‹ Histoire de la nation suisse d'après les principaux écrivains nationaux et quelques sources originalesChapitre 16 sur 34 · OB LA IIATIOM SUISSE. S · texte numérisé non relu

OB LA IIATIOM SUISSE. S

Trois ans après, l'infatis^able Schiner reparaissait en Lombardie à la tête de 6,000 Suisses, contribuait à l'expulsion des Français et au troisième rétablissement des ducs de ce pays. Cette campagne et la participation du cardinal à FéiectioD et au couronnement' d'Âdrien VI à Rome furenl les derniers actes de la vie de ce grand homme, qni expira dans la ville des papes, le 30 septembre 4522.

Son implacable ennemi Supersax ne fut pas beaaooiip plus heureox. Mettre un instant du Valais qu'il gouverne soos le^ titre de euraiew d$ ia répubHgue et auquel il donne un évôque de son choix (Philippe de Platéa), Georges Supersaz vit le parti des neuires s*élever contre loi , et , frappé de la mazxe à son tour, il alla, neuf ans après, mourir à Yavoy, où Ton voit son tombeau dans la grande église.

La période de 4518 è 4520 est remarquable par raeerois^ sèment de la ligue helvétique. Les Appenzellois, simples protéines des Suisses en 1411, admis ensuite au rang d'a//tes perpétuels (Eid^enossen), obtinrent leur entrée drins i alliance fédérale à titre d'État indépendant. Mais considérés néanmoins comme inférieurs aux autres cantons, il leur était interdit par l'acte d'alliance de l'aire aucune guerre ni aucun traité sans raf)probalion des Confédérés. En cas de guerre entre ces derniers, Appenzell devait, comme Bâie et Schaffhouse, observer une stricte neutralité (16 décembre 1513).

L'annexion d'Appenzell ajoute un treizième État aux douze ligues de la Uaute*Aliemagne et clot ia Confédération des Treize Gantons, qui se Mintiendra ainsi constituée jusqu'en

Les alliés perpétuels des Suisses (Eidgenossen, Zugeu>andi&- Orte) s'accroissent de deux États nouveaux, Mulhoose et Botwyl, unis jusque-là aux ligues par un lien purement temporaire. La Confédération s'agrandit encore à Touest par PoccapatioD de Neuchâlel (4542) et parla combonrgeoisie de Genève avec Fribonrg (1519}.

Suisses de cœur, soos leurs princes français et germaniques, les Neuchâielois avaient combattu dans les rangs des Confédérés à Saint- Jacques, à Grandson, a Dorneck, et s'y trouvèrent encore à Novarre et à Marignan. Mais leur souveraine, Jeanne de Hochberg, s'étant mariée au duc de Longueville, l'un des généraux de Louis XII, les Confédérés s'emparèreat

HISTOIAB

du comté et le gouvernèrent dix-sept ans comme un de leurs bailliages comuiuns. Les efforts de Berne, Fribourg, Soleure et Lucerne, anciens alliés et combourgeôis des comtes, firent restituer ce pays a la maison de Longueville (1529). Ces quatre villes toulefois, Berne principaiemeat, se réservèrent un certain [)alronage sur Neuchâtel.

Opprimés par le duc de Savoie et par leur évêque, prince de la URMiic fciinille, les amis de la liberté genevoise mirent leur cité sous la protection de la république fribourgeoise, et prirent le nom dEiégnoU^ abréviation et ^iradiidion genëvoise d'Eidgenanm, par opposition aux Évégtumm et aux 'Mamduit partisans de l evôque et de la Savoie.

Le traité du 6 février 15f9 est un premier pas lointain vers Tincorporation de Genève à la Confédération suisse.

En dehors du territoire helvétique, deux villes trés-importaiites et jouissant de la liberté impériale, Strasbourg et Besançon, demandèrent et obtinrent un renouvellement d*allianoe avec les Suisses (1497—4548).

Les Strasbourgeois étaient alliés aux Bernois depuis 1304 ; Us avaient pris part plus d'une fois aux guerres et même aux luttes intestines des Confédérés. Besançon, outre les liens politiques qui Tunissaienl aux Suisses depuis la guerre de Bourgogne, était le siège de l'archevêque métropolitain dont dépendciienl i'evéché de Lausanne et, portant, toutes les églises d'une grande partie de la Suisse occidentale.

Tableau de l'esprit et de la civilisation du peuple suisse au XV* siècle.

ANS rhistoire de tous les pays, le XV siècle est 1 un des plus intéressants à étudier. G*est une époque de vie, d'activité extraordinaire, de transformation et de création. iMœurs, politique, législation, art militaire, sciences, lettres et arts, tout reçoit une impulsion et une physionomie nouvelleOi De grands progrès marquent à la fois la vie physique et la vie intellectuelle des peuples*

DB LA lUTIQH flUlSSB.

La Confédération subit aussi cette loi générale de l'humanité en Europe. Le XV siècle est pour le peuple suisse le siècle (iu progrès, de I éclat et de la puissance, mais aussi de la démordlisalion ; déiooralisalioD voiléOi il est vrai, soui rhérol[3in6, ei rachetée par des traces assez nombreuses des aDciennes vertus helvétiques. Le siècle, témoin de l'illustration douteuse ou crimifkeiie des Reding, des StUssi, des Diesbaeh , des Waldmann, des Woiieb et des Stein , voit briller aussi la gloire sans tacbe des Boabeaberg, des Goodoldiiigsn et des Nicolas de Plue.

La PotiTiQVB FÉDftBALB n'avait plus la simplicité do premier â|(e ot pour bot unique le maintien de Vindépendm%c$ noItCH nalê. Uesprit de conquête, l'amour du butin et de la renommée, qui avaient pris la place de l'ancien patriotisme, avaient introduit une fouie de besoins et de relations nouvelles qui rendirent la politique du temps à la fois moins populaire et plus savante.

Les diètes se multiplièrent et ressemblèrent bientôt à des congrès européens y où les ambassadeurs des i^randes puissances venaient s asseoir à côté des mai^istrats des cantons et discuter avec eux le sort de l'Italie, de la Bourgogne et toutes les grandes questions de politique générale.

Deux diètes surtout présentent ce caractère : celle qui se réunit à Fribourg après la guerre de Bourgogne, et la grande diète de Baden qui suivit la délivrance de Tltalie en 151 S. Dan»cette dernière, à câté des Roust, des Falk, des Tscboudi, siégeairat les ambassadeurs du Saint-Siège, de l'empire, de la France, de l'Angleterre, de TËspagne, de Venise, des ducs de Savoie, de Lorraine, du prince d'Orange. Les six mois que dura la guerre de Sooabe virent se réunir plus de trente diètes. L'année 4 51 3, il y en eut vingt, et l'année 4 51 4, vingt* deux; l'année 1515 fut marquée par trente-quatre assemblées fédérales.

Gomme dans Tàge précédent, le lieu et Tépoque de la réunion des diètes n'étaient pas fixes. On siégeait tantôt dans un endroit tantôt datus un autre. Sur deux diètes, l'une se tenait ordinairement a Zurich. Les autres lieux de réunion les plus fréquentés étaient Lucerne, Berne, Einsicdlen, auxquels il faut ajouter lu petite ville de Baden, dont la position centrale et sa dépendance égale de tous les cantons faisaient

RlfTOmi

une espèce de lerrain neutre, très-avanlageux dans les lottes de parti qui désolèrent la Gonfédératioo au XVi' siècle. Les neiê ou procès- verbaux des diètes, qu*on commence è tenir régulièrement A Tépoque de la diète de Stanz (1481), noa9 foni connaître un peu le mode suivi pour les (îélibérations, et qui s'est conservé à peu près tel qael jusqu'à nos jours. Les députés de chaque canton, ceux de Zurich en téte, émetfafonl à tour de réie leur vote, d'après les instructions reçues du gouvernement de leur Etat. On votait ainsi par Étai et non par téte, et les petits États étant someraini comme les grands, avaient le même droit que ces dèrnters. 8t les députés d'un État manquaient des pouvoirs nécessaires, ils référaient à leur gouvernement (référendum) et demandaient qu'on gardât le protocole owrer^ jtisrju'à ce (ju'ils eussent reçu les instructions désirées. Chaque cnnioii avait le droit de convoquer une diète, La convocation s'en faisait cependant ordinairement par \^Vorort, c'esl-à-dire p.ir Zurich et Berne (à Tépoque de la guerre de Bouri^ogne). Lorsque la Réformation eût scindé les cantons en deux camps, le canton de Lucerne, le plus important des cantons catholiques, eo devint le canton-directeur ou VororL

Un caractère honorable, une bravoure éprouvée, un sens droit et pénétrant suffisaient aux magistrats et aux héros du XIV* siècle pour diriger les destinées d'un canton et remplir convenablement leurs places dans les conseils et sur les ehamps de bataille. La politique du XV* siècle exige desisonnaissances et des vues plus étendues. Les tètes politiques et administratives ne sont pas rares à Tépoque où vivent les Stttssi, les Reding, les DIesbach, les Waldmann, les Sehiner» Hommes d'État remarquables, ta plupart de ces cbelii suisses nourrissaient des pensées d'avenir et d'agrandissement pour leur patrie. Reding ne bornait pas ses vues h faire de son canton le rival de Zurich et l'État dominant de la ligue; il méditait l'annexion du Tyrol et du Vorarlberg à la Confédération suisse. C'est ainsi du moins que des écrivains estimables ont expliqué l'appui constant que les guerres des Appenzellois trouvèrent auprès du grand landamman et de son peuple. Berne, sous Hofmeister et Boubenberg, conquit l'Argovie. Il eût volontiers reculé les frontières de la Suisse au nord par l'accession de Ck>nstance et des villes de la Forêt-

Noire, comme à l'ouest pnr la conquête du Pnys-de-Vaud sur la Savoie, et par Pélablissement d'un protectorat helvétique sur la Bourgogne. Le pensionnaire des rois, Waldnianu, tourna, au contraire, ses pensées vers l'organisation intérieure de son canton et de la Suisse. Il chercha à faire prédoiniaer les tendances d'unité et de centralisation qui se firent jour dans tous les Étals de TEurope à la fin du XV* siècle. Dans sa carrière diplomatique et militaire, l'opiniâtre cardinal de Sion ne semble pas seulement avoir été tourmenté do grand dessein de tabasser les Français de lltalie et de changer en principauté absolue la république valaisanne ; OD peut, sans trop de hardiesse, lui prêter rarrière-peosée de soumettre la Lombardie aux Confédérés et d*étendre ainsi leur domination dans la péninsule.

Une grande faute dans la politique extérieure de la Suisse du XV* siècle a été signalée par le savant le plus éminent qu'ait pruiluit noire pairie. Le fameux philosophe et physicien Albert de lialler écrivait à l'un de ses fils vers la fin du siècle dernier : « Nos anci^lres ont fait de grandes fautes; ils ont aidé a délruire la maison de Bourgogne, qui les défendait du voisinage de la France. »

La deslruclion du duché de Bourgogne eut encore un autre inconvénient, ce fut celui de diminuer le nonihre des Etats secondaires et de pré[)arer la formation de ces grandes puissances qui ont tant contribué à fonder le despotisme en Europe. En reconnaissant que la vénaliié du gouvernemeol de Berne et de Nicolas de Diesbacb a été l'tme des principales causes de cette guerre impolitique, Ton f)e saurait cependant admettre avec l'historien vaudoîs, M. de Gingins, la parfaite innocence de Charles-le-Téméraire et s'apitoyer sur le sort de ce prince , Tun des potentats les plus tyranniques doni l'histoire fasse mention. Il est regrettable que deux écrivains d*un esprit aussi distingué et d'un caractère aussi honorable que M. Kopp, de Lucerne, et M. de Gingins, de La-Sarras, égarés par l'esprit de système, se soient ap()liqijés avec une persévérance digne d*une meilleure cause, l*un é idéaliser le droit de la Bourgogne, l'autre, le droit de l'Autriche, et à faire de leurs compatriotes des barbares et des rebelles.

Le XV* siècle, sans être précisément le berceau du Patridoit contient cette institution en germe. Elle se développera

SiO BISTOlKK

au XVI*, et sera compiètemeot formée au XVII* siècle. Les institutions politiques durables sont Tœuvre du temps et non d'un jour. Dès les premières années du XV* siècle, on remarqae dans plusieurs États- villes de la Suisse, la tendance à concentrer dans les conseils et à enlever aux assemblées communales ou bourgeoises la discussion des affaires publi* ques.' Les désordres de Tépoque et certaines décisions passionnées et sanguinaires échappées à ces réunions tumol- * toeoses, vinrent favoriser cette tendance. A Zurich, par exempte , la cruelle persécution dirigée par la bourgeoisie contre les juifs servit de motif ou de prétexte à la résolution da gouvernement, » de ne plus porter devant la commune que les affaires majeures, c'est-à-dire hj ])aix , la i^uerre, les alliances et réIectioQ de certains fonctionnaires. » Mais a Zurich, comme ailleurs, on ne respecta pas à la lettre le droit qu'avait la commune de décider des affaires majeures , et la violation de ce droit populaire et traditionnel ne fut pas Tune des moindres causes tJe la sédition de 1513. Instruit par la leçon qu'il avait reçue en 1484, le gouvernement bernois revint à l'ancien usage de consulter les tribus de la ville et même les délégués des communes rurales dans les occasions critiques. Mais sous Tinfluence des services étrangers , des distinctions et des richesses qu'ils procuraient, et des habitudes de domination contractées par les chefs dans les camps et les cours des princes, il était bien difficile que Vespritrépt^ tHeain et démocratique ne fût pas étouffé petit à petit par l'introduotion d*un nouveau système nobiliaire et oristoeraHque. On trouve un indice de ce système dans le titre fastueux de * Messeigneurs dont commencent à se décorer les membres du petll-conseil dans quelques cantons, et dans la répugnance qu'éprouvent certains nobles bernois à se laisser tutoyer dans les lettres officielles, comme c«îla avait toujours lieu auparavant sans {|u'aucun noble s'en formalisât, fût-il un Hallwyl, un MUlinen ou un ilfieinacb (^j.

(I) Ua de ces nobles pUigoants était Braadolphe de Stein , auquel le

gouvornoment tic Soleuro mandait ces paroles: ^Tu trouves que nous l'écrivons grossièrement , parce que nous employons le toi [du) qu ont toujours employé nos ancêtres. Les d'£riacb, les Stein, lesDiesbacb, les Rhelnaeli ne s'en sont jamais choqués , pas plus que tant d'autres nobles d'Alsace et des pays voisine , envers lesquels nous avons coutume d'en

J)l Là «ATIOll SUISSE.

La Législation 6t de grands progrès au XV* siècle, principalement la législation civile. Presque chaque canton nous offre une ou deux tentatives plus ou moins heureuses pour réunir les lois dans un ensemble et eu former un corps ou code. Conçues précédemmeul dans un lalio bdrbdre, les lois el les ordonnances se rédigent dans la langue allemande, qui était celle de tous les Confédérés, sauf Friboui^, où TgD fui * obligé de laisser subsister les cootuiniers romans dans les bailliages. Les auteurs de ces lois, conseillers ou chanceliers des ligues, eurent Theureuse idée de comparer les dispositions de leurs recueils avec celles des divers codes d'Italie et d'Allemagne. Bien plus; dans les cas difficiles, oii n'hésitait pas h s^adresser aux jurisconsultes des villes voisines , dont la sagacité et le savoir présentaient plus de garanties que les légistes indigènes. C'est ainsi que Zurich consulte le savant jurisconsulte Ilagen, de Constance, sur la question de savoir a si les lépreux étaient habiles à succéder? » « Pourquoi ne le seraient-ils pas, répondit saiiemeut ce docteur. La njaladie ne détruit pas le droit, et lorsqu'ils sont déjà si maltraités d'un côté, ces pauvres gens devraient-ils l'être encore de l'autre? » Les Zuricois devaient être un peuple humain, si l'on en juge par l'ordonna nco qu'ils rendirent pendant l'hiver rigoureux de 1435 et qui prescrit aux habitants « de ne faire aucun mai aux oiseaux qui vieadraieot chercher leur subsistance en ville, et d'émietter du pain sur le rebord des fenêtres pour ces petites créatures du bon Dieu. »

Il est difficile de concilier ces attentions délicates pour des animaux, avec la législation pénale qui régissait alprs la Suisse, Tempire et TEurope en général. Cette législation était barbare et même atroce. Le nombre des supplices variait à l'infini, et on portait dans l'art de tourmenter les malheureux , un soin et un raffinement inouïs. On mutilait les petits voleurs et on pendait les autres, quelquefois la tété en bas. Les assassins étaient roués ou décapités par le glaive ou au moyen du taille-tcte, hideux instrument assez semblable à la guillotine. On brûlait vifs les hérétiques, les sorciers, les incendiaires, les sacrilèges. Les faux témoins et les iaux-munnayeurs

faire usage. » (Lettre du S mars 1491). L'usage du tutoytnunt général cbez les Suisses leur avait fait donner le surnom de 1kttoy«urf (IkUtêr) parleurs voisins d'Allemagne.

%i% BISTOISI

étaient bouillis dans une chaudière. On enterrait vive la maiheureuse qui s'était rendue coupable d'un infanticide.

L'emploi de ia torture^ pour obtenir Taveu des accusés, était extrêmement fréquent ; les instruments destinés à cet usage, très-nombreux et de formes très-diverses. Il y avait des appareils à serrer les pieds, les mains et le col; des chevalets et des poulies à distendre le corps du patient ; des tenailles à lui pincer et à lui brûler certaines parties sensibles. On hii versait une quantité d*eau dans la bouche qu^on le contraignait de tenir ouverte en lui serrant fortement les narines; on le pressait dans un tonneau à double fond garni de pointes de fer. Lors(jue les moyens ordiDaires avaient échoué pour obtenir un aveu, on allait jusqu'à placer sur le ventre de raccusé, enduit de sul)stauces provoquantes, un rat ou un frôlon afTanié, enfertné sous une cloche de verre (*).

El cependant ces horreurs révoltaient déjà au XV® siècle bien des âmes élevées et vsensibles. Parmi les hommes influents qu'indii^uail la jurisprudence cruelle de l'époque, figure l'avoyer bernois Rodolphe Hofmeister. Cet illustre magistrat, dont la présidence de vingt-si:i années (14^20-1446) vit s'accomplir tant de choses importantes, fit entendre au sein des conseils d'éloquentes et courageuses protestations contre le danger de ia tortore. t Messeigneurs, avait-il Tba- » bitude de dire à ses collègues, la justice et la religion nous » ordonnent de laisser échapper dix coupables plutôt que de 9 nous exposer à faire périr un innocent. » *

Mais ces nobles et chrétiennes paroles trouvèrent si peu d'écho parmi les contemporains du grand avoyer, qu'elles passèrent en proverbe pour désigner une opinion déraisonnable et ridicule. L'exécution d'un innocent qui eut lieu à Neuchâtel, à la suite d'aveux extorqués par les tourments de la question, ne fut pas capable d'ouvrir les yeux au peuple; elle n*ébranla en rien le crétiit d'une institution qui était enracinée drifis les mœurs et qui reposait sur les préjuges et sur une fausse iriterprétation de l'ancien testament.

À ia fin du XY** siècle , les plaintes que faisaient naître la *

(1) Des tourments de ce genre furent encore infligés en plein dix-huitième siècle à une pauvre femme fribourgeoise accusée de sorcellerie et dont les souffiraDces oui rendu tristemenl célèbre une tomr abattue en 4848 et qu'on appelait la JfeiwaMf-Tbiir.

Dl LA KATION âUlSSS.

cruâulé de la législation, étant devenues plus fortes et plus générales, l'empereur Maximilien et la diète impériale réunis àFribourg en Brisgau, décrétèrent la rédaction d'un nouveau code pé7ial [\ iSi). Mais ce code ne fut publié qu'un demisiècle après, à la diète de Ralisbonne (1532), sous le règae de Charles V, pelil-fîls et successeur de Maximiiien. La Caroline (c'est le nom que l'oo donna à ce code) fulausst adoptée en Suisse. Elle miUgea beaucoup les peines sans cependant faire disparaître tout ce qu'avait d'odieux, d'arbitraire e| de désolant pour l'humanité, la législation antérieure.

Les changements qu'avait subis I'Aet miutaiu en Borope depuis l'inlroduclion des armes à feu .et de rartillerie, avaient enfin obligé les Suisses à joindre un corps d'artilleurs (arquebusiers et coulevriniers) à ceux 'des piquiers et des hallebardiers qui faisaient le nerf des armées helvétiques. Mais pendant bien longtemps ce corps resta numériquement fort inférieur aux autres. La défaite de Marignan, due en grande partie au manque d'artillerie, ne put détruire chez les compatriotes de Bnubenberg leur attachement inné aux anciennes armes nalioDales. Autant ils maniaient avec plaisirs et dextérité la pique de dix-huit pieds ou i'épée à deux mains de leurs ancêtres, autant ils montraient peu d'empressement et d^aptitude à mouvoir ces i^rossiers canons de fer, montés sur des affûts informes et dont le service lent et compliqué répondait si peu à leur ardeur téméraire. Car au temps de la guerre de Souabe, avec une pièce d'artillerie » quelque biea servie qu'elle fût, on ne pouvait encore tirer que trente coups par jour. Aussi les Confédérés prirent-ils Pbabitude de se coucher par terre pour éviter la première décharge et de fondre sur l*ennemi dans Tintervalle de la première à la seconde. Les perfectionnements apportés à 1k fabrication des armes à feu par un maître artilleur habile, Jean Tilli^i^) de Berne, ne paraissent pas avoir réussi à mettre en hooneor cet art dans les autres cantons.

Une des causes de !a supériorité militaire des Suisses, étaient l'ordre et la discipline qu'ils savaient observer dans leurs guerres. Raniiés sous le drapeau de leur canton el de leur contrée, par tribus, par la milles, ils marchaient d'un pas cadencé, au son d'une musique guerrière, formée de tambours et de fifres entremêlés. L'armée était divisée en

■ISTOIRB

escouades (Rotte) de 20 à 30 homoies. Chaque escouade avait son sergent (Rottmeister) élu par les chefs ou par les soldats eux-inémes. Les plus vaillants hommes des diffé* rentes armes composaient la garde de la bannière principale. Outre la pique oa la hallebarde, chaque soldat était libre de porter une épée, on couleau-poignard ou une hache d'armes. La croix blancbe ou des clefs de la même couleur, cousues sur un foud rouge, était le seul signe distinctif des soldats suisses, (jomme ces derniers s^armaient el se nourrissaient à leurs frais, et que les pauvres seuls étaiept entretenus par les communes, cela donnait lieu à beaucoup de désordres et à la coutume peu généreuse de faire payer des rançons exorbitaotes aux prisonniers de guerre. Berne, le premier d'entre les cantons, donna l'exemple d'allouer aux officiers el aux soldats une solde régulière, et leva un impôt pour couvrir cette dépense. Peu prodigues de récompenses et de distinctions honorifuiuos, les Suisses cependant en accordaient quelquefois à des actes de valeur extraordinaire ou à des traits de fermeté dictés {)ar le sentiment du devoir et la fidélité aux pieuses dispositions du code de Sempach. C'est ainsi qu'une médaille d'or fut décernée au Neochâielois Baillod, qui avait défendu seul le pont de la Thièle; une autre à Nicolas de Fiue pour sa belle conduite dans la guerre de Thurgovie.

Une institution favorable à la fois an maintien de l'esprit militaire de la nation et au développement de l'esprit fédéral, c'était celle des tirs. Ils ne se célébraient ni avec la mémo régularité, ni le même ensemble que les tirs fédéraux d'aujourd'hui. Chaque canton, chaque viHe donnait son tir, attaque! étaient conviés les Confédérés des cantons voisins. Mais on ne se bornait pas à l'exercice de l'arbalète ou de l'arque^ buse. Tous les jeux étaient réunis; on y discourais, chantait, Usait des poëmes. C'était, comme dans l'ancienne Grèce, de véritables fêtes pour le corps, l'esprit et le cœur. Plusieurs de ces tirs eurent une importance nationale au siècle. L'un des plus remarquables fut celui que donna Zurich aux Confédérés, après la guerre civile. Il dura trois sen)aines et réunit des amateurs de plus de 54 villes de Suisse et d'Alielemagne. L'hospitalité zuricoise n'ayant pas réussi à loger tous ces hôtes dans les maisons bourgeoises, on fut obligé de

Dl LA MATIOlf BDISBB.

dresser des lentes sur la place des exercices. Pour remercier ses amis de Zurich, Uri les invita à venir passer chez eoi la dédicace. Il régala pendant trois joors le bourgmestre, les conseillers, les chanoines et les bourgeois qui arrivèrent, de viandes de chamois et de sanglier exquisement apprêtées el arrosées de vin de Malvoisie, de Valteline et d'Alsace. Âu retour d'Aliorf, un accueil non moins cordial et pins tonebant atleodait les Zuricois obes leurs anciens ennemis de Sebwyii. On se sépara les larmes aux ^eax en se jurant étemelle ami* tSé confédérale. » La réconciliation des partis et le rappro* cbement des cœurs suisses sont le plus beau triomphe et la véritable utiKté des réunions fédérales.

Les Métiers et PIndustrie atteignirent < un haut degré de prospérité dnns la première moitié du XV* siècle. A aucune époque les relations commerciales avec rAIiemagne et l'Italie ne furent aussi nombreuses. La position élevée qu'occupaient dans l'Etat beaucoup de marchands et (l'honiuies de métiers montre le cas qu'on faisait du négoce et de l'industrie. Pendant qu'un orfèvre (*) représentait Lucerne aux diètes, et qu'un tanneur (^) exerçait a Fri bourg une influence considérable dans la paix comme dans la guerre, un boucher et un pelletier se disputaient la prééminence dans les conseils de l'État benoois, et un marchand de fer tenait dans ses maios toates-poissantes les destinées de la république zuricoise. Le commerce avait enrichi les Diesbach, à Berde; les Uns, les Feohter et les Zollikofer, à Saint-Oall.

Les tmU$ de Saini-Gall durent la célébrité qu'elles jacquirettt ao XV* siècle à une cause asses singulière. La ville de Constance avait été jusque-là rheurense concurrente de la cité de la Steinach. Mais devenue, par la réunion du concile de 1441, le siège de milliers de nobles et de prélats, le commerce ne tarda pas à y tomber dans l'isolement et le mépris. Les principaux fabricants émigrèrent alors à Saint-Gall et y transportèrent avec leurs richesses, la source qui les leur procurait.

(4) Le conseiller Axmbrust. Un autre magistrat considéré éuit ie t<mdtiàr d9 drap Bosstiard.

(5) Le riche Willl Techtermann, dont len atelierS; qui étaient en l'Auge, bn'^ièreni en U04 nvcr une gnode quantité d'or, d'argent, de eairsetde provisions de tous genres.

Uu des centres industriels les plus importants de la Confédération, c'était Fribourg, aujourd'hui si peu florissant soas ce rapport. Les draps et les cmr^ fribourgeois jouissaient alors d^une vogue euro|>éenne. L'industrie seule des cuirs occupait 700 compagnons, constamment occupés sur les bords de la Sarioe à épiler les peaux, à les tournoyer dans das^suvea, è les corroyer avec Thuile et le suif, ou à leur donner le grain avec dee instnimenis de for. Réunis sous le nom de Gui" é^amaurt ces compagnons formaient une confrérie, à la fois religiause et de secours mutuels, qui avait sa caisse et soo hôpital particulier. Non moins nombreux étaient les fouJons, les drapiers et les teinturiers en gris, en noir, en brun , en blanc , qui lavaient ou séchaient leurs étoffes sur les bords de la rivière. Le plus beau de ces draps était le gris, dont le roi de France. Henri H, voulut, dit- on, être habillé le jour de ses noces. C est d'une pièce de ce liraf) que l'Etat de Fri- * bourg fit cadeau au saint anachoièle qui aviiit tant contribué à le foire recevoir dans Talliafice. On y ajouta ime pièce de drap brun pour son domestique. Les relations coimiierciales de Fribourg étaient fort étendues. Il en avait non-seulement avec Strasbourg, Mulhouse et les villes de la hanse germanique (*), Ulni, Goloj^ne, mais encore avec plusieurs cités de la France méridionale, Carcassone, Arles, Barcelone, et ks républiques italiennes, Gènes et Venise, alors les grands entrepôts de tout le commerce de l'Orienta Une b<»lie intermédiaire s'éleva à Genève; une autre à Zursacb, grand marché de cuirs, où se rendait, par la Sarine et TAar, une flotille fribourgeoise. 20 à dO,000 pièces de drap sortaient chaque année des manufactures de TUechtland. Chaque pièce était munie du sceau de l'État, par les prud'hommes ou juges de l'industrie, ce qui empêchait la contrefaçon et garantissait la solidité et le fini du travail. Une activité prodigieuse, une probité sévère, l'esprit de suite et de persévérance distinguaient la classe ouvrière et marchande de la ville de BerthoUi 1V^ Protecteur éclaire et plein de sollicitude, le gouvernement achetait lui- môme la laine en grand et la revendait aux fabricants pour éloigner les accapareurs.

(1) La hanse, grande confédération de villes commerçantes qui s'étendait du Rhin à la nior 6n Nord et à Novogorod, ol avail pour capitale LuiDeck. Du mol de hanse vient sans doute celui de hameau, dont on ae aert •acore dans le patois fribourgeols pour déaigner un rouiîer.

M LA HATSÛK SUI88I

Cet état de prospérité commerciale se soutint josqu^à Tépoque des guerres de Bourgogne. Il subît ud premier échec lorsque Louis Xt, mécontent des Genevois qui avaient pris le parti du fiis du duc de Savoie contre son père eût défendu à ses sujets de fréquenter leurs foires (1160). L'expuision des juifs en 4 i90 (dans le mémo temps où on les cbassoit de l*Espagne} ne fut pas non plus favoralHe au commerce ge- Devois. Mais le coup de mort fut porté par la foreur croissante des services étrangers, et qui devint telle, qu'au mo* ment où s*ouvrH la guerre de Souabe, dans plusieurs villages du canton de Soleure, on manquait (Jes hommes nécessaires pour sonner les cloches et porter les morts en terre. L'esprit d'oisiveté aristocratique que firent naître ces services et dont nous avons signalé les fâcheuses consé(iuences pour les inslilulions politiques de notre patrie, dut contribuer pour beaucoup aussi à la ruine de l'industrie fnbouriieoise. Comment les hommes ({ui avaient figuré à la tète des armées et dans les cours des rois, eussent-ils pu se refaire aux habitudes simples et laborieuses de leurs égaux d'autrefois, gens de métiers et de négoce? Pouvaient*ils se montrer fort em* pressés à échanger la toqué de velours et la triple chaîne â*or du capitaine et du chevalier contre le tablier de cuir el le bonnet de coton du maître tanneur ou la demi-aune du marchand de drap?

La chute de l'industrie fribourgeoise n'est pas, au . reste, on fait isdé dans Tbistoire générale de cette époque. Cette chute eoYncide avec celle de la grande république banaéïK tique et des républiques italiennes, dont la découverte des Indes et de l'Amérique fit passer le commerce lucratif aux mains des Portugais et des Espagnols.

Le grand mouvement intellectuel qui s'accomplit en Europe à la fin du XV' siècle, l'a fait appeler le siècle de la Renaissance. Renaissance des lettres, des arts, des sciences et de la pensée humaine, aflranchie de certains préjugés nui- { sibles aux progrés des sciences, des" sciences physiques et naturelles particulièrement.

Les Lettbks, proprement dites, n'avaient jamais totalement péri en Suisse. Les moines de Saint-Galt, aux IX° etX^ siècles; les minnesinger ou cbevaliers-poëtes, dans les siècles qui suivirent; les chantres et les chroniqueurs de la liberté,

naissante et de la bourgeoisie victorieuse, au XIV', avaient empêché le feu sacré de s'éteindre sur le sol helvétique. La petite littérature nationale, créée par ces derniers, prit un nouveau et remarquable élan chez leurs descendants du XV sièole. Les éortvrâs historiques et les poëtes guerriers, peu nombreux jusque-là, puliuleot eo Suisse. Qbaque événement, chaque localité importante trouve un annaliste plus ou moins esaot; chaque action d'édat, un ou plusieurs chantres pins ou moins inspirés»

Beaucoup de productions de cette époque se sont perdues. Avec celles qui restent on remplirait encore d'immenses tn- /olÛM. L'hiaioire littéraire ne mentionne guère qu'un sepi exemple d'une pareille fécondité dans la vie inleilectuelie d*un peuple. C'est chez ie peuple espagnol, dont la croisade coptre les Maures avait exalté au suprême degré le zèle religieux et national, coiniue la luUe pour 1 nidopendauce avait éveillé toutes les forces vives de la nation suisse.

Parmi les chroniqueurs du XV" siècle, fi£,'urenl au premier rang Diébold Schillin,y, de Soloure, secrétaire d'État à Berne; les deux magistrats bernois Frickard et Ansheim , et un second Schilling, nommé aussi Diébold comme le précédent, chapelain ot orgdnisle à Lucerne. Le Soleurois Diébold Schilling a décrit avec intérêt la guerre de Bourgogne. On doit à Valérius Ansheim , historiographe pensionné de la république bernoise, une chronique trés-étendue et curieuse des affaires de ce canton depuis les temps de la guerre de Bour- §agù9 jusqu'à eaux de la Béformation« C'était un écrivain grave, consciencieux , grand ennemi- des pensions et des services étrangers.

Le docteur en droit et ohanoeliec Frickard montre moins dlndépeodanoe. II s'est borné d'ailleurs è la relation d'un seul événement, ée la querdie des seigneurs féodamx aoec la ^oiirgeoîsie de Berne ( ' j. Mais ses piquantes esquisses des éloquents et nombreux discours prononcés par les chefs de parti au sein du grand-conseil , 'nous prouvent que Berne a\.uL déjà alors une sorte de tribune politique y et (jue les luttes parlementaires étaient connues et pratiijuées en Suisse des le XV* siècle. Voici quekjues passages des discours recueillis par Frickard, téuioiu oculaire ei acteur iui-inèuie dans les scènes

(I) Voir pag« 47t et sulTantes.

quM décrit. Lorsque Kistler, devenu avoyer, contestait k la noblesse ses droits seigDearîaax, Adrien de fioabenbeirg se leva et paria ainsi :

« Des hommes nouveam se sont élevés depuis quelque » temps, hommes complètement obscors auparavant, simplss » gens de métier « qui veulent maintenant devenir des sei« » gnears. Tel qu'on appelait jadis maître Pierre, maître Bo-* » dolphe, il faot aujonrd'faQl, si Fen ne vent avoir maille à » partir avec lui, le saluer de loin tête nue, du nom respec- » tueux de « Gracieux sire... »

» On prétend que nous sommes à charge au peuple? En )) quoi, s'il vous plaîi? Serait-ce aux habitants de la ville, r) parce que notis y dépensons nos rentes? Parce que nous » vendons notre l)lé deux plapparts de moins que les cam- » pai^nards, et noire vin i\ un prix très-modéré, malgré les » droits considérables (|ue nous payons à l'Etat et dont nous » serions quittes si au lieu de veudre notre vin en ville, pour » la commodité des bourgeois, nous le bavions noos-mèmes » ou le vendions hors de la ville?

9 Mais serait-ce aux campagnards que noos sommes à » charge? Qu'on noos montre une seule personne maltraitée ' » par nous, fii moins qae ce ne soit quelque misérable et cela » après procédure régoîtère et ensuite d'un jugement réodo » suivant le droit; et la justice. Quil se montre celui qui peut » nous jeter la pierre comme loi ayant pris son bien on ayant » porté le trouble et le déshonneur dans sa fiiroille. s

A ce dé6, Kistler répondait r «Tel bourgeois de trois jours • dont on se moque, a plus fait pour la ville que ces nobles » qui se vantent tant aujourd'hui de lenis bienfaits d'autre- 0 fois. J'accorde cependant que Berne a des obligations à i> leurs ancêtres. Mais ce qu'ils lui ont donné jadis ils savent j) bien le lui reprendre, et de crainte de voir amoindrir leur » splendeur, ne sont-ils pas prêts à amoindrir les droits et » les libertés de la ville?

» Longtemps on n'osait les attaquer sur ce point. Et parce » qu'il se rencontre maintenant au sein de la magistrature » bernoise un homme qui a le courage de faire son devoir et » que cet homme trouve de l'écho dans les conseils, ces » beaux seigneurs s'irritent et^ font entendre des menaces. » Mais vous avec bean faire. J'ai agi en conferinité de mon

S50 msTeiRB

» serment, pour l'intérêt et l'houneur de la ville, et je per* 9 sisterai jusqu'à la mort, t

Le chroni(|iieur Frickard nous a épialement conservé les paroles du pelletier et trésorier Frankli, sur le caractère et la conduite duquel Kisllcr avait cherc hé à jeter du louche dans l'un de ses discours. Âpres avoir tracé un tableau in* téressani de sa jeunesse laborieuse , des tour» de France, d^Alleoiagne et de fiobéoie qu'il avait faits comine compagDoo, et de ses humbles oominencements comme maître pelletier à Berne, Frânkli racontait ainsi son entrée aux afllaires : t Combien j'éprouvai de géne lorsque Messeigneurs » me firent entrer au petit-^oonseil, et que je me trouvai, moi » jeune et nouveau aux affaires, au milieu de ces hommes » distinguée et riches d'expérience. Mais ce fut bien autre » chose, lorsqo*iis mVnvoyèrent aux dîétes, et que les dé- » pulés des autres cantons , a|)prenant que j'étais trésorier, » voulurent me monseigneuriscr. Alors je devins pourpre de » honle et je ne pus in empécher de leur dire que je n'étais » qu'un sifiiple pelletier; ce qui les mit clans le plus j^rand » étonnement. En gardant mon étal, j'eusse certainement » paîzné davantage. Mais je me laissai persuader par ies hom- » mes inslruils dont j'ai toujours aimé a taire ma compagnie, » que je faisais une œuvre agréable à Dieu en obéissant à » mon gouvernement et en servant la patrie. »

Les chroniques d*Aosheim, de Frickard et du Soleurois Schilling ont été imprimées et sont eiiiro les mains de tous les amis des recherches historiques. On a édité également la chronique que Gérold £dlibach, beau-frére de Waidmanni a composée sur les événements de son canton; une partie de celle de Melchior Russ, écrivain lucernois, le premier qui ait fait mention de Guillaume Tell et raconté en détail son héroVqoe histoire ; les chroniques rimées du f^reffier Schradin, de Lucarne, et de Jean Lenz, maître d'école à Fribourg, sur la guerre de Souabe. Il n'en est pas de même de celle que le prêtre lucernois Diébold Schilling a composée sur l'histoire de son canton et des ligues en général. Cet ouvrage si intéressant pour l'élude des mœurs et des coutumes du temps, se conserve en manuscrit à la bibliothèque de la ville de Lucerne, où il excite la curiosité des savants et des artistes par les 446 vignettes coloriée^ dont il est orné et qui

Dl LA NATION 8UI8SE.

représentent les principales scènas des annales de la vieille Suisse. Schilling était un prêtre bon et bitmain, dont la charité éclairée sauva la vie à un innocent coodamné à la roue pour un homicide dont Taveu loi avait été extorqué dans les loarments de la question. Un fait, moins honorable pour noire chroniqueur, est consigné dans le protocole du conseil de Lucarne; c*esl la condamnation q»*tl subit pour avoir pris part, avec un autre prêtre, à une rixe qui coûta la vie à m citoyen de cette ville. Les faits de cette espèce ne sont pas rares è une époque où tout le monde ne marchait que la dague au côté. Les prêtres la portaient comme les laïques et ne la quillaient pas même pour monter en chaire.

Le goût des choses hislon'iiues, si vif parmi les Suisses al- • lemands, ne l'était pas moins chez leurs voisins et alliés de la Sdis^e ronjande. Déjà au XIIl" siècle, Cuno d'Estavayer, prévôt de Lausanne, avait laissé un recueil de chartes (carlulaire) instructif pour l'histoire de THelvétie occidentale. Un monument plus curieux de celte communauté d'esprit entre les deux pays, c'est le journal histori(|ue tenu par les chanoines de Neuchâtel, depuis le Xil* siècle jusqu'au temps de la ^Réforme. Treize chroniqueurs, totis membres du chapitre, se transmirent une plume érudite, judicieuse , naïve et parfois vivement colorée. Les trois premiers écrivaient en latin et dans un sens plus favorable au comte qu^aux bourgeois de NeucbâteJ , aux ducs d'Autriche qu'aux alliances de la Haute-Allemagne. Ceux qui suivirent employèrent tous le vieux français ou langue d*oVl, et se montrèrent grands partisans des ligues et de la liberté neuchâteloise.

Dans cette mémorable famille de chanoines ohroniqaeurs, trois noms méritent une mention particulière, ce sonieeuz de Pierre Marcquis, Pury de Uive et Hui^ues de Pierre.

Pierre iMarc(|uis écrivait vers 1440. C'était une tête politique remarquable pour son temps, il fait voir beaucoup de sagacité dans l appréciaLion du ()arti (jue pouvait tirer des victoires des Suisses le comte do NeucluUel pour se rendre indépendant de l'empereur d'Allemagne et des princes de Cbâions, et dire comme Messieurs des ligues: « Difiu est

MOTRS SEIGNEURIE. »

Pury de Rive, sans être aussi profond, avait des vues aussi saines en politique que son devancier, et les exprimait

flisToiai

avec bonhomie. On lui doit de piquants détails sur la bataille de Saint-Jacques et la connaissance du mol sublime de Matler : c Nous bailleroos nos âmes à Dieu et dos corps aux Armagnacs. »

Huiiiios de Pierre est le plus intéressant des annalistes du chapitre. Ce chanoine était presque un véritable historien à la manière de Philippe de Commines ('j, pittoresque, énergique , plein de sel et de pénétration. Ses descriptions des batailles de GraudsoD et de Morat ont été citées, louées par (es meilleurs historiens. Il faut en excepter le panégyriste da doo de Bourgogne, M. de Gingios, dont le récit du bon chanoine contrarie un peu trop le partial système.

Voici un court extrait de la relation de la défaite des Bourguignons à Grandson : « Tost apparaissent devant les ba- » tailles des ligues , les gens d^armes bourguignons super- 9 bernent accoutrés; là se trouve le^duc avec ses plus amés » chevaliers ; tost font charge ; tost sont frottés et déjettés 9 dessus les chartreux de la Lance; en après de ce coup, » les ligues descovrant toute la lormilière des Bourguignons » proche Concise, font planter en terre piques et bandières, » et par commun accord requièrent fabveur du Dieu fort. » Le duc voyant ce jeu jure disant : Par saint Geor£j;es ces » vilains crient marci. Gens des canons, feu sur ces vilains. » Toutes et telles paroles ne lui servent de rien; les ligues » comme grêle se ruent dessus les siens, taillant, dépiéçant » de çà , de là , tous ces beaux galants. Tant et si bien sont » déconfits en vaux déroulte ces pauvres Bourguignons que » semblent-ils fumée, épandue par vent de bise. »

Des nombreux bardes que vit éclore Tépoque des guerres de Bourgogne, de Souabe et d'Italie, vingt environ ont signé leurâ pièces. Luoerne, lieu natal du chantre épique de Sempech , Halb*Souter, est aussi le berceau de Hans Ower, le obantre de Ragaz, et de Hans Viol, l'un des trois ménestrels qui célébrèrent la journée de Morat après y avoir glorieasèment manié la lance ou la hallebarde.

Le plus fameux des bardes suisses, le chef inspiré de la pléiade qui tenait le luth d'une main et le glaive patriotique de l'autre , c'est Weit-Weber. Né sur les cooûns des ligues,

(4) Biographe de Louis XI, le meilleur prosateur français du XVe sièci».

dans cette Forét*Noire peuplée d'hommes vaillants et sympathfqaes aux Confédérés, îl s'était épris' d'enthousiasme

pour ce peuple dans la guerre de Bourgogne, où les fils de l'Alsace, du Brisgau et de la Suisse cornbaltirent confondus sous le drapenu de rUnion héréditaire. Weit-Wcber combatlil à Héricourl , à (inui(Json, n Moral, et célébra en vers sanglants la triple défaite des Wclsches, Le chant de Morat est le triomphe de Weit-Wober et le chef-d'œuvre de la poésie j^MieiTière. C'est un hymne sauvage et cruel , mais étincel.iiU d'audace et d'héroïsme. Ainsi chantait l'Athénien Tyrlée lorsqu'il conduisait à la victoire les Spartiates électrisés. Une chose donrje un charn>e particulier aux tableaux de bataille de Weit-Weber; ce sont les descriptions de la nature dont il entremêle ou fait précéder ses récits. Une riante peinture du printemps ouvre son poëme sur la prise de Ponlarlier qui suivit la bataille d'Héricourt :

c L'biver a été bien long au gré de l'oisillon en spufllrance. Mais aq|oiird'hui qoels joyeux ramages Ils foui entendre sur les rameaux do la forêt. Les ranieaux sont verts: la campagne a refleuri au loin. Maints braTSS se metlenl en campagne el vont venger dans les larmes du duc de Bourgogne le crnel outrage fait à leur honneur. »

L*ouverturo du poëine de Morat est une effusion naïve des sentiments d un soldat victorieux :

« Mon cœur déborde d'allégresse (i); je puis de nouveau chanter et faire des vers, il est venge entin i'aliront cruel dont le souvenir ne me laissait de trêve ni nuit et jour. «

Vient la peinture animée de la bataille, de la déroute des Bourguignons et du carnage affreux qui suivit. Dans ce récit, composé sans doute sur le chatnp de bataille et dans le délire delà victoire, une exaltation farouche s'empare du poëte ; sa plume se colore d'une teinte de feu et de sang dont l'expression a quelque chose d'étrange et de presque intraduisible dans notre langue :

« On les voit fnir de çà, de là , eo haut, en bast dans les ciiamps oulti-

vés et dans les vignes; tel se dérobe dans le taillis qui n'est pas cerf; tel s'élance dans lo lac qui n'est pas poisson et n'a aucune envie de boire. 11 s'y enfonce jusqu'au meuton.

» On tire sur eux comme s'ils eussent été des canards sauvages. On leur donne la chasse dans des barques... Les eaux dn lac sont rouges d* sang... rouges les barques des chasseurs.

» D'autres ont grimpé sur les arbres; mais ces pauvres oiseaux n'ont

(4) « Min hen ist aller f^oden vell. »

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