‹ Histoire de la nation suisseChapitre 8 sur 82 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Etablissement du règne féodal.

Développement des institutions monastiques.

PartajS^e de l^empîre de Chariema^e. — Formation des- grands fiefs. — Développement des institutions monastiques. — Splendeur de Tabbaye de Saint-Gall. — Etat de la civilisation au neuvième siècle.

Charlemagne mourut à Aix-la-Chapelle, en 814, après un règne de 54 ans. Son fils Louis, surnommé le Débonnaire, était un prince pieux, mais incapable de gouverner un aussi vaste empire. Le clergé et les grands que son père avait contenus, se disputèrent la prééminence, ses fils se révoltèrent contre lui et s'emparèrent du pouvoir; il réussit cependant à remonter sur le trône, mais sans parvenir à supprimer Tanarchie. Au milieu de ces désordres, le mouvement de la féodalité s'accentue, la classe des hommes libres, par Teffet des causes déjà signalées, disparaît. A la mort de Louis le Débonnaire, ses fils se partagèrent l'empire par le traité de Verdun en 843. Trois royaumes se constituèrent, celui des Francs orientaux ou d'Alkmagne qui échut à Louis le Germanique, celui des Francs occidentaux ou de France qui échut à Charles le Chauve, celui d'Italie qui échut à Lothaire, Ce dernier royaume, qui prit le nom de Lotharingie (Lorraine), s'étendait de la mer Méditerranée à la mer du Nord ; il comprenait la Provence, la Bourgogne, la Lorraine et les Pays-Bas.

Le fils de Louis le Germanique, Charles III, dit le Gros, réunit momentanément sous son sceptre la France, l'Italie et l'Allemagne, mais il perdit la couronne en 888 et dès lors ces trois grandes nations suivirent isolément chacune leur destinée. L'étoile des Carlovingiens pâlit et s'éteint. Un édit arraché en 877 à Charles avait déclaré les comtés héréditaires, dès lors l'ambition des grands ne connut plus de bornes; les seigneurs, à leur tour, s'afiranchirent de la domination des comtes. Tandis 'que, au dedans, le pouvoir royal s'affaiblissait par ces divisions, des hordes de Sarrasins, de Normands et de Hongrois envahissent le centre de l'Europe et brûlent villes et villages. La chute des Carlovingiens fut plus rapide encore que celle des Mérovingiens, leur dynastie prit fin en Italie en 888, en Allemagne en 911, en France en 987.

Cet ensemble de circonstances eut une grande influence sur le sort de nos contrées.

Par le traité de Verdun, THelvétie fut de nouveau partagée. La Suisse occidentale, c'est-à-dire la Burgondie jusqu'à l'Aar, ainsi que le Valais firent partie du royaume de Lotharingie et ensuite de celui de France ; la Suisse centrale et orientale, y compris la Curatie, fut réunie au royaume d'Allemagne; leTessin fut incorporé au royaume d'Italie. Les diverses races auxquelles les Carlovingiens avaient ravi leur indépendance s'en ressaisissent de nouveau. C'est ainsi qu'à la mort de Charles 111 la monarchie burgonde se reconstitua et choisit comme roi le comte Rodolphe, abbé commendataire* de Saint-Maurice et gouverneur de la Transjurane, tandis qu'un autre comte, Boson, se faisait élire roi de Provence. La plus extrême confusion régnait en Alémanie. Le comte de Coire, Burkhard, voulut aussi reconstituer à son profit le duché d"' Alémanie, mais il échoua devant l'opposition de Salomon III, évoque de Constance et abbé de Saint-Gall, un des prélats les plus remarquables de l'époque. A sa mort, cette tentative fut reprise sans plus de succès par les comtes Erchanger et Berchthold, qui gouvernaient l'Alémanie au nom du roi Conrad I*% leur beau-frère ; plus neureux, le comte Burkhard, fils du précédent, réussit à se faire élire par le peuple et les grands à la dignité de duc d 'Alémanie, qui fut rétablie en sa faveur par le roi Conrad I" en 917.

I^ partage de l'empire de Charleinagne et l'abandon de ses ordonnances ouvrent pour nos contrées une nouvelle période, le droit public en reçut une profonde transformation. Les comtes, primitivement employés du roi, deviennent indépendants, grâce à la faiblesse du pouvoir et à la faveur du souverain, et gouvernent des fiefs héréditaires. Dans le courant des neuvième et dixième siècles, de nouvelles grandes familles apparaissent sur la scène de l'histoire. Ce sont les Nellenburger, comtes de Zurichgau ; les Burkhard, comtes de Coire; les Lenzbourg , en Argovie ; les Berchthold, comtes de Zœringen, déjà probablement en Thurgovie au neuvième siècle ; les Ulrich, en Argengau et en Linzgau (au nord du lac de Constance), qui sont la souche commune des comtes de BrégmZ'Buchhorn, des Kybourg, des Winterthour et des Wulflingen. La prospérité qu'atteignent promptement ces dynastes

* On appelait abbés commendaiaires des seigneurs laïcs qui jouissaient des revenus d'une maison relig'ieuse, ne s'assujettissaient point à sa règle, et délég'uaient le pouvoir spirituel dans leur abbaye à un prieur claustral.

a pour conséquence un morcellement des anciens comtés ; Tautotorité des comtes est d'ailleurs amoindrie par l'octroi des immunités et des franchises qu'acquièrent certaines catégories de personnes et certaines institutions. Les bénéficiaires de ces immunités sont en première ligne les gens du roi et ensuite les maisons religieuses. Au moyen âge il n'y avait pas de fondation ecclésiastique de quelque importance qui ne jouft de certains privilèges. L'insécurité de ces temps, que troublaient les invasions des Honii:rois et des Sarrasins, poussa ce qui restait encore d'hommes libres à se mettre sous la protection des grands, mais en entrant dans les liens de la vassalité, les plus fortunés se faisaient garantir certains privilèges. De là la formation de deux classes dans la société, d'une part les privilégiés ou nobles qui font la guerre à cheval a la suite de leurs seigneurs et qui vivent dans une certaine aisance ; de l'autre, les roturiers que ne protégeait aucune immunité, qui succombaient sous le poids des impôts et vivaient dans la misère.

L'oppression féodale enleva à l'homme du commun toutes les joies de l'existence et l'énergie que donne le sentiment de la liberté. C'est ainsi que s'opère, par des causes multiples, le passage de la démocratie des vieux Germains à Varistocratie du moyen âge. La féodalité affaiblit et même anéantit la notion de l'Etat. Chaque seigneur, tant séculier qu'ecclésiastique, devint un petit souverain dans son domaine et s'attribua les droits régaliens, tels que celui de lever des péages, de battre monnaie, etc.

Grâce à la configuration du sol, aux moyens de résistance qu'offrait un pays montagneux, au caractère indépendant des habitants, à leur énergie et au soin jaloux avec lequel ils maintenaient leurs droits, il subsista en Suisse un nombre d'hommes libres plus considérable que dans les pays voisins ; le système féodal y rencontra plus d'obstacles qu'ailleurs et le peuple parvint plus promptement à s'émanciper de la tutelle des seigneurs. Envisagée à ce point de vue l'histoire suisse présente un caractère spécial, qui ne peut échapper à l'observateur attentif des phénomènes sociaux.

Tandis que l'Etat perdait du terrain, l'Eglise en gagnait. Dans ces temps de détresse et de misères, les peuples se tournaient en effet vers l'Eglise et plaçaient en elle leurs espérances. La crainte que leur inspiraient les signes du ciel, notamment les comètes.

dans lesquelles ils croyaient voir des présages de la fin du monde, les portaient à lui faire des dons pour le salut de leurs âmes. Les difficultés de l'existence détournaient beaucoup d'hommes et de femmes du mariage et les portaient à entrer dans les cloîtres où ils trouvaient une vie exempte de soucis. Avec le neuvième siècle commence le temps des grandes . fondations monastiques. Dans toutes les parties de la Suisse s'élèvent des églises paroissiales et de nouvelles chapelles. Les seigneurs qui fondaient des sanctuaires se réservaient la nomination des prêtres appelés à les desservir et un droit sur l'administration des biens des paroisses, droit qu'ils pouvaient vendre ou échanger, en tout ou en partie, transmettre par voie de succession ou donner en fief suivant leur bon plaisir. A cette époque les églises étaient généralement en bois ; cependant, sous les Carlovingiens, on commença à bâtir des édifices en pierres. Les clochers sont rares, là où il en existe ils servent non seulement à recevoir les cloches, mais aussi comme moyens de défense ; ils sont généralement de forme ronde et sans rapport, au point de vue du style, avec la nef. Les constructions des couvents sont beaucoup plus somptueuses que celles des églises paroissiales.

Parmi les fondations dues aux descendants de Charlemagne, il faut mentionner le Fraumïmster de Zurich. Un petit couvent, dédié à saint Félix et sainte Régula, les patrons de la ville, existait déjà sur la rive gauche de la Limmat, à l'endroit où elle sort du lac. En l'an 853, Louis le Germanique l'agrandit, lui donna une métairie à Zurich, ainsi que la forêt de l'Albis et le pays d'Uri, et y plaça comme abbesse sa sœur Hildegarde. A Hildegarde succéda sa sœur Bertha. Ces deux femmes construisirent ensemble une belle église, dont il n'existe pas de restes et acquirent pour leur couvent la riche métairie de Cham (canton de Zoug). L'importance de cette fondation et la haute position de ses deux premières abbesses eurent une grande influence sur les destinées de Zurich et du pays d'Uri.

A peu près à la même époque florissait dans une pittoresque île du Rhin, près de Constance, le couvent de bénédictins de Rheinau, fondé, à ce que Ton prétend, par un noble Aléman en l'an 778. L'Irlandais Fintan qui s'était établi dans cette localité en fit la réputation et y était honoré comme un saint. Plus tard, durant le cours du moyen âge, ce couvent se fit connaître par son activité littéraire.

Une autre fondation, intimement liée à la famille des dues d'Alémanie, est Téglise d*Ufenau, dans une fie du lac de Zurich. Adalrich, fils de Burkhard I" et de la duchesse Reginlinda, s'était créé un ermitage dans un lieu paisible et romantique. Lorsque la duchesse Reginlinda, devenue âgée et malade, se fut retirée au couvent de Zurich, elle fit construire avec son fils une église à Ufenau pour ses vassaux et pour les habitants des bords du lac. et la dota richement de domaines situés à Urikon, Pfaeffikon et Meilen. Ce fut longtemps la seule église de la contrée. Adalrich qui s'était retiré lui-même à Einsiedein donna, après la mort de sa mère, l'église d'Ufenau avec ses possessions à l'abbaye d'Einsiedeln (965).

Le célèbre monastère d'Einsiedeln qui devait au moyen âge prendre en Suisse le premier rang et l'a conservé jusqu'à aujourd'hui, fut, d'après la légende, créé dans les circonstances suivantes. Un élève de Tabbave de Reichenau, maître dans le couvent d'Oberbollingen, Meinrad, se construisit une cellule et une chapelle dans la vallée située derrière l'Elzel, qui était encore couverte d'une sombre forêt. Deux brigands, convoitant la lampe d'argent de la chapelle, tuèrent l'ermite. Mais, — raconte la légende, — deux corbeaux, élevés par Meinrad, poursuivirent les meurtriers et les firent connaître, en sorte qu'ils furent pris et jugés. L'emplacement où Meinrad avait été assassiné fut considéré par le peuple comme un lieu saint. Un riche chanoine de Strasbourg, Benno, y construisit un monastère.

Cette fondation fut l'objet des largesses des nobles, des membres de la famille des ducs d'Alémanie et plus tard des rois et des empereurs d'Allemagne. Le souvenir de Meinrad, une image noire, don de l'abbesse du Fraumûnster, et une légende attribuant aux anges la construction de la chapelle de Marie, valurent à cette maison une grande renommée et lui attirèrent de près et de loin beaucoup de pèlerins. Le pape Léon VIII, en 964, donna sa sanction à cette légende et promit l'entière rémission des péchés aux fidèles qui visiteraient Notre-Dame des Ermites. C'est ainsi qu'Einsiedeln est devenu, avec Notre-Dame de Lorette, le pèlerinage le plus en vogue de l'Europe. Le 14 septembre, jour commémoratif de l'apparition des anges, est aujourd'hui encore la grande fête du couvent. Grâce à l'activité des moines, le désert du neuvième siècle devint une contrée fertile que recouvrent de belles métairies, qu'animent de nombreux troupeaux de chevaux

Fi|. 15. — Gravure empruntée i la légcnifc de saiiil Heinrad.

et de vaches, dont la race est justement réputée. La belle bibliothèque que les moines ont amassée est une preuve que les bénédictins qui habitent ce couvent n'ont pas failli à leur mission scientifique.

Au dixième siècle on voit encore s'élever les couvents de Kaniz et d* Amsoldingen dans le canton de Berne.

Moins connue comme pèlerinage qu'EinsiedeIn, Tabbayede Sainte Gall a joué, comme centre scientifique, un rôle plus important. L'idée première des fondateurs de ce couvent était de chercher la paix de l'âme en fuyant le contact du monde. Mais renonçant à la vie purement contemplative, les moines bientôt se vouèrent à l'étude des arts et des lettres ; sous cette impulsion nouvelle, le modeste cloître irlandais prit une grande extension et devint un foyer important de haute culture intellectuelle dont l'influence se répandit au loin, en sorte qu'en racontant les péripéties de cette célèbre maison au neuvième et au dixième siècles, on fait en même temps l'histoire de la civilisation de cette époque.

La période brillante du couvent de Saint-Gall commença avec le règne de Louis le Débonnaire qui le délivra de la tutelle des évéques de Constance. Un abbé distingué, Gozbert, le premier que les moines aient pu de nouveau élire eux-mêmes, fut l'initiateur de la réforme qui va nous occuper. Pour suffire aux besoins de l'activité croissante des moines, de nouveaux bâtiments étaient nwessaires. Un architecte étranger, probablement un Italien, fut chargé de dresser les plans des édifices qu'il s'agissait de construire. Suivant la règle de saint Benoît, tous les bâtiments accessoires, tels que moulins, boulangerie, ateliers divers, devaient être élevés dans l'enceinte des murs du couvent. Cette exigence monastique donna au cloître l'étendue d'une petite ville.

Le plan ci-joint nous permet de nous faire une idée de Taspect que présentait l'abbaye de Saint-Gall aux temps de sa splendeur. Au centre de Tagglomération était l'église (^4), basilique en forme de croix avec deux demi-rotondes aux extrémités destinées aux chœurs (il* et A^), el un large transept (A»), Dans le chœur oriental au-dessus de la crypte était le lieu plus spécialement réservé aux prêtres (rf), devant le presbyterium était un espace réservé aux chanteurs (e), puis en se rapprochant du milieu de Téglise un emplacement entouré de balustrades au milieu duquel se trouvait Tambon (f). Les deux absides étaient enveloppées par des portiques (KK el LL) au milieu du portique occidental était la principale entrée (o) ; à. gauche et à droite de rentrée, des tours (n, w). Entre le portique oriental et le transept était Tatelier des copistes et au-dessus la bibliothèque (c). Au sud du même portique était la sacristie (r) et un petit bâtiment pour la confection des oslies {A, s). Au nord des nefs se trouvaient le réfectoire et le dortoir des moines étrangers

(ï el u), puis un appartement et un dortoir pour les instituteurs {v et te); des logis de portiers (x, x), enHn des deux cotés de l'abside occidentale un vestibule pour les élèves étrangers et les gens de service du couvent (y et z). Tous les locaux étaient séparés de l'extérieur par un mur de clûinre.

Pig. tfl. — Plan de l'Abbaye de Sainl-Gall consené à la bibliatbèque

Au sud, au nord et à l'est de ce premier ensemble de constructions étaient encore quatre autres groupes de bâtiments. Dans celui du sud était le couvent proprement dit ayant au centre le cloître, le long de l'église la salle du chapitre (B), dans son prolongement le parloir (C); à t'est du cloître le dortoir des moines (0), en communication avec celui-ci

66 LES OBIGEVES

les latrines (£), la baanderie et la chambre de bains {F) ; au sud du cloitre, le réfectoire {G) et les cuisines (ff)» en communication avec elles la boulangerie et la brasserie (/ et K), !a meunerie (JO, Tatelier des maçons (L), celui des tonneliers et autres artisans analogues (iV, A"), des fruitiers et des séchoirs à fruits (0 et P), enfin des écuries (Q, Q). A Test de ces dépendances et séparés par un mur, les ouvriers tanneurs, cordonniers, tourneurs, maréchaux, orfèvres, etc., avaient leurs logements assignés (A). Au sud du cloitre étaient les caves (5), l'auberge des pauvres pèlerins avec sa cuisine et sa brasserie (7^.

Dans le second groupe de bâtiments, au nord de Féglise, étaient les appartements réservés aux hùtes de distinction avec les dépendances qu'ils c^impiirtaient : écuries, brasserie, boulangerie, etc. (F et W), les écoles pour les laïques et les futurs ecclésiastiques séculiers (X), la demeure de Tabbé et ses dépendances (F et Z).

Le troisième groupe de bâtiments à Test de Téglise était le quartier le plus retiré, c'est là que se trouvaient Técole des enfants élevés par le couvent, Tinflrmerie des moines, bâtie en forme de square (I et IIj, une église séparée en deux parties (Ili*, III^) des cuisines avec chambres de bains et autres dépendances (IV à VII), une clinique de chirurgie (VllI), la demeure du chirurgien et la pharmacie (IX), une maison de santé (X), le cimetière (XI), un jardin potager (XII), deux basses-cours avec une habitation pour le domestique appelé â en prendre soin (XIII et XIV). Un quatrième quartier, celui de Touest, renfermait un groupe de bâtiments affectés aux valets et aux étables (XVI à XXII).

1^ construction de ces divers édifices dura plusieurs années, elle commença par celle de Péglise de 830 à 835. On eût pu voir à cette époque les moines tonsurés et vêtus de leur froc, porter les pierres, la chaux et le sable, faire le métier de charpentier et de maçon. L'intérieur du couvent, surtout l'église, fut richement et artistemcnt décoré. Des fenêtres claires en verre, chose rare pour l'époque, des lustres montés en or et en argent, des tapis d'autel (lécori'S avec art, des crucifix d'ivoire et de métal enrichis de |)iorres précieuses, des chapelles pour les reliques, des surtouts somptueux, des chasubles aux couleurs brillantes, des livres saints enluminés, faisaient l'admiration des contemporains. Suivant la rt>gle de saint Benoît, les moines de Saint-Gall recevaient dans leur couvent soit des hommes libres, soit des serfs. Les uns étaient déjà comme enfants voués par leurs parents à la vie claustrahî, c'étaient co qu'on appelait les oblats. Il pouvait arriver parfois, lorsque le sentiment de Tindividualité se développait en eux, que celle vocation forcée leur devînt à charge, mais cela importail peu ! 11 n'existait pour eux aucun moyen de se retirer du couvent et celui qui aurait voulu se soustraire à la règle y

aurait été irrévocablement astreint. D'autres entraient à l'âge mûr au couvent, c'étaient ce que l'on appelait les convertis. Les noms des néophytes étaient portés sur un registre. Il y avait aussi un registre des décès. Le nombre ordinaire des moines de Saint-Gall dépassait la centaine, la moitié environ venaient du clergé séculier.

Les intérêts et les revenus du couvent étaient administrés par divers employés, à savoir : Vabbé, le doyen, le prévôt (ou économe), le sacristain, le caviste, le portier, V hospitalier et Vintendant des domaines. Outre les gens du couvent proprement dit, c'est-à-dire les frères et les domestiques, il y avait encore les pensionnaires et les membres passifs ou afBliés qui pouvaient prendre part au service religieux sans toutefois y officier. Des princes et des grands d'Allemagne, d'Angleterre et de France figuraient au nombre de ces affiliés dans le registre de confraternité de Saint-Gall.

La règle de saint Benoît, bien qu'appropriée aux circonstances de l'Italie et peu en rapport avec le genre de vie des peuples du nord, y était suivie à la lettre. C'est ainsi que les moines exécutaient deux fois des chœurs pendant la nuit, tandis qu'ils faisaient la sieste durant la journée à la mode italienne ; celui qui voulait lire lisait sur son lit. Les religieux de Saint-Gall ne mangeaient pas de viande, quoique leurs forêts fussent pleines de gibier et leurs écuries de bétail ; le pays ne produisant pas des fruits en abondance comme l'Italie, et le poisson étant rare, ils en étaient réduits, la plupart du temps, à vivre de légumes et de soupe. Comme assaisonnement, le lard remplaçait l'huile et au lieu d'un demi-pot de vin par jour, ils buvaient un pot de bière. Quoique les repas se prissent en commun, chacun recevait sa portion déterminée pour le manger et le boire. Le vêtement de dessus et le capuchon étaient noirs, le vêtement de dessous blanc. La barbe se portait courte et les cheveux longs, sauf sur la partie de la tête réservée à la tonsure. La discipline était sévère, le rigorisme de Colomban se conserva après l'adoption de la règle de saint Benoît. L'entrée du couvent était défendue aux étrangers, les affiliés et les grands étaient seuls autorisés à en franchir le seuil sous la condition de recouvrir leur vêtement d'un froc et de se faire accompagner d'un conventuel. Par contre, les moines voyageaient souvent, les savants et les artistes là où les appelait leur vocation, les prévôts pour l'administration des domaines de l'abbaye. Les religieux ne travaillaient aux champs qu'en cas d'urgence.

68 LtS ORIGINES

mais c'était a eux qu'incombait le soin de la boulangerie et de la cuisine.

Le monastère possédait un i^rand nombre de métairies, de pâturages, de champs et de forêts dans la Thurgovie, le Zurichgau, TArgovie, la Forêt-Noire, le Hegau, le Klettgau et TAIsace.

Les jours de fête étaient très nombreux. Renonçant à la simplicité des premiers chrétiens, les religieux s'efforçaient dans leur culte de charmer les fidèles en tenant lous leurs sens éveillés. Ils déployaient un grand luxe, non seulement aux fêtes solennelles de l'Eglise et aux fêtes des saints, mais même dans le culte journalier. Par le chant d'hymnes et de cantiques accompagnés d'orgues, par des cortèges de prêtres aux costumes multicolores, par des représentations dramatiques et des processions, par la riche décoration des autels, des parvis et des chœurs, par les exhalaisons suaves et énervantes de Tencens, ils faisaient une grande impression sur les populations et attiraient de nombreux pèlerins.

Certains moines que des fonctions spéciales n'appelaient pas à être en contact avec le monde demeuraient dans leurs cellules et se soumettaient à une existence de renoncement ; c'étaient les ascètes. Il y en avait qui, jugeant la vie du cloître trop mondaine encore, s'attiraient un renom de sainteté en allant s'enfermer dans des cellules loin du couvent ; quelques-uns même faisaient murer leur prison volontaire, là ils passaient des années à prier, à lire et à méditer ; c'étaient les reclus. Ainsi vécut, pendant trente ans, le moine Hartker dans une cellule où il ne pouvait se tenir debout.

Un relâchement marqué de ces rigueurs devait cependant se produire tout naturellement avec le temps. Lorsque, par exemple, un personnage de distinction ou un bienfaiteur du monastère le visitait, la règle concernant la nourriture était suspendue. Une série de jours d'exceptions furent établis, et au onzième siècle la volaille, le gibier et les sauces appétissantes paraissaient fréquemment sur la table des moines.

Sous Charlemagne, les grands avaient le goût de l'instruction, au neuvième siècle ils la dédaignent ; la chasse, la guerre et les orgies sont leur unique occupation. Les couvents devinrent alors des asiles de la paix, de la culture intellectuelle et des arts. Si, plus tard, ils donnèrent eux aussi l'exemple du relâchement des mœurs, de l'indolence et de la paresse, il ne faut pas oublier les inestimables services qu'ils ont rendus à la civilisation durant ces âges

OÙ la barbarie avait reconquis la vieille Europe. La brillante pérîode, l'âge d'or, de Saint-Gall commença en 841 avec le gouvernement de l'abbé Grimald qui était un élève des hautes écoles de Charlemagne, un disciple du savant Alcuin. Dans ce temps la théologie primait les autres disciplines. La science était la servante de l'Eglise et n'avait de prix que dans la mesure où elle pouvait la seconder dans sa mission. On apprenait le latin et le grec, non pour acquérir une culture classique, mais pour mieux comprendre les textes sacrés; l'étude de la philosophie et de la rhétorique était considérée comme une préparation à la carrière de la prêtrise. L'établissement du calendrier ecclésiastique nécessitait la connaissance des mathématiques ; la musique faisait partie intégrante du culte ; enfin, en l'absence de médecins et de pharmaciens laïques, l'art de guérir était devenu une branche de l'activité des ecclésiastiques. Le plan d'études de l'époque comprenait dans une première série de cours appelée Trivium : la grammaire, le dialectique et la rhétorique ; dans une seconde appelée Quadrivium : la géométrie, Y arithmétique, Vastronomie et la musique. Ces sept disciplines étaient qualifiées d'^arts, leur étude était seule digne d'un homme libre, aussi étaient-ils réputés arts libéraux en opposition aux arts techniques, aux métiers, abandonnés aux classes serviles. Celui qui avait passé l'examen exigé sur ces sept branches recevait le titre de maître des sept arts, plus tard maître ès-arts.

11 y avait à Saint-Gall deux écoles : l'école intérieure et l'école extérieure ; la première pour les jeunes gens qui se vouaient à la vie monastique, la seconde pour ceux qui se destinaient à la prêtrise. Dans les deux écoles l'enseignement était le même ; mais les élèves de l'école intérieure étaient assujettis à la vie monastique et portaient le costume monacal. On y lisait les œuvres de Virgile, Horace, Juvénal, Tite-Live, Salluste, César et Cicéron, sans toutefois en apprécier beaucoup ni les beautés, ni le contenu ; les maîtres ne laissaient jamais oublier que ces livres étaient des œuvres païennes, dont l'étude était non un but mais seulement un exercice de linguistique et de rhétorique. Si quelque lecteur se sentait entraîné par sa soif de connaissance, il s'y adonnait en secret, car c'était un péché que de goûter le charme et la beauté de l'antiquité. Les vrais classiques de Tépoque étaient la Bible et les Pères de TEglise. Le latin employé dans les exercices que faisaient les écoliers était une langue barbare, chargée de termes et d'expressions germaniques. Quand quelque personnage de renom visitait le couvent, les

élèves composaient à son intention des vers latins avec rimes (ce que les anciens ne connaissaient pas). La littérature grecque était moins en faveur que celle des Latins; quelques moines cependant lisaient Homère, Sophocle et Thucydide, mais c'était Texception ; la langue grecque n'était pas nécessaire aux prêtres, vu que, comme aujourd'hui encore, les théologiens catholiques lisaient les textes sacrés dans la traduction latine de saint Jérôme, connue sous le nom de Vulgate, La langue allemande, encore bien barbare, était aussi un sujet d'étude ; quelques moines traduisirent dans cet idiome la règle de saint Benoît, le Pater, le symbole des apôtres et diverses prières.

Sous le rapport scientifique, les moines de Saint-Gall en étaient au même point que les anciens, ils n'avaient rien ajouté à leurs découvertes. Leurs conceptions étaient très naïves, ils tenaient Abraham pour l'inventeur des figures géométriques et Zoroastre pour le fondateur de l'astronomie. La sphéricité de la terre était considérée par eux comme une fable. Ils dissertaient subtilement sur le langage qu'Eve avait dû employer dans le paradis en parlant au serpent et sur le sort de la tête de Jean-Baptiste. L'astronomie et la musique étaient étudiées avec zèle. Pour observer le cours du soleil, les moines employaient une sorte de télescope, dont fait mention un manuscrit du neuvième siècle. Le goût de la musique s'était répandu dans le nord, grâce aux chanteurs romains que Charlemagne avait fait venir d'Italie. Le moine Tutilo propagea la culture musicale par remploi de la flûte et de l'orgue. Le couvent de Saint-Gall se fit une réputation par ses airs de messes, ses hymnes et ses mélodies qui furent chantés dans toute l'Europe. Le moine Notker fut le grand compositeur de musique du moyen âge. Ce fut lui qui imagina le système des séquences *. L'école de chant et de musique de Saint-Gall était très appréciée.

La science historique n'était généralement représentée que par des chroniques assez sèches. C'était le cas de celle de Ratpert qui raconte les annales du couvent de Saint-Gall jusqu'à son temps. Un moine anonyme, surnommé le « Vieil édenté, » écrivit sur l'ordre de l'empereur Charles III la vie de Charlemagne, et sut donner à son œuvre de l'animation et de la couleur par le récit

* Pièces de plaio-chant en vers mesurés et rimes qui s'intercalent dans les messes solennelles, ainsi le Stabat mater, le Veni sancte spiritas, leDies irœ, etc.

des hauts faits de ce grand monarque et des nombreuses légendes qui en ont consacré le souvenir,

La bibliothèque du couvent donne la mesure de l'horizon dans lequel se mouvaient les savants de Saint-Gall. On y trouvait au temps de l'abbé Grimald les lettres de l'apôtre Paul, les psaumes de David, des livres de messes et de chant, les Evangiles, des sermons, des biographies des Pères de TEglise et des saints, un exemplaire de Virgile, un ouvrage du romain Vegetius sur l'art de la guerre, l'histoire de Charlemagne et de Louis le Débonnaire, un livre sur les Indes, une astrologie et un traité de médecine. Au neuvième siècle, la bibUothèque du couvent possédait, à teneur du catalogue qui en a été conservé, entre autres vingtsix ouvrages venus d'Ecosse, des livres séparés de la Bible, des écrits des Pères, la chronique de Grégoire de Tours, les écrits d'Alcuin, la vie des martyrs, les règles monastiques, des recueils de lois, des traités de droit, de médecine, des grammaires, des poésies et une description du monde. Les sciences ne brillent pas dans cette énumération. Cependant, nous voyons à la fin du neuvième siècle que l'on composa à Saint-Gall une encyclopédie de toutes les sciences humaines. Avec ses quatre cents volumes environ la bibliothèque de Saint-Gall était considérée comme la plus importante de l'époque.

La nature peu cursive des caractères alors employés rendait les copies extraordinaire ment laborieuses, chaque lettre, en effet, était séparée de sa voisine, et sa forme anguleuse ralentissait la besogne du copiste. La calligraphie était un art, les titres et les en-tétes des chapitres étaient ornés d'arabesques, d'entrelacements et de miniatures au pinceau. On écrivait encore sur parchemin (peau de chèvre, de mouton ou de veau). Le papier n'a été introduit pour l'usage de l'écriture que dans le courant du quatorzième siècle, et cet usage ne s'est généralisé qu'au quinzième siècle. Pour les ouvrages de prix les caractères étaient transcrits avec une encre d'or ou d'argent sur un parchemin teinté en pourpre. Parmi les manuscrits remarquables du neuvième siècle dus aux calligraphes de Saint-Gall, il faut citer le psautier du moine Folchard, fait sur parchemin rouge, en lettres d'or et d'argent, avec des illustrations représentant des récits de l'Ancien et du Nouveau Testament, et 150 en-têtes occupant chacun une page entière. Le Psautier doré (psalterium aureum) est une œuvre plus remarquable encore, le texte de ce manuscrit est en lettres d'or

72 LES OaiGINES

et d'argent sur un parchemin blanc. Les initiales sont peintes en couleurs dorée, rouge, verle ou pourpre ; quelques-unes occupent une page entière, une série de superbes images peintes représentent des scènes de la vie du roi David. Les chefs-d'œuvre de cet

Fig. 17. — Corlège du roi David dans le Paatitier doré.

art que possède la bibliothèque de Saint-Gall sont si bien conservés qu'on croirait que l'encre et les couleurs toutes fraîches ne (latent que d'hier. Dans les ateliers du couvent il y avait une répartition du travail, certains moines préparaient le parchemin, d'autres traçaient les lignes, d'autres faisaient les initialas, etc. la reliure occupait des spécialistes.

En matière d'architecture, l'Eglise eut aussi une mission à remplir. C'est A elle que revient le mérite d'avoir réveillé le sentiment du goilt chez ces peuples que les grandes invasions avaient plongés dans la barbarie. Au neuvième et au dixième siècles, l'architecture sacrée est en progrès, la pierre remplace le bois, une

l'empibe allemand 73

certaine recherche se manifeste dans la construction des églises et des cloîtres. L'église du Fraumûnster, construite à cette époque, à Zurich, est ornée de riches sculptures, les murs en sont décorés de peintures aux couleurs variées. La sculpture sur bois et sur ivoire prend son essor, le plus célèbre artiste dans ce genre était à cette époque Tutilo, de Saint-Gall. La peinture se faisait remarquer par l'éclat, le brillant et la persistance des couleurs ; le dessin était médiocre, les corps lourds, la tête et les mains trop massives, les doigts trop longs, l'expression des yeux stupide, le tronc et les membres gauches et sans vie. L'artiste s'abandonnait à sa fantaisie au lieu d'étudier la nature et les principes de la beauté et de l'harmonie. On peut discerner l'influence des modèles de l'antiquité dans ces manifestations artistiques, mais c'est une antiquité mal comprise, défigurée, enlaidie et à laquelle se mêlent des éléments de barbarie.

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