FORMATION DES LIGUES GRISONNES
très nombreuses, la féodalité d'une part, la vie communale de l'autre, y trouvèrent un terrain propice à leur développement.
L'organisation politique d'un pays est généralement le reflet de sa configuration physique ; comme les torrents qui parcourent les Alpes grisonnes affluent de divers côtés vers trois rivières principales, le Rhin antérieur, le Rhin postérieur et la Landquart, pour former le Rhin, les communes elles-mêmes se groupèrent pour former des ligues particulières, dont la réunion donna naissance à la confédération des Ligues grisonnes.
Longtemps soumise à la famille des Victorides, dont les membres se répartirent les pouvoirs politiques et religieux, et parfois les réunirent sur une même tête, la Rhétie fut administrée sous Gharlemagne par des comtes distincts des évéques. Ces derniers, en dédommagement des pouvoirs qu'ils avaient perdus, reçurent sous Louis le Débonnaire l'immédiateté pour toutes les terres dépendant, à titre privé, de l'épiscopat. Des prérogatives analogues forent confiées aux abbés de Dissentis et de Pfaeffers. Ces seigneurs ecclésiastiques, toujours avides d'étendre leur influence temporelle, accrurent de plus en plus leurs domaines, grâce surtout aux importantes donations et aux droits régaliens que leur conférèrent les empereurs de la maison de Saxe (dixième siècle).
Le dernier comte de Coire, Othon, étant mort en 1089, la Curatie fut réunie au duché d'Alémanie ; les évéques de Coire s'emparèrent du comté. A la fin du douzième et au commencement du treizième siècle, ces prélats avaient étendu leur domination sur la vallée du Rhin antérieur jusqu'à la forêt de Flims, et sur la partie centrale de la Rhétie (Oberhalbsteio, Engadine, Bergell, Domleschg, Bemina, Chiavenna, Poschiavo, etc.). A la même époque, les princeS'Obbés de Pfœffers possédaient les communes de Ragatz, Pfaeffers, Vaettis et Valens, ainsi qu'un grand nombre de métairies dispersées dans la Rhétie et la Thurgovie. Les abbés de Dissentis^ possédaient à peu près tout l'Oberland grison, ou vallée du Rhin antérieur.
A côté de ces princes ecclésiastiques, divers seigneurs laïques se partageaient l'administration du pays ; au premier rang de ces
* Tandis que les abbés de Pfœffers avaient déjà reçu d'Henri VI le titre de prince d'empire, en 1196, ceux de Dissentis l'obtinrent seulement de Maximilien II, en 1570; ce même titre de prince avait été conféré, vers Tannée 1170, k Tévêque de Coire par l'empereur Frédéric Barberousse.
dynastes, dont les familles sont toutes éteintes aujourd'hui, figuraient les sires de Montfort, les Werdenberg, les barons de Sax et de Vaz, les Mcetsch-Belmont, les Rœzuns et les Aspremont. De c^ familles de haute noblesse, la plus puissante, peut-être, était celle des de Vaz qui possédaient Mayenfeld, Schanfigg, le Praettigau, Davos, Schams, Rheinwald, Avers, Savien et le Heinzenberg. Les Belmont de Flims, qui possédaient la vallée de Lugnetz, eurent pour héritiers les comtes de Misocco. Les Montfort avaient leurs seigneuries dans la Rhétie inférieure, ils se divisaient en diverses branches : les Montfort- Werdenberg, les Montfort-Feldkirch, les Montfort-Brégentz, les Montfort-Rettnau. Les Raezuns possédaient Bonadoutz et plusieurs autres seigneuries dans l'Oberland grisou. La seigneurie de Raezuns, sur laquelle les Planta possédèrent des créances, fut rachetée au dix-huitième siècle par l'Autriche qui en fit la résidence de ses envoyés auprès des ligues grises, et son territoire ne fut réuni aux Grisons et à la Suisse que par le traité de Vienne en 1815. Ces dynastes avaient parmi la noblesse de nombreux clients et se faisaient fréquemment la guerre.
Il y avait aussi dans le pays un certain nombre d'hommes libres établis principalement dans la vallée du Rhin supérieur. C'étaient des colons d'origine germanique, ils étaient venus dans le pays lors des guerres d'Italie, à la suite des empereurs qui leur avaient confié la garde des passages alpestres ; on les appelait die freim Wcdser, apparemment parce qu'ils se seraient recrutés pour la plupart dans le Haut-Valais. Ils avaient une position privilégiée comparée à celle des Rhéto-Romains ; ils jouissaient de la liberté personnelle, administraient eux-mêmes leurs communautés, avaient droit de justice et prélevaient leurs impôts.
La justice inférieure était rendue en Rhétie par des ammans, la haute justice par deux avoués épiscopaux; cette charge était exercée par les Vaz et les Maetsch qui avaient su la rendre héréditaire dans leurs familles et tenaient en échec le pouvoir du prélat. L'évêque Siegfried voulant se ressaisir de son autorité retira à lui l'avouerie. Le baron Donat de Vaz n'était pas homme à se laisser ainsi déposséder. Ami des Waldstaetten, il avait su s'attacher les hommes libres en favorisant l'établissement de leurs communautés; avec leur appui et celui d'une partie de la noblesse, il entra en lutte ouverte avec Tévêcjue. D'autres dynastes, les Sax, les Belmont, les Raezuns, etc., soutenus par l'Autriche, prirent parti pour l'évêque. Une guerre cruelle, acharnée éclata. Les
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troupes épiscopales subirent de sanglantes défaites aux environs de Davos et de Filisur en 1323. Mais au moment où Ton pouvait croire l'influence autrichienne écartée par ces succès, Donat de Vaz mourut subitement, sans laisser de fils ; son héritage se partagea entre ses deux filles dont Tune avait épousé un comte de Toggenbourg et l'autre un Werdenberg-Sargans.
Après la mort du dernier des Vaz, l'évêque et ses adversaires ne désarmèrent pas. Durant ces guerres, sans cesse renaissantes, où le haut clergé joue un rôle peu édifiant, on voit figurer les abbés de Dissentis dans le parti autrichien.
Les potentats qui tenaient sous leur dépendance les vallées du Rhin étaient aussi en hostilité les uns contre les autres; en 1343 il y eut guerre entre les Werdenberg et les RdBzuns, en 1352 entre les Montfort et les Bebnont. En 1350, les gens de l'Engadine et de Davos envahissent le comté de la Bernina qui avait cherché à se soustraire à l'autorité de l'évêque. En 1360, les Engadinois pénètrent trois fois dans les vallées de la Bernina et de la Valteline qui leur payèrent un tribut, mais ils ne s'y maintinrent pas.
Durant ces époques troublées, nous voyons se succéder sur le siège épiscopal de Coire un Rodolphe de Montfort, un Ulrich de Lenzbourg, un Pierre de Bohême, un Frédéric et un Jean d'Autriche et un Hartmann de Werdenberg. Ces choix qui, naturellement, étaient dictés par des considérations politiques, sans souci des in« térêts de la religion, contribuaient à attiser ces déplorables luttes.
Dans la ville de Coire, les pouvoirs de l'évêque n'étaient point absolus, ils étaient limités par les droits du chapitre de la cathédrale et des ministériaux qui formaient un conseil appelé, avec le chapitre diocésain, à délibérer dans les questions importantes. A l'exemple de beaucoup d'autres villes, Coire était parvenue, au treizième siècle, à posséder un conseil en mesure de s'opposer aux volontés de l'évêque et de le tenir en échec.
Les guerres sauvages que se faisaient les fiers barons des vallées du Rhin, avaient causé de grands dommages dans le pays, mais elles avaient, par un juste retour, décimé et appauvri la noblesse elle-même, aussi le résultat de ces luttes devait-il être de faciliter le développement des institutions démocratiques. Pendant les guerres les paysans avaient porté les armes, ils s'étaient rapprochés des gens des Waldstaetten, ils avaient pris conscience de leur valeur. En s'alliant avec l'Autriche, l'évêque s'était placé
SOUS sa dépendance, lorsque le Tyrol devint autrichien (en 1363) la Rhétie se sentit menacée. Seigneurs et paysans s'allient alors pour se défendre contre les agissements imprudents de l'évêque et contre l'ambition bien connue des Habsbourg. Ici, comme en Valais, ce sont les fautes de leurs chefs spirituels qui entraînèrent ces montagnards vers la démocratie. L'évêque Pierre résidait presque continuellement à Innsbruck et négligeait l'administration de son diocèse. Sentant gronder Forage, il voulut le conjurer ; des pourparlers eurent lieu à Zernetz en vue de renouer les liens politiques qui unissaient l'évêque et ses fidèles, mais ce fut en vain, les montagnards étaient résolus à ne pas laisser des influences étrangères s'immiscer dans leurs affaires. Le 29 janvier 1367 ^ les bourgeois de Coire, les représentants des vallées, joints aux chanoines du chapitre, formèrent une alliance. Ils convinrent de n'accepter dorénavant aucun vicaire, aucun administrateur temporel qu'après délibération commune ; cette clause était évidemment dirigée contre l'Autriche. Ils convinrent, en outre, que l'entretien des châteaux et forteresses de l'évêque, pour autant que les revenus des biens d'Eglise n'y suffiraient pas, seraient supportés proportionnellement par les prêtres et les laïques, les nobles et les non nobles. Parmi les quinze sceaux placés au bas de la convention de Coire figure celui du chevalier Thomas Planta, précédemment gouverneur de la Haute-Engadine, qui appose son cachet tant en son nom qu'au nom des communes *. Tous les adhérents à cette ligue habitant le Domleschg, Schams, Oberhalbstein, l'Engadine, Poschiavo, Bergell et la vallée de Munster, appartenaient à la partie du pays soimiise à l'autorité politique de l'évêque de Coire, d'où le nom de ligue de la Maison-Dieu (Gotteshausbund,
' La famille Planta fait remonter son origine à un Julias Planta qui vivait à Rome sous le règne de l'empereur Claude et qui, d'après une inscription découverte en 1869, gouvernait une partie de la Rhétie au nom de ce prince en Tan 46. Un autre Planta, Asilius, figure dans une inscription remontant à Tan 90 après Jésus- Christ. Un troisième, Pompée Planta, était l'ami de l'empereur Trajan; Tacite et Juvénal font mention d'un Pompée Planta qui vivait au deuxième siècle. Cette ascendance n'est pas prouvée, l'usage des noms de baptême ayant prévalu sur celui des noms de famille, depuis l'adoption du christianisme jusqu'au douzième siècle. En 1110, le nom de Planta reparait; il est porté par Angeline Planta» abbesse du couvent de Munster ; en 1139, on voit l'évêque de Coire donner des biens en fief, dans la Basse-Engadine, à un Conrad Planta; en 1160, un Rodolphe Planta est vidomne de l'évêque à Oberhalbstein ; dès lors les Planta occupent constamment des emplois relevant des évêques. (Voir la Chronique de famille des Planta, par G.-V. Planta.)
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Casa dei ou Caddée) qui lui est resté. L'effet en était non de détrôner l'évêque de son pouvoir temporel, mais bien de renfermer ce pouvoir dans les limites d'une monarchie constitutionnelle ou démocratique. Pas plus que dans les alliances des Waldstœtten, il n'est fait de distinction entre les laïques et les erclésiastiques, entre les nobles et ^le peuple ; tous sont placés sur le même pied et supportent les mêmes charges, aucune classe n'est privi-
Fig. SS. — L'frabic de Trans.
légiée, le prêtre n'est pas affranchi de l'impôt. Cette date de 1367, ainsi que l'a relevé avec raison l'historien W. de Juvalta, « contient en germe la théorie moderne de l'Etat, » elle décida du sort de la Rhétie et consacra la séparation de l'ancienne Curatie d'avec le Tyrol.
Un mouvement parallèle à celui qui vient d'être décrit se produisit quelques années plus tard dans la vallée qui de Flims s'étend jusqu'au passage de l'Oberalp. L'Oberland grison, durant le cours du quatorzième siècle, eut beaucoup à souffrir de l'anarchie et des abus de la force que commettaient les nombreux seigneurs de cette région. Le besoin d'assurer la paix publique se faisant sentir, ce furent les trois plus puissants seigneurs de la contrée, à savoir ; l''abbé de Dissentis, les sires de Sax et de Rsezuns qui en prirent
l'initiative ; ils conclurent dans ce but une alliance, le i4 février 1395. Les uns après les autres, les divers seigneurs de l'Oberland y adhérèrent à leur tour. Cette ligue était à l'origine uniquement une ligue entre seigneurs. Il n'est pas hors de propos de relever le fait, tout à l'honneur de cette noblesse si souvent décriée. Vingt-neuf ans plus tard, en mars i424^ cette alliance fut renouvelée et étendue. A l'abbé de Dissentis, aux seigneurs de Sax et de Raezuns se joignirent, cette fois, les représentants d'une douzaine de communes. Ce nouvel engagement fut conclu à Irons, sous un érable, qui a subsisté jusqu'à nos jours ^; les participants se jurèrent, à main levée, amitié réciproque, en prenant Dieu et les saints à témoins. Chacun, qu'il soit ecclésiastique ou laïque, noble ou non, riche ou pauvre, devait être protégé dans ses droits ; toutes les contestations devaient dorénavant être liquidées par un conseil de quinze membres, qui fut chargé de veiller à ce que le traité soit fidèlement observé. De dix en dix ans, l'alliance devait se renouveler et le serment prêté à nouveau. Cette ligue prit le nom de Haut^igue ou Ligue Grise {Graubund), par le fait que les représentants des communes étaient vêtus de sarraux gris ; elle devait donner plus tard son nom au canton tout entier. Une petite chapelle, dédiée à sainte Anne, fut élevée à Irons en souvenir de l'alliance de 1424.
Une partie du canton actuel des Grisons était restée en dehors de la ligue Caddée et de la ligue Grise, c'était celle qui comprend le Praettigau, Davos, Schanfigg et Churwald, elle était divisée en dix juridictions, placées sous la suzeraineté des comtes de loggenbourg, qui l'avaient reçue en héritage des Vaz, ainsi qu'on l'a vu plus haut. Lorsque le dernier des loggenbourg mourut, en 1435, un mouvement populaire se produisit ; pour prévenir les conséquences d'un partage et pour maintenir le lien qui les unissait, les dix juridictions conclurent une alliance, elles se promirent un mutuel appui et posèrent les bases d'une législation commune ; un conseil, chargé d'assurer la paix publique et la sécurité, lut institué à Davos. Plusieurs seigneurs se disputaient le patrimoine des loggenbourg, il se partagea entre les Brandis, les Montfort, les Maetsch et la maison d'Autriche. Par une série de rachats
^ Miné par la vieillesse, ébranlé d'un côté, son tronc creux le soutenait déjà avec peine, lorsqu'en 1870 un coup de vent le mit dans un état lamentable. Enfin en 1890 les derniers restes de Tarbre vénéré ont été déposés dans la salle du tribunal à Trons.