et non de ses qualités, chercha à détacher Zurich de la Confédération et se vit destitué de ses fonctions de bourgmestre (1393). Comme les républiques italiennes, les cités suisses sont la proie des partis; longtemps elles gardèrent le souvenir de ces nuits sanglantes (Mordnacht) où furent étouffées en leur germe des conspirations formées dans le but de leur ravir leur indépendance.

Plus heureuse que les ligues souabe, rhénane ou lombarde, qui n'eurent qu'une existence éphémère, la ligue helvétique résista aux assauts redoublés de la maison d'Autriche. Les circonstances géographiques ont certainement contribué à ce résultat, mais la principale cause de cette permanence de la confédération des Waldstaetten et de leurs alliés doit être cherchée dans le caractère national suisse. Avec des différences d'un canton à l'autre, les Suisses des bords du lac de Constance à ceux du Léman ont des traits communs. Sous cette apparence lourde, rude et morne, qui frappe au premier abord l'étranger, le Suisse a le cœur chaud, généreux ; ennemi de la routine, plein d'initiative, il est attentif à ses intérêts et les défend avec intelligence et opiniâtreté ; loyal et probe en affaires, il est doué de beaucoup de perspicacité, d'un naturel endurant, il ne se laisse pas rebuter par les difficultés ; de mœurs simples, ennemi de l'ostentation, il subordonne ses convenances

à ses devoirs et possède à un haut degré l'esprit public. Religieux sans bigoterie, les vieux Confédérés joignaient à un patriotisme ardent et à un souverain mépris de la mort, une foi touchante en la Providence, dont ils invoquaient solennellement la protection aux moments décisifs.

Les principales communes du territoire qui constitue aujourd'hui la Confédération suisse ont acquis successivement des chartes, le mouvement commença au douzième siècle et se continua dans les siècles suivants. Dans le présent ouvrage, nous n'avons pas entendu faire seulement l'histoire de la Confédération, mais bien celle de la nation suisse, il importe dès lors de jeter de temps à autre un coup d'oeil sur l'état des communes, qui étaient destinées à n'entrer que plus tard dans le giron de l'alliance helvétique. Considérées au point de vue de l'origine de leurs franchises, les cités suisses peuvent être rangées dans trois catégories :

Un premier groupe comprend les cités épiscopales.

Les bourgeois de Caire possédaient quelques privilèges déjà au neuvième siècle, mais qui ne furent codifiés qu'entre les années 1368 à 1376. Sion possède, dès le commencement du treizième siècle (1217, suivant M. Gremaud), un statut qui renferme quelques dispositions de droit civil.

A Lausanne, l'origine des libertés municipales remonte au milieu du douzième siècle, le plus ancien document qui en fasse mention est antérieur à la fondation de Berne, il est de 1144 (environ). C'est une reconnaissance du prévôt Ardutius qui constate l'existence d\x plaid général (placitum générale), sorte de corps législatif et judiciaire, dont le concours était nécessaire pour faire des lois, décréter des bans, frapper monnaie et rendre la justice. Après avoir désigné l'assemblée générale des nobles, du clergé et des bourgeois, ce terme fut appliqué plus tard, en 1368, à un coutumier, traitant du droit des choses,, du droit des successions, et du droit matrimonial, qui devait régir Lausanne et les terres épiscopales pendant plusieurs siècles.

La ville de Bâte obtint des franchises de Tévêque Henri de Neuchâtel, en 1264 ; le Petit-Bàle, qui forma une commune distincte jusqu'à la fin du quatorzième siècle, reçut sa charte du même évêque en 1274.

A Genève, les libertés, franchises, us et coutumes de la cité furent formellement reconnues en 1387 par l'évêque Adémar Fabri.

Dans un second groupe viennent se ranger les cités impériales :

Sokure reçut une charte du roi Rodolphe, en 1280. Sans posséder proprement de charte, Zurich avait déjà, à la fin du treizième siècle, des statuts, qui furent rédigés à nouveau, d'une manière systématique, au commencement du quatorzième siècle par le secrétaire de la ville, Nicolas Magold. Des édits analogues (JRechtbrief) existaient pareillement à Constance et à Schaffhouse à la fin du treizième siècle. Il est possible, suivant M. E. Huber * que ce soit redit de Constance qui ait servi de modèle à ceux des autres villes de la Suisse orientale, Zurich, Schaffhouse et Saint-GaU. Cette dernière cité, qui reçut la qualité de ville impériale en 1281, obtint un projet de charte de son abbé, en 1272, et une charte en due forme en 1291. Durant le cours des quatorzième et quinzième siècles, Saint-Gall fait preuve d'une certaine activité législative. D'autres localités moins importantes du voisinage, Wyly Bischofzell et Arbon suivent le mouvement.

Un troisième groupe, le plus nombreux, est composé des villes, bourgs et communes rurales qui obtinrent des franchises de leurs seigneurs. Bornons-nous à en mentionner quelques-unes.

En première ligne figurent les villes fondées ou fortifiées par les Zdcringen : Berthoud, Fribourg, Morat et Berne. Les chartes de cette époque reproduisent fréquemment les mêmes dispositions ; la Handfeste de Fribourg en Brisgau a servi de modèle à toute une série de franchises, c'est ainsi que ses articles sont textuellement reproduits dans les chartes accordées par le comte de Kibourg à Diessenhofen en 1178 et à Thoune en 1264, ainsi que par les comtes de Habsbourg aux villes d'Aarau, Brougg, Zofingue, Soursee, Sempach, Bremgarlen, Rheinfelden, Lenzbourg^ Laufenbourg^ etc. Leurs dispositions se retrouvent pareillement dans les chartes, accordées par les comtes de Neuchâtel, à Nidau, Cerlier, Aarberg, Buren. Dans les Etats de Savoie, on voit pareillement les statuts de la petite ville de Fluinet servir de modèle aux chartes d'un très grand nombre de localités, telles que Villeneuve (1214), Aubonne et Vevey (1236), Payerne (1283), Moudon (1286), Grandson (1293), Romont et F«;erdo« (1328), etc. La similitude de plusieurs des chartes, dans lesquelles les questions de droit civil se mêlent aux questions de droit public, détermina des courants juridiques communs à plusieurs localités ; c'est ainsi, par exemple,

* Voir System and Geschichte des schweizerischen Prioatrechts. Tome IV.

que s'établit le coutumier des quatre bonnes villes du Pays de Vaud (Moudon, Morges, Nyon et Yverdon) qui a été en grand crédit à la fin du moyen âge et même dans les temps plus modernes, non seulement dans le Pays de Vaud, mais encore dans celui de Fribourg.

On voit, par Ténumération des chartes qui précède, que la vie publique était très développée non seulement dans les treize cantons, entre lesquels allait se concentrer bientôt la direction politique des ligues suisses, mais encore dans les villes alliées, et même dans les villes plus tard sujettes des Confédérés. Il y avait, au treizième et au quatorzième siècle, comme un travail d'enfantement d'un bout à l'autre de notre territoire, et, si quelques villes plus heureuses, plus, énergiques, sont parvenues à s'emparer de l'hégémonie au préjudice des autres, un même souffle, une même aspiration vers l'indépendance animaient les communes suisses. Malheureusement l'égoïsme de certains cantons, jaloux d'étendre au dehors leur influence, allait entraver ce mouvement, réduire au rôle de sujets des villes sœurs, des pays entiers, et neutraliser ainsi des forces vives qui eussent pu concourir utilement au développement de la patrie. Après une longue éclipse, les pays sujets sont parvenus, à leur tour, à l'émancipation. On s'est souvent étonné de la rapidité avec laquelle les neuf cantons créés en 4803 et en 1^15 ont conquis leur place et leur influence dans la Confédératiori^ouvelle ; l'explication du phénomène se trouve, pensonsnous, dans le fait que les cités qui les composent, quoique mises dans l'impossibilité d'exercer une action politique, avaient cependant, elle aussi, une forte organisation communale et d'antiques traditions.'*^

Au quatorzième siècle les villes comme les campagnes prospèrent, les corps de métiers, dont nous avons vu plus haut la formation, se développent. C'était, d'une part, le groupe des approvisionneurs de denrées : les épiciers, les bouchers, les boulangers, les négociants en vin, les tonneliers, les brasseurs et les pêcheurs ; puis celui des menuisiers, des cordonniers, des tailleurs, etc. ; à côté de ces métiers qui, répondant à des besoins journaliers étaient représentés dans chaque localité, certaines industries s'exerçant en gros se rencontrent dans les villes principales ; des fabriquas de toile et de drap, ainsi que des tanneries, s'établissent à Bâle, à

Zurich, à Berne, à Saint-Gall, à Lucerne, à Fribourg, etc., et des filatures de soie à Zurich, qui déjà exportait au loin ses produits. L'orfèvrerie qui devait prendre à Genève une grande extension au quinzième siècle y fait son apparition déjà en 1290 en la personne des sieurs Jocerin et Perret de Nyon. L'usage des habits de cuir était encore très répandu ; dans ces temps de guerre, les armuriers et les fourbisseurs avaient aussi fort à faire. La pierre remplaçant le bois, les maçons, tailleurs de pierre et autres ouvriers en bâtiments deviennent plus nombreux. De méprisé qu'il était durant la première moitié du moyen âge, le travail commence à être honoré au quatorzième siècle; pratiqué par des hommes libres il attire la considération.

Nous avons parlé plus haut du trafic qui se faisait de Zurich et de Lucerne en Italie par le Splugen et par le Gothard. La vallée du Rhône était également parcourue par les marchands. Le Saint- Bernard avait été déjà utilisé par les Romains; le Simplon est mentionné pour la première fois dans un. acte de 1235. Entre 1272 et 1291, l'évêque de Sion conclut des arrangements avec des compagnies de marchands de Milan et de Pistoie pour y établir un transit régulier ; cette route importante était praticable pour les voitures sur une partie de son parcours. Arrivés sur les rives du lac, les Italiens chargeaient leurs marchandises sur des bateaux qu'amenaient à Villeneuve les bateliers de Saint-Gingolphe, i'Evian, de Vevey et de Morges. Les négociants allemands, v nant de Nuremberg ou de Francfort, traversaient le Rhin à Bâle, prenaient la route de Soleure, longeaient le lac de Neuchâtel, et se dirigeaient par Yverdon et Orbe sur Morges.

Les comtes de Savoie se montrèrent pleins de zèle prur assurer la sécurité des routes sur leur territoire, et conclurent ans ce but des arrangements avec les évêques de Sion. On a vu pareillement dans la charte des prêtres, les ligues suisses prendre des mesures en faveur du commerce de transit. Non contents de protéger le commerce, les gouvernements des villes suisses interviennent dans les rapports entre le producteur et les consommateurs ; ils émettent des ordonnances concernant les poids et les mesures et même, — réalisant les rêves rétrogrades des modernes socialistes, — sur les qualités des produits et leur prix.

La possibilité d'échanger les produits du sol, d'en tirer un parti utile permit à l'épargne de se constituer ; la rémunération des

services qui jadis avait lieu en nature, se fait en argent ; l'argent se prêta et commença à jouer un rôle important. La richesse mobilière fit son apparition", le capital, le crédit et la banque devinrent de puissants agents de civilisation. Le prêt à intérêt avait été longtemps défendu ou entouré de restrictions par l'Eglise; sous l'empire des préjugés alors régnants, le commerce d'argent ne jouissait pas de la considération qu'il a acquise depuis, et s'était concentré entre les mains des Juifs.

Un certain nombre d'Israélites établis comme usuriers, — c'était le nom qu'on donnait alors aux banquiers, — s'étaient fixés dans les principales villes de la Suisse. Chassés de France et protégés en revanche par les comtes de Savoie, ils arrivent, déjà dans la seconde moitié du douzième siècle, à Genève, ils s'établissent à Berne en 1230, à Bâie vers le milieu du treizième siècle, à Zurich en 1273. Ils pratiquaient le change d'une place à l'autre: c'est à eux qu'on doit l'invention si utile de la lettre de change qui évite le transport des espèces. Les services qu'ils rendaient étaient incontestables, aussi jouissaient-ils de privilèges impériaux et de la protection des autorités locales. Il leur fallait une patente pour ouvrir leurs comptoirs ; le taux auquel ils pouvaient prêter leur était fixé. Ils étaient tenus d'habiter dans un quartier spécial (canceUum judœorum), dont il leur était défendu de sortir. 11 leur était interdit de se promener dans les villes, ils devaient porter sur leurs vêtements un signe distinctif. Nonobstant les ordonnances qui leur étaient imposées, les Juifs prêtaient fréquemment leur argent au 10 et au 20 7o tandis que les chrétiens n'en tiraient que le 6 Vi ^^ maximum; ils poursuivaient impitoyablement leur débiteur et s'attiraient de ce chef des haines. On a souvent remarqué que les dispositions légales contre l'usure ont généralement manqué leur but, par le fait que plus le prêteur est tenu de se montrer circonspect, plus il hausse ses prétentions ; il recourt alors à des moyens détournés pour ne pas tomber sous le coup de la loi, ensorte que l'abandon de ces prescriptions a eu pour efiet d'abaisser le taux de Tintérêt et d'améliorer les conditions du crédit.

Lors de la grande peste de 1349, on accusa les Juifs d'avoir empoisonné les fontaines, et on les persécuta ; ce fut pour beaucoup (le débiteurs obérés un moyen de se dispenser de t^nir leurs engagements.

Au quatorzième siècle, on voit aussi le commerce de la banque pratiqué, notamment à Genève, par des Cahorsiens et des Lonibards,

plus tard ils sont remplacés par les banquiers florentins et génois *. En se répandant, l'argent monnayé facilite les rapports sociaux. Quand on parle aujourd'hui du règne du capitaly on ne songe pas toujours assez au rôle émancipateur qu'il a joué ; son accumulation durant les périodes de prospérité a créé des réserves pour les temps difficiles, dont les classes déshéritées ont été les premières à ressentir les heureux effets. C'est lui qui, en grande partie, a opéré la crise salutaire par laquelle l'Europe s'est dégagée de la féodalité, ainsi que cette transformation des mœurs, et cette série de progrès continus dont est sortie la société moderne. Le bien-être qu'atteignirent les bourgeois de nos villes produisit un renversement des conditions sociales. La noblesse féodale, demeurée dans ses châteaux, perdit cette situation privilégiée qu'elle avait longtemps occupée. Ruinée par les guerres, elle fut graduellement entraînée à aliéner ses seigneuries et à engager ses terres ; lorsqu'elle ne put plus payer ses intérêts, elle s'effondra et disparut. Quelques rares familles, comme les Bonstetten, les Blonay, les Gingins, les Goumoens, les Hallvvil, les Mulinen, les Erlach, etc., représentent seules aujourd'hui la noblesse féodale. Les villes suisses, en achetant des seigneuries, complétèrent l'œuvre qu'elles avaient commencée sur les champs de bataille.

Par une répercussion naturelle, la prospérité des classes bourgeoises et leur luxe même améliora la situation de l'artisan, dont elle assura le salaire. Les corporations virent grandir leur importance. A Genève les différents corps de métiers s'étaient réunis en confréries, placées chacune sous le patronage d'un saint ; elles avaient respectivement à leur tête un prieur, muni de pouvoirs très étendus.

La constitution dont Broun dota Zurich assura la moitié des places dans le conseil aux délégués des corps de métiers, mais le bourgmestre devait être un chevalier. Cette évolution, qui s'était déjà produite à Bâle au milieu du treizième siècle, s'accomplit vraisemblablement au milieu du quatorzième à Schaffhouse, qui reçut, en 1411, une constitution analogue à celle de Zurich. Le nombre des corporations variait suivant les villes ; il était de 15 à Bâle, de 13 à Zurich, de 7 à Schaffhouse. On remarquera que ces trois villes ont eu à leur tête, jusqu'au milieu de notre siècle,

* Voir à ce sujet Touvrage de M. Fréd. Borel, intitulé les Foires de Genève au qainzième siècle.

des magistrats portant le titre de bourgmestre, tandis qu'à Lucerne, Berne, Soleure et Fribourg, le chef du pouvoir portait le titre d'avoyer, et dans les cantons de Schwyz, Uri, Unterwald, Zoug, Claris et Appenzell celui de landamman qui s'y est consené jusqu'à nos jours. Ces appellations sont caractéristiques et correspondent à des formes de gouvernement et à des tendances différentes.

Les cantons primitifs, ainsi que Zoug, Claris et plus tard Appenzell se sont formés, en effet, par la réunion de quelques communes rurales qui avaient chacune à leur tête un amman, d'où le titre de landamman donné au chef de l'association des communes ; dans ces Etats de démocratie pure, le pouvoir était exercé, et il Test encore, sauf à Schwyz, par des assemblées appelées Landsgemeinde, auxquelles tous les citoyens actifs sont tenus de prendre part. Berne et Lucerne avaient jadis été régies par des avoyers (Schuitheiss) qui étaient des représentants de l'empereur et des abbés de Mourbach ; en s'émancipant, elles conservèrent au président de leur Conseil ce titre ; il en fut de même à Soleure et à Fribourg, où se maintinrent les traditions aristocratiques. A Zurich, la démocratie représentative prévalut dès le milieu du quatorzième siècle ; le pouvoir suprême était exercé par les représentants des corporations, de la bourgeoisie, d'où la dénomination de bourgmestre donnée au chef de l'Etat. La même évolution s'opéra à Bâle et à Schaffhouse. Cette diversité dans la forme du gouvernement a eu une grande influence sur la politique que devaient adopter dans la suite ces trois groupes de cantons. Elle correspond à une diversité dans les mœurs. Dans le premier de ces groupes, c'est l'élevage du bétail qui est la principale ressource des habitants, l'industrie ne s'y établit que tardivement et partiellement (à Appenzell et à Claris) ; dans le second groupe, la population est essentiellement agricole ; dans le troisième elle est vouée plus spécialement au commerce et à Findustrie. Le terme de syndic, en usage jadis à Genève et qui sert à désigner encore dans les cantons de Vaud, de Fribourg et du Tessin le président de la commune, paraît être venu de Savoie et d'Italie ; étymologiquement il dérive du grec sundicos (sun avec, dike justice) et du latin syndicus, appellation que l'on donnait à l'avocat ou au délégué chargé de prendre soin des intérêts d'un corps.

La prospérité des villes se manifeste dans les constructions. La transformation que nous avons déjà constatée à la fin du treizième

ÉTAT DE LA CIVIUSATION A LA Flti DU QUATORZIÈME SIÈCLE 305

siècle se poursuit. Les maisous en bois se font de plus en plus rares. A Zurich, à Genève, à Lucerue, la police exige que les bâtiments ou tout au moins les étages iorérieurs soient construits en pierre ; elle proscrit l'usage du chaume, les toitures sont généralement en bardeau. Les fenêtres sont très exiguës et, jusqu'au milieu du quinzième siècle, continuent à être closes en toile, en parchemin ou en papier.

Les aulorités municipales mettent tous leurs soins aux fortiGcations des villes.

Comme spécimen de cette architecture, nous donnons une reproduction de la tour Henri à Fribourg.

Au point de \-ue social, la population des villes était répartie en trois classes bien distinctes. Le clergé, tant régulier que séculier, alors très nombreux, exerçait une grande influence , grâce à toutes les fondations dont il avait su provoquer la création ; il avait ses tribunaux spéciaux et prétendait à une situation exceptionnelle ; à Zurich et à Bâie, l'autorité civile parvint, après une pig. 5î. - u tour HenH à Fribourg. vjve résistance, à l'assujettlr

(Tiré do Fribourg artistique.) à l'impôt. Venaient ensuite

la noblesse et le patriciat, composés des propriétaires fonciers, qui ne dédaignaient pas parfois de s'occuper de commerce ou d'industrie; enfin, les arliscais. Les Juifs avaient une position à part ; ils étaient, comme on l'a vu plus haut, voués au commerce de l'argent, et aussi à la profession médicale.

Les diverses classes de la population avaient dans les villes des habitudes très tranchées. Les prêtres, les gentilshommes et les hobereaux, les artisans, les Juifs, avaient des tavernes et des lieux de réunions séparés et habitaient des quartiers distincts. La rue des Ministres et la Junkergasse à Berne, la Wéberstnme et la Schmidgasse à Bâle, la Mercerie à Lausanne, la Péliseerie à Genève, etc. , le quartier des Juifs dans diverses villes, sont un souvenir de ces temps-là.

Avec les mœurs, Thabillement subit aussi une transformation. Les longs vêtements sont abandonnés par les hommes des classes supérieures ; les nobles adoptent le costume plus court, plus dégagé, en usage chez leurs serviteurs au siècle précédent ; le pantalon collant, en forme de maillot, uni à la chaussure, devient à la mode ; les chaussures à la poulaine, se terminant par une pointe effilée d'une longueur exagérée, font leur apparition ; la tête est couverte d'un capuchon retombant sur le dos dans le genre de celui des capucins, mais beaucoup plus allongé. Ce costume, très simple, était relevé par des couleurs variées ; une moitié de la tunique, par exemple, était jaune ou noire, et l'autre rouge, une des moitiés du pantalon rouge et l'autre verte. La toilette des femmes subit également une métamorphose ; la robe, jadis flottante, devient à la fois traînante et collante, et dessine les formes du corps; largement échancrée sur le col, elle laisse apparaître les épaules. Les cheveux, au lieu d'être réunis en longues tresses tombant sur le dos, sont plus courts et frisés.

Chez les hommes comme chez les femmes, l'instinct de la parrure se développe ; des boutons, des ceintures, des bordures d'argent ou de pierres précieuses font valoir les tuniques ou les robes, le capuchon est parfois décoré de clochettes, comme celui des fous de cour, demeuré traditionnel. Les excentricités du costume firent naître, par réaction, des ordonnances somptuaires. C'est ainsi qu'un édit de 1371 de la police de Zurich, interdit aux femmes n'appartenant pas à la noblesse de porter des festons de soie, de l'or, de l'argent, des perles et des pierres précieuses ; le même règlement prescrit aux hommes la longueur des capuchons et des pointes de souliers qu'ils étaient autorisés à porter, les couleurs du costume, la longueur de la tunique, et impose aux contrevenants des amendes.

Tandis que la noblesse féodale se ruinait, la bourgeoisie s'enri-

chissait, rivalisait de luxe avec elle et achetait des seigneuries ; une nouvelle noblesse se constitue, c'est dans ses rangs que se recrutent les officiers suisses qualifiés, si nombreux durant les siècles subséquents^ qui s'engagèrent au service des rois de France ou d'autres souverains. Les repas et les fêtes deviennent somptueux, si bien que l'autorité se crut appelée à intervenir pour réprimer leur extravagance. Un édit du conseil de Zurich, de 1374, stipula que fiancé et fiancée ne pourraient inviter plus de dix couples chacun à leur noce, que celle-ci se composerait d'un seul repas et qu'ils ne pourraient engager plus de deux chanteurs, deux violons et deux fifres. Un édit de Berne, de 1370, limita à quinze le nombre des personnes qui pouvaient être invitées aux repas de funérailles.

Une fois entré dans cette voie, l'Etat devint de plus en plus policier. On le voit, à Berne et à Zurich, interdire les jeux de cartes, les jeux de dés, les jeux de hasard ; permettre, par contre, le jeu de dames, et proscrire les lieux de débauche à Bâle, à Lucerne et à Zurich ; ses efforts n'étant pas couronnés de succès, il obligea les femmes réputées de mauvaises mœurs à résider dans des quartiers déterminés et à porter des insignes particuliers qui facilitaient la surveillance à laquelle elles étaient soumises. Pour prévenir les suites des querelles de cabarets, les aubergistes furent tenus d'obliger leurs hôtes à poser leurs armes avant de se mettre à table.

La peste fit des ravages considérables durant les années 1348 à 1351 ; en un jour, elle enleva plus de soixante personnes à Berne. La saleté, le manque d'hygiène, l'insalubrité des eaux avaient contribué à la répandre. En certains endroits la peste, considérée comme un châtiment du ciel, engendra une sorte de folie et des pratiques immorales ; on vit des processions de flagellanis, composées de sectaires des deux sexes, parcourir le pays en se donnant la discipline en pleine place publique; ailleurs l'approche de la peste fut salu^ par des chants, des repas et des danses. C'est alors que sur les murs des cimetières Ton se plaisait à représenter des danses macabres ou danses des morts. C'étaient des rondes ou des scènes infern^es, où Ton voyait figurer des squelettes avec des gens de toutes conditions, riches et pauvres, Tieillards et enfants, depuis fes papes et les rois jusqu'aux .plus humbles artisans; ing^ieuse allégorie destinée à rappeler aux puissants de la terre la brièveté de la vie humaine et l'égalité

devant la mort. Ce genre de représentation eut un grand succès au quatorzième siècle, sa vogue se continua durant les deux siècles suivants. Il existe encore aujourd'hui au palais épiscopal de Coire une danse des morts due au pinceau réaliste d'Holbein (1495-1554), où le célèbre peintre bâlois a donné carrière à sa verve ironique.

Pour combattre la peste, les autorités s'efforcèrent de tenir les rues plus propres, d'améliorer la qualité de l'eau des fontaines, elles créèrent de nouveaux hôpitaux et instituèrent des médecins communaux. Mais l'art médical et celui de la pharmacie étaient encore dans l'enfance. L'astrologie jouissait d'un grand crédit. On attribuait non seulement au soleil, ce qui eût été juste, mais à la lune et aux étoiles une grande influence sur la santé. C'était le beau temps des charmeuses et des charlatans, ils avaient plus de vogue que les disciples d'Esculape.

L'usage des bains publics, dit M. Dândliker, était plus répandu qu'aujourd'hui peut-être. Ils étaient considérés non seulement comme un agrément, mais aussi comme un besoin. Les épidémies venues d'Orient, la lèpre et la peste, avaient fait comprendre la nécessité de la propreté. Dans toutes les villes, on vit se créer des établissements hydrothérapiques, auxquels étaient attachés des barbiers et des poseurs de ventouses. Bâle ne comptait pas moins de quinze maisons de ce genre. C'étaient des sortes de casinos où l'on pouvait manger et boire, échanger les nouvelles du jour et se distraire ; ils n'étaient pas sans présenter certains inconvénients, aussi les autorités de Lucerne se virent-elles obligées de déterminer les jours où les femmes pourraient s'y rendre et d'interdire aux hommes l'accès des locaux où elles étaient reçues ; les bains mixtes subsistèrent à Bâle jusqu'en 1431.

Au douzième et au treizième siècle, l'Eglise était le centre d'où rayonnaient les idées générales. Elle était seule capable d'élever l'homme vers des notions supérieures, de l'arracher au terre à terre de la vie de tous les jours, de diriger son regard et sa pensée vers le beau, le bien et le vrai. Au quatorzième siècle, cette puissance intellectuelle subit une baisse; la confiance enfantine qu'inspirait l'Eglise commença à manquer ; des symptômes d'opposition et de critique se manifestèrent. Le peuple ne s'éloigna pas de la religion chrétienne, ni de la piété, mais l'Eglise, le clergé et sa hiérarchie lui inspiraient de la défiance. Le mauvais emploi

que le pape avait fait de son pouvoir, les luttes de l'Egtise contre le pouvoir civil, la cupidité du clergé, le relâchement de ses mœurs, sa mondanité, l'abandon dans lequel la religion laissait tomber la science détournèrent les fidèles de l'Eglise. Cette défaillance de TEglise, arrivant en un temps où la prospérité publique s'était accrue par le commerce, devait nécessairement détacher

d'elle une bourgeoisie qui avait pris conscience de sa force. Le transfert de la cour pontificale à Avignon, de 1309 à 1377, diminua naturellement son prestige. Lorsque le souverain pontife excommunia Louis de Bavière, la plus grande partie du peuple allemand prit parti pour l'empereur. Les villes contraignirent le clergé à dire l'office sous peine d'expulsion. « Lire et chanter ou sortir de la ville, » fut le mot d'ordre à Zurich. A Bâle, l'ambassadeur du pape Jean XXII fut jeté dans le Rhin. En présence du refus des prêtres de dire leurs offices, les gens s'habituaient à s'acquitter eux-mêmes sans intermédiaire de leurs devoirs religieux, et lorsque la réconciliation s'opéra, le lien entre l'Eglise et le peuple se trouva fort distendu. Le temps de la fondation des grands ordres monastiques était passé. Un refroidissement à l'égard de l'Eglise

310 PÉRIODE HiROlQUE

romaine s'était opéré, il devait préparer l'avènement du mouvement réformateur et égalitaire du seizième siècle.

Cependant, le peuple n'était point endurci au point de vue religieux. Lorsqu'au milieu du quatorzième siècle éclata la grande peste qui enlevait des gens de tous les rangs, il la considéra comme un châtiment du ciel ; on vit alors se former des confréries ayant à leur tête des laïques qui prêchaient, qui recevaient la confession, bénissaient et absolvaient comme des prêtres. L'idée que l'homme peut faire lui-même son salut, sans recourir à Tintermédiaire de l'Eglise, et entrer en rapports directs avec Dieu, qui devait être le principe fondamental de la réforme du seizième siècle, rencontrait déjà de nombreux adhérents. De divers côtés, on vit se former des sectes et des associations religieuses en dehors de l'Eglise. C'est alors que se répandent de tous côtés les IMlards ou Béghards, et les Béguines, déjà connus au douzième et au treizième siècle. Ces confréries qui ne se rattachaient pas à l'Eglise étaient vouées à la prière et au soin des malades. EUles peuvent être considérées comme un produit de l'influence d'Arnaud de Brescia et des Vaudois (disciples de Valdo).

Suivant le professeur Chastel, le nom de Beghards vient de beg (prier), le sobriquet de LoUards de lullen, à cause de la sourde psalmodie dont ils accompagnaient les rites de la sépulture.

A côté de ces hérétiques surgissent de vrais mystiques, âmes naïves vouées à la mortification et à la méditation individuelle, en proie, comme les ascètes, aux visions et aux apparitions miraculeuses. Henri Suzo, de Constance, prédicateur du couvent des nonnes de Tœss, près Winterthour, était le représentant le plus en vue de ces mystiques. Ces tendances se répandirent dans divers couvents du pays, et l'on vit, durant le quatorzième et le quinzième siècle beaucoup d'individus abandonner leur famille, fuir la société des humains, se soustraire à la discipline de FEglise et s'établir comme ermites dans des lieux retirés ; on les appelait amis de Dieu (Gottesfreunde) ; tel était le cas, au temps de la diète de Stanz, du pieux Nicolas de Flue.

Les mystiques contribuaient par leur indépendance à la désagrégation de l'Eglise. Mais ils n'avaient rien d'agressif. Le point de vue sectaire était représenté à cette époque par les frères du Ubrt esprit^ qui niaient l'efficacité des bonnes œuvres, se confessaient entre eux, rejetaient une partie des sacrements et se posaient en adversaires de la hiérarchie et du saint-père. Un de leurs adhé-

rents, Lœffier, de Bremgarten, fut arrêté à Berne, en 1375, par ordre de l'évêque de Lausanne ; condamné aux flammes, il monta courageusement sur le bûcher, et comme son agonie se prolongeait/ il se moqua, dit-on, de la petite quantité de bois que la lésiner ie du clergé avait destinée à son supplice. Cette secte était fort répandue a Bâle, à Berne, à Fribourg et dans le Pays de Vaud.

En 1380, le franciscain Borelli reçut du pape la mission d'en purger la contrée. Il fit condamner au dernier supplice des centaines de victimes et s'appropria leurs biens, dont il remit un tiers aux autorités civiles. En 1399, on découvrit à Berne et à Fribourg une confrérie qui repoussait la doctrine de l'intercession des saints, du purgatoire et l'emploi de l'eau bénite. Les dominicains dirigèrent contre ses membres des procédures et leur infligèrent de fortes amendes ; en 1400, le conseil de Berne exclut ces hérétiques des emplois publics.

Le quatorzième siècle doit être considéré au point de vue littéraire, de même qu'au point de vue religieux, comme un âge de transition. Durant les époques précédentes, les lettres avaient été le domaine exclusif des moines, puis des chevaliers ; avec la prospérité des villes, un nouveau genre de littérature empreint de l'esprit bourgeois apparaît.

En dépit de l'ignorance générale, la Suisse voit fleurir une littérature populaire, consistant en chroniqties et en chansons. Les chroniques étaient généralement composées en latin ou dans le dialecte allemand-suisse de l'époque ; elles ont pour auteur, soit des moines, soit des magistrats; elles célèbrent les faits de guerre. Le plus connu des chroniqueurs de ce temps fut Jean de Winterthour, qui naquit vers 1300 ; moine franciscain ou minorité, il appartenait au parti autrichien, on lui doit le récit de la bataille de Morgarten. Le chevalier zuricois Eberhard Mullner a laissé un récit de la révolution de Rodolphe Broun et des faits qui suivirent. Mentionnons encore la chronique du saint-gallois Christian Ktichimaister. Les chansons roulent sur les mêmes sujets et ont ordinairement pour auteurs des guerriers qui se complaisent à remémorer leurs exploits, elles respirent l'amour de l'indépendance et la crainte de Dieu. Volontiers elles éclosent après une guerre, dont elles résument les incidents. Composées au lendemain d'une victoire, elles sont parfois complétées dans la suite par l'adjonction

de nouveaux couplets. Le plus ancien de ces bardes est le Lucernois Halbsuter (voir page 288). Dans un autre genre, un moine bénédictin, Conrad von AmmenhatAser, se faisant l'écho des préoccupations de son temps, décrit en vers rythmés le jeu d'échecs, dans une allégorie où il raille le luxe de la noblesse, l'arrogance des baillis, les empiétements des artisans et l'oppression des prêtres. Le dominicain bernois, Ulric Boner, qui signe : « Chevalier de Dieu », chante la liberté, « ce bouclier d'honneur qui fait l'ornement de la vie, relève l'homme et la femme, donne au pauvre la richesse, à chacun de la valeur, et met le sceau aux paroles et aux actions, d Son recueil, composé de cent fables, est intitulé Pierre précieuse. L'édition originale de cette œuvre parut à Bamberg, en 1461, elle serait, suivant M. Daguet, le premier livre imprimé en langue allemande. Mentionnons aussi une poésie de Jean de Habsbourg, où l'auteur chante « la blanche fleurette qu'il cueillait avec tant de plaisir dans les prés. » Ce morceau fut composé par lui dans la prison du Wellenberg, à Zurich.

Dans le même temps, Othon de Grandson, dont nous avons transcrit plus haut quelques strophes, faisait des lais, des virelais, des ballades et des chansons d'amour et mérita l'éloge de Christine de Pisan qui le qualifia non seulement de « bon et vaillant », mais encore de « courtois, gentil, preux, bel et gracieux. »

Si les Confédérés ont su parfois sacrifier aux muses, ce n'était qu'à temps perdu ; entourés de tous côtés de dangers, perpétuellement menacés dans leur indépendance, Bellone avait pour eux plus d'attrait que Polymnie. Peuple avant tout pratique et plein d'initiative, nous voyons les Waldstaetten et leurs alliés étonner leurs adversaires par la hardiesse de leurs campagnes.

Il appartenait à la Suisse d'opérer une vraie révolution dans la tactique militaire. Aux temps des Grecs et des Romains, c'était l'infanterie qui décidait du sort des batailles ; lors des luttes contre les Huns, les Hongrois et les Sarrasins, la cavalerie joua au contraire un rôle prépondérant. Les guerriers des huit cantons, ne pouvant se procurer des chevaux en nombre suffisant, furent forcés de combattre à pied, et pour tenir tête aux charges des chevaliers, ils renouvellent d'instinct les procédés des Grecs : ils forment des masses profondes qui rappellent le bataillon sacré de Pélopidas et la célèbre phalange macédonienne. Tandis que les armées du moyen âge se montraient insouciantes des terrains sur

ÉTAT DE LÀ aVILISÂTION A LA FIN DU QUATORZIÈME SIÈCLE 313

lesquels elles livraient leurs engagements, les Suisses choisissaient avec habileté leurs emplacements de combat, ils attendaient prudemment l'ennemi dans des défilés ou des plis de terrain qui neutralisaient les avantages que les Autrichiens auraient pu tirer de leur cavalerie, et, grâce à un service de sûreté fait avec soin, ils surprenaient leurs adversaires qui, pleins de confiance en leur supériorité numérique, négligeaient généralement de reconnaître à l'avance leurs positions.

Aux chevaliers, militaires de profession, les Suisses opposent avec succès le système de la nation armée, et ressuscitent le service obligatoire des anciens Germains, abandonné depuis Charlemagne. La multiplicité des guerres leur fournit de nombreuses occasions de se faire au métier des armes et durant le siècle suivant nous voyons les hommes des ligues perfectionner de plus en plus leur discipline, leur stratégie et leur tactique. On a longtemps attribué les victoires des vieux Suisses à leur seul courage et rabaissé la valeur des Autrichiens, des Italiens, des Bourguignons et des Français ; en étudiant leurs belles campagnes, on se rend compte qu'ils ne livraient rien au hasard, cpie les chefs de leurs contingents se distribuaient les rôles avant d'engager une action, et possédaient à un haut degré l'art qui consiste à porter, à un moment donné, l'efiort sur un point déterminé, pour frapper un coup décisif.

Les premières campagnes des Suisses coïncident avec l'invention de la poudre. Mais cette découverte, longtemps attribuée à Berthold Schwarz * et (jui était connue déjà antérieurement des Chinois et des Arabes, fit lentement son chemin. Les plus anciens canons que l'on ait possédés en Suisse sont ceux que la ville de Bâle acheta en 1371 ; six ans après, Saint-Gall en achetait à son tour onze, et ce serait, croit-on, au siège de Berthoud, en 1383, que les Bernois auraient pour la première fois fait usage de bouches à feu. L'introduction de ces nouveaux engins devait finalement diminuer l'importance de la force physique du soldat, faire tomber l'usage des cuirasses, bouleverser la tactique, modifier l'emploi de la cavalerie et amener un remaniement complet du système de fortification. Mais cette transformation dura des siècles, pendant longtemps encore, les combats se font corps à corps avec la pique et la hallebarde. Les armes à feu primitives ne se

^ Moine dominicain qui vivait à Fribour^ en Brisgau au commencement du treizième siècle.

314 PERIODE HÉROKQUE

chargeaient pas rapidement, elles étaient lourdes» peu maniables, -~ il fallait trois hommes pour porter une arquebuse avec ses accessoires (chevalet et munitions), — aussi n'étaient-elles guère utilisées que pour la défense des remparts. Les premiers canons étaient en bois cerclé de fer, on imagina aussi des mortiers de fer, d'un calibre énorme, d'une portée insignifiante, difficilement transportables ; il fallait jusqu'à trois quarts d'heure pour tirer un coup, les projectiles étaient ronds et faits en pierre. Comparés aux. bcUistes, — machines à lancer des pierres ou des matières enflammées, renouvelées des Grecs et des Romains, — que les Bernois employèrent au siège de Guminen, lors de la guerre de Laupen, les premiers canons constituaient à peine un progrès.

Chaque guerrier pourvoyait lui-même à son armement, ainsi qu'à son entretien, et venait se ranger sous la bannière de son quartier ou de sa corporation. Cependant les villes, obligées de se prémunir contre des alertes et de défendre leurs portes, avaient des gardes soldées, une caisse, alimentée par un impôt spécial S pourvoyait à cette dépense ; il se constituait aussi parfois des troupes de volontaires ou corps-francs. La cotte de mailles des temps primitifs du moyen âge fut remplacée, dès le treizième siècle, par des armures complètes composées d'un casque à visière mobile avec épaulières, brassards, gantelets, cuissards, genouillères et grèves (jambières) qui protégeaient le cavalier de pied en cap ; la tète et le corps du cheval étaient aussi protégés par une cuirasse. L'usage de ces pesantes armures, composées de pièces d'acier articulées et plus ou moins richement ciselées, subsista, avec quelques simplifications, jusqu'à la fin du seizième siècle. Comme arme de choc, le cavalier avait la lance ; le fantassin, la pique ou la hallebarde, sorte de hache adaptée à un long manche; cette arme nationale était primitivement une hache de bûcheron, qui fut appropriée ensuite aux. besoins de la guerre ; munie au revers et au sommet de pointes efKIées, elle devint cette pique élégante que portent encore à Rome les gardes du pape. Les chevaliers se servaient aussi de longs glaives, avec lesquels ils frappaient d'estoc et de taille ; au quinzième et au seizième siècle apparaît le glaive à deux mains, tantôt triangulaire, tantôt plat et en forme de flammes. Comme arme de jet, l'arbalète subsista encore quelque temps en dépit de l'introduction des armes à feu.

' D existait encore il y a quelques années, à Genève, une contribution intitulée la tojce des gardes qui était un souvenir de ce temps.

Il est curieux de constater que l'arc, en honneur en Angleterre et en Ecosse, et qui porte beaucoup plus loin que Tarbalète, n'a jamais eu de vogue en Suisse, où les tireurs ayant bon œil n'ont jamais dA manquer.

Durant le quatorzième siècle, la guerre se faisait d'une manière impitoyable, les excès qu'elle comportait, comme pillage, ruine et incendie, mauvais traitements envers les femmes et les enfants dépassaient toute idée ; les blessés étaient achevés sur le champ de bataille. Aux cantons suisses revient l'honneur d'avoir cherché, déjà à cette époque, à mettre un frein à ce genre de maux ; le Convenant de Sempach contient, en effet, des articles humanitaires relatifs aux égards dus aux blessés.

Les batailles de Morgarten, de Laupen, de Sempach et de Nsefels ont eu non seulement une portée politique mais aussi une portée sociale. La noblesse qui soutenait l'Autriche, décimée et ruinée, perdit son prestige ; ses représentants, pour subsister, furent obligés désormais de se faire agréer comme bourgeois dans les cités de leur voisinage. Les nobles siégèrent dans les conseils des villes avec les notables enrichis par le commerce ou l'industrie et formèrent avec eux les patriciats. Tandis que, au delà du Rhin et des Alpes, l'idée monarchique triomphait, que sur les ruines de la ligue souabe s'établit la puissance des comtes de Wurtemberg, que les villes italiennes, renonçant à se gouverner par elles-mêmes, abandonnaient le pouvoir à des podestats héréditaires, l'idée républicaine s'af&rme en Suisse et la féodalité succombe.

Chaque siècle semble avoir marqué l'histoire de la Suisse de son sceau. Entre tous, le quatorzième siècle se distingue par une remanjuable unité de vue entre les Confédérés. Tous leurs efforts tendent vers un seul but, qui est Témancipation . Cette émancipation se poursuit tantôt par des voies légales, en recourant à l'intervention de l'empereur, tantôt par la force des armes et toujours avec un égal succès. Heureux des libertés qu'ils ont conquises, les premiers Suisses ne songeaient qu'à en jouir et à en faire jouir leurs alliés ; l'idée ne leur était pas encore venue qu'ils pourraient jouer à leur tour le rôle de souverain^ s'attribuer des sujets et leur imposer un joug analogue à celui dont ils venaient d'être délivrés.

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