‹ Histoire de la nation suisseChapitre 9 sur 82 · CHAPITRE VU L'Empire allemand · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU L'Empire allemand

Absorption du duché d'Alémanie et du royaume de Bourgogne par l'empire. — Anarchie, intervention de rEjs^lise, proclamation de la Trève-Dieu. — Mœurs et culture intellectuelle aux dixième et onzième siècles. — Domination des Bheinfelden en Alémanie et en Bourg^ogne. — Lutte du trône et de Tautel.

Après l'effondrement des Carlovingiens, nos contrées offraient au dixième siècle un spectacle affligeant. L'ancien ordre de choses avait vécu et un nouvel ordre de choses n'était pas encore fondé. L'insécurité était générale. En l'absence d'un pouvoir fortement constitué, les nobles se faisaient la guerre, opprimaient les paysans et dévastaient le pays. Les sauvages Hongrois, venus de l'est, armés de lances, montés sur des chevaux rapides, pillaient, saccageaient et incendiaient tout sur leur passage. Ils visitent à plus d'une reprise la Suisse. En 917 ils occupent Bâle, tuent et dispersent ses habitants et après avoir pillé cette ville y mettent le feu ; en 926, ils portent leurs ravages dans le couvent de Saint- Gall que les moines, informés de leur approche, avaient abandonné.

Des ennemis encore plus redoutables vinrent du sud ; ce furent

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les Sarrasins qui occupèrent les passages des Alpes, notamment le Saint-Bernard et le Splugen. Ils construisent sur les hauteurs des châteaux forts et sortent de leurs repaires pour piller les voyageurs et en extorquer des rançons. Ils exploitèrent ainsi la contrée de Coire (936 à 940), brûlèrent le monastère de Saint-Maurice, dévastèrent le Pays de Vaud et menacèrent Saint-Gall qui avait, d'autre part, à souffrir d'une nouvelle incursion des Hongrois (954). Ces terribles fléaux se prolongent jusqu'à la fm du dixième siècle. Les souffrances que les populations eurent à endurer dépassent toute idée.

Dans des circonstances aussi graves, la nécessité d'un Etat fort, dont la protection puisse être invoquée, se fait sentir en Allemagne. C'est à ce moment opportun qu'apparaissent deux grands monarques qui, par leur énergie, devaient rétablir l'unité de l'empire et assumer le rôle qu'avaient joué jadis les Carlovingiens. Le premier souverain de la maison de Saxe, Henri /**", surnommé VOiseleur ou aussi le fondateur de villes, et son fils, Othon le Grand, remportèrent des victoires sur les Slaves, les Hongrois et les Normands, et relevèrent le prestige de la majesté royale.

D'autre part, le duc d'Alémanie, Burkhard P', prit sous sa protection le peuple, battit les Hongrois et par la victoire de Winterthour, en 919, obligea le roi de Bourgogne, Rodolphe II, à lui restituer ses conquêtes ; puis, pour faire front à l'ennemi commun, il se réconcilia avec ce prince. Comme gage de paix, Burkhard donna à Rodolphe sa fille Berthe en mariage. L'Alémanie n'était pas cependant un Etat assez puissant pour se maintenir par ses propres forces, aussi afin de sauvegarder ses possessions de Souabe, Burkhard fit le sacrifice de son indépendance et reconnut la suprématie d'Henri l'Oiseleur (920). La haute Alémanie, jointe à la Souabe, devinrent alors un simple duché soumis à la suzeraineté impériale comme la Franconie, la Saxe et la Bavière ; leurs relations avec la maison de Saxe se resserrèrent encore par le mariage de Burkhard II avec la belle Hedvige, nièce d 'Othon le Grand. Aucun enfant n'étant né de cette union, le duché d'Alémanie ou de Souabe, après la mort de Burkhard II en 973, passa successivement dans les mains de divers parents ou fidèles de la maison impériale. Lorsque le sceptre impérial passa lui-même de la maison de Saxe à celle de Franconie, en 1024, l'Alémanie échut au duc Ernest, beau-fils de l'empereur Conrad II ; ce prince ayant voulu réunir la Bourgogne à ses Etats, en vertu de prétentions qu'il

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tenait du chef de sa mère, fut battu par l'empereur et dépossédé de son duché en 1030. Quelques années après, en 1038, Conrad donna ce duché à son fils Henri qui devint empereur à son tour. l^ Souabe et l'Alémanie ou Haute-Allemagne firent ainsi retour à la couronne impériale.

Le royaume de Bourgogne devait, après diverses péripéties, avoir un sort tout pareil. Le roi Rodolphe II avait acquis, par son mariage avec Berthe d'Alémanie, une partie de TArgovie ; il obtint du comte Hugues d'Arles la Provence en échange de la couronne d'Italie qu'il avait conquise à la pointe de son épée. Ses Etats s'étendaient des rives de l'Aar à celles du Rhône inférieur ; ils comprenaient la Suisse occidentale, la Franche-Comté, le Dauphiné et la Provence. A sa mort, en 937, il laissa le sceptre aux mains de la reine Berthe et de son fils Conrad qui n'avait que dix ans. L'empereur Othon le Grand se constitua le protecteur de la mère et le tuteur du jeune roi.

Les circonstances étaient difficiles, c'était le temps des invasions des Hongrois et des Sarrasins, sous un règne faible la puissance de la noblesse s'était accrue, les lois étaient foulées aux pieds, le droit du plus fort régnait en maftre, les grands se faisaient la guerre el le peuple en souffrait cruellement.

Au milieu de ces troubles, la noble reine Berthe apparaît comme l'ange gardien de l'opprimé. Elle élève en divers lieux des fortifications, c'est à son époque que l'on attribue la construction de la tour de Gourze et de la tour de la Molière (près Yvonand), ainsi que les murs d'enceinte de Moudon. Elle parcourait les campagnes, relevant les courages abattus, répandant des aumônes ; stimulés par elle, les paysans défrichent les coteaux incultes et les couvents mettent leurs terres en valeur. Cette excellente princesse, dont le souvenir est demeuré cher au cœur des Vaudois, se signala par ses munificences, elle fonda avec son fils Conrad l'abbaye de Payeme et l'église de Saint-Ours à Soleure*. Les poètes se sont plu à nous représenter cette pieuse femme, montée sur sa blanche haquenée, son fuseau à la main, donnant l'exemple du travail manuel. Son règne est demeuré le type d'une période heureuse ; longtemps après sa mort, les habitants de la Transjurane répétaient mé-

^ On a aussi attribué à la reine Berthe la construction de la collégiale de Neuchàtel, dont la fondation est due à Berthe de Grang^es, ainsi que Ta établi M. de Wyss dans V Anzeiger fur sckweiserische Geschichte, 1888.

lancoliquement : ce Le temps n'est plus où la bonne reine Berthe filait*. » Pour s'assurer des appuis, Berthe donna sa main au roi Hugues d'Italie, et celle de sa fille Adélaïde à l'empereur Othon le Grand. Quant à Conrad, il fut élevé à la cour de cet empereur et épousa une fille du roi de France Louis d'Outre-mer.

Une fois monté sur le trône de son père, Conrad remporta des succès sur les Hongrois et les Sarrasins, qu'il sut, dit-on, opposer les uns aux autres, mais il ruina son royaume par ses donations aux monastères. Après un règne de quarante ans environ, il mourut en 993, et sous son fils Rodolphe III le royaume de Bourgogne tomba de plus en plus en décadence. Les grands prirent les armes contre le roi et le battirent. Faible et ondoyant comme un roseau, sans courage et sans énergie, timide et torturé par des craintes religieuses, il chercha un secours auprès de l'Eglise ; il remit aux évoques de Sion, de Lausanne et de la Tarentaise l'administration temporelle de leurs diocèses avec le titre de comte. Rodolphe III poussa si loin ses largesses qu'il fut finalement réduit à vivre des aumônes de ses évoques. Comme il n'avait pas d'enfants plusieurs prétendants aspiraient à lui succéder. Le comte Odo de Champagne, fils d'une sœur cadette du roi, qui avait les sympathies de la noblesse burgonde, se croyait déjà s\\r de l'emporter ; mais, sans se préoccuper des préférences des grands du royaume, Rodolphe désigna comme son successeur son neveu l'empereur Henri II, de la maison de Saxe, et lui donna en gage la ville de Bâle. Dans le sentiment de sa faiblesse, le roi crut avantageux de se reconnaître le vassal de l'empereur; en se conciliant ses bonnes grâces il espérait effrayer ses ennemis et affermir son pouvoir. Ce fut le contraire qui arriva, l'instinct national était encore vivace en Bourgogne ; la noblesse se rebiffa à l'idée d'avoir un prince allemand pour souverain. Ni la donation que Rodolphe fit de son royaume à Henri II, en 1016, ni les combats réitérés que les nobles eurent à soutenir contre l'empereur ne purent

* La réputation de la reine Berthe a été attaquée très vivement, en 1887, par M. Gisi. L'historien soleurois a cherché à prouver que la douce filandière n'était point la femme honnête et vertueuse dont la mémoire est resiée un objet de vénération dans nos contrées. Il nous la représente comme une épouse infidèle qui aurait eu de grands péchés à racheter. M. G. île Wyss, prenant la défense de la reine Berthe, a démontré, dans un article de ÏAnseiffer fur schweiserische Geschichte (1892), que l'arg-umentation de M. Gisi manque absolument de base et que la vertu de la pieuse fondatrice de Fabbaye de Payerne peut encore défier toutes les attaques de la critique.

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leur faire changer de sentiment. A la mort d'Henri II, en 1024, Rodolphe III confirma sa donation en faveur du nouvel empereur Conrad II, de Franconie, surnommé le Salique, qui avait épouj^é sa nièce Gisèle. De nouveaux mécontentements se manifestent ; Rodolphe lui-même étant venu à mourir, en 1032, la guerre éclata et Conrad II vint avec une armée prendre possession de son royaume. Odo de Champagne et les grands de Bourgogne furent défaits à Morat, sur le champ de bataille où, quatre siècles et demi plus tard, Bourguignons et Suisses devaient se rencontrer, et Tempereur Conrad fut couronné roi de Bourgogne à Payer ne.

La Transjurane fut considérée dès lors comme une propriété de la famille impériale, après cent quarante-cinq ans de quasi-indépendance, la Suisse romande devint une province de l'empire germanique comme elle avait été une province de l'empire des Francs, de Clovis jusqu'aux arrière-petits-fils de Charlemagne.

I^ temps où le duché de Souabe et le royaume de Bourgogne sont absorbés par l'empire était une époque de troubles et d'anarchie. Les grands se faisaient la guerre et ne ménageaient même pas les fondations ecclésiastiques. C'est ainsi que l'abbaye de Romainmôtier se plaint en 1049 de ce que Adalbert de Grandson et ses vassaux avaient pillé leurs fermes et leurs maisons ; un autre seigneur avait traité leurs serfs comme s'ils leur appartenaient ; un troisième s'était emparé à plusieurs reprises des possessions du monastère. « Il est impossible de dire tout le mal qu'ils nous ont fait, » s'écrient les moines dans leur chronique. Ce cri de désespoir donne une idée de ce qu'était alors la Burgondie. Les exactions, le pillage et la guerre régnaient à l'état permanent.

C'est pour se protéger contre ces attaques, dit le cartulaire de Lausanne des onzième et douzième siècles, que s'élèvent en divers lieux des bourgs fortifiés. Les évoques eux-mêmes et les abbés étaient obligés de recourir aux armes charnelles et d'entourer leurs demeures de remparts. L'Eglise voulut mettre fin à cet état de choses. Suivant l'exemple des prélats du midi de la France, les archevêques de Besançon, de la Tarentaise, de Vienne en Dauphiné, les évêques de Bâie, Belley, Genève, Saint-Jean de Maurienne, Aosle et Sion, répondant à la convocation de Tévêque Hugues de Lausanne, se réunissent en 103(5 (ou 37), sur la colline de Montriond non loin d'Ouchy. et là, en présence do la noblesse et du

peuple assemblés, proclament solennellement la Trêve-Dieu. Sous peine d'excommunication il fut dès lors défendu de faire la guerre du mercredi soir au lundi matin et durant les semaines saintes, à savoir de TAvent jusqu'à huit jours après TEpiphanie (3 décembre au 13 janvier), et de Septuagésime (neuf semaines avant la Passion) jusqu'à huit jours après Pâques. Cette Trêve-Dieu qui assurait une paix relative et rendait quelque sécurité aux agriculteurs fut accueillie par le peuple avec des transports de joie aux cris de a Dieu le veut I Dieu le veut ! Paix ! Paix ! »

La représentation de cette scène mémorable serait bien faite pour tenter le pinceau d'un peintre. Le crét de Montriond, que la ville de Lausanne a récemment acheté et transformé en jardin public, s'élève dans un site grandiose ; du haut de ce monticule la vue s'étend, à l'est sur les cimes argentées des Alpes vaudoises, au sud sur les montagnes de la Savoie que baignent les flots azurés du Léman, à l'ouest sur la ligne fuyante du Jura et la riante plaine vaudoise, au nord enfin sur les contreforts du Jorat que recouvrent en partie la forêt de Sauvabelin et la cité de Lausanne avec ses clochers pittoresques. Que Ton se figure dans ce cadre magnifique tout un peuple assemblé, des chevaliers avec leurs brillantes armures s'étageant sur les flancs de la colline, et au sommet les évéques de la Bourgogne entourés de leur clergé, revêtus de leurs costumes aux couleurs éclatantes et portant en mains leurs bannières sacrées.

Par la Trêve-Dieu un grand progrès était accompli.

L'empereur, dont l'autorité s'étendait sur toute la Suisse actuelle, vouait une attention spéciale à nos contrées, il visitait les maisons religieuses, tenait des diètes à Zurich, à Soleure et à Bâle, faisait des séjours plus ou moins longs dans nos villes.

Au onzième siècle les villages et les hameaux des campagnes suisses, détruits par les Hongrois, avaient été reconstruits; ils étaient peu populeux, mais pas beaucoup moins nombreux qu'aujourd'hui. Les chroniques parlent encore de solitudes sauvages, de forêts et de contrées en friche, cependant il n'y avait guère de vallée où l'on ne trouvât quelque maison religieuse ou quelque métairie. Les villages et les hameaux avaient soit des églises soit des chapelles construites en bois et recouvertes de chaume. A côté de ces pauvres édifices s'élevaient tantôt sur le sommet d'une colline, tantôt au milieu des champs, des enceintes fortifiées flanquées de tours en pierre. Là se trouvait la demeure du sei-

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gneur, comte, baron, chevalier ou du justicier préposé par le couvent voisin ; c'était à l'abri de ces remparts que se réfugiait la population du voisinage en cas de danger, et que le commerce et rindustrie naissante venaient chercher la protection nécessaire à leur développement. La plupart des villes de la Suisse, grandes ou petites, existaient déjà au onzième ou au douzième siècle. La séparation entre les nobles et le peuple s'accentuait de plus en plus. C'est alors que commence pour les chevaliers et les couvents une existence facile ; quant au paysan vivant dans la misère, il perd sa liberté, devient censitaire ou serf, tombe sous la dépendance du seigneur ecclésiastique ou laïque, se voit traité avec dureté, et contemple avec amertume ces châteaux et ces monastères, bâtis en pierre, qui sont l'indice du joug qui pèse sur lui. Cependant cette oppression n'était pas la même partout ; dans nos contrées le peuple était dans une situation meilleure qu'ailleurs, les gens de condition libre étaient plus nombreux et plus répandus dans les vallées de la Suisse primitive, dans l'Aargau, le Zurichgau et le Thurgau, que dans les plaines de la France ou de l'Allemagne.

Les seigneurs aussi bien que les paysans ne cultivaient et ne produisaient que pour les besoins de leur consommation. Une mauvaise récolte amenait immédiatement une famine, la misère et des maladies. Les paysans se nourrissaient de pain, de soupe, de lait et de fromage ; les seigneurs ecclésiastiques et laïques se traitaient mieux. Sur les menus du couvent de Saint-Gall au onzième siècle on voit figurer des mets variés et délicats ; plus heureux que les paysans, les moines avaient sur leurs tables plantureuses de la viande de boucherie et du gibier, ils se régalaient de filets d'ours, de cheval sauvage, d'aurochs, de bouquetins alternant avec des marmottes, des faisans, des cygnes, des paons, des perdrix, etc. ; les jours de maigre ces plats succulents étaient remplacés par du gibier d'eau (castor, sarcelle), de la morue, du saumon, des truites, etc. , copieusement assaisonnés d'épices; les desserts consistaient en châtaignes, figues, olives, melons, pêches, etc., le tout arrosé d'hydromel, de cidre, de bière et de vin. Ce furent les couvents qui plantèrent des vignes sur nos coteaux déjà au dixième et au onzième siècles, les chroniques de l'époque mentionnent les nombreux vignobles qu'ils ont créés sur les bords du lac Léman, de celui de Zurich et du Rhin.

Le costume en ces temps était très simple. Les personnes de distinction se faisaient habiller par leurs serviteurs, les gens du

commun confectioDnâieDt eux-mêmes leurs modestes vêtements. Le o»mmerce était insignifiant. Les couvents qui avaient des possessions éloignées les unes des autres faisaient des échanges de maison à maison ou avec d'autres institutions religieuses. Les seigneurs dont les fonds de terre étaient aussi parfois assez éparpillés, ou qui servaient à la cour des souverains, avaient aussi intérêt à échanger leurs produits, mais le commun peuple ne se trouvait pas en situation de le faire. On transportait des tonneaux de vin et d'autres denrées alimentaires sur des chars attelés de plusieurs bœufs ou par barques. Les lacs de Wallenstadt et de Constance ainsi que le Rhin étaient sillonnés par des barques, Rorschach comme port de Saint-Gall était la principale place du lac de Constance. C'était par ces voies que les moines de Saint-Gall faisaient venir leur vin d'Alsace et entretenaient leurs relations avec les Souabes. Le commerce entre l'Italie, l'Allemagne et la France attirait nombre de trafiquants dans nos régions. Les gens du Nord qui voulaient se procurer des produits du Midi, tels que vins ou fines étoffes, devaient les faire venir par les passages des Alpes ; c'était aussi l'itinéraire obligé des pèlerins se rendant à Rome ou en Palestine. Peu sensibhs aux beautés grandioses de la nature alpestre, les voyageurs du îmoyen âge redoutaient les chemins de montagne, les rochers abrupts, les abfmes vertigineux qu'ils devaient longer ou franchir; les glaciers et les avalanches les remplissaient d'effroi. Le Saint-Gothard n'était pas fréquenté à cette époque, les cols les plus usités étaient le Luktnanier, le Bernardin et surtout le Saint- Bernard et le Septimer. Les Souabes utilisaient principalement ce dernier passage dont le péage fut du dixième au treizième siècles une importante source de revenus pour les évoques de Coire. Sur ce col comme sur le Saint-Bernard il y avait des hospices qui fournissaient des guides expérimentés aux voyageurs étrangers. En H28 un chroniqueur raconte le sort malheureux d'une troupe de pèlerins qui, escortée de nombreux guides, munis de chapeaux de feutre, de gants et de grandes bottes fourrées, de longs bâtons à la main cherchant hardiment son chemin au travers d'amoncellements de neige, se vit enlever l'un de ses conducteurs par une avalanche et fut obligée de se retirer pour attendre un moment plus propice. Dans le siècle suivant les croisades et l'importance que prennent les villes donnent une plus grande activité au trafic à travers les Alpes. Entravé pendant la mauvaise saison par les intempéries de l'atmosphère, le commerce avait à endurer en tout

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temps un obstacle plus grand encore, c'était le brigandage, vraie plaie du moyen âge. Quand de nos jours on se plaint avec amertume des vices de Torganisation sociale, du poids des impôts et des charges militaires, on ne songe pas toujours assez aux difficultés extraordinaires que l'Etat moderne a eu à surrnonter pour établir Tordre et la sécurité publiques. Il n'était pas rare alors de voir de paisibles voyageurs, d'honnêtes commerçants attaqués violemment, détroussés, faits prisonniers et rançonnés. L'insécurité des routes était générale, les mœurs étaient grossières, les plus mauvaises passions se donnaient carrière, les églises, les couvents et les fermes étaient souvent pillés et incendiés ; les nobles et les serviteurs des couvents prenaient même part à ces actes de brigandage ; parfois leurs auteurs repentants, pour se faire pardonner leurs forfaits, fondaient des couvents ou des chapelles, ou envoyaient des dons à l'Eglise.

Si l'on veut se rendre compte de la culture intellectuelle de l'époque, il faut pénétrer dans les cloîtres. Le monastère de Saint-Gall mieux que tout autre peut en donner une idée. Cette célèbre abbaye était parvenue au dizième siècle à un degré dç prospérité qu'elle ne devait pas dépasser. L'invasion des H^m^ et une mauvaise administration enrayèrent son essor , néanmoins le goût des sciences et des arts s'v maintint ; ses écoles florissaient, l'étude du latin, du grec, de l'allemand, de la théologie et de l'astronomie y était poursuivie avec zèle. Saint-Gall devint le principal centre de la culture allemande. Des maîtres réputés, les Ekkehard et les Notker personnifient cette période.

Le premier des Ekkehard était natif de la contrée de Gossau ou de celle d'Hérisau, il mourut doyen du couvent en 973. C'était un poète distingué. Dans sa jeunesse il avait composé en latin un poème dont le sujet était emprunté à la légende germanique des Nibelungen; il y chante les hauts faits du héros Walthari qui s'enfuit avec sa bien-aimée Hildegund de la sombre cour du roi des Huns Etzel, combat avec succès les Nibelungen et, au comble de la gloire, obtient la couronne royale. Un contemporain d'Ekkehard I" était le moine Notker, connu à la fois comme médecin et comme maître d'école, il avait été surnommé Grain de poivre à cause de son esprit acerbe et tranchant, il eut l'insigne honneur de recevoir dans son abbaye la visite des empereurs Othon \^^ et Othon II.

Ekkehard II est le plus connu de tous les moines de Saint-Gall,

grâce au roman de Scheffel. 11 était professeur dans les deux écoles (celle des réguliers et celle des séculiers), où il enseignait la calligraphie et Part de la miniature. On nous le représente comme un homme de grande taille, d'une figure attrayante avec des yeux étincelants. La chronique raconte qu'un jour la fière et austère duchesse de Souabe Hadewig visita le couvent de Saint-Gall, et exprima à l'abbé Burkard le désir d'avoir auprès d'elle, au château de Hohentvveil, le frère Ekkehard pour lui enseigner les langues classiques. Le moine la suivit dans sa résidence et expliqua à sa princière élève les œuvres de Virgile, la fuite d'Enée après la chute de Troie, son voyage en Italie, ses amours avec la reine Didon. La duchesse établit son maître dans un appartement à côté du sien et se rendait chez lui accompagnée d'une duègne pour prendre les leçons du savant moine. Celui-ci retournait de temps à autre à son couvent d'où il ramena un jour à Hohentweil un de ses écoliers, le jeune Burkard, qui devint l'émule de la noble dame. Hadewig et Burkard étudiaient, sous la direction de leur docte précepteur, non seulement les auteurs latins, mais aussi la littérature grecque. La duchesse donna à son jeune condisciple un manuscrit des œuvres poétiques d'Horace et d'autres livres précieux qui ont été conservés à la bibliothèque du couvent. Grâce à Ekkehard, l'abbaye reçut encore plusieurs riches présents de son élève.

Un des moines les plus remarquables de la fin du dixième et du commencement du onzième siècle fut Nolker surnommé Lahéon ou le Lippu. C'était un esprit encyclopédique qui s'occupait de théologie, de linguistique, d'astronomie et de mathématiques. Il traduisit divers fragments de la Bible en allemand, langue encore très barbare à cette époque, et peut être considéré comme un des pères de la prose germanique. Le dernier des grands représentants de la science de Saint-Gall fut Ekkehard IV. Après y avoir été élevé ce moine se rendit à Mayence où il dirigea une école et s'occupa soit de musique soit de littérature ; puis il revint plus tard à Saint-Gall. Notker le Lippu est l'auteur d'une chronique de son couvent dès les origines jusqu'à son temps, dans laquelle, ne se bornant pas à raconter les annales du monastère, il hasarde des aperçus sur les événements contemporains ; son style est coloré, par contre il est peu exact et se livre volontiers à sa fantaisie.

L'éclat que jette alors sur nos contrées l'abbaye de Saint-Gall met complètement dans l'ombre les autres maisons religieuses de la Suisse. Les monastères de Reichmau et cVEinsiedeln avaient

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cependant aussi des bibliothèques et des écoles qui méritent une mention. Vers 1040, Reichenau possédait un moine nommé Hermann le boiteux^ qui jouissait d'une certaine célébrité comme musicien, poète et professeur et fut l'auteur d'une chronique. En dehors des travaux de ce moine on sait peu de chose sur l'activité intellectuelle des couvents de la haute Alémanie et de la Burgondie. L'étoile de Saint-Gall ne devait pas tarder du reste à pâlir. Depuis le milieu du onzième siècle et le commencement du douzième nous voyons les ecclésiastiques dédaigner le culte de la science pour s'adonner aux plaisirs sensuels et à la débauche.

Le paysan vivait sans autre préoccupation que le pain quotidien. Il n'y avait pas des églises dans tous les villages, les baptêmes et les bénédictions nuptiales n'étaient point obligatoires. Le christianisme du peuple était très grossier et très extérieur. 11 y avait des gens qui, à côté des croyances chrétiennes, avaient conservé des pratiques et des usages païens. Les dieux de l'antiquité avaient conservé des adorateurs ; on croyait encore voir leur action dans maint signe mystérieux. Les fables païennes, les histoires de fantômes, les formules magiques étaient en grand crédit. Non seulement les cultivateurs, mais même les moines dans leurs couvents et les seigneurs dans leurs châteaux croyaient aux spectres, à l'influence des comètes et des météores. Toute la société anxieuse et superstitieuse, depuis les rois jusqu'aux paysans, attendait en l'an mille la fin du monde, et pour s'assurer des places en paradis fit des dons à l'Eglise. Cette crainte subsista pendant les onzième et douzième siècles et contribua au développement de la puissance pontificale ainsi qu'au succès des croisades. Les excès des grands, la décadence morale du clergé, les dissensions de la noblesse, l'insécurité générale et la détresse économique remplissaient les hommes d'angoisse et de malaise, et suscitèrent dans les âmes une aspiration à une nouvelle organisation sociale et à une existence meilleure.

Au milieu de cette époque, le sentiment religieux donna naissance à un nouvel ordre monastique qui, par sa sévère discipline, devait prendre une grande importance au dixième et au onzième siècle. Le couvent de Clumj, prèsMàcon, fondé en 910, s'efforçait de réagir contre le relâchement de la règle de saint Benoît, il rétablit dans toute son austérité la sévère discipline jadis en vogue au mont Cassin et fut l'initiateur de ce mouvement.

Cette réforme s'étendit bientôt à d'autres maisons qui adoptèrent

successivement la règle de Cluny, si bien que deux siècles après la fondation de cette abbaye deux mille maisons reconnaissaient son autorité. L'absolue renonciation au monde et à ses intérêts, la complète mortification de la chair, Texaltation religieuse, l'accroissement de l'influence du clergé et de la papauté, la domination de TEglise sur la société civile, sont les traits marquants de l'œuvre entreprise par les moines de Cluny. Ces idées exerçaient alors une attraction irrésistible et merveilleuse; on vit des familles tout entières se consacrer à ce but ; les croisades des onzième et douzième siècles, ainsi que la prépondérance de l'Eglise et de la papauté en furent le résultat. Parti de la Bourgogne le mouvement gagna bientôt la Suisse. En 919 le couvent de liomaintnôlier, qui était tombé en décadence, se soumit à la règle de Cluny, l'abbaye de Payerne suit son exemple en 962, ainsi que Bevaix sur le lac de Neuchâtel, et plus tard au onzième siècle Rmggisberg^ Rougemont^ Sainl'Albank Bâle, Saint- Victor à Genève, etc. Tous ces couvents renonçant à se gouverner eux-mêmes, n'ont plus à leur tête que des prieurs placés sous la dépendance de l'abbé de Cluny. Cette nouvelle création monastique et la hiérarchie romaine dont elle secondait les vues entrèrent en lutte avec le vieil ordre des Bénédictins ; on peut constater dans la chronique d'Ekkehard IV la profonde antipathie que les moines de Cluny avec leurs grandes tonsures, leurs longs frocs aux couleurs variées et leurs usages ascétiques inspirent aux moines de Saint-Gall.

La réunion de la Suisse à l'empire, effectuée par Conrad II de Franconie, ne devait pas assurer longtemps sa tranquillité. Après le règne glorieux d'Henri III le sceptre échoit en 1056 à son fils, un enfant de six ans. Sous la minorité d'Henri IV, l'impératrice régente, Agnès, pénétrée du sentiment de sa faiblesse cherche des appuis pour son fils et donne, avec la main de sa fille, le gouvernement de la Souabe et de la Transjurane au comte Rodolphe de Rheinfelden qui déjà possédait par lui-même des biens considérables dans la Suisse occidentale.

Lorsque Henri IV fut parvenu à sa majorité, il prit en mains le gouvernement de l'empire et eut à réprimer les révoltes des Souabes ; presque aussitôt éclata entre le pape Grégoire VII et lui la célèbre querelle des investitures. La dynastie de Franconie portait ombrage aux princes allemands, les procédés tyranniques d'Henri IV les irritaient ; un grand nombre d'entre eux se

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liguèrent contre lui. A la tête de cette opposition figurent Rodolphe de Rheinfelden et son gendre Berthold de Zœringen. Les seigneurs allemands déposèrent Henri IV, la diète de Forschheim élut à la place son beau-frère, Rodolphe de Rheinfelden, et le pape consacra cette usurpation. Les deux empereurs se firent une guerre acharnée. En Suisse chacun des rivaux avait ses partisans. Les seigneurs tant ecclésiastiques que laïques, ne consultant que leur intérêt, se rangèrent sous la bannière d'Henri IV ou sous celle de Rodolphe de Rheinfelden suivant qu'ils croyaient avoir à redouter la domination de l'un ou de l'autre de ces compétiteurs. L'absolutisme du saint-siège jette dans le camp impérial les évoques de Lausanne, de Genève, de Râle, de Constance et l'abbé de Saint- Gall, ces ecclésiastiques ainsi que les sires de Grandson et de Neuchâtel se déclarent en faveur d'Henri IV de Franconie. L'absolutisme impérial au contraire jette dans le camp du souverain pontife le sire de Faucigny, la maison de Savoie, les comtes de Genevois, de Kibourg, de Wuiflingen, de Regensberg, de Toggenbourg et de Habsbourg qui, ainsi que les évêques de Sion et l'abbé de Reichenau, embrassent la cause de Rodolphe de Rheinfelden. Les moines de Cluny, chauds partisans de la suprématie pontificale, prirent parti contre Henri IV.

La lutte se concentra surtout dans le nord de la Suisse, l'abbé Ulrich de Saint-Gall entra vaillamment en lice. Berthold de Zaeringen mit à feu et à sang les biens que l'abbaye de Saint-Gall possédait dans le pays de Brisgaji, à la grande douleur des moines qui retiraient de cette centrée leurs vins et leurs céréales. L'abbé de Reichenau, en sa qiralité d'ennemi de l'empereur, pilla les biens du monastère de 153int-Gall. L'abbé Ulrich attaqua à son tour les seigneurs de Kibourg, d'Ittingen et de Toggenbourg ; il construisit dans l'Appenzell, sur les flancs du Sentis un château fort et tint heureusement tête à ses ennemis.

Le pauvre peuple témoin des querelles des grands était fort à plaindre; des bandes armées parcouraient le pays, pillant et brûlant les villages et les fermes et enlevant le bétail. Les paysans sans armes se réfugiaient avec leurs femmes et leurs enfants dans les forêts où les attendaient la faim et les maladies.

Le duc Rodolphe, que l'on surnomma l'anti-roi ou le roi des prêtres, ne fut pas heureux dans son entreprise et cela tout spécialement en Suisse où était le centre de sa puissance. A Zurich, alors principale ville de la Souabe, le clergé et le peuple l'exé-

craient. En Bourgogne les évêques de Lausanne et de Bâie dévastent ses propriétés. L'empereur lui oppose un adversaire redoutable en la personne de Frédéric de Staufen Pancétre de Tillustre dynastie des Hohenstaufen, auquel il donne la Souabe en 1079. L'année suivante Rodolphe perdait la vie dans la bataille de Mœlsen en Saxe (1080). Cette mort tragique ne mit cependant pas fin à la lutte ; la cause de Grégoire Vil ne manquait pas, en effet, de champions toujours prêts à contester la couronne impériale à la maison de Franconie et à s'enrichir à ses dépens. Berthold de Rheinfelden, aidé de ses amis Welf de Bavière et Berthold de Za?ringen, voulut venger son père ; les moines et les prêtres le soutinrent et excitèrent le peuple contre l'empereur; pour eux les partisans de la maison de Franconie étaient des ennemis du Christ, des suppôts de Satan. La tamille de Rheinfelden s'éteignit en 1090 par la mort du comte Berthold, mais le parti pontifical trouva un nouveau et vaillant chef dans la personne de Berthold 11 de Zœringen qui comme gendre de l'anti-roi Rodolphe hérita des droits des Rheinfelden.

La situation cependant changea de face. On était las de la lutte, la querelle du trône et de l'autel intéressait médiocrement nos contrées, c'étaient des ambitions personnelles qui avaient lancé dans l'arène la noblesse et le clergé. L'empereur et le pape firent un accommodement à Mayence en décembre 1097. La partie de la Souabe située au nord du lac de Constance fut attribuée aux Staufen. Les Zaeringen reçurent, avec le titre de duc, l'avouerie du comté et de la ville de Zurich et le pays d'Uri, Cet arrangement eut des conséquences durables, l'Helvétie fut dès lors séparée du reste de la Souabe, les liens qui la rattachaient à l'empire se relâchèrent et l'influence des seigneurs locaux tant laïques qu'ecclésiastiques l'emporta. Les termes de Burgondie, de Souabe ou d'Alémanie perdirent toute signification en ce qui concerne l'Helvétie, si bien que ces appellations furent complètement oubliées par les descendants des populations qui jadis les portaient.

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