‹ Histoire de la nation suisseChapitre 40 sur 82 · CHAPITRE XIII Emancipation de TAppenzell et de la ville de Saint-6all · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII Emancipation de TAppenzell et de la ville de Saint-6all

Relations de la ville de Saint-Gall et du pays d'Appenzell avec Tabbé de Saintr-Gall. — Combat de Speicher. — Combat du Stoss. — Alliance des Appenzellois et de la ville de Saint-Gall avec les Confédérés.

Les grands succès remportés sur l'Autriche par les Confédérés avaient eu leur retentissement au dehors. Ce que les huit cantons avaient accompli, d'autres pouvaient l'entreprendre, l'amour de l'indépendance n'était pas le fait des seuls Waldstœtten. Le montagnard, plus que l'habitant des plaines, tient à sa liberté, ayant relativement peu de besoins, il sait se suffire à lui-même et entend demeurer son maître. Dans les Alpes du Valais, des Grisons et de l'Appenzell, le peuple avait eu à souffrir des discordes des grands et des procédés des dignitaires du clergé, et il aspirait à s'émanciper de leur tutelle.

Les Appenzellois sont peut-être, d'entre tous les peuples de la Suisse, celui où les idées démocratiques sont le plus ancrées et où les sentiments de solidarité et d'égalité sont le plus profondément entrés dans les mœurs ; vifs, gais, mais irritables, audacieux, impatients de tout joug, ils ne devaient pas supporter longtemps la domination des abbés de Saint-Gall. Leur pays avait été naguère défriché par les abbés, qui y avaient construit, au onzième siècle, une église et quelques cellules d'où son nom Abts- Zell (cellule de Vabbé). Séparé du cœur de la Suisse par le Sentis et le bassin de la Thour, il s'abaisse graduellement vers les plaines ondulées qui bordent le lac de Constance ; il était ainsi isolé du grand massif des Alpes et devait tout naturellement chercher auprès des bourgeois de Saint-Gall un point d'appui pour résister aux vexations des ofQciers de l'abbé. Le nombre des hommes libres était peu considérable. Le pays était divisé en deux circonscriptions administratives appelées rhodes.

La ville de Saint-Gall s'était élevée à Tombre de ce monastère, qui attirait dans ses murs de nombreux pèlerins. Comme d'autres pèlerinages, elle devint un lieu de foires ; grâce à l'activité de ses habitants, le commerce et l'industrie s'y étaient rapidement

ÉBiANClPATION d'APPENZELL ET DE LA VILLE DE SAINT-GALL 317

développés. Parvenue à la prospérité et à la richesse, elle s'était insensiblement dégagée des liens qui l'attachaient au prince-abbé. Le roi Rodolphe P' avait consacré son indépendance en lui accordant, en 1281, le titre de ville d'empire, et l'avait affranchie de toute juridiction étrangère. Elle avait son conseil et, à partir de 1344, son bourgmestre ; en 1354 elle adopta une constitution tribunitaire à l'instar de celle de Zurich. Pour maintenir leur indépendance, les bourgeois de Saint-Gall conclurent alliance avec les villes voisines de Constance et de Schafïhou3e.

L'abbaye de Saint-Gall était, vers la fin du quatorzième siècle, accablée de dettes et les faisait peser sur ses sujets par des accroissements d'impôts.

Vers 1377, les villes voisines du lac de Constance ayant formé une ligue pour résister à l'oppression de la noblesse, les bourgeois de Saint-Gall et les montagnards de l'Appenzell s'en firent recevoir. De son côté, l'abbé rechercha Talliance des seigneurs d'alentour. Sans plus se soucier du droit de l'abbé, les Appenzellois, se considérant comme libres, se donnèrent une landsgemeinde et nommèrent un conseil composé de treize membres (1377).

L'abbé Georges de Wildenstein avait laissé se commettre ces empiétements, mais un nouvel abbé, plus énergique, Conon de Stoffeln, ayant été élu à sa place, en 1379, entra dans la ligue des villes de Souabe et invoqua leur arbitrage. La ligue exigea de lui un adoucissement des charges qu'il infligeait à ses sujets et imposa à ceux-ci l'obligation de rendre hommage à leur prince. Cette sentence fut suivie de vingt ans de paix.

La nouvelle des victoires de Sempach et de Nsefels raviva les griefs des sujets de l'abbé. On lui reprocha les scandales de sa cour, la dureté de ses officiers et ses relations secrètes avec l'Autriche. Les Appenzellois conclurent alliance avec les bourgeois de Saint-Gall (1401). Le mécontentement n'attendait qu'une occasion pour se manifester. Un prévôt du couvent ayant lâché son chien et usé de rigueur envers des paysans qui se permettaient de chasser, ce fait porta le comble à la surexcitation des Appenzellois. Le tocsin sonna à Gossau, le peuple prit les armes, et les châteaux de Schwendi et de Klanx furent livrés aux flammes. Les villes de Souabe s'interposèrent et obtinrent de Saint-Gall qu'elle renonçât à son alliance. Les Appenzellois refusèrent de se soumettre à l'abbé, ils invoquèrent l'appui des cantons suisses. Etant

en paix avec l^Autriche> sous la protection de laquelle s'état placé Tabbé» les Confédérés refusèrent leur appui aux Appenzellois, à Texception de Schwyz, qui leur envoya un capitaine nommé Knpferschmid et trois cents hommes, auxquels se joignirent deux cents volontaires de Claris et d'Unterwald.

En apprenant le traité de combourgeoisie que les Appenzellois avaient conclu avec Schwyz, les villes de Souabe décidèrent de prendre en mains la cause de Tabbé. Les campagnes d'Appenzel furent envahies, Saint-Gall fut traitée en ennemie, quelques villages furent incendiés. Une armée de cinq mille vassaux de TAutriche et des contingents des villes voisines^ composée de cavaliers et d'archers se réunit à Saint-Call le 15 mai 1403, elle se mit en route vers les hauteurs du Vœgelisecky dans la direction de Speicher ; elle gravissait un chemin creux et montant, bordé de forêts, lorsque tout à coup les montagnards, placés en embuscade, firent, comme à Morgarten, rouler des blocs de pierre et répandirent le désordre dans la cavalerie autrichienne. Le cri de « en arrière », parti du milieu des chevaliers qui cherchaient à reformer leurs rangs, fut pris pour un ordre de retraite et la déroute des impériaux fut bientôt complète. .

Une guerre d'escarmouches et de pillages s'ensuivit. Les Confédérés, qui redoutaient les conséquences de l'alliance séparée de Schwyz, intervinrent, ils obtinrent de ce canton qu'il renonçât à son traité de combourgeoisie, réconcilièrent les Appenzellois avec Saint-Gall et les villes impériales, mais ne réussirent pas auprès de l'abbé. Réfugié dans son château de Wyl et comptant sur l'appui de l'Autriche, ce prince se refusait à toute concession. Le duc Frédéric hésitait à continuer les hostilités. Cédant néanmoins aux sollicitations de la noblesse, il se décida à réunir de nouvelles troupes.

Privés de l'appui des Confédérés, mais soutenus en secret par Schwyz, les Appenzellois résolurent de continuer vaillamment la lutte. Un gentilhomme du voisinage, le comfe Rodolphe de Werdenberg que l'Autriche avait dépouillé de son patrimoine, leur offrit son alliance, et se mêla, dit-on, à leurs rangs en habit de pâtre. L'armée autrichienne était répartie en deux corps, l'un que le duc commandait en personne, ravageait la campagne saint-galloise, pendant que l'autre, partant d'AUstœtten le matin du i 7 juin 1 405 prit la direction du Stoss, Une pluie abondante avait détrempé le sol et le rendait glissant. Les Appenzellois,

ÉMANaPATION d'aPPENZELL ET DE LA TILLE DE SAINT-GALL S19

pieds nus, afin de pouvoir mieux marcher sur te gazon humide, attendaient l'ennemi derrière un rempart qu'ils avaient construit à la limite de leur territoire. Ils laissèrent une partie des Autrichiens dépasser ce retranchement, puis soudain firent rouler sur eux des troncs d'arbres et des blocs de pierre, et se précipitèrent

Pig. 54. — Carte du ctunnp de bilallle du Stots.

sur les Autrichiens en poussant des cris farouches. Les assaillants trébuchaient sur le sol glissant, leurs archers cherchent en vain à protéger leur marche, les cordes de leurs arbalètes distendues par la pluie refusent service, ils se voient contraints à battre en retraite après quelques heures de combat ; arrêtés par le retrauchement, ils laissent quatre cents morts derrière eux.

Le duc d'Autriche en apprenant l'issue du combat du Stoss se retira à Schatlhouse, fort abattu de sa défaite et mécontent de ses gentilshommes qui, après l'avoir poussé à la guerre, lui réclamaient leur solde. Les montagnards rendirent grâce à Dieu de leur victoire, une chapelle fut élevée au Stoss pour consacrer le souvenir de leur délivrance. Une tradition veut qu'une troupe de femmes appenzelloises ait concouru à la défaite des Autrichiens, mais le fôit paraît controuvé, la première mention de cet épisode se trouve dans une chronique du dix-huitième siècle.

La vaillance des Appeozellois leur acquit l'estime de leurs vol-

320 PÉRIODE HIËROÏQUE

sins, qui s'empressèrent de rechercher leur amitié. Une ligue du lac (Bund um dm Seé) dans laquelle entrèrent les SainMjaliois et les gens du Rheinthal, se forma. Le comte de Werdenberg fut rétabli dans l'héritage de ses pères. Les alliés conquirent la Marche inférieure pour la réunir à Scbwyz, ils ravagèrent toute la contrée circonvoisine ; dans leurs razzias aventureuses ils s'emparèrent de plusieurs châteaux et encouragèrent les paysans du Vorarlberg et du Tyrol à se constituer en communautés libres. Mais, observe VuUiemin, la démocratie est plus apte à se défendre elle-même qu'habile au gouvernement de grands pays ; il suffit d'un revers pour l'apprendre aux Appenzellois. Les héros du Stoss ayant mis le siège devant Brégenz, la noblesse de Souabe les surprit par une nuit brumeuse et leur infligea un sérieux échec (1408).

Le roi, Robert de Bavière, saisit l'occasion pour inter\^enir, il prononça, d'une part, la dissolution de la ligue du lac, et invita, de l'autre, les seigneurs à garantir les libertés de leurs sujets et à ne pas les rechercher pour le passé. Les Appenzellois furent cités à comparaître devant le roi, à Constance, puis à Heidelberg (1408 et 1409) et sommés de reconnaître la souveraineté du prince-abbé. S'y refusant obstinément, ils furent mis au ban de l'empire. Longtemps sourds aux appels des Appenzellois, les Confédérés se décidèrent enfin à les prendre sous leur protection.

Le 24 novembre 1411, à la diète de Zoug, sept cantons, — Berne y demeura étranger, — conclurent un traité de combourgeoisie avec Appenzell, et lorsque Tannée suivante les Confédérés conclurent une paix de cinquante ans avec le duc Frédéric d'Autriche, les Appenzellois furent compris dans cette trêve et purent dès lors se considérer comme libres.

La position qui leur était assignée au sein de la Confédération avait cependant un caractère subordonné, leurs députés n'avaient pas de voix en diète, ils n'étaient autorisés à entreprendre aucune guerre sans le consentement des sept cantons, la qualité de canton ne leur fut reconnue que cent deux ans plus tard.

En 1419, un nouvel abbé (Henri IV) ayant été élu à Saint-Gall, les Appenzellois furent de nouveau invités à lui prêter serment d'obéissance, ils s'y refusèrent. Le prélat voulut user de ses armes spirituelles, il lança contre eux, en 1426, une excommunication, les hardis montagnards lui opposèrent cette fière réponse.

qui a passé en proverbe dans la Suisse orientale : « N(ms ne voth hns pas être dans cette histoire. » (Wir vsrollen nicht in dem Ding sein.) Trois ans plus tard, en 1429, les Confédérés réussirent à mettre fin au conflit entre Tabbé de Saint-Gall et les Appenzellois, ceux-ci rachetèrent les anciennes redevances abbatiales et se délièrent ainsi de leur assujettissement.

La ville de Saint-Gall bénéficia aussi de cette longue lutte, elle fut admise, en 1412, au rang des aUiés des sept cantons ; cette combourgeoisie, conclue à titre temporaire, ne la déliait pas encore de ses obligations envers le prince. En 1455 (13 juin) la combourgeoisie se transforma cependant en un traité d'amitié perpétuelle et, deux ans plus tard, l'abbé Gaspard de Landenberg, se trouvant dans des embarras financiers, reçut en échange de ses droits une somme de 7000 florins (1457).

Considérations topographiques. — Etablissement des communes et des dizains. — Les familles nobles s'e£Porcent, avec Taide de la Savoie et de Berne, de maintenir leur prépondérance. — Les La Tour, puis les Rarogne se liguent avec les évéques contre les dizains du Haut^ Valais. — Bataille d'Ulrichen, alliance avec les Waldstœtten.

Le lecteur qui jette un coup d'œil sur la carte de la Suisse ne peut manquer d'être frappé d'un certain parallélisme dans le dédale de ses montagnes et de ses vallées. Le riant plateau suisse a la forme d'un parallélogramme allongé, bordé au nord, de Stein

^ Nous nous sommes conformé, dans cet ouvrage, à l'orthographe courante du mot Valais, que certains écrivains, tels que Vulliemin, Daguet, Rambert, et M. Grexnaud, ont écrit V allais, le faisant dériver du latin Val lis. Cette étymologie a été vivement attaquée par M. Léon Franc, de Monthey, dans une récente brochure intitulée Origine du mot Valais. Cet auteur fait dériver le mot Valais du radical celtique Val qu'on retrouve dans le mot Val d'IllieZy en patois Vaa de lié ou Vaa de ly (lié, lie, li, ly signifiait en celtique liquide, eau, rivière). Â l'appui de sa théorie, il invoque le suffixe ay, ey ou ex, qui ne saurait être ni latin ni allemand et qui se retrouve dans plusieurs mots d'origine celtique tels que Onex, Fernex ou Ferney, Coadray, Chonex, Conthey, Vernay, etc. Ce suffixe qui s'est transformé en ais^ implique l'idée d'une collectivité, le Valais serait donc uo pays formé d'un ensemble de vallées, tout comme Aalnay ou Onex un lieu

iCÏA/\AJ 'Â^^J - / '' ;•'

à Bâle, par le Rhin, à l'ouest, de Bâie à Genève par le Jura; au sud par le puissant massif des Alpes, et coupé en trois par les cours de TAar et de la Limmat, qui suivent du sud-est au nordouest une direction semblable après être sortis des lacs de Brienz et de Thoune d'une part, de Wallenstadt et de Zurich de l'autre. La longue chaîne des Alpes qui protège la Suisse contre ses voisins du sud, est parcourue également par deux grands fleuves qui, en coulant dans des directions opposées dans de profondes vallées, forment une ligne presque droite de Saint-Maurice à Coire pour tourner ensuite brusquement vers le nord-ouest ou le nord et se jeter dans les lacs Léman et de Constance, lacs dont les superficies sont à peu près égales.

L'analogie que nous trouvons dans l'orographie du Valais et des Grisons se retrouve dans l'histoire politique et les mœurs des peuples qui habitent leurs vallées. Le développement de leurs institutions et de leurs relations avec la Confédération suit aussi une marche parallèle. Jaloux de leur indépendance, ennemis de toute centralisation, les Valaisans et les Grisons formaient jadis des confédérations dont les membres, appelés dizains en Valais, ligues dans les Grisons, envoyaient des députés à leur diète respective. Si nous poursuivons la comparaison nous voyons que la confédération valaisanne correspond au diocèse de Sion, et celle des ligues grisonnes au diocèse de Coire. Protégés au sud-est et au nord-ouest par les sommets neigeux des Alpes, ces peuples étaient beaucoup moins exposés que les Waldstsetten aux attaques de l'étranger, ils ont pu plus longtemps vivre de leur vie propre et jouir de leur autonomie locale ; lorsque les circonstances les rapprochèrent de la Confédération suisse ils ne demandèrent pas à en faire partie intégrante, ils conservèrent la position de simples alliés, pour ne s'incorporer complètement à la Suisse qu'en 1815.

Les instincts belliqueux de ces peuples ne manquaient aucune occasion de se donner carrière, dans des guerres intestines contre les potentats locaux. C'est dans la lutte de la démocratie contre une noblesse altière et le siège épiscopal que se résume l'histoire de ces deux confédérations au moyen âge.

planté d'aulnes, Fernex et Ferneij (métathèse pour Frenex) un lieu planté de frênes, Coudrai/ un lieu planté de coudriers, etc. Etant donné le §prand nombre de noms qui, dans toute cette région, tirent leur origine du celtique, cette ctymologie n'aurait rien que de plausible ; nous ne prétendons pas trancher le débat, mais il nous a semblé que dans le doute il était préférable de conserver au mot Valais l'orthographe généralement reçue et consacrée par Tusage officiel.

Pour compléter ce parallèle, remarquons encore que la maison de Savoie en s'alliant à la haute noblesse valaisanne et aux évêques de Sion joue un rôle tout semblable à celui des Habsbourg faisant cause commune avec les dynastes des Grisons et les évêques de Coire.

Le Valais ne forme, à proprement parler, qu'une seule et unique vallée, longue d'environ cent soixante kilomètres, dans les eaux de laquelle viennent se verser celles d'une série de vallons secondaires plus ou moins importants. Géographiquement une, cette région se fractionne en deux au point de vue ethnographique. Les habitants de la partie supérieure, jusqu'aux environs de Louèche et même de Sierre, sont d'origine alémane et parlent allemand, tandis que ceux de la partie inférieure sont d'origine burgonde et parlent le français. Politiquement, le Valais se divisait également jadis en deux, mais la frontière politique se trouvait située au torrent de la Morge de Conthey, soit à vingt ou trente kilomètres en aval de la limite des langues.

Ainsi que nous l'avons vu plus haut, l'évêque de Sion avait reçu du dernier roi de Bourgogne l'investiture du comté du Valais. Les comtes de Savoie, à la suite de circonstances demeurées obscures, s'emparèrent du Bas- Valais jusqu'au torrent de la Morge. Pendant plusieurs siècles les évêques eurent à lutter contre les prétentions de la maison de Savoie.

De bonne heure, les communes s'établirent soit dans le Valais épiscopal, soit dans le Valais savoyard ; leur existence est constatée au treizième siècle, et il est évident, suivant M. l'abbé Gremaud, que leur origine est antérieure à cette époque. En 1339, la ville de Sion reçut des lettres de franchise de l'empereur Louis de Bavière. Nous trouvons une organisation communale non seulement dans les villes et les bourgs, mais encore dans de nombreux villages qui possédaient des propriétés, en vendaient et en achetaient, faisaient des contrats et tenaient des plaids sous la présidence des seigneurs ou de leurs officiers. Les seigneurs reconnaissaient aux communes certains droits particuliers et leur faisaient remise de telle ou telle redevance. Le rôle des communes dans le Valais ne se bornait pas à la simple gestion des affaires locales ; dès la première moitié du quatorzième siècle, elles prirent part avec l'évêque à l'administration du pays. Leurs députés, nuncii, se réunissent et forment le Conseil général de la terre du Valais (Conciliwn générale

totius terre Vallesii), qui est mentioiiDé pour la première fois en 1339 ^ Il se réunissait chaque année^ le mardi après Toctave de Pâques, et aussi dans Tintervalle si les circonstances Pexigeaient. Les députés représentaient des groupements de communes, désignés d'abord sous le nom de communautés ou contrées, contractus, et plus tard de dizains ou dixains ; ce terme n'apparaît toutefois pour la première fois qu'en 1417. On a fait dériver dizain de decem, décima, dizaine qui, sous cette première forme, se trouve dans des actes de 1355 et de 1366, étymologie tirée du fait qu'avant la cession du Bas-Valais à la Savoie le comté de Sion aurait compris dix circonscriptions; en allemand les dizains s'appelaient Zehnten, et l'on a cru voir dans ce mot une corruption du mot cente latin, qui aurait été lui-même un souvenir des centenies, Hundertschaften, ancienne subdivision du comté germanique.

Pendant les treizième et quatorzième siècles, la noblesse féodale joua un rôle important en Valais ; elle se composait soit de familles du pays soit de familles originaires des contrées avoisinantes. ,Les Tavelli venaient de Genève ; îet- de Coi bières et les de Châtel, de Fribourg; les de Bex, d^ Aigle, d'Ollon, de Bïcnay, du Pays de Vaud; les d'Aoste, de Châtiant, de Montjovet, de Châtillon, de Courmayeur, du Chdtelard, de la vallée d'Aoste ; les de Chevron- ViUeite, d'Alinges, de Greysier, de Châtillon, de Laringes, venaient de la Savoie ; les de Castello et de Blandrate, du Novarais. Parmi les familles les plus influentes du pays il convient de citer \q& de La Tour, de Rarogne, de Saillon, d'Arbignon, de Saxon, de Colhmbey, de Monthey, AWi de Granges (dont sont issus les de Weiss de Berne, assure-tr-on) , d'Ayent, Asperlin, de Viège, de Naters, de Mosrel, d'Emen. Ces nobles gentilshommes relevaient les uns de l'évêque, les autres du comte de Savoie, parfois des deux; c'était notamment le cas des Rarogne et des La Tour qui avaient, en outre, des terres dans l'Oberland et possédaient la bourgeoisie de Berne.

Les nobles et les comtes de Savoie étaient sans cesse en lutte avec l'évêque ; pour se prémunir contre leurs attaques et réprimer leurs insurrections, les évêques fortifièrent la colline de Tourbillon qui domine Sion, conclurent alliance avec les cités de Berne et de Soleure et élevèrent sur divers points du pays des tours destinées

* Voir Documents relatifs à Vhistoire du Voilais, par Vàbhé Gremaud, tome V, introduction.

à protéger leurs péages. Les nobles et, à leur tète, les sires de La Tour décidèrent de s'emparer de Tourbillon ; ils recrutèrent chez leurs alliés de l'Oberland bernois, dans le Hasli, le Simmenthal et le Frutigthal une armée qui descendit la Gemmi. Une rencontre sanglante eut lieu près du bourg de Louèche, les patrioteis valaisans, qui avaient pris le parti de l'évêque, repoussèrent les Oberlandais et leur infligèrent une sanglante défaite (1318). Irrités contre les envahisseurs qui avaient mis le pays à sang et à feu, ils ne firent point de quartier, d'où le nom de « pré des larmes et des soupirs » qu'a conservé ce champ de bataille. La noblesse n'avait cependant point désarmé. L'évêque Guichard de Tavelli, monté sur le siège épiscopal en 1342, étant en différend avec la ville et le chapitre de Sion et avec la noblesse, chercha un appui auprès de la maison de Savoie. Le comte Amédée VI saisit avec empressement l'occasion de s'immiscer dans les affaires du Valais, comptant se procurer par là quelque agrandissement de territoire. Il se rendit avec une armée devant Sion qui lui ouvrit ses portes, lui donna les clefs de sesforfs ^t îuî prêta serment de fidélité (1352). Une fois Amédée rentré dans ses Etats, le mécontentement éclata en Valais; pour réprimer l'insurrection, le comte de Savoie leva une nouvelle armée. Cette fois, les Valaisans opposèrent à l'envahisseur une vive résistance, ils furent cependant obligés de céder au nombre. Sion fut livré au pillage et brûlé et Tourbillon obligé de faire sa soumission. Les dizains supérieurs, Louèche, Rarogne, Viège, Naters, Mœrel, voyant leur existence menacée d'une ruine complète, envoyèrent à l'empereur Charles IV des députés pour implorer sa protection. Par un diplôme du 31 août 1354, ce monarque reconnut leurs franchises et privilèges contestés par l'évêque et le comte de Savoie. La guerre recommença néanmoins entre l'évêque et les nobles valaisans. En 1368, le comte de Savoie fut choisi comme arbitre, mais la sentence qu'il prononça ne satisfit point les parties en cause. L'animosité subsista entre l'évêque et les nobles, à la tête desquels figurait Antoine de La Tour, le neveu du prélat. Le 8 août 1374, des émissaires du seigneur de La Tour ayant surpris Guichard de Tavelli dans la chapelle de son château de la Soie, au moment où il disait sa messe, précipitent ce vieillard à cheveux blancs, ainsi que son chapelain, du haut d'un rocher au pied duquel ces deux malheureux prêtres trouvent la mort. La nouvelle . de cet abominable attentat se répandit promptement. Le peuple irrité jura de venger son évêque, les paysans des

dizains de Conches, Brigue, Louèche, Sierre et Sien se levèrent en masse, et soutenus par des auxiliaires venus des Waldstaetten s'emparèrent des châteaux d'Antoine de La Tour et l'obligèrent ainsi que ses partisans, à se réfugier à la cour de Savoie.

Un cadet de Savoie, le prince Edouard, évêque de Belley, succéda à Guichard de Tavelli sur le siège épiscopal de Sion. Mais les Yalaisans le chassèrent de son diocèse. Sur ces entrefaites, le comte Amédée VI mourut de la peste. Son successeur, Amédée VII, fameux dans les tournois sous le nom de comte rouge, assembla une armée dont il confia le commandement au comte Pierre de Gruyères, qui remonta la vallée du Rhône, s'empara de Sion et de son château. Dans les rangs de cette armée figuraient deux mille Oberlandais. Après diverses péripéties, Pierre de Gruyères subit à Viège une complète défaite ; surpris de nuit par Pierre de Rarogne, le 23 décembre 1388, il perdit, disent les chroniqueurs, 4000 hommes, et fut contraint à battre en retraite. La victoire de Viège, que les Valaisans ont longtemps célébrée par une fête commémorative, eut lieu la même année que celle de NaBfels et deux ans après celle de Sempach. Elle n'eut pas de résultats aussi décisifs, les Savoyards se maintinrent dans les dizains de Sierre et de Sion, et ce ne fut que quatre ans plus tard que, sous la minorité d' Amédée VIII, Bonne de Bourbon, aïeule de ce prince et régente de ses Etats, conclut, par l'intermédiaire du sire de Rarogne, un traité de paix avec les dizains de Conches, Brigue, Viège, Mœrel, Louèche, Sierre et Sion. Ces trois derniers s'obligèrent à payer 25 000 florins pour frais de guerre, et, pour la garantie de cette somme, laissèrent en gage les châteaux de Tourbillon, Mont- Orge et Majorie. Les Haut-Valaisans réservèrent leur alliance avec les Waldstaetten. En 1403, une alliance formelle fut conclue entre les Haut-Valaisans et les cantons de Lucerne, Uri et Unterwald. La guerre recommença en Valais. Durant cette nouvelle période, ce ne fut plus contre le comte de Savoie, mais bien contre la noblesse même du pays que les Hautr-Valaisans eurent à lutter pour maintenir leur indépendance.

Après la chute des sires de La Tour, les sires de Rarogne figurent au premier plan. Guillaume occupait le siège épiscopal de Sion, tandis que son oncle Guichard prenait le titre de capitaine général, s'emparait du gouvernement et mettait en danger les libertés du peuple valaisan. Leurs procédés excitaient la colère des patriotes, ceux-ci pour soulever le peuple, érigèrent sur la place

publique de Brigue une énorme massue, dont la partie supérieure grossièrement taillée représentait un visage humain avec une figure empreinte de tristesse, symbole naïf de la misère en butte à l'oppression. Les chefs du complot se tenaient dans le voisinage de la mazze, — c'était le nom que l'on donnait à cet emblème, — et stimulaient l'enthousiasme des passants. Un patriote Finterrogeait sur les motifs de sa tristesse et lui demandait : « Estrce Silenen ? Est-ce Asperlin ? Estr-ce Henngarten ? » la mazze restait muette ; au nom de Rarogne elle s'inclinait et tous ceux qui voulaient concourir à la défense du pays étaient invités, pour affirmer leur résolution, à planter un clou dans la statue. Cette petite représentation se répéta de village en village, jusque devant la maison même du sire de Rarogne, la mazze était suivie d'une foule menaçante, qui enfonça l'entrée de son château et le pilla. Prévenu à temps, Guichard de Rarogne, que le sort d'Antoine La Tour-Châtillon avait rendu prudent, s'était enfui en Savoie (1414). Ses propriétés et celles de ses partisans furent dévastées. Dans sa détresse, il avait invoqué l'appui de Berne, dont il était bourgeois, mais les Bernois étaient occupés à la conquête de l'Argovie ; il demanda du secours au comte de Savoie, qui saisit avec empressement l'occasion d'envahir à nouveau le Valais.

En apprenant cette alliance avec l'ennemi national, la colère du peuple valaisan fut portée au paroxysme, elle considéra Rarogne comme un traître; La guerre éclata. Les secours promis par le duc de Savoie se faisant attendre, les forteresses que l'évêque possédait à Louèche-la-ville et à Sierre, ainsi que le château de Beâu^ regard près de Chippis, qui appartenait à Rarogne, furent brûlés. Rarogne s'adressa de nouveau à ses combourgeois de Berne. D'autre part, les dizains du Haut- Valais' conclurent une nouvelle alliance avec Lucerne, Uri et Unterwald ; il convenait à ces derniers, alors en lutte avec le duc de Milan pour la possession du val d'Ossola et de la Léventine, de prendre fortement pied dans le Haut- Valais où leurs desseins étaient contrariés par le duc de Savoie*. Encouragés par cet appui, les Valaisans reprennent l'offensive, ils assiègent le château de la Soie, qu'habitait la femme de Guichard de Rarogne avec ses enfants et son neveu, l'évoque Guillaume ; après un siège de peu de durée, la noble dame s'enfuit

^ Amédée VIII venait d'être élevé à la dig'nité de duc par Tempereur Sigismond.

avec ses enfants et son neveu et rejoignit son époux à Berne. Rarogne> à la tête des jeunes gars de Frutigen, du Simmenthal et de Saanen, traversa le Sanetsch et la vallée du Rhône et réduisit en cendres la ville de Sion (octobre 1418) puis, apprenant que les hommes des dizains se mettaient en marche, il se retira rapidement. A leur tour, les Valaisans passèrent le Grimsel et pillèrent la vallée du Hasli. Les cantons neutres (Zurich, Glaris, Schwyz et Zoug) s'interposèrent pour prévenir une lutte entre les Waldstsetten et Berne ; mais comme ils exigeaient que les Haut- Yalaisans restituassent à Rarogne ses biens et engageaient celuici à faire droit à leurs plaintes, les chefs des dizains supérieurs refusèrent de se soumettre à cet arrêté. Berne réunit alors une armée considérable (13 000 hommes) où figurent les contingents de Soleure, Fribourg, Bienne, Neuchâtel, Argovie et Schwyz, qui passa les Alpes sur divers points. Une division franchit le Sanetsch et remonte la vallée du Rhône, tandis qu'une autre traverse le Grimsel et se dirige sur Ulrichen. Il semblait que les Valaisans ne devaient pas résister à cette double attaque, leurs alliés d'Uri et d'Unterwald, qui blâmaient leur opiniâtreté, ne leur envoyèrent aucun secours, ceux que Lucerne leur avait promis n'étaient pas encore arrivés. Cependant la fortune sourit aux audacieux, le nombre ne fait pas toujours la force, un peuple qui lutte pour sa liberté est capable de résister à plus puissant que lui. Berne cette fois en fit l'expérience à ses dépens. Sur le champ de bataille d' Ulrichen, un simple paysan, Thomas Riedi in der Bundt et un prêtre patriote, le chapelain de Munster, Jacques Minichow, avec quelques centaines de braves surprirent et taillèrent en pièces l'armée des envahisseurs qui descendait la vallée de Couches, sans ordre et en plusieurs détachements. Les Bernois et leurs alliés furent forcés de se replier (octobre 1419). Thomas Riedi tomba héroïquement, la massue à la main, il avait sauvé son pays, aussi sa mémoire est-elle honorée en Valais comme celle d'un martyr. L'autre colonne bernoise éprouvait un désastre complet à Chandolin près de Sion et se vit obligée de repasser le Sanetsch.

Les Bernois s'apprêtaient à tirer une vengeance éclatante de ce double échec. A ce moment, les cantons neutres, Zurich, Glaris, Zoug et Schwyz s'interposèrent encore et pour éviter un nouveau conflit, firent élire trois arbitres en la personne du duc de Savoie, de l'archevêque de la Tarantaise et de l'évêque de Lausanne. Ces trois seigneurs se réunirent, en janvier 1420 et condamnèrent les

Yalaisans à restituer au sire de Rarogne tous ses biens, avec 10 000 florins d'indemnité, Berne en reçut également 10 000 pour ses frais de guerre et Tévêque de Sion 4000 florins. Le peuple valaisan, de guerre lasse, accepta non sans amertune cette dure sentence. 11 gagna à cette longue lutte d'avoir montré ce dont il était capable, il maintint son alliance avec les Waldstsetten et imposa le respect à ses adversaires ; aussi pour se le concilier, André de Gualdo, qui remplaça, au diocèse de Sion, Guillaume de Rarogne, fit diverses concessions. Il fut convenu, en 1425, que désormais l'évêque ne nommerait les principaux fonctionnaires du pays qu'avec le consentement des communes. Les libertés et les droits des dizains furent reconnus, les compétences juridiques de révéque amoindries, bien des abus furent supprimés et la voie ouverte à de nouvelles extensions des libertés communales.

Au dire de l'historien valaisan Boccard, Guichard de Rarogne n'était point un méchant homme, rien du moins ne donne à le penser ; son tort aurait été d'avoir manifesté imprudemment son mépris pour la grossièreté des mœurs valaisannes, d'avoir heurté de front les ferments démocratiques qui commençaient à se manifester et surtout d'avoir montré trop de sympathie pour la maison de Savoie. Voyant Berne et Fribourg vivre en bonne harmonie avec cette puissance et rechercher son alliance, il crut qu'il était de l'intérêt du Valais de suivre une même politique. Lorsqu'il gouvernait pour l'évêque la ville de Sion, il prit une série d'arrêtés pour interdire de laver des vêtements ou des tripes dans l'eau destinée à la boisson des hommes et des animaux ; pour obliger les bourgeois à renoncer aux tas de fumiers qu'ils avaient l'habitude d'avoir devant leurs maisons ; pour faire nettoyer les rues au moins une fois par semaine ; pour défendre de faire trotter les chevaux dans les rues, etc. Mais il avait à faire à un peuple ombrageux et jaloux de ses droits ; le haut pouvoir dont il avait été investi, ses richesses et le crédit dont il jouissait au dehors devaient exciter contre lui la jalousie et causer sa perte.

Guichard de Rarogne devenu l'objet de l'animadversion populaire ne tarda pas à quitter le pays. Ses fils, ayant perdu toute considération, vendirent leurs biens ; ils héritèrent, du chef de leur grand'mère maternelle, les comtés de Toggenbourg et d'Uznach, mais cet héritage leur fut contesté; ils moururent sans postérité.

D'autres familles nobles subsistaient en Valais, mais aucune ne

fut assez puissante pour entraver son émancipation politique. A la mort d'André de Gualdo» les représentants des dizains participèrent à rélection de l'évêque Guillaume VI de Rarogne et cette tradition s'est perpétuée dès lors.

Page 1