HISTOIRE J
Lutte des Cahinintes et des Libertim à Genève. Dictature religieuse et politique Ue Calvin. Genève devient la Rome protestante.
(De l'an nôG àj^j.)
ORSQu'oN coTiHiiençait a parler de la réforme, Bonnivanl, interrogé par Messieurs du conseil sur ee qu'il pensait de riulroduclion de la nouvelle doctrine à (ieneve, leur a\;iil vcpondu hardiment : <( (Jue parlez-vous de reformer, vous qui êtes si ditrormes? Les minisîres nous procureront une réformaliou, ensuite de laquelle il vous faudra punir les vices; ce qui vous ftk'liera bien, et à peine aurez- \ous deux ans les ministres, que vous les chasserez arrière de vous. » La prédiction du [)rieur de Saint-Victor s'accompiil à la lettre. Aussitôt installés à Genève, Farel et les autres ministres travaillèrent à une réforme des mœurs depuis longtemps très-relAchées dans cette \ille, et dont les troubles politiques et religieux avaient accru la licence. La persuasion ne suffisant pas à cette œuvre, les pasteurs eurent recours aux magistrats. Les danse% les festins, les jeux de dés et de cartes, les vêtements indéc^nts^furent sévèrement prohibés; les cabarets fermés à la boiTtombante ; Padullère, passible auparavant d'une simple amende, puni d'une détention au crotan D'autres ordonnances obligeaient tous les citoyens d'aller entendre le prébhe et de recevoir la cène. Un formulaire de foi fat introduit et chaque citoyen obligé d'y adhérer par serment. A Berne, on avait conservé (juatre fêtes, les fonts baptismaux et le pain sans levain pour la communion; on supprima tout cela à Genève. Farci était puissamment secondé dans sou œuvre de propagande par un jeune réfugié français de Picardie, nonuné Jean Calvin, qui s'était fait remarquer un an auparavant au colloque de Lausanne. Maître Jean ou Jehan Calvin, dont la personnalité était destinée à jouer un si grand rôle dans
(1) Prisuii étroite et souterraine, sorte de carcere duro. Celte expression est encore usitée dans la Suisse française.
rhistoire de -Genève et de la réforme protestante en Europe, était petit et maigre de corps, d'un visage pàle et régulier, d'une organisation débile. Sobre, désintéressé, laborieux, infatigable, il se montra dans plusieurs actes de sa \ie chagrin, impérieux et cruel.
Les efl'orts de Farel et de Calvin pour la réiié né ration des mœurs, la rigueur et l'inlolérance de leur doclriiie, avaient soulevé contre eu\ un parti puissant. Les citoyens (jui soupiraient en secret après le catholicisme, et tous ceux plus nond)reu\ encore qui n'avaient vu dans la réforme qu'une plus grande liberté de croijancc et de pratir/ues, s'unirent contre les réforrtïateurs. Farel et Calvin voulurent faire vider la ville aux Papùtes et aux Libertins (\ ^31) (*). ^lais tlans une rixe sanglante, ces derniers remportent sur les GuiUenmnS' et les frères en Clnii^t, nom dérisoire donmé par eux aux partisans des ministres. Mécontents des divergences opérées dans le culte par les pasteurs, les Bernois se déclarent pour les Libertins, Défense est faite aux pasteurs de se mêler de politique. Le jour de Pâques 4538, ces derniers prennent leur revanche et refusent de distribuer la cène aux citoyens, «r Point de cène, s'écrie Farel, aux débauchés et aux ivrognes. » Les cris de « mort aux ministres! » retentissent dans les rues, et les citoyens réunis en conseil général exilent les audacieux prédicants.
Les ennemis des pasteurs et de la réforme triomphaient. Un des chefs de ce parti, homme emporté et licencieux, mais plein de talent et d'énergie, qui s'était signalé dans la lutte pour l'indépendance, Jean Philippe, est proclamé syndic et ca[): Laine général. Mais ce trionqjhe fut de courte durée. L'exlrc^'MC dépravation dvs n\(eurs cpii suivit le départ des ministres, les tristes personn;ig<^s ]>.ir lesfpiels on remplaça ces hommes aus(ères, et surtout la conduiie de Borne ijui voulait profiter de la circonstance pour dominer Genève, 0-
(1) Le terme do Lib.rtin dans le sens do partisan do la liberté politique ou religieuse n otait pas nouveau. On s'en servait a Florence pour designer les ennemis des Médicis elles partisans de la république. — Le parti opposé aux ministres reçut aussi le nom de Chevaliers de l nrtU luuit , parce qu'ils avaioti; mis en signe d(^ ralliement des fouilles do rollo planl(» a leurs chapeaux. Après le traite fait avec Berne, \gs Ârtichaul'i lurent appelés les ÀmieuitaiiU». Le nom de OtitUenmn, donné aux adhérents despas-^ leurs, étall tiré du nom de Guillaume que portait Farel.
BISTOIBS
rent naître une réaction violente. Le peuple se souleva et condamna à mort par contumace trois magistrats qui avaient signé avec les Bernois un traité homiliant pour la république. Jean-Philippe ayant voulu prendre la défense de ces magistrats et ayant tué de sa main un citoyen du parti opposé dans une émeute, le peuple, dont il avait été jusque-là ridole, s'attroupa autour de ist prison et du tribunal des syndics. Après trois jours et trois nuits d'attente, il ne consentit à se séparer que lorsque Jean-Philippe eût été mis à mort et sa téte clouée à Champel comme celle d un traître et (l'un malfaiteur. On poursuivit le malheureux capitaine jus(|U(' (l;ias sa femme et ses enfants, dont les biens furent conlisijiu's, maii^ré 1 nitervention de Herne.
Calvin parut le seul homme capable d'opei'er le rétablissement de la réforme et des lois. On envoya pour le chercher a Worms, le conseiller Ami Perrin, Tun des Liber (ins, mais (]ue son hostilité aux Bernois rapprochait momcutanément du réformateur.
Calvin rentra à Genève en triomphe. Il commença par. organiser un nouveau dicastère composé de laïques et de pasteurs, et qui, sous le nom de consistoire, eut la police des mœurs et des familles. Un nouveau code d'une sévérité extraordinaire punit de mort les crimes contre la religion, FÉtat et les mœurs. Les fautes moindres étaient châtiées de Tamende, du croton^ du fouet, du bannissement. Âfin qu'aucun délit n'échappât à la vindicte du consistoire, des gardiens des mœurs furent établis dans les communes et chargés de dénoncer toutes les infractions. La constitution de Genève fut modifiée dans un sens plus aristocratique. Le conseil général élut bien toujours les syndics, mais il perdit le droit d'initiative. Aucune proposition ne put lui être présentée que sur la décision des Deux-Onts, lesquels n'étaient eux-mêmes appelés à délibérer que sur les propositions émanant du conseil étroit des Vingt-Cimi. En politique comme en religion, l'idéal de Calvin parait avoir été la théocralio judaùiue.
Cette organisation impitoyable lit murmurer le peuple et surtout les fougueux enfants du quartier Saint-Gervais, foyer de toutes les émeutes. Un conseiller, Benoit Ameaux, osa parler contre monsi^w CtUvin, à souper devant quelques amis^
un autre, plus hardi, Jacques Gruet, afficha à la chaire de Saint-Pierre un placard en patois, où l'on menaçait le liii- \ nîslrc [)icard du sort du chanoine Werly, cet autre étranger qui a\ait voulu faire la loi à Genève. Dénoncé au consistoire, '.\ Anieaux fut condamné à faire amende honorable sous une j potence, en chemise et la torche au poing. Gruet, dans la jj maison ducfuel on avait trouvé des écrits irréligieux, eut un Jj sort plus triste : il périt sur Téchafaud (juillet 1547). /
Quelques années après, la flamme d'un bûcher dévora i / rEspagnoi Servet, dont le crime était d'avoir attaqué plu- / meurs dogmes fondamentaux du christianisme et entre autres / Je mystère de la Sainte-Trinité, qu'il appelait audacieuse- , ' ment « un cerbère à trois tètes. » Après l'avoir laissé lan- \ guii* pendant plusieurs mois dans une prison infecte, en !: proie à la vermine, Calvin, sans pitié pour le blasphémateur, / assista d'un œil sec à son horrible supplice, et se moqua des '/ hurlements que la douleur arrachait au malheureux Espa- ^ gnol(4553) (*),
Les Libertins, Ami Perrin entre autres, avaient fait de vains eflbrts pour sauver Servet. Us ne réussirent (ju'a atlirer la fou(h'e sur leurs propres tètes. Ami Pei*rin, le syndic Corne et (juei<iues amis s'étaient permis, contrairement à la <li.s( i|)line monastifpie établie par Calvin, de danser au so!i du tambourin dans une noce. Gitéi^ devant le consistoire, ils furent mis en prison et <le.slitués. Le parti des Libertins prit fait et cause pour les condamnés. Des séditions éclatèrent, où Calvin, bafoué et honni, menaça, comme Zvvingli, de donner sa démission. Craignant, s'il s'éloignait, que l'œuvre de la réforme ne fût compromise à Genève, Farel et Viret accoururent de Lausanne et Neuch^tcl, et ménagèrent une réconciliation générale. Perrin et le réformateur se serrèrent la main et dînèrent ensemble en signe d'amitié. Les suites de cette réconciliation furent favorables aux LiberUns, dont le parti redevint dominant. Perrin , réintégré dans ses
(<) Le 20 octobre, sur Champel, Heu ordinaire dos exécutions. La doc- Uine do Scrvcl etail le puatheisme , professe un siècle plus tard pur Spinosa. c Maintiens-tu, lui demanda Calvin, quo nos âmes soient Dieu, et qu'il y ait dans tous les ôtrcs une substance divine? — Je le maintiens. — Ce pavé que je foule est donc Dieu! misérable, s'écria le réformateur en frappant du pied. — Sans aucun doute , dit Servet, dont la réponse était uo arrêt de mort. »
honneurs, fut élu peu de temps après capitaine-i;énéral de la ville; un autre ennemi de Calvin, établi censeur des écrits destinés à Timpression. Aussitôt au pouvoir, l(^s Libertins i-e[)rirent le projet qu'avaient conçu les Eidgnots de resserrer de plus en plus les liens de Genève avec les cantoDS suisses, et travaillèrent à faire recevoir leur ville dans la Confédération. Ce projet échoua contre la jalousie de Berne, qui ne voulait souffrir d'autre influence que la sienne dans la cité d'Arve et Rhône.
Pour contrebalancer la puissance des Libertins, Calvin leiir opposa les réfugiés français et d'autres nations, alors au nombre de 40,000 à Genève, où ils venaient chercher un asile contre les persécutions. Il parvint à en faire admettre beaucoup dans la bourgeoisie Mais les Libertins , -pénéb*ant ' ses vues, mirent obstacle à ces réceptions et se portèrent même à des voies de fait envers les récipiendaires. Â la tète * des Libertins les plus ardents figuraient les deux Berthelier, fils du généreux martyr de 1511). Calvin les excommunie et leur refuse la cene (l.j.jil). Le conseil proml le parti <les Hertheliers. ('ah in \a plaider sa cause a Berne. Toute la ville est pleine de confusion et de désordre. La licence dos mœurs va croissant et gafj;ne jusqu'aux enfants des écoles. Ellrayé et las de tant de troubles, le peuple se tourne contre les Libertins. Le jour de l'élection des syndics arrivé, il porte son choix sur des calvinistes tlécidés, qui éliminent trente membres des Deux-Cents et les remplacent par des jeunes gens, adhérents aussi prononcés qu'eux du réformateur. Maîtres du gouvernement, les calvinistes ouvrent alors toutes grandes les portes de la bourgeoisie aux réfugiés qui y entrent par centaines. Les Libertins s'exaspèrent. « Quoil s'écrient Perrin et Berthelier, c'est au prix de nos biens et de nos vies que la liberté de Genève a été conquise 1 Et des réfiigiés français feraient la loi danç notre patrie I Plutôt quitter Genève ; plutôt mourir que d'y vivre en esclaves. » Une multitude irritée en-
(1) Trois cents d'une seule matinée, dont 300 Français, 54 Anglais, 25 Italiens, 4 Espagnols. De celle époque date l'otahJisscriipnt à nonève des Soncbier, des Prévost, des Mallet de Picardie, des IremLley du Dauphiné, des Golladon du Berry, des de Candolle, des Micbeli, Callandrini, Tarretini, Burlaroaqui, Diodati de Lucques. Plusieurs de ces réfugiés étaient de familles illustres Charles Diodali avait eu l'empereur CJiariea- Quint pour parraia et avait été tenu sur les foots par le pupe.
bË hJL iiAïioir SUISSE.
toure l'Hôtel-de- Ville et obtient la promesse d'un conseil l;' néral (15 niai 1555). Mais une rixe qui eut lieu le nirnie soir entre Jes deux partis, sert de prétexte au conseil pour accuser de sédiUon les chefs des Libertins et envelopper tout le parti dans une proscription commune. Prévenus à temps, le capitaine-général et cinquante-huit des principaux du parti parvinrent à se mettre en sûreté par la fuite. Moins heureux, Daniel Berthelier et trois autres tombât entre les mains de leurs ennemis. Les suppllcations^des parents des accusés, riiitervention de Berne, les grands services rendus à la patrie par le père de Beilhelier ne purent les dérober au supplice. Les cinquante-neuf fugitifs furent condamnés à mort par contumace et exécutés en effigie. La persécution s'étendit non-seulement à leurs partisans, mais a tous ceux qui conservaient quelques relations d'amitié ou ' de commerce avec les bannis. Dans chacune des deux années 1558 et 1559, il y eut plus de deuv cents procès criminels instruits à Genève {*). Des centames de laïuilles tjuittèrent la ville comme au temps de la réforme et firent place à des familles de réfugiés venus de toutes les parties de l'Europe. La charge de capitaine-général, deux fois fatale au parti dominant et qui donnait trop de puissance à celui qui en étiit revêtu, fut supprimée.
Une inscription gravée sur plaque d'airain et placée au frontispice de la Maison-de- Ville , perpétua la mémoire (ie la victoire de Calvin et la chute de ses adversaires. « C'est ainsi, dit un historien genevois, que l'ancien Genève démocratique et d'un grand libéralisme religieux, fut remplacé . par un nouveau Genève aristocratique et d'un protestantisme rigide et absolu. » (^)
Après sa double victoire sur les dissidents politiques et sur les dissidents religieux, Calvin règne sans contre-poids à Genève. U emploie tous si*sefiforts à consolider au dedans Toeuvre de la réforme et à Tétendre au dehors par la plus active propagande, n fonde une académie destinée à procurer des pasteurs aux pays réformés (4559). Quatre églises nationales s'élèvent à Genève, une pour les réfugiés italiens, une seconde pour les Espagnols, une troisième pour les Anglais,
(1) G.ililTo. II. îiOG.
{'2) James Fazy. PncU de l Histoire la r,(pi:'M(i':t dt Gtn-' ve. I. 282.
HinontB
une quatrième en faveur des Allemands et Flamands (*). Vingt-quatre imprimeries travaillent jour et nuit à répandre des écrits calvinistes, composés en diverses langues, dans tous les pays environnants. Calvin lui-même, prédicateur, théoiogieQ, homme d*État, organisateur de son église, trouve encore le temps de composer des traités de controverse et d'entretenir avec les priiidpaux réformateurs une vaste correspondance qui embrasse aussi les princes favorables à la réforme dans Toutes les parties de TËurope En même temps il soutient et rallie les Huguenots de France par ses missionnaires sortis des académies de Lausanne et de Genève, et dont plusieurs donnent leur sang pour la foi évangéliqoe réformée; il envoie ses seconds, Pierre Viret et Théodore de Bèze, argumenter au colloque de Poissy contre le jésuite Lainé et contre le cardinal Duperron, natif d*Orbe comme Viret; il gouverne les églises françaises réi'orniées de Stras- n bourg, Francfort, Londres et Amsterdam ; il clomie à l'Ecosse | le fanieuv Knox, réformateur religieux et politique de ce ' royaume, alors indépendant de l'Angleterre. Centre d'un si grand mouvement intellectuel, et métropole théologique de tous les ])ays qui ont adopté la docti'ine cahmiiste, Genève devient la l apitale de la réforme en huiope, et comme une sorte de Home protestante dont Calvin était le suprême chef et l'oracle ins[)iré et infaillible.
Tant de travaux avaient épuisé la constitution frêle de Calvin. Depuis longtemps sa saiité ne se soutenait plus que par le jeûne. En proie à la maladie qui devait trancher sa vie,
< souflfrant d'un asthme et de continuels crachements de sang, Calvin u*en accomplit pas moins jusqu'au dernier jour avec ponctualité les fonctions de son ministère, se faisant porter
I au temple, à l'académie et au consistoire. Le 27 février,
(4) Les Espagnols 96 réunissaient à Saint-Genrais^ les Italiens dansU
chapello dos Macchabées, les ÂlIemaDds et les Flamands à Saiot-Gormain, les Aiigliiis à Notre-Dame-la-Nouve. Parmi ces derniers figuraient des noms cuiinus, comme les Sponcer, les Coxe, les Cbamber, el les evèques d'Bxeter, de Norwich , de Durham , de Salisbury et de Glocester. Ce dernier, Uooper, rentré en Angleterre sous le roi protestant Edouard, fut mis à mort sous lo règne do Marie-Ia-Catholifjue.
(2j Marguerite, reiue de Navarre j Edouard VI, roi d'Angleterre j Sigismond, roi de Pologne; Christian llï, roi deDanemarck; la duchesse de Ferrare, etc.
DB LA MATfOII 8U188B.
sentant sa fin prochaine, il fit ses adieux aux magistrats, et le lendemain aux ministres réunis autour de son lit de mort ; scène touchante pour les cœurs protestants et genevois, et dont le pinceau d'un artiste de talent a tiré récemment le sujet d'un tableau grandiose (^). Quelques jours après, il reçut la visite de Farei, accoiinideNeuchétel, bien qu'octogé* naire. Le 49 mai, il voulut encore assister à la c^^nsure que les ministres exerçaient les uns sur les autres, et aa repas qui suivait la cérémonie. U expira le ^7 mai, vers les hint heures du soir, à Fâge de cinquante-quatre ans, dix mois dix-sept jours. 11 laissait par testament la-petite fortune qu'il avait amassée à Genève, à ses parents, au collège et aux pauvres. U fut enterré le lendemain, sans aucune pompe , comme il l'avait ordonné lui-même , au cimetière commun de Plainpaiais, où tout Genève suivit ses funérailles. La mort du plus grand chef de la réforme fut suivie une année après de celle de Farel, (jui avait été son précurseur ou son principal soutien dans la Suisse française.
Virel, retiré à la cour de Marguerite de Navarre, y vécut jusqu'en \ol\.
On donna pour successeur à Calvin, Théodore de Bèze, son ami et son principal collaborateur. Le cherde la réforme l'avait fait venir de Lausanne, où il était recteur de Y-wadéuiie, pour le placer à la tête de rétablissement analogue qu'il avait formé à Genève. Esprit moins sévère et plus conciliant que Calvin , Théodore de Bèze laissa se relâcher les liens des mœurs et de la discipline à Genève , sans cesser jusciu^à sa mort, qui arriva en 1603, d'exercer une grande iutluence sur cette ville et sur rËurope réformée en général. 11 prit surtout une grande part aux all'aires des protestants en France, présida les synodes de ia. Aocheile et de Nîmes, et demeura Tami d'Henri IV, mfoae après .que ce prince, prolestant de naissance et pendan|t une grande partie de sa vie, eût abjuré pour monter sur m trône de France ( 1594).
(4) Le peintre UoinuDg. . ^
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vin.
Ile. .1 lion (lu ralholicisine on Europe et en Suisse. — Uestitulion des pro- V Mcos <M (îii rii;il»lciis a la Savoie. — Charles-Korromée
«I l elal)l->soinent do jc-iiil i'^ . île la noiifialui-e el de la ligue dur ou ii^ae borroiiiee. — Lus» chois du pai li oaïuuliiiue.
(Dt l an 4SGi à 45S6.)
ENDANT les premières années qui suivirent les Jt^^ prédications de i.utber, <le Zwiagli et de CalvÎD, T^W^^'^) P*'^P® princes catholiques, absorbés par ^ft^l^ leurs propres querelles, et muets d'élonnement wi0^^^ à la vue des progrès de la réforme, ne parvinrent pas à s'entendre pour en arrêter le cours. L'empereur d'Allemagne Gharles-Quint fit, à la vérité, plusieurs efforts pour sauver l'ancienne croyance dans la Confédération. Il adressa divers messages aux gouvernements de Berne, de Genève et aux Deux-Cents de Lausanne pour les engager à dillcrer l'adoption de; la foi nouvelle jus<ju'à la réunion d'un prochain concile. Mais Pempcreur, occupé cliez lui de plusieurs guerres à la fois, contre les Turcs, contre les Français et les protestants d'Allemagne, ne pouvait être bien redoutable au dehors; on ne tint pas grand compte de son opposition. Charles-Qiiint, dailleurs, bien que personnellement attaché au catholicisme, parut toujours plus occupe des intérêts politi(|ues que des intérêts religieux de son empire. Mais après l'abdication de ce monarque en 1558, la face des choses changea conq)létement. Son tils, Philippe II, le prince le pliis absolu et le plus hostile au protestantisme qui ait jamais régné, s^assit au trône d'£spagne, des Pays-Bas et d'Italie. Paul IV (Caraûa), le grand protecteur de l'inquisition, et Pie V (Gliisléri), plus rigoriste encore et plus inexorable aux hérétiques, montèrent sur le trône pontifical à quelques années d'intervalle. Les Guise, famille ducale très-puissante et chefe du parti catholique en France, tenaient le gouvernail sous le faible règne de François IL Enfin le duc de Savoie, Philiber -Emmanuel, fils de ce Charles III que François et les Bernois avaient dépouillé de ses États, venait
DB LA lUnON SUISSE.
de recouvrer par la brillante victoire de Saint-Quentin, ia partie de son duché conquise par les Français.
Tous ces princes réunirent leurs efforts en faveur du catholicisme ( lis furent parfaitement secondés par deux nouveaux ordres religieux, les jésuites et les capucins, fondés au milieu du XVr^ siècle, et dont la tâche était de combattre le protestantisme, Tun dans les collèges et dans les cours principalement, l'autre jjar des missions à la campagne et parmi le menu peuple des villes. Le grand concile qui siéga pendant dix-huit ans (4545 à 15^3) et sous la présidence successive des légats de quatre papes (^j, dans la ville de Trente, aux confins de rAllemagne et de Tltalie, contribua beaucoup àia restauration de l'ancienne Ëgb'se. Il fixa sur plusieurs points la doctrine cathoKque, rétalilit la discipline, épura les nui^urs du clergé, et reconnut la nécessité de fortes études pour comhnttre avec succès la réfornu' protestante. Un décret du concile pnîscrivit aux évéques d'établir partout des séminaires et des collèges pour l'instruction de la jeunesse.
Pendant (jue le catholicisme concentrait ses forces pour attaquer le protestantisme, celui-ci, qui avait perdu ses principaux chefs, se désunissait de plus en plus par toutes sortes de luttes politiques et personnelles. Les luthériens se querellaient avec les calvinistes ; les pasteurs de Véfjlise iihnf refusaient de se soumettre à V église cTÉtcU établie par les gouvernements protestants. Ces luttes fréquentes en Allemagne ne l'étaient pas moins en Suisse. Le Pays-de-Vaud eut déjà alors, comme en 1845, ses pasteurs démissionnaires, à la téte desquels était le ministre Virct (4549). A Berne,' où un pasteur allemand et luthérien était aux prises avec un pastour suisse et zwinglien, on en vint jusqu'à tirer l'épée dans les Deux-Cents. Oaeut beaucoup de peine à faire adopter aux églises réformées de la Suisse le formulaire commun rédigé par i'antistés de Zurich, Henri BuUinger, sous le titre de « Confession de fui helvétique. » (1 566)
La chasse aux dissidents de la réforme, commencée par Calvin, continiïait. Frappé tour à tour par Tinquisition ca-
(1; Cette coalition est connoe dans l'histoire générale sous le nom de
la Liffvc. • ^i) Paul lU, Jules 111, Paul IV, Pie IV,
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tboHque et par riiKiuisitiun protestante, le Siennoîs Ochiiio, chef de Téglise italienne de Zurich, était proscrit (*); le Milanais Gastiglione, son traducteur, exhumé de la tombe que ses disciples polonais venaient de lui ériger et ses restes jetés à la voirie; Gribaldi, Gentiiis, deux autres sectaires italiens, et Gerwer, anabaptiste allemand^ brûlés dans les États de Berne comme héréti(]ues.
Le pape Paul IV jugea le moment opportun pour agir contre les familles protestantes qui avaient fait un foyer de réforme de la ville de Locarno, située sur terre italienne et presqu^aux portes de Milan. Le nonce papal Riverta porta plainte en diète. Les cantons catholiques, dont la majorité faisait loi pour les bailliages, décidèrent d*abord Texpulsion des réfugiés, qui de toutes les parties de lltalie affluaient alors pour cause de religion dans le Tessin, comme nous les avons vus y affluer de nos jours pour cause de politique. Les cantons prolestants n'ayant pu s'opposer léga- ' lement à ce premier pas , on en fit un second. Les familles protestantes qui étaient dans Locarno reçurent ordre des ' seiî^neurs de la diète d'abjurer ou d'évacuer le i)ays. Deux cent onze familles prélérèretit s'ex[)atrier. La plupart trouvèrent un refuge à Zurich, où deux d'entre elles, les Murait et les Orolli, occupent encore aujourd'hui un rang distingué dans les lellres et la magistrature.
L'humiliation des protestants cul des suites lâcheuses pour la puissance territoi'iale et polilitjiK» de Berne. Le duc de Savoie, Philibert-Emmanuel, réclama des Bernois, Fribourgeois et Valaisans la restitution des provinces qu'ils lui avaient enlevées en 1 536. Il se montra décidé à employer la force si on refusait de faire droit à sa demande. Les cantons catholiques avec lesquels ce prince avait fait alliance en 1 560; les ambassadeurs de France et d'Ëspagne, et un État protestant même, Zurich, appuyèrent sa réclamation. La restitution ne se faisant pas assez vite au gré du duc, les par-
(I) Il avait émis sur la divinité de Jésus- Clu ist , le mariage el le prcfié originel, des idées contraires à celles Ue ioriliudoxio prolostante et mome aa christianisme. Aulrefols général de l*ordre des capucins , Ochino avafi fait longtemps l'admiration de l'Italie par ses jeûnes, sa vie austère, ses missions pédestres, son éloquence entraînante et la pâleur de son visage, qui| joint» à une longue barJi)e, lui donnait l'aspect d'un des pères du désert.
tisans qu'il avait dans le Pays-de-Vaud s'agitèrent. Berne fit emprisonner l'un d'entre eux, le riche Lulliii, de Tlionon, et confisqua ses propriétés. Mais depuis la con(iuéte, les Vaudois s'étaient attachés à leur nouvelle croyance; par amour pour elle, ils se tiioiitrèrent en général dis|)osés à combattre contre leur ancien soiivciain. Après maintes conférences entre les partis intéressés à Thonon, Aosle, Fri!)()uri,' , Bàle et autres lieux, les députes de onze cantons siciieant connue arbitres à Bàle {)rononcèrent une reslitulioQ parlieiiedes conquêtes bernoises (18 mai 156i).
Mais U s'agissait de faire accepter cette sentence par les Bernois, où deux partis s'étaient formés sur cette question importante. Le parti de Ja paix ou de la restitution partielle avait à sa téte les deux avoyers Jacob Steiger et Ilanz-Franz NflBgueli. Le parti de la guerre était dirigé par le vieux chancelier Zyro, dont l'origine fribourgeoise ne diminuait en rien l'influence acquise par des talents et des services signalés.
Après d'orageux débata, le parti de la paix l'emporta sur . celui de la guerre. A la -votatiouy 49 voix seulement se prononcèrent contre la restitution partielle , qui fut votée par 449 suffrages.
Le traité de Lausanne du 30 octobre 1564 fixa les limites des deux États et les conditions de la restitution, dont la principale était que le duc res[)ecterait la foi rcli,u;ieuse des sujets qui lui étaient rendus. Berne rendit le Ghal)lais proprement dit, le Genevois et le pays de Gex; 41 i»arda le \ieux Chablais (Vevey, Cliillon, Villeneuve), Xyon, partie de l'ancien comté du Genevois et tout le territoire vaudois au couchant de TAubonne. Le Valais dut restituer Kvian et Abondance, et s'allier avec la Savoie. Moyennant cette môme alliance, Fribout ii fut admis à garder ses conquêtes.
Toute la seconde moitié du seizième siècle est remplie des eO'oi'ts du catholicisme pour étendre ses progrès au dehors et constituer au dedans une grande et vigoureuse unité. Dans ce mouvement de restauration , un prélat italien joue le rôle principal. Geprélat, c'est Charles Borromée, ou, comme les contemporains l'appelaient de son vivant déjà, Sanio Carh Borrameo, Neveu du pape Pie IV, archevêque de Milan et cardinal , il avait eu une grande part aux décrets de réforme catholique rendus par le Q0Aci|e 4^ Trente. II s'en
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montra aussi le plus ïélé promoteur, non-seulement dans la
Haute-Italie, mais dans toute la Suisse orientale, dont une partie (({uolqucs bailliages du Tessin) rentriiit sous sa jurisdiction arciiiépiscopalc. Dans le double but de détruire les sei!iences du protestantisme et do réprimer les mauvaises in(rnrs des eeelésiasti(jues de sa contrs^ion, il parcourut plusieurs fois son vaste dioci'se et la Valtehne, pays dépendant des Grisons. Dans ces courses <|ii'il faisait a pied, a\ec des fatiiîues inouïes, à tra\ ers de^ delilés et des montagnes couvertes de nei:<e, le verliieuY cardinal couchait sur la paille des chalets, prenait a peine la nourriture suHisante pour soutenir ses forces, et s'entretenait avec le moindre villageois de ses besoins temporels et spirituels. Lorsque la peste désola son diocèse en l ')7() et enleva 17,000 personnes dans la seule ville de Milan, bien loin de s'éloigner, il visitait les hôpitaux et portait les secours de la religion et de la charité aux malados. Aussi, vaincus par Frscendant de son ardente et sincère piété, des populations ont'ôres abjurèrent la réforme. D'autres, qui vivaient clans le libertinage, se convertirent. Charles employait ordinairement les moyens de persuasion. Mais lorscpie ces moyens étaient infructueux, U ne reculait point devant les mesures les plus cruelles et faisait avancer les inquisiteurs. Plusieurs atUa-da-fé [ ') marquèrent la présence du cardinal dans ta Valteline (1568). Il faisait en même temps la guerre au\ livres et au", tableaux obcènes, dont un grand nombre lurent livrés <ui\: llammes. Dès 1571, il cherclia ii inti'oduire ïiiKjiw^itioit dans les bailliages italiens et à procurer aux nonces du pape une résidence lixe en Suisse. Mais les cantons catholiques s'y opposèrent eu\-nirnies; ils craignaient de se donner des maîtres. Il fut f)lus heureux dans ses négociations relatives à Tacceptation des décrets du concile de Trente. La plupart des cantons catholiques les acceptèrent, ({unnt a la foi et aux dogmes; mais non quant à la discipline et aux rapports de l'Etat a\ ec T Église. Les immunités ecclésiastiques pi-oclamées par le concile étaient contraires au Pfaffenbnef de 1370 et aux droits des gouvernements cantonaux*
(1) Àulos-ila-fe (actes de foij. On appelait ainsi en Espagne les exécutions d*hérétiqaes dont l'inquisition de ce pays fut si prodigue pend9nt plusieurs siècles.
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D£ LA. NATION SLISS£.
Le 7 août 1574, il parvint à étal^lirles jésuites à Liicerne, et cinq ans après, à y faire recevoir comme premier nonce à résidence fixe, l'évéque de Verceil en Piémont, monseigneur Bonomi. Protégés par Honomi et [)ar l'archevè(|ue de Milan, les jésuites furent successivement installés à Porrentruy (1578), à Fribourg (I5<SI) et dinis le Valais (1583). Un de leurs chefs les plus émincnts, fondatfMir de nond)reu\ collèges en Allemagne, Pierre Canisius, sefixa comme provincial à Fribourg, envisagé dès lors comme la métropole de l'ordre en Suisse. Èn même temps les capucins s'établissaient à Lugano, Altorf, Stanz, Lucerae, et de là dans toute la Suisse. Partout on confiait aux nouveaux venus les soins les plus importants du ministère sacerdotal ; aux capucins la prédication populaire, aux jésuites la chaire des principales églises, la direction des congrégations d'hommes et de femmes , de bourgeois,' d'ouvriers et l'éducation de la jeunesse. Non content d'avoir doté les cantons catholiques de plusieurs établissements dinstructîon publique, Charles Borromée élevait à Milan un collège gratuit pour quaranto-deux jeunes gens de cette nation (1579) (^]. Un des papes les plus favorables aux études qui aient occupé la chaire pontificale, Grégoire Xni, contribuait pour 40,000 ducats à la fondation du collège helvétique, « ce chev;»! de Troie, disait un nonce, d'où sortiront les vaiii(|neurs de l'hérésie en Suisse. »
L'influence de tous ces clablisseinents ne tarda pas, en effet, à se faire sentii' dans I.; Ct)nfédériition. Fribourg, où des symptômes de défection s'étaient manifestes a plusieurs reprises (^), fut affermi (ii"v> la foi ; le val LauHon, ramené à la croyance de son prince-évéque, l'entreprenant et docte Christophe de Blarer. La politique et la religion s'unirent par des liens toujours plus étroits. Le pape Grégoire XIII protesta contre rentrée de Genève et des Grisons dans la Gonfédétien, par un bref spécial où se trouvent ces paroles véhémentes : a Loin de votre alliance , l'impie Genevois 1 l'impie
(4) Le collège belvéti((ue, supprime pnndnnt fa période de la république cisalpine et du royamno d ilalic (1799-tHI i)^ n dé rétabli, innis pour vin^zt-quatre Jeunes gens teulement, en 1845, sur la demande de la diète fédérale.
{2) L'abjuration de Jost Alex, un 'des plus ricbes citoyens de Fribourg el procbe parent de Tavoyer d'Affry, en 1584, en est un exempta.
G8 msïoiaE
Rhétiea! » Une ligue séparée des États catholiques avec la
Savoie, le pape et révé(|ue de liàle avait déjà eu lieu à Porrentruy en 1580. Une Jiguo sé[)ai'ce plus importante fut conclue, six ans après, à Lucerne (le 1" oclobro 1586), sous les auspices du nonce Santorio. Il la décoia du nom de ligue d'or , ii cause des fruits quOn s'en promettait pour la restauration de l'auciemie foi . et de celui de ligue borromée, en riionneur du i^rand cardinal, mort deux années auparavant dans sa \ille archiépiscopale. L'un des articles du traité obligeait les États contractants a réduire par les armes et à punir celui d'entre eux (|ui permettrait à Thérésie de prendre pied sur son territoire. Par uu autre ai ticle , Talliance borromée était déclarée supérieure à toute autre alliance plus ancienne. Ces dispositions violaient non^seulement le prin-r cipe de la souveraineté cantonale, consacré dans tous les traités précédents en matière religieuse mais sapant la Confédération par sa base, elles déchiraient Talliance éternelle de 4 291 j et brisaient en deux le corps helvétique. Les cantons protestants s'en émurent et firent des remontrances. Une députation des États évangéliques parcourut les cantons de l'ancienne croyance. Ils furent reçus avec politesse , mais leurs représentations restèrent sans efiet, ainsi que la proposition de renvoyer de la Confédération les envoyés des puissances qui ne faisaient qu'attiser le feu de la discorde. Tout au contraire, une année après la formation du Sonderbund lucernois, le i '2 mai 1587, on en fit un nouveau avec Philippe 11, roi d'Espagne et seigneur de Milan, dont les pensionnaires et les espions étaient si nond)reux en Suisse, qu'on en trouvait jusque dans les consistoires des \illes réformées (*).
L'un des premi(»rs fruits de celle polili(jue extrême, fut l'abandon de Strasbourg et de Mulhouse, deux alliées importantes du corps helvétique. Les cantons catholi(|ues, joints à la minorité des bourgeois de Mulhouse, avaient essayé d'y rétablir à main armée l'ancienne croyance. 2,000 hommes des cantons évangéliques, commandés par Louis d'ËrIacU, marchèrent au secours de leurs coréiigionnaireë, et prirent
(4 Le texte de l'alliance borrouiée prend six puges dans VHistuire de Schwyts. du curé Pasflbiod. IV. 44. M. Bluntsclill en a dooné une analyse daus son Histoire du DroU fédérai. 358 ~- 360,
(2) VuiliéQiine
DE LA RATIOll SUISSE.
d'assaut celio vilJe, défendue en vain paries troupes des cantons catholifjues. Ces derniers se vengèrent en excluant les Mulhousois des diètes et de leur alliance (1587). Le même sort atteignit les Strasbourgeois, plus odieux encore aux Suisses catholiques à cause de leur attachement plus ancien et plus unanime aux doctrines zwingliennes.
Les liens des Suisses avec la ville impériale de Constance s'étaient rompus de la même manière plusieurs années auparavant. Son refus d^obéir aux édits de Charles-Quint en matière de religion et son adhésion à la ligue des princes protestants d'Allemagne avaient attiré les armes de l'empire sur cette malheureuse cité, qui fut prise, dépouillée de ses privilèges et rendue sujette de la maison d'Autriche (i 548j. É^rés par les haines confessionnelles, Suisses cathohqnes et Suisses protestants ne parvinrent pas à s'entendre pour sauver une ancienne alliée, dont l'annexion définitive eût donné à la Confédération une clé au nord, en même temps qu'un centre important au canton actuel de Thurgovie.
Les dissensions confessionnelles amenèrent en troisième lieu les troui)les d'Appenzell et la séparation de cet Etat en deux demi-cantons hostiles (1587 — 1597). Une décision do la landsgemeinde appenzelioise, rendue en 1524, obligeait dans chaque paroisse la minorité à se soumettre à ce (fu'aurait voté la majorité en matière relii^ieuse. Nonobstant cette décision, plusieurs familles protestantes continuaient à habiter paisiblement depuis un demi-siècle le bourg catholique d'Appeni^ell , qui était le siège des autorités cantonales^ et en quelque sorte la capitale de cet État mixte. Mais en 1 587, à la suite d'un séjour du nonce Bonomi dans le canton et après rétablissement d'un couvent de capucins au bourg même d'Appenzell, la majorité catholique de cette paroisse insista pour obtenir l'exécution stricte de l'édit de 4524. Les protestants refusant de se soumettre, les calholiqttes*résoiurent d'en finir par le massacre des dissidents. Le conseil paroissial, réuni le 15 mars (') è l'Hètel- de-Ville, sous la présidence du landamman Meggelin, cita à comparaître vingt-sept jeunes gens de la confession réformée pour les
;l Va non le l i mai, comme dit l'historion Zsohokko, dont lo savant et vonerable Zolhveger a corrigé d'autres inexactitudes de dates et de faits dans son excellente Histoire d'Appmzell en sept volumes, y compris devOL volumes de docmnents et pièces juttiacatiyes.
soijiDior une dornière fois (le renoncer au prt^che ou (Je cjaiUer In c(>muiune. En cas de refus, les paysans attroupés (lovant I'l!()tol-de- Ville devaient les t'i^ori^erj à un sii^nal (ionn(^ de la fenêtre par le landanniian lui-même. Mais prévenus de ce qui se préparait, les réformés cachèrent des armes sous les pelisses dont ils étaient couverts, et au moment où le landamman ^leggelia s'approchait de la feaétre pour donner Je signal du massacre, plusieurs d'entre eux s'élancèrent sur lui !(' poignard à la main. Effrayé, le landamman crie par la fenêtre au peuple de se séparer, et les réformés purent aloi*s se retirer sans péril. Mais dès ce moment les deux partis se firent une guerre adiamée. Persécutés dans les Rhodes-Intérieures, où ils étaient en minorité, les réformés persécutèrent à leur tour dans les Rhodes-Extérieures, où ils étaient en force. A chaque instant on sonnait le tocsin, on courrait aux armes, on prodiguait^rontrage ot les voies de fait.
L'intervention de la diète ne fit qu'ajouter au désordre. Les call»oli(pies soulinrent les catholiques, les réformés soutinrent les reformés. Les intric:ues des aml)assadeurs d'Espagne et de France, dont le premier désirait obtenir l'adhésion des Appenzellois au traité de 15S7 et le second \ouIait l'empéclier, vinrent en(;ore comj)li(juer la situation. Enfin, après d\\ ans de troubles, le 7 septembre I '397. sept arbitres fédéraux prononcèrent la séparation de la po{)iilation en deux parties, (lont chacune aurait sa confession, ses autorités et ses institutions distinctes. Tous les réformés durent se retirer dans les Rhodes-Extérieures ; les catholiques occupèrent exclusivement les Rhodes-Intérieures. On procéda au partage du territoire, de l'arsenal, des bannières et des sceaux. Le partage fait, la population des Rhodes protestantes se trouva être de 5,959 âmes^ et celles des Rhodes catholiques seulement de 2,782. Ainsi séparé en deux demi-États, comme Obwald et Nidwald, l'Appenzell continua néanmoins, comme l'Cnderwald entier, à former un seul canton et n'eut également qu'un vote en diète. Ce vote, valide lorsque les deux parties s'entendent, s'annule par le désaccord des Rhodes-Intérieures et des Rhodes-Extérieures.
La paix fut cependant troublée encore dans l'AppenaBeU. Conrad Tanner, protestant converti, qui avait servi Philippe 11
et la Ligue, s'étant fait nommer landamman des Khodes-Intérieures, voulut contraindre les Rhodes-Extei icures à accorder le libre exercice de leur culte aux six ou sept catholiques restés dans cette partie du canton. 11 parvint à intéresser à ce {)rojcl quelfjues Etats de l'ancienne croyance; tuais bientôt al)andonné d'eux et de ses propres conciloycns, il perdit toute iulluence et tomba dans la plus atîreuse misère, il mourul sur la paille d'une étable en Thurgavie.
Un quatrième résultat des dissensions religieuses , fut de reUrder pour trois siècles i^aonexion de GenèN e à la Confédération suisse. Depuis (jue cette ville s^était atlranchie du joug de la Savoie, elle n'avait cessé de réclamer son annexion dans le corps helvétique. Sa demande, écartée d abord par les yues ambitieuses de Berne, vînt échouer ensuite contre la répugnance des cantons catholiques et la crainte qu'ils éprouvaient de perdre leur prépondérance numérique en diète.
La Suisse catholique n'avait plus à sa tète le landamman Égide Tschoudi. Ce grand magistrat, dont un service de huit ans sous les drapeaux français ni l'excitation des partis religieux ne purent affaiblir le profond sentiment national, avait réussi à faire prévaloir la politique légale qui seule pouvait sauver la Suisse, sur la politique de sympathie confessionnelle, qui, suivie jusqu'au bout, n'eût pas manqué de la perdre. Apologiste ardent des dogmes et de la hiérarchie catholiques, jl ne se montrait pas moins jaloux de défendre les droiYi- de VEtat contre les prétentions exagérées de la cour de Rome. On l'avait entendu à la iliète de Baden plaider avec éloquence la cause de Genève et de son entrée dans la Confédération (1557). La môme assemblée avait été témoin des eflbrts du noble landanjman pour procurer le renouvellement du i'erment fcdéraly cérémonie auguste et importante que Ja difficulté de s'entendre sur une formule «commune aux protestants et aux catholiques avait fait tomber en désuétude depuis quarante ans (^). Aussi, tout en le reconnaissant pour un de leurs adversaires les plus dangereux nonseulement dans son canton, mais dans la Confédération en
(1) Do io35 à 4543.
(S; Il fut appuyé par Joatiiim Meg^elin , le même qui , vingt années plus
lard , joue ud rôle ai différent dans les troubles d'Appenzell. Ce Mcggelin était du reste un magistral considéré, puisque de 1553à15K6, il fut appelé huit fois À remplir les fonctions de landamman , lesquelies étaient conféréM pour une ou ûowl, années. Zellweger. IV.
7i msToiRE
général, les réformés profe.ssaientHis In plus haute estime pour son caractère et une entière confiance dans sa Joyauté et son amour du bien public (*).
Il n'en fut pas de mênie des deux hommes d'État qui liéritèrent de son crédit dans la Suisse catholique. Mclchior Lussy, landamman d'Lnderwald, et Louis Pfyfl'er, avoyer de Lucerne, comptent pourtant parmi les plus brillants noms de notre histoire. Mais loin d imiter le désintéressement de leur collègue et sa politique nationale , ils se laissèrent prendre aux pièges des largesses et des distinctions étrangères , et servirent d'instruments au fanatisme ambitieux de la Ligue.
Nous dinms les brillants faits d'armes de Lussy et de Pfyffer, en parlant des -régiments capitulés dont Favoyer hioernois forme lé personnification la plus glorieuse. Sous le rapport politiqiib, le rôle de ces deux hommes n'eut pas moins d^mportance. Choisi pour représenter les cantons catholiques au concile de Trente, Lussy s'y fit connaître à la fois par une harangue intolérante (^), et par une habileté de conduite qui assura la préséance à Tenvoyé des Suisses sur ceux des ducs de Florence et de Bavière. Délégué des mêmes cantons auprès des cours de Turin, de Milan, de Rome, de Paris et de iMadrid, le landanmian d'Underwald montra partout, ou le zèle orthodoxe, ou la souplesse diplomatique (jui pouvait le rendre asïréablo aux princes , et faire de lui l'intermédiaire obligé des puissances avec les cantons catholiques. Pareil à Waldmann, Lussy ne s attachait irrévocablement à aucun monarque; il recevait dans le même temps des subsides de ia France, de l'Espagne, de ia Savoie et de Venise (^).
A ht dilTérence de Lussv, Louis Pfvffer ne connaissait étroitement des grandes cours de l'Europe, que celle de France où les services qu'il avait rendus au roi Charles IX lui donnaient le droit d'être introduit à toute heure. Mais le prestige de son nom n'en était que plus grand auprès de tous les monarques qui savaient ses exploits, sa puissance dans les cantons, et la facilité avec laquelle s'accomplissaient à sa
(S) Tschoudi mourul en 1372.
Il ût un titre de gloire aux cantons catholiques des excès commis sur le cadavre de Zwingii à Cappei, Zeilweger. (3) Businger, Hiatoin d'Ondtmoid»
t>E LA NATION SUISSB. 73
voix les levée? d'hommes les plas considérables. Le surnom
le Roi des Suisses que donnent à l'avoyer lucernois les écrivains étrangers, est une nianiue de ce prestige. On en trouve une autre plus lucrative dans les grosses pensions comptées au colonel i^iyll^r par toutes les grandes puissances, et qid en lirent le « j)lus riche des (Confédérés » au seizième siècl -
C'est à la [)roteclion de ces deux hommes d'hCtat que !oS jésuites et les capucins durent leur établissement sur la ti rre helvétique; que Charles Borromée oijtint pour les nonces une résidence permanente à Lucerne. L'alliance d'or et l'ai* liance espagnole sont aussi l'ouvrage de Lussy et de Pfylibr. Us eurent d'ardents auxiliaires de leur politique dans j isieurs chefs cantonaux, comme Schomo et Abyheri. a Schwytz, Martin «Gottrau à Fnbourg, le chancelier de Staal et le coâamandant Walter de RoU à Soleure. Ce dernier était le chef des pensionnaires espagnols en Suisse, et Fexpression la plus exaltée du parti ligueur, si Ton en juge par le choix que Ton fit de sa personne pour aller complimenter le pape Grégoire XIII sur le hideux massacre de Îbl Saint-Barthéiemy, qui coûta la vie à 30,000 protestants en France (4572).
Louis rfyfîer et Melcliior Lussy restèrent a la téle des atlaires lucernoises et suisses jusqu'à leur mort, (jui eut litMj, pour le premier, l'année 1591, el pour le second, le 14 noveîn!)re 1600. La présence de ces deux. hommesM'I^tat au gouvernail des cantons catholiques ne contribua î)as peu a enfler les espérances de la réaction ullramontain(^ ; elle favorisa les entreprises audacieuses auxquelles le duc de Savoie se porta contre un canton suisse et que nous racontons dans le chapitre suivant.
(1 PryfTer laissa une fortune de 340,000 florins. Uistoirt de Luceme, par Casimir Pfyffer, l'ua des desceadants du héros. 4850.
François di? Salos ou restauration du calholicismo dans le Chablais e( le Valais. — Entreprises du duc de Savoie contre Lausanne el Genève. — L'intervention d Henri IV sauve Genève €ibaiidonnée par Berne. — Son plan de Confédération européenne.
(De Van 4989 à 4949.)
EDÉTAtu, par le traité de Lausanne (1564), maître (1er la rive méridionale du Léman, le duc de SàVoie* Philibert-Emmanuel jetait des regards de' convoitise sur la rive opposée, où Vmtn de Bérnê avait supplanté la erina>4^Sm>ci9, Il n^élait occuix' jour et nuit que des moyeilS de rétablli^ sa souveraineté sur le bassin du lac, autrefois tout entiér à sa maison. Décide, en attendant, à no pas tolérer deux religions dans ses États, il fonde des colléi^es de jésuites a Annecy, Évian, Thonon, et confie à un disciple de ces pères, le célèbre missionnaire el prélat François de Sales, la tâche difficile de ramener le Chablais à Tunité religieuse. Esprit poli et très-cultivé, })lein d'onction, (réioquence et de charité envers les pauvres, François de Sales devait être le Borromée des pays romands. Tout jeune encore, il avait donné une preuve de son zèle pour le salut des aines, en pénétrant seul dans la demeure de Théodore jde Bèze à Genève , pour essayer de le ramener à Tancienne croyance. Mais ses eâbrts auprès du successeur de Calvin n'eurent pas plus de succès que n'en avaient eu auprès du grand réformateur lui-même, les démarches de Sadolet, évéque de Garpentras, Tun des hommes les plus vertueux et les plus savants qui aient honoré la pourpre romaine. François de Sales ne fut guère plus heureux au commencement dans le Chablais, où (comme il Tavoue lui-même dans une lettre adressée au célèbre provincial des jésuites de Fribourg, le père Ganisius) , au bout de neuf mois de prédication et d*effbrts, il n'avait encore réussi à convertir que neuf personnes A la fin cependant, ass^ des missionnaires jésuites et capucins, il parvint à
(I) Lettre latine datée de juin 4595 et dont le brouillon existe au couvent de la Visitation à Annecy.
rendre au calholicisme une partie de cette province ; le reste ( éda aux menaces du duc et à la terreur répandue par ses occupations militaires.
L'apôtre du Chablais reçut en récompense de ses travaux le titre dévêque de Genève purement honorifique depuis l'introduction de la réforme. Mais le duc Philibert-EmmanurI se promettait bien d'en faire une réalité, s'il réussissait à s'emparer de cette ville. Ce prince étant mort en 15(S0 a\ant d'avoir pu mettre à exécution ses projets de conquête , son successeur Charles-Emmanuel , que sés qualités guerrières firent surnommer le Grand ou le Père des soldats, les reprit avec encore plus d'ardeur et de constance. Il employa d'abord les négociations et fit faire aux magistrats genevois des ofires d'argent magnifiques. Le syndic Michel Roset devait recevoir pour sa .part 15,000 ducats C'était la chef le plus habile de la république, et celui qui avait le plus travaillé pour faire re^voir Genève dans Talliance du corps helvétique. Récemment encore il avait tenté une nouvelle démarobe auprès des cantons catholiques, et s'était attiré cette réponse foudroyante du colonel Pfyflér : « Je voudrais que Genève fftt exterminée. » Roset n'était pas de ces magistrats que Ton peut corrompre. Les propositions du prince savoyard furent rejetces avec mépris. Déçu dans son espoir, Charles- Emmanuel allait cerner Genève de concert avec les Waldstœtten, l'Espagne et le pape Sixte V, lorsque ce pontife, craignant la prépondérance de Philippe II, rappela ses troupes. Berne envoya h la hâte 2,000 Vaudois pour couvrir son alliée. Une conspiration ourdie par Balard et Lapoype échoua également et se termina par la mort des coupables.
Le duc n'ayant pas réussi dans ses tentatives contre Genève, tourne ses vues vers Lausanne, où la Savoie avait conservé de nombreux partisans parmi les gentilshommes. L'un de ces derniers, Isbrand Daux, était bourgmestre de Lausanne. Il se met lui-même à la téte d'un complot qui avait pour but de livrer la ville aux soldats piémontais, lombards et grisons cachés à Thonon et à Ripaille. Dans la nuit duii au 42 décembre, 4,400 hommes, débarqués à Yidy
{i) 150,000 francs ancienne monnaie. Roset, réélu quatorze fois syndic de la ré|»iiblfque, la repréMnia quatre-vingt-quatre fois aux diètes suisses el dans d'autres missious diplomaUques.
et à Ouchy, devaient marcher sur Lausanne, massacrer Te bailli, les autres fonctionnaires et toutes les personnes connues par leur dévouement à Berne (*). Mais les éléments combattent |)our Berne et une violente temi>éle empêche la descente des soldats savoyards. Toutefois, Je coup de main n'était (jue dinéré, lorsque le bourgmestre, par une indiscrétion coiumise dans un repas, iafortue de ce qui se passait un de ses cousins (^), nol)le vaudois, qu'il désirait faire entrer dans la con juration. Ce dernier, craignant pour sa religion et saisi d'efl'roi à* ia pensée de la Saint-Barthélemy qui allait ensanglanter Lausanne, dénonce la conjuration au bailli. L'alarme est donnée dans la ville. Le bourgmestre et ses complices n'ont que le temps de s'enfuir par le lac sur la rive savolsienne. Quelques-uns, des chefs cependant tombent entre les mains de Berne, qui les met en jugement et les condamne à avoir la tête tranchée. Voyant la triste Issue de l'événement, le duc prit le parti de désavouer les rebelles. Mais poussé par la France et Genève, Berne déclare la guerre à la Savoie. Il est soutenu par les cantons réformés, et par Valais et Soleure tout dévoué à la France. Un ambassadeur du roi Ikiiii 111, alors brouille avec la Ligue, Ilarlay de Nancy, s'oltre à cdmiuander les troupes qui marchent contre la Savoie, et a rccuntiiierir le Ghablais et Gex pour le compte de la iepul)li<iue bernoise. Avec 10,000 hommes (juon confie a ce diploiiialo-ircnéral , il prend eu effet Thonon, Ripaille et rempuile d'autres avantages; mais tout à coup il quitte brus(|uement le théâtre de la guerre, à la téte de ses 10,000 braves, pour aller rejoindre près de Paris Henri III et Henri de Navarre coalisés contre la Li^ue. De leur côté, les Vaiaisans, qui s'étaient avancés jusqu A la Dranse, se retirent sur leur territoire. «Tout le poids de la guerre retombe ainsi sur Berne et Genève, dont les cohortes font bonne contenance sous le commandement intrépide de Louis d'Ërlach et du syndic Varro, aussi habile homme de guerre que profond dans les sciences. Mais l'approche de Charles-Emmanuel, qui passe les monts à la téte de 15,000 cavaliers et fantassins de nations diverses, milanais, espagnols, savoisiens,
(1) Verdeil. flixtoire du Canton de Vaud. 4850.
(2) Henri de Crousaz.
(3; Depuis, Henri IV.
bourguignons et suisses des petits cantons, change totale- -
ment la face des affaires. Le parti de la paix, dirigé par l'avoyer Waltewille dont la famille entretenait d'étroites relations avec la cour de Turin, l'emporte à Berne sur celui de la i;uerre, à la tête duquel étaient les (ri'^.rlaeh etTavoyer de Mullinen. Pendant que les Enfants de Genêt e et les miliciens vaudois se couvrent de gloire aux avant-])os((»s , le pusillanime ou traître Wattewille, investi du commandement de l'armée bernoise, négocie à Nyon une pai\ déshonorante. Par un article secret de ce traite, Berne abandonnait Genève au duc et promettait même Tappui de ses lances pour la réduire. Les syndics Roset, Varro et Gallatin s'étant présentés devant les nc£$ociateurs pour défendre les intérêts de la cité sacrifiée, en avaient été congédiés avec ces paroles hautaines: <( Apprenez à vous passer de Berne, comme Berne se passe de vous, »
Depuis quelque temps déjà la conduite équivoque du petitconseil de Berne excitait un vif mécontentement parmi le peuple de ce canton. Lorsque la clause secrète du traité de Nyon eut transpiré dans le public, l'indignation fut à son ccônble. L'Oberland et TArgovie bernoise, dont les braves habitants s*étaient montrés disposés à se dévouer corps et biens pour la cause de Genève, firent entendre au gouvernement des représentations respectueuses, mais énert:;iques, aussi honorables pour ces contrées qu'elles l'étaient peu pour les gouvernants dont la politique versatile avait provoqué ces adresses. Un soulèvement éclata à Berne, comme celui qui avait eu lieu en 1384. L'avoyer de Waltewille s'enfuit à Gléresse. Des hommes avant été envovés •pour le saisir, il leur échappa, en passant au milieu d'eux, déguisé en valet d'écurie et portnnt une botte de paille sur la téle. Absous du crime de trahison par ses complices du petit-conseil, Wattewille resta néannioins exclu des affaires, et ne rentra jamais dans ce corps (*). Organes plus fidèles de la volonté populaire, les Deux-Cents cassèrent le traité de Nyon. Messeigneurs du petit-conseil n'en prirent pas moins sur eux d'assurer leur puissant ennemi de leurs intentions pacifiques et d'abandonner Genève à son sort. Heureusement pour cette cité malheureuse, l'avènement d'Henri IV au trône
(4) TJUiw.
de France lui donna un protecteur qui la fournit d'hommes d'armes noml)reux et de vaillants capitaines. Ces secours en hommes joints aux secours en argent qu'envoyèrent Elisabeth, reine d'Angleterre, les Hollandais, les villes allemandes et hongroises du parti calviniste, tirèrent Genève de ce nou\eau péril. ï.a guerre qui éclata entre Henri IV et le duc de Savoie seiiihhiit devoir procurer de plus grands avantages à la républi(jue. Mais au traité de V'ervins qui termina la lutte (1600), Henri IV se borna à réserver l'indépendance de Genève, et garda pour lui le pays de Gex, conquis par les Genevois et administré par eux depuis onze ans.
Le traité de Vervins avait rendu la sécurité à la république. Charles-Emmanuel en profita pour tenter, au mépns du droit des gens, le fameux coup de main connu dans l'hiatoire sous le nom de V Escalade, Dans la nuit du 21 décem* bre 4603, une armée nombreuse file en secret sur Genève; les généraux savoisiens prenant les ctevants avec un corps d'élite, s'approchent doucement des murailles et plantent leurs échelles dans le plus grand silence. Des missîotmaires
tésuîtes encouragent les assailianta en distribuant des amuettes : « Montez hardiment, disent-ils aux soldats, <^âque échelon est un pas vers le ciel, o Déjà 200 Savoyards étaient parvenus sur le rempart; d'autres avaient pénétré dans la ville endormie, et des milliers d'hommes armés accouraient de Plainpalais vers la j)orle qu'on allait leur ouvrir, quand un coup de feu, tiré par une sentinelle, éveille .les citoyens, et qu'un soldat vaudois, du nom de Mercier, arrête l'ennemi du dehors en faisant tomber la herse. Les citoyens accourent en armes. Un combat acharné s'engage dans les rues. Enfin les Savoyards vaincus se nHirent en laissant 300 des leurs sur le carreau. Genève sauvée n'eut à regretter que 17 des siens, parmi eux le noble ancien syndic Chanal, qui avait oublié sa vieillesse à la vue du danger que courait son pays. Les noms de ces patriotes furent gravés sur la pierre et méritent de vivre dans le cœur de tous les amis de la liberté (^). Tout ému du péril auquel il venait d'échapper
(1) Brunaiilieu, d'Albigny, Sonnaz, Watto^Ule (cousin de l'a voyer). Ce dernier so cassa la jambe dans 1 assaut.
(S) C'étaient Vandel, Gallatin, Morcfef, Monnard, Humbert, Gaignet, etc. y etc.
DE LA 2(ATlO:i SUISSE. 79
d'une façon presque miraculeuse, le peuple genevois se porla en foule à Saint-Pierre, où Théodore de Bèze, alors sourd et octogénaire, entonna au milieu du peuple assemblé le pseaume 124 qui se chante encore à chaque anniversaire de l'Escalade. A l'enthousiasme de la délivrance succéda ensuite chez les Genevois la soif de la vengeance. Soixante-sept Savoyards tombés entro les mains des citoyens dans les rues de la ville furent décapités, et le syndic de la garde, Blondel, . accusé de connivence avec le duc, roué sur la place publique.
L^entreprise du duc de Savoie souleva contre son auteur toute r£iiFope protestante. De tous côtés afHuèreut les offres de secours, les envois d'argent; les villes suisses prirent 1^ armes.^GraignaDt une guerre.générale, la France, l'Espagne, ie pape et les Confédérés se réunirent pour dicter la paix aux deux parties belligérantes. Elle se fit à Saint-Julien le SI juillet 1604. « Cependant, tant que Charles-Emmanud vécut, dit II. VoUiémin, il y eut toujours quelque trahison ourdie contre Genève (') , trames expiées, il est vrai, par la mwi tragique de tous les aventuriers qui s*en mêlèrent,» En 4 6H , après la mort d'Henri lY, il y eut une nouvelle levée de boiioyers de ta part de Charles-Emmanuel. La reine de France, veuve d'Henri IV, ayant fait demander des ëxplications au duc sur les armements, en reçut pour réponse qu'ils étaient destinés à rétablir les princes-évéques de Lausanne et Genève sur leurs sièges. L'attitude menaçante que prit la France è cette réponse et les levées de Berne dans le Pays-de-Vaud déjouèrent le nouveau plan de Charles-Emmanuel et mirent enfin un terme à des entreprises sans cesse et vainement renouvelées sous le règne des deux derniers princes de la maison de Savoie. *
Perdue sans retour à Genève et dans le Pays-de-Vaud, la cause du catholicisme courait aussi de grands risques dans le Valais. Les doctrines protestantes avaient fait des progrès extraordinaires dans ce pays depuis le. milieu du seizième siècle. Ces doctrines y avaient été introduites, dans la partie française, par les gens d'Aigle, et dans la partie allemande, par Thomas Platter et d'autres Haut-Valaisans qui étudiaient à Zurich et à Bâie. Bientôt elles comptèrent des adhérents dans tous les dixains et dans toutes les principales familles
(Ij Ui9tQir9 de la Confédération, Xki.
da Valais {*), En 4554 , les deux partis se balançaient tellement dans le pays, que la diète valaisanne en vint à proclamer la tolérance générale. Une députation des cantons catholiques alliés du Valais parcourut en vain les dixains pour faire révoquer cette décision; elle ne fut écoulée avec faveur que dans celui de Conclies (1560). Quelques années après, le parti catliolique avait v(^\)ns Je dessus. Mais il n'avait encore commis aucun acte général d'intolci iince , lorscjuc parurent tout à coup dans la vallée du Uhone les missionnaires . capucins et jésuites ([ui avaient ramené le Ghahlais au culte catholi(|ue. Les j)remiers s'établirent à Saint-Maurice; les seconds à Couches et à SieiTo (IG04). Cette année mémo, la (iiét(î de Yiéi<e décidait rexi)iiIsion des jjrincipaux réformes, dont plusieurs se retirèrent dans les cantons de Vaud et de lierne. Ceux (jui restèrent, réduits à cacher leurs vrais seivtiments, s'unirent aux Francs- Patriotes, On appelait ainsi un parti puissant qui, tout en demeurant fidèle au catholicisme, refusait de reconnaître levéque de Sion pour prince temporel du Valais. Ce parti, à la tète duquel était le grand-bailii de la république, Michel Maghéran, homme énergique et entreprenant, ne se contenta pas d^abaisser le prélat à la diète de Sîerre (4623); ii envahit son château de Majorie, proscrivit les' jésuites, les capucins, et fit exécuter 8€^ crètement au château de Louèche, le chef du parti épiseopal, Antoine Stoekalper (^). Les Fran€»-Patrîote$ se soutinrent tantqu^Is furent appuyés par la France, dont la politique était de fermer le Valais à Tinfluence de l'Espagne, maîtresse du Valais. Mais quand cette politique eût diangé après la mort d'Henri IV, le parti épiscopal redevint tout-puissant; révé(|ue, les jésuites et les capucins rentrèrent dans le V.ihiis, et, Ja bibh» a la main, les protestants en sortirent pour clicixher une autre patrie sur lu soi voisin de Vaud et de Berne.
La mort d'Henri IV donna la prépondérance au parti espagnol en Suisse et en Europe, au moiiieut même où ce
Des Siockalper, dos Plalea , des Inalbon, des Quarléry. (3) Dans les angoisses de la torture , il avoua avoir acheté le bras de
300 Valtelins pour rétablir rov("'([iio d.ins son pouvoir et massacror les chefs du parti palri<tî(v C'olaioul .Ma<;!ii'raii à Lou^cIh? , I^ eiix à Siorre , Ambuel à Sion, Hollo» à Karogne. Voir Boccard, Histoire du Valais, et l©8 romans de M. de-Bons, qui sont do riiistoire.
^ hE LA NATION SUISSÉ. 81
grand monarque avait tout préparé pour l'abattre. Cent mille hommes, dont 6,000 Confédérés, devaient attaquer la maison d'Autriche et démembrer ses immenses possessions au
profit des États européens du second ordre. La Savoie aurait
partagé le Milanais espagnol avec Venise et les cantons catholiques; la Confédération tout entière eût reçu en lot le Tyrol et la Franche-Comté, l'alliée et la protégée des Suisses de[)uis un siècle. Le but que se proposait Henri IV n'était pas seulement de rétablir récjuilibre eiiti'e les nations vuvopéennes; c'était de formel' avec elles une grande fédération chrétienne composée de quinze l^^tats, dont les représentants réunis en congrès eussent maintenus la paix générale. Le poignard d'un régicide , de Tinfàme Havaillac, fit avorter ce plan grandiose, en tranchant les jours de cet ami de Genève et des Suisses, d'un des meilleurs princes qui aient gouverné les peuples.
Capitulations et alUances étrangères. — Rapports des Suisses avec les roii de France et avec let empereurs d'Allemagne pendant le seizième siècle.
EPuis leur réconciliation avec François I*", en 1516, les Confédérés avaient fidèlement tenu le pacte d'or et de sang qui les liait à la France. Toutes les batailles du règne de ce prince furent témoins du courage heureux ou malheureux des guerriers des Alpes. Trois miUe Confédérés se firent tuer à la Bicoque en attaquant imprudemment les impériaux, défendus par des retranchements et une artillerie formidables (1522). Le célèbre condottier bernois Albert de Stein trouNa la mort dans cette journée sanglante où il commandait en chef ses compatriotes. Un autre héros de Marignan, Arnold de Winckelried, apercevant au plus fort de la mêlée Frondsberg, le chef redouté des lansquenets, se précipite sur lui, le blesse de sa lance, et tombe au même instant frappé en * pleine poitrine par un boulet. Au passage de la Sésia (lo^i), où Bayard fut tué d'un coup d'arquebuse, le capitaine ber-
nois Jean de Diesbach couwit avec 6,000 Suisses ia retraite de l'armée française. Dans l'espoir de sauver le célèbre dievalier, il voulut le foire emporter sur les lances de ses soldats.
Moins braves à Pavie, 4,000 Confédérés, cédant à la dé* route générale, mirent bas les armes et partagèrent le sort du monarque français, prisonnier des Espagnols. Quatre cents d'entre eux cependant, Télite de Fermée, périrent sur le champ de bataille avec leur chef Jean de Diesbach , qui chercha la mort dans les rangs lînnemis pour ne pas survivre à la honte de celle journée. Elle fut réparée à Ceri- • soles (1544). Conduits par un héros d'une taille et d'une force herculéeiuics, Guillaume Frœlich, de menuisier devenu colonel, les Confédérés y i'wcnl des mervoilles et battirent h platecouture les lansquenets. Douze nulle impériaux jonchèrent de leurs corps le champ de bataille. Un heureux coup de lance di^lis ra d'un goitre énorme un capitaine des Grisons , Philippe de lloliensax, fils de ce fameux Ulric qui a\ ait commande en chef les Suisses dans les guerres de Souabe et d'Italie. Frœhch, aux bons avis duquel les généraux français devaient la victoire, fut fait chevalier sur le champ de bataille. Le roi voulut l'avoir toujours auprès de lui et lui donna le commandement des Gent-Suisses de sa garde. Ce chef dès lors figure avec éclat pendant cjunrante années consécutives dans toutes les guerres des rois de France. Nous le trouvons partout , en Lom- • bardic, en Lorraine, en Piémont, dans le royaume de Naples, conduisant chaque fois des levées de plusieurs mille hommés qu^on licenciait quand on n'en avait plus besoin, à la fin de la campagne. Frœlich mourut très-riche au foubourg Saint- Germain à Paris, le 4 décembre 4562. Le roi et toute la cour assistèrent à ses obsèques. Les faits d'armes de ce capitaine, une des grandes ilIustraHons du service mercenaire, ont été célébrés parles historiens français (^), et sa* statue placée dans la galerie de Versailles avec celle des généra» et des héros de la France. Frœlich était natif de Riespach au canton de Zurich. Mais soit attachement au catholicisme, soit pour échapper aux lois sévères de cet Etat sur les services
(I) Thevet, de Thou, etc. FidMes à leur habitude do dénaturer tous les noms étrangers, les écrivains fiançais l'appellent i-'utU, Forli, Froli.
M LA HATiOU StISSK.
meroenaireâ) il s'était fixé à Soleure , où sa famille a fleuri depuis sous ]e nom uu peu changé de Frœlicher.
éi Je service de France était lucratif et glorieux pour quelques officiers, il ne Pétait guère pour les simples soldats. Â peine vêtus et nourris, ils étaient réduits à attendre des mois «Nitiers leur solde que retenaient d'avides capitaines, et quand la campagne était finie, on les voyait souvent revenir demi-nus et atteints de maladies dégoûtantes, remplir les hôpitaux <et les léproseries de leur patrie. Tel fut le sort de plusieurs mille d'entre eux après la désastreuse jounire dePavic. Zwingli elles autres réforuiateurs en prirent occasion pour renouNCÎer leurs éloquentes philippiciues contre le service mercenaire. Dans une lettre adressée à la landsgemeinde de Schwytz, Zwingli s'éleva avec une force extraordinaire contre « ce trafic de chair humaine qui enlevait tant de lils à leurs familles, tant de bras aux métiers et à Tagriculture, et portait les plus graves atteintes à la moralité d'un peuple libre. » Parmi les catholiques, des hommes austères firent entendre aussi à diverses reprises une voix de réprobation contre les capitulations étrangères. L'argent des rois était un argent de sang (Blutgeld) et un argent de discorde {Unfried'gM) aux yeux de Conrad Scheuber, digne petit-fils de Nicolas de Flue , qui après avoir servi la patrie et la société pendant un demi-siôcle comme père de famille , guerrier et magistrat, après avoir rempli même la première magistra* lure de son canton , avait tout quitté à Texemple de son aïeul pouf vivre en Dieu dans la solitude Les paroles de ces graves personnages et le cri de la conscience publique ré- 'veillée par le deuil des familles, obligèrent quelques cantons à rendre des édits rigoureux contre le service et les pensions étrangères. Mais la passion des combats et la soif de l'or étaient trop fortement évallées chez les peuplades guerrières des A^es. Au premier roulement de tambour que firent entendre les enrôleurs, les guerriers accoururent par milliers se ranger sous les drapeaux de la France.
Lorsque les guerres de religion eurent commencé sous Charles IX , le service mercenaire prit une nouvelle intensité et ajouta de nouveaux, lauriers à ceux des précédents
(4) La vie de Scheuber a éiô écrite par le prévùt Goldlin en 4818.
« HISTOIRS
capitaines. Tammaon « àe Lucdrne, sne^seaseur de Proeltehv sauva Tarmée du roi Gharlés IX à Dreux ^ où son héroij^que résistance donna le temps au duc de Guiâe d'accourir avec une armée et de regagner la bataiUe perdue par la faute da duc de Montmorency. Mais Tammann paya ce grand exploit de sa vie et de celle de* vingt-six capitaines de sa nation. Parmi les morts se trouvèrent l'avoyerSchwalIer, deSoleure, et Zur-Lauhen, de Zoue:, jeune hommç héroïque qui se jeta au (levant do [ ô[)ée (jui MlMl frapper son père.
A la tcHe du corps franc des Enfants perdus, Louis Pfyffer, de Luceme, s'était signalé dans cette journée par un sangfroid audacieux et une rare capacité niilitaii^. Charles IX le dési,qna pour remplacer Tammauu dans le commautiement des troupes suisses.
Pfyder ne (arda pas à justifier ce choix par un service éminent rendu a la personne même de Ghark^s IX. Ce monarque et toute sa cour se trouvant à Meaux auprès de la reinemère Catherine de Médicis, se virent tout à coup cernés dans la ville par toute une armée protestante aux ordres des chefii les plus célèbres de ce parti (^). Huit à neuf cents hommes, armés d'épées seulement, formant ce quW appelle la mai^son du roi, entouraient le monarque. Un message secret fnA envoyé aux Suisses et informa leur colonel du pérU que courait la royauté. Aussitôt prenant son parti, Pfffferi|uitte à minuit Gbâteauthierry où il se trouvait avec 6,000 hommes, arrive vers le matin è Meaux où il persuade le rd et la reine de se confier à sa garde ; les ramène en effet le méme^soir sains et saufis à Paris avec toute la cour, après avoir soutenu, les chocs répétés de linfanterie et de la cavalerie ennemies en queue, en flanc et en tète. Le lendemain, au milieu de l'enthousiasme général qu'avait excité cette action d'éclat, Charles IX va à la rencontre des Suisses jusqu'à la porte • Saint-Martin, passe au cou de leur colonel le collier des chevaliers de Tordre de Saint-Michel et accorde la solde de bataille à ceux auxquels, « après Dieu, il devait le salut de son royaume. » (1567) La France et toute l'Europe retentirent des éloges qu'on faisait de la yaieur et de la fidélité des sol-
(i) Le prince Gondé, Pamlrai de Coiigny , Dandelot, etc. H yavaU des {feucliâtelois dans l'armée prolestaole, à leur tôle des Hory, Tribolet, «OQis Célèbres dans toutes les ^e^s d^ Fcance k Q^tte époque^
date suisses, t La retraitô de Meaux ftit mise au rang des pins belles victoires^ On la compara à la Fetraite des dix mille. » [
Les protestants jôualeni dcr midhear. Deux ans après cel écheC) le dtic d'Anjou, frère du roi Charles IX et qui régnai depuis sous le nom d'Henri III, leur fit éprouver des déroutes complètes à Jarnnc et à Montcontour. Chaque fois la \aleur des Suisses contribua à la victoire; ils avaient alors pour chefs Pierre Clery el Jean de Lanthen-lleidt, oflit iers fribourizeois pleins de talents et de bravoure. Knlanls, ils étaient déjà rivaux de gloire et se battaient tous les joui's dans les rues de Fribourg, Cléry h la tète des écoliers romans de la ville haute, Lanthen-IIeidt à la tète des écoliers allemands de la ville basse. Unis depuis Jarnac par la communauté du péril et de l'héroïsme, la bataille de Montcontour brisa quelques mois après leur fraternité généreuse. Cléry perdit la vie dans cette bataille, et laissa Heidt poursuivre seul^a carrière de vaillance et d'ambition.
A une page glorieuse , l'histoire des services étrangers a coutume de joindre toujours une page humiliante. Les Suisses employés par Charles IX à combattre au grand jour sur les champ de bataille ceux qM regardait comme les ennemis du trône et de Tautel , forent aussi appelés è concourir à rœuvre nocturne de sang et de trahison qui s'appelle la Saint-Barthéleiiiy . Le fourrier fribourgeois Koch partagea avec un Bohème le triste honneur d'avoir porté le premier coup au vi^l amiral de Coligny , et reçut 1 0,000 écus pour prix du crime. D'autres Suisses se souillèrent dans cette nuit affreuse, où certains actes d'humanité accomplis par quelques-uns de nos compatriotes viennent heureusement atténuer l'infamie qui s'attache chez tous les peuples civilisés au meurtre et au pillage.
La nouNclle du massacre de la Saint-Barthélemy avait répandu dans tous les cantons une indignation générale. Mais le premier moment d'horreur passé, deux nouvelles levées n'en partiient pas moins des cantons catholiques, l'une de 12,000 hommes pour le service du monanîue qui avait permis ou ordonné le massacre; l'autre de 3,000 destinés a aller rejoindre l'armée de Philippe II dans les Pays-Bas révoltés. Émus de pitié envers leurs corréligionnaires , beaucoup
(I) VulliémiD. lôS.
HISTOIBI
de Suisses protestants, sans se laisser retenir par les ordres de leurs gouvernements, prirent les armes. Les gouvernants bernois ayant, à la prière de l'ambassadeur de France, voulu empêcher le départ des volontaires et fait fermer les portes de la ville, les vaiJiants gars traversèrent l'Aar à la nage soiv liront du pays par les précipices et les neiges des montagnes. Berne ne réussit p^s davantage à retenir les corps francs . Yandois et bernois qui, sous le commandement de deux réfugiés, Belettes et Glervant, et de plusieurs nobles vaudois et bernois, pénétrèrent à trois reprises en France et se firent battre sous les murs de Besançon, de Montélimart et jusque sur les bords de la Loire. Les Suisses qui se trouvaient dans l'armée de la Ligue ne furent pas plus heureux. Ceux qui servaient sous le duc d'Anjou périrent sans gloire au siège • de la Rodielle , et dans les Pays-Bas où il avait cherché à se créer une principauté héréditaire. L'avènement au trône de Franco sous le nom dlleiiri III, de ce prince mépilsablo et versatile, n'en fut pas moins salué par une brillante ambassade de tous les cantons, à la tète de laquelle étaient le iandamman Lussy et l'avoyer FTylIbi*. Quatre mille Suisses, le colonel Gallati, de Glaris, à leur téte, se rangèrent autour du nouveau monarque, et (iront éclater leur dovoucmenti'i la fameuse journée des Barricades, où le peuple et les étudiants de Paris, soulevés contre Henri 111, le liront prisonnier dans le Louvre. Mais laissés sans vivres, sans ordres et sans communications avec la cour, ces soldats lidèles faillirent être tous massacrés, comme au 40 août, par une multitude fBUoatisée à laquelle ils montraient en vain leurs chapelets en criant : £ans catholiques, not». L'arrivée du duc de Guise, que le peuple regardait comme son libérateur et un nouveau Judas Macchabée , les tira de péril. Les Confédérés purent s'éloigner emportant leurs drapeaux. « Ce fut, dit Tun de^ grands historiens de notre patrie, la première victoire & la bourgeoisie sur les troupes régulières. Ce fiit aussi la première blessure que reçut le fidèle courage de nos pères auprès du tr^ne des rois de France. Le Hon de.Luceme ne représente pas une seule journée, comme on le croit généralement, mais une époque tout entière de nos annales. Déjà le sei- 4ème siècle eut son 10 août. » ['J
(4) VnlUèmlo. BiU. de la Oanfédérotton. XII. S49.
DB LA NàTION suisse. 87
Le règne des fiourboDS commença comme finissait celui des Valois , c'esMi-dire appuyé, sur les lances el les hallebardes de nôs ancêtres.' Henri lY déclaré roi de France par Henri HI à son lit de mort, ne fût reconnu que par les pro* lestants et un petit nombre de gentilshommes catholiques. Toutes ses forces se réduisaient à une armée de 7,000 hommes, dont les régiments du Glaronnais Gallati et du Soleurois Aregger formaient phis de la moitié. Néanmoins, grâce aux prodiges de valeur de ces braves, le Béarnais vainquit le duo de Mayence à la journée d'Arqués, où croyant tout perdu, il avait couru combattre auprès de Gallati en disant : « Mon compère, donnez-moi une de vos hallebardes; je viens mourir ou acquérir de Thonneur avec vous. » (1590) Même succès l\innée suivante à Ivry, où le roi, reconnaissant des bons ofllces que les Confédérés de son parti lui avaient rendus dans cette circonstance, décora leur colonel Aregger de la cuirasse quil avait portée pendant le combat. Le siège de Rouen et la prise de Paris, i\in rendit Henri IV maître d'une grande partie du royaume, virent également briller la valeur des guerriers suisses, dont les hallebardes fidèles suivent désormais le Béarnais dans toutes les guerres qu'il entreprend contre la Savoie et i'Ëspagne, et escorteront encore ses dépouilles mortelles, lorsqu'elles seront déposées au caveau de Saint-Denis (4640) (*).
Il s'en fallait de beaucoup que tous les Confédérés eussent combattu sous l'étendard d'Henri IV dans les guerres de la Ligue. Jusqu^à son abjuration, la plupart des Suisses catlioliques suivirent^ au contraire, les drapeaux des Guises et du roi d'Espagne. Sous les ordres de Louis Pfyffer, de Lussy, et de Béroldingen, d'Uri, ils se battirent contre leurs compatriotes à Arques, Ivry, et défendaient encore Paris pour la Ligue, lorsque Henri IV s'en r^dit maître en 4594. On rencontrait sous les btnnières opposées, non-seulement des guerriers de cantons divers , mais ceux d'un même canton.
Le service de France, bien qu'il occupât par moments jusqu'à 20,000 Confédérés, était loin d'absorber toutes les forces militaires de la nation. On trouve des guerriers suisses à la
(t) Lo héros de Jarnac et de Hontcontour, le célèbre colonel frlbouF' gooi9 Lanthen-Hefdi, oommandaii les Suisses d'Henri IV It Rouen et à Paris.
ftiSTÛtUfi
solde dé presque toutes les puissances , et à la défense de toutes les causes. Bonnes ou mauvaises, ils ae les examinaient pas longuement et les défendaient toutes avec la même valeur et la même fidélité. Ainsi, lorsque les méfaits du duc Ulric de Wurtemberg eurent armé contre ce prince les villes de Souabe, il trouva des défenseurs par milliers dans les cantons , dont il avait eu la précaution d'acheter quelques années au{)ciravant la combourgeoisie. Les ordres réitérés de la diète empêchèrent cependant ces mercenaires de verser leur sang pour un souverain qui avait mérité la mort par ses crimes (*). Quand le terrible châtelain deMusso, à la tête d'une année impériale de 40,000 hommes, prit d'assaut la cité de Sienne et mit fin à rexistence de cette petite répubUque toscane, plusieurs centaines de Suisses faisaient partie de rhéroi(|iie i^arnison de cette ville opprimée. Si les uns combattaient contre l'empereur en Italie, d'autres cond)attaient pour ce prince contre les Turcs. L'année qui précéda la Saint-Barthélemy, une brillante cavalcade bernoise, composée de la fleur de la jeune noblesse de ce canton , courut en Hongrie se mesurer avec les dangereux spahis du sultan Sélim.
Avant de faire des levées dans Pintérét de la Ligue, Melchior Lussy avait conduit 3,000 hommes au pape Paul IV, brouillé alors avec Philippe II au sujet de la possession du royaume de Napies (4557). Mais la journée de Paliano, où son régiment, composé en bonne partie de ses compatriotes d'Undcrwald, fut taillé en pièces parles Espagnols, causa une irritation extrême dans ce canton. Une émeute accueillit le retour de Lussy à Stanz; les femmes des soldats qui avaient péri dans la campagne le poursuivirent le couteau à la main jusque dans sa demeure. Il sut regagner toutefois la confiance de ses concitoyens du Nidwald, puisque leur suffrage unanime le porta onze fois de siite à la magistrature suprême de oê demi^nton A cette époque, le service étranger n'étant point permanent, permettait aux personnages influents des cantons d'unir aux principaux emplois de la république, celui de chef de bande à la solde d une puissance étrangère.
(1) Ulric avait fait, onire autres, assassiner de la manière la plusbar- ' bare son chambellan Jean (le Huttea, dont il convoitait la femme. (2; De 1Ô61 à 4606.
DE Lk KàTlOm SUISSE
Un homme d'État et historien fribourgeois mort avant la fin du siècle dernier a essayé de justifier cet usage en comparant les avoyers-colonels Pfyiïer, Lussy, Heidt aux consuls romains quittant le sénat au premier bruit d'une invasion des frontières. L'écrivain n'oublie c^u'une chose, c'est que les Romains combattaient pour leur pAtrie, et que la Suisse et non la France était celle de ces aventureux magistrats. Malheureusement la triste politique qui consiste à faire dépendre le saliU de la Suisse du salut de la France, et à subordonner le premier pays à Tautre, faisait de rapides progrès dans les esprits des gouvernants, et se manifeste par les liens tonjours plus intimes qui unissent les cantons à ce royaume. L'alliance française, conclue en 1516, est renouvelée quatre fois dans Tespace d'un demi-siècle (
Ces renouvellements, avantageux au pouvoir militaire et politique des rois dé France, ne laissaient pas d'être trèsonéreux à leur trésor. Ils avaient beau se faire représenter en Suisse par les plus fins diplomates [^} et les meilleurs empli y trions, les députés des cantons et de leurs alliés ne se rendaient qu'à l'aspect des mulets chargés d'or que les embassadeurs, quand ils voulai^t être Sûrs de réussir, devaient traîner à leur suite , pour en faire le partage aux cantons ou à leurs principaux magistrats. Après avoir signé l'alliance, les députés fédéraux allaient en soleiiniser Tacte à Paris dans l'église Notre-Dame. Chaf{ue fois des fêtes splendides célébraient leni* séjour dans la capitale du royaume très-chrétien. Des médailles et des chaînes d'or étaient distribuées avant leur dépai l aux chefs de l'ainbassade. La plus pompeuse de ces réceptions fut celle qu'Henri IV fit à ses compères en (' Il ne j)()uvait trop honorer, dit un écrit du temps, une nation belliqueuse et forte , nécessaire à l'appui de son Etat. » L'alliance de 1602 ne coûta pas moins d'un million deux cent mille écus au roi Henri IV. Ce n*était au fond, il est vrai , qu'un à compte sur les six millions que les rois de France devaient aux villes suisses, tant pour argent prété par elles , que pour arrérages de pensions , service de
(1) En 4549, 4564, 1oS2, 1602.
(2) Les Sillery, les Fleury, les Harlay do Sanci sous Henri III; les de Vie, Biron, Casiillo, Morfontaioe, Caumartia aous Henri IV et Louis XIU.
UISTOIRB
glierre, etc. (') Quatre à dnq mille éous étaient en oiitre anniieilenient comptés aux chèfs des cantons pour les tenir dans la dépendance. Une partie de ces pensions étaient distribuées par les gouvernements cantonaux. La répartition des autres se faisait par l'ambassadeur lui-môme. Il mandait à Soleure, sa résidence ordinaire, les personnages influents • auxquels il destinait une part de cet argent à titre d'encouragement ou de récompense.
Grâce à ces subsides et à la cupidité des gouvernants, les rois de France acquirent une intluence croissante, qui s étendit et aux rapports des cantons entre euv, et aux afl'aires intérieures des cantons eux-mêmes. Bientôt aucun événement de quelque importance ne put se passer en Suisse sans que la France n'y eût la main et n'y fît sentir son action d'une manière détournée ou directe. Souvent ce qui ne réussissait pas aux efforts combinés de plusieurs cantons ou de la diète elle-même, s^accomplissait presque sans difficulté à la voix des agents diplomatiques de la France. En 4640, une rixe de village en Thurgo^ie ayant failli allumer une guerre religieuse, las Zurioois et les cinq cantons, qui avaient pris les armes, après avoir refusé la médiation de. leurs Confédérés,.se soumirent à celle de Tambassadeur Gastille. La simple meùace de supprimer leurs pensions effiraya teliemenA les membres du sénat de Fribpurg, qu'ils s'empressèrent de destituer un de leurs membres les plus Influents, le chevalier et trésorier Lamberger, dont les menées en Valais en faveur de l'Espagne avaient irrité la France. L'ambassadeur d^spagne protesta en vain contre cette destitution. Des scènes analogues se passèrent à Berne, à Lucerno, à Soleure, où le parti espagnol était aux prises avec le parti français. A Berne, Jean-Rodolphe d'Erlach ayant eu le malheur de déplaire à la France, fut obligé de s'expatrier et de se réfugier en Angleterre. Une seule fois, huit cantons montrèrent un peu d'énergie et écrivirent au gouvernement de Soleure une lettre menaçante pour l'ambassadeur de France , à cause de cer-
(4) Bâte avait prêté plus de 480,000 écus aux rois de France. Sous Louis XIV, l'État de Fribourg se trouva créancier de la France pour une somme
do plus de 200,000 livres. L'Intérêt en fut payé jusqu'en 1790, ti l'époque de la révolution française. Les rcclnmatlons .faites postérieurement à ce iujet auprès du roi Louis XVIil sont restées sans résultat. Bercbtold , BiMt, dêFHbourg,
DE LA KAÏlOiN SUISSE.
taines expressions dont cet envoyé s'était servi à l'égard da héros de Meaux, chef du parti opposé à Lucerne.
De tous les cantons, Zurich seul, fidèle à la voix de ses pasteurs, avait refusé de souscrire à Talliance française. Mais en 1643, Berne, Zurich s'étant laissés entraîner à faire une alliance défensive avec le margrave de Bade , les intrii^ues de Castille, unies à l'ascendant du bourgmestre Rahn, neveu du célèbre colonel Frœlich, parvinrent à obtenir l'adhésion des Zuricois à Talliance française. Cette adhésion fut célébrée par des fêtes et un G;rand bai que donna aux dames zuriooises l'ambassadeur Castille.
Venise , pressée par rEspa.^ne , qui , maîtresse de Milan, aspirait à le devenir do toute l'Italie, crut le moment favorable pour obtenir Tappui des ligues suisses. Mais deux États seulement, Berne et Zurich, consentirent à l'alliance vénitienne, et leurs troupes, d'ailleurs, ne furent pas d'un trèsgrand secours à la république de Saint-Marc. Une alliance plus importante fut celle que n^ocia dans le même temps avec le cantôn de Berne, son ancien antagoniste Gharles^Ëmmanuel, duc de Savoie. Menacé par les Espagnols, ce prince se souvint de l'ancienne amitié qui unissait ses prédécesseurs à la république, et ne crut' pas en achôter trop cher le retour par la cession formelle du Pays*-de-Vaud. Quatre mille Bernois combattirent contre les Espagnols en Piémont el contribuèrent beaucoup à relever sa puissance. La peu de Pavie, conclue sous la médiation de la France, mit un terme à cette lutte qui avait de nouveau offbrt le triste spectacle de Suisses combattant contre Suisses.
L'influence française se fit sentir aussi dans les rapports de la Confédération avec les empereurs d'Allemagne. Pendant tout le seizième siècle, les Confédérés avaient conservé certains égards pour les chefs du corps germanique auquel ils.se regardaient toujours coumie liés par le sang et l'origine. Trois de ces monarques, honorés par les cantons d'illustres ambassades , avaient successivement confirmé leurs franchises, Charles-Quint à Spire, Ferdinand V à Augsbourg, Maximilien II à Prague Si dans leurs guerres contre les Turcs, ces princes n'avaient pas tiré des Suisses tous les secours en boumies qu'ils en attendaient, ils les trou-
HlflOIEE
valent, en revanche , (oujonra asses bien disposés à leur fonr* nirdes quantités de poudre considérables. L'empereur Ferdi* nand ayant témoigné le désir de visiter la ville de Bâle en 4563, y avait été reçu par la bourgeoisie avec l'Mncioii cérémonial d'usage, au bruit des cloches, des instruments et des salves d'artillerie. Le botirgraestre Gaspard Krug Tavait ha^ rangué sur le porl du Uliin, sa barrette à la main, et lui aviiit fait hommage d'une coupe précieuse pleine de mille florins d'or. Sa majesté impériale, en récompense, prodii^ua aux magistrats et aux professeurs de Baie les lettres irannoirics et de no])lesse. Ces actes de numilicence n'étaient pas toutà-fait désinlt;ressés et cachaient le plan secret de rattaelier l'ancienne ville impériale à l'Allemagne. La cour de jmtice de Spire reproduisait de temps en temps ses prétentions de jurisdiction sur les Suisses et sur les Bàlois en particulier. Mais les grands événements qui allaient s'accomplir en Allemagne devaient faire perdre à seschefe toute pensée d'agrandissement à l'extérieur, et porter même les.plus graves atteintes h leur autorité dans l'empire. Déjà antérieurement à ces événements, dès 4607, Palliance française avait opéré un tel changement dans les relations de la Suisse avec TAllemagne , que la diète de Baden décida qu'on cesserait désormais de s'adresser è l'empereur pôur obtenir la confirmation des franchises nationales.
Tableau de l'esprit el de la civilisation du peuple suiftse au seizième
siècle.
EM)AM les premiers temps de la Confédération, les Suisses se distiui^uent par Vaction plutôt que par la pensée, lis ne font trêve aux occupations du chalet, de la ferme et de l'iUelier, que pour suivre les cérémonies du culte, prendre part aux assemblées politiques de leur commune et de leur canton, paraître en armes sur les champs de bataille à l'appel de la patrie ou à celui inoins honorable des chefs de bandes mercenaires.
DE LA HàTIOJI 8UIB8B.
Au temps de la réforme, cela change. L'histoire de la Suisse, jusque-là pres(]ue toute politique et guerrière, commence à devenir intellectuelle et doctrinale. Aux batailles de l'épée se joignent les luttes non moins ardentes de la parole
^ et de la plume. Les églises et les Hôtels-de- Ville retentisseat du bruit des joûtes théologiques, et les disputa dê religion ,
* véritables conciles populaires , font passer les arguties et les controverses religieuses, de la bouche des savants, dans celle do simple bourgeois et de l'inculte campagnard.
La poiUiqtte fédérale revêt elte-méme ce caractère thëologique, confesSionneL Les deux grancte partis qui agitaient la Confédération, à Pépoque'de la guerre de Bourgogne, les partis purement politiques des Etais-ViUeg et des EtaU-Campagnards (^) s'effacent pour faire place aot deux camps politico-rel^eux des réformés et des caiholigues. Les diètes séparées, dont le quinzième siècle avait donné de rares exemples, se mnltfplienl. Les protestants se réunissaient à Aarau, ville de l'Argovie bernoise; lès catholiques, a Lucerne, ou dans une localité des Waldsta^tten. Les dé{)Utés des treize * camions et de leurs alliés conlinnaient bien à s'assembler deux fois l'année en diète cjénéfaie a Baden; mais ce n'était guère que pour s'occuper de Tadministration des bailliages communs, et non plus ])our délibérer de concert et avec Tancicnne franchise sur les intfîréis lu'cnéraux de la patrie.
L'inlerN cn(ion des l!u'olo(ji(Hi> dans les afVaires publi(iues ne contribua |»as peu à amener ce triste état de choses. Acc^)utumés a soutenir une polemicpie ardente contre leurs adversaires, ils transportèrent dans le gouvernement les habitudes de subtilité et la rigueur intolérante qui étaient le partage de ces docteurs dans une époque de fanatisme. C'est cette alliance des deux pouvoirs qui rendit l'administration de Calvin si tyrannicjue à Genève. Les beaux sentiments de patriotisme fédéral (pii animaient Zwingli au début de sa carrière , et les idées philosophiques qui respirent dans ses
» ouvrages, semblaient devoir promettre plus de- tolérance. Mais le dictateur dément le patriote et lé philosophe; et le même homme qui dans l'un de ses écrits ouvre le ciel aux âmes des païens les plus illustres, comme Socrate, Gicéron, Marc-Âurèle^ ne peut se résoudre à laisser vivre en paix
(f ) Voir page 191 du premier volume.
sur la même terre des conriloyens d^ne confession différente. Dans son fameux mémoire au gouvernement de Berne, nous voyons le réformateur recourir au texte sacré pour demander Textermination des Philistins (c'est le nom qu'il donne aux cinq cantons) et menacer Israël (c'est-à-dire les . cantons réformés) de la colère divine s'ils refusent, comme autrefois les douze tribus, de punir celle de Benjamin de ses • outrages sacrilèges envers les Lévites. Toutefois, rhomme d'État ne néglige pas les considératioiis profanes, plus pro>pres à faire efiet sur les poiitîqaes un peu païens de Berne. « Le moment, disait-il, est propice pour la hitte. Le roi de France a promis de rester neutre; l'empereur est assez occupé en AUemangne. Réduits à leurs propres forces, sans artillerie, aujourd'hui principale force des armées, affoibfis par nos partisans secrets qui n'attendent que notre présence pour se montrer, comment pourraient-ils nous être redoutables? Noos parviendrons en tous cas à leur enlèrer les baflliages ^ communs de langue aflemande que Berne et Zuridi se par- * tageront entre eux , afin de prévenir tout démêlé avec les cantons co-partageants. » -
La doctrine d'extermination formulée par Zwingli ne fut heureusement pas du goût des prudents Bernois et s'éteignit avec le célèbre prédicant dont les successeurs montrèrent des dispositions plus pacifiques et plus réellement conformes à l'Évangile. Mais alors elle pnssa des théologiens de la réforme à ceux de l'ancienne croyance, et devint un principe dominant de la politique des nonces et dos jésuites. Les torches de la guerre religieuse allumées par Zwingli au seizième siècle seront rallumées deux fois par le zèle impétueux des disciples de Loyola et des représentants de la cour romaine. « Les jésuites, dit l'auteur protestant, mais véridique et impartial de \ Histoire €PÀppenzell , les jésuites, depuis leur introduction en 4574, jusqu'à leur expulsion, ne connurent d'autre politique que celle de haïr les protestants et de s'attacher aux puissances étrangères dont ils pouvaient attendre • quélque avantage en retour de leur haine pour les cantons évangéliques. » (^)
(I) M. Zeltweger revleol encore sur ce ai^el dans son AMoirv i§ê HtkUiem dSpioma^quei dt la firtme§ aoH la Sutm.
Aussi la principale tâche des hommes d'État vraiment patriotes des deux confessions fut-elle do combattre les tendances haineuses qui, sous le nom de la religion, menaçaient de détruire PAlliance éternelle, cette arche sainte de TIqdépendance helvétique. Telle fut la mission sublime de cet avoyer Wengi, dont le sang faillit couler pour la tolérance religieuse, comme celui d'un autre héros avait coulé un siècle et demi auparavant pour la patrie. Le nom de Wengi , du Winckelried de la tolérance, est le plus beau de notre histoire, dans Tàge de la réforme.
Non loin de l'immortel avoyer de Soleure prend place cet avoyer lucernois dont la modération après la victoire de Gappel égala les persévérants efiforte pour prévenir une rupture. La noble figure de Giolder, le pacificateur catholique de Tennikon, fait un digne pendant à celle du médiateur protestant de Stainhaus, de ce grand landamman i£bli qui, avec son successeur É^e Tschoudi, forme encore aajoar-. dliui la plus belle illustration de sa petite patrie glaronnaise. Golder et MbU se plaçant entre les deux partis eta^exposant par cette action courageuse aux soupçons et aux injustes aocusations de leurs corréligionnaires re8peetife(^), rappellent cet illustre chancelier de rHôpital poursuivant à la même époque, mais avec moins de succès, au milieu de la tourmente religieuse de la France, l'œuvre (iUffidIe d'une réconciliation équitable des Ligueurs et des Huguenots. Si les fleurs -de-lis^ selon la belle expression d'un chroniqueur contemporain , étaiont gravées dans le noble cœur du magistrat français , la croix- fédérale brillait en traits de flammes dans celui des deux nobles magistrats helvétiques.
Les hommes d'État n'étaient pas seuls à travailler au rétablissement de la concorde et au maintien de 1 équilibre confessionnel qui en était l'unique base. Des prêtres catholiques et réformés , de simples citoyens , les secondaient dans cette œuvre ardue et délicate, ou prenaient même quelquefois une
(1) Moins tolérant que Golder, le landamman Égide Tschoudi critique ataèrement dans sa chronique la paix de Tennlkon , et rappelle c uo coup
funeste porté à notre sainte foi catholique au moment où Dieu venait rie lui accorder la victoire. » « Aussi, ajoulo-t-il avec une indignation un peu crédule, ni l'avoyer Golder, ni ceux qui se sont rangés ù son avis, les amman» Troger el Thooa, n'ont Yécu longiempeapièa oe malbeureux évé<nement. »
HISTOUUt
ocmrageuse initiative. Le non) du nmiistre Yalmitin Tschoadi ne sera jamais prononcé qu'avec respect par les amis de la religion et de la patrie (^). Celui du chanoine Schœnbrunner (de ce prêtre patriote qui pleurait à Gappel sur le corps ina-^ nimé du f^us grand ennemi de sa foi et de ses intérêts privés) aura toujours le pouvoir d'attendrir les âmes généreuses, capables de sentir et d'apprécier la beauté morale. N'étaitce pas aussi la plume d'un ami de la concorde et d'un loyal confédéré, (jue celle de ce vieux croyant qui, le soir même de cette funeste journée, miMait ces mots éiiuis <» sa description de la bataille : « Aujourd'hui les frères se sont liaignés dans le sang de leurs frères; oui, de braves gens ont égorgé de braves gens ; des Conredér'és ont éteint dans le sang de leurs Confédérés la Charte d'alliance que leurs ancêtres a^^ aient scellée de leur sang ! Oh! il s'est passé aujourd'hui des choses telles que si Ton n'eût pas condjaLtu pour l'indubitable vieille foi chrétienne, le soleil se fût obscurci| et tous les élémen^ se fussent déchaînés contre nous (*~). »
C'est pour prévenir le retour de semblables horreurs et empêcher la ruine de la Confédération , qu^un campagnard estimé du canton de Schwytz se rendit à Lucerne et à Zurich. Son but était d'engager les deux Varwiê de la Cuisse catholique et de la Suisse protestante à ménager une réconoiliation générale. « Deux choses, disait au oons^ ou kmdraih de Schwytz le brave Dettting, s'opposent au rétablissement de l'antique union confédérale : les alliances étrangère» et les hmiMB eat^essionneUes. Béunisseas des hommes influents des cantons, ecclésiastiques et laïques, pour chercher un remède au mal et mettre un terme aux déchirements de la patrie. » Étonnés d'un td langage et n'osant prendre sur eux d'ouvrir une négociation sur un sujet de cette importance, les magistrats de Schwytz renvoyèrent Dettling au recteur des jésuites à Lucerne. Celui-ci reçut fort bien ce médiateur d'un nouveau genre ; mais ce fut pour l'adresser au nonce qui , ne sachant pas un mot d'allemand , ne put s'entretenir
(4) Groirait-pn que daos un recueil périodique publié dans la Suisse française , un littérateur (théologien , n est Trai) ait féeemment révoqué en doute et taxé de ridieàUê les efforts tentés par le euré do Glaris pour l'uoion des deux Églises.
{tj Kunsi, de Kiingnau, (ians se ebronique manuscrite.
DE LÀ NàTI02«( suisse.
arec lui. L'avoyer Pfyffer ne lui fit pas plus d'accueil et refusa net (le s'occuper de cette affaire. Sans se laisser décourager par tant d'obstacles, le généreux campagnard porte la chose devant la diète des cantons catholiques, où on lui promet d'en faire Tobjet d'une prochaine délil)éralion à la diète générale. Cette belle promesse étant ros((''o sans résultat, Dettling se décide à partir pour Zurich, à la fin de Tannée 1587, pour prier le gouvernement de ce canton de prendre lliiitiative, puisque les cantons catholiques lui refusaient leur concours. Le Vorort de Zurich accueillit favorablement la demande de Dettling et ea fit part à ses co-États réformés. Mais le SonderbunddeibSG ayant été conclu dans Tintervalle, fit ajourner indéfiniment la réconciliation projetée.
Les nc^les sentiments qui animaient le patriotique campagnard ne s'éteignirent pas avec lui. L'union , [rêvée par Dettling, demeura l'idéal de quelques âmes d'élite dans les siècles qui suivirent. Mais que d'années devaient passer, que de sang couler encore sur les champs de bataillé, avant que la parole du Dieu de paix et d'amour fût comprise des populations exaltées par le fanatisme! La Suisse ne fut pas seule à ressentir les effets du fanatisme do ses théologiens. Le synode de Dordrecht, où fut immolée la liberté civile et religieuse des Hollandais et ({ui fit périr sur Téciiafaud le plus vertueux champion de cette liberté, Old-Barneweld, le synode de Dordrecht comptait dans son sein des délégués de toutes les églises protestantes de la Suisse. Loin de rougir de leur coopération à cette œuvre sanglante, le Genevois Diodati en plaisantait cruellement avec ses collègues, jouant sur le double sens du mot canon: « Nos canons de Dordrecht, ' disait-il, ont coupé la této de Barneweld. » Ces canons faillirent aussi emporter celle du célèbre jurisconsulte Grotius, l'auteur du Droit des gens. Il ne dut son salut qu'à la présence d'esprit de sa femme qui le fit évader de prison dans le coffré où on lui faisait passer ses livres.
Une œuvre digne des sages de la nation eût été d'obtenir quelque adoucissement à l'horrible législahon qui, chez les réformés comme chez les catholiques, poursuivait les dissidents, les incrédules et tous ceux que les idées superstitieuses du temps où de réels égarements d'esprit faisaient envisager comme les ennemis du salut et de la foi chrétienne. Plu-
BISTOillI
sieurs y songèrent. A Berne, on magistrat se distinguait par ses iomières et par son amoar de Phonanité : c'était le oommissaire-général Nicolas Zuriûnden, dont Grotios loiméme nous a conservé le courageux langage à Foccasion do suppliée de Servet : « Je doute, écrivait Zurkinde» à Calvin ; je doute que les verges et la hache soient de bons moyens pour réprimer les écarts des esprits. Les exemples de Tantiquité sont là pour nous apprendre quL^ le sang humain étend ces souillures, bien loin de les ellacer. J'ai vu des hommes qui avaient ordonné la mort de misérables ; ils auraient tout donne pour les rappeler à la vie. Us eussent mieux aimé combattre ceot adversaires que d'avoir à se reprocher le supplice d'un seul.» (*)
Mais que pouvaient les paroles de quelques hommes de cœur contre les préjugés dominants? La voix de Zurkinden ne trouva pas plus d'écho que celle de Hofmeister, l'ennemi de la torture^ dans le siècle précédent. Au reste, ta mort de Servet,4ant reprochée aujourd'hui à Calvin par tous les historiens, lui fut im titre d'honneur aux yeux de ses contemporains. On ne comprenait alors pas qu'on fût plus indulgent envers les empoUammari dn àma qu'envers les «npotsdn- Murs 4m earp» C'était comme empaisonnêwrs det dmet qu'a-? valent été biîikiés, au concile de Constance, Jean Huss et Jér6me de Prague, et que devait périr à Rome, un demi-siècle après Servet, le panthéiste Italien Bruno (4 600). Docteurs protestants et docteurs catholiques croyaient de bonne foi, parées sacrifices, venger Dieu et le christianisme outragés par l'impiété des écrivains et des philosophes.
Les ettbrts tentés par les sages de la nation pour adoucir les dispositions de la pénalité relative aux sorciers, eurent quelque succès à Berne, où Ton paraît avoir été plus avancé à cet ^ard que dans beaucoup d'autres villes de la Suisse (^).
(I) Nicolas Zarkinden, bailli de NyoD en 4544, avait en comme fel des
relations de volsina.^'o et de science avec Calvin. II remplit ensuite les fondions importâmes de chancelier et de cominiaaaire'géiiéral pour let pays romandâ (1564—72). Archives de Berne.
{%) c Je ne comprends pas, écrivait aux Genevois, Hélanchtoo, le pins modéré des théologiens de la réforriK'. que vous hésitiez à tuer dànssoo corps un scélérat qui a tué danâ leur âme tant do chrétiens. »
(3) Le progrès politique et adiiiiniâtratif, à Borne, est marqué par un autre fait : la création de Vaoadémie goimmementale, appelée État Méritur. La» jeunes gens dea famiUea patrieiennea Imitaient en petit lea délibéra-
Dt Là MATIO.N SUISSE.
Une ordonnance du 3 mai 1600 restreignit à la fois Tusage de la torture et rapplieation de la peine capitale, prodiguée surtout dans le Pays-de-Vaud. Mais ces udoucissements s'arrêtèrent à la limite des Étnts de Berne. A Genève, par exemple, sous Tempire du terrible code de Calvin. « dont les articles, dit un de ses biograplies , étaient écrits non-seulement avec du sang, comme celles de 1 Athénien Dracon, mais avec un fer rouge, » 150 personnes périrent sur le bûcher dans Fespace d'un *demi-siècle. A Fribourg, le nombre des victimes ne fut guères moindre. Le promoteur des supplices dans cette ville était le vicaire général et prévôt Schneuwly, l'ecclésiastique d'ailleurs le plus vertueux, le plus austère el le plus charitable du diocèse. Telle était la puissance du préjugé, qui faisait considérer certaines personnes comme lessuppôis de Satan et les corrupteurs du genre humain 1
Dans Tétat où se trouvait alors la jurisprudence criminelle, la promulgation en Suisse de la Caroline fut un véritable progrès. La Caroline est sans doute une loi barbare; on ne voit pas sans un frisson d^horreur au nombre des peines conservées par ce code, Fécartellement, le pal et Tabominable coutume d*enterrer vifs certains malfaiteurs. Telle quelle cependant, la Caroline eut pour résultat d'introduire plus d'ordre, de douceur et de mesure dans les procès et les jugements criminels. La preuve qu'elle était un progrès bien considéra l)le pour le XVr siècle, c'est qu'elle est restée en vigueur jusqu'à ces derniers temps.
Le XVr siècle a ses contrastes comme le XV*. A côté du hideux tableau que présentent les annales de la législation criminelle, brille en traits lumineux et consolants I'Admi- NiSTKATiON, administration bienfaisante d'un grand nombre de magistrats vertueux et éclairés. Le Zuricois Werdmullery bailli à Locarno, était un de ces magistrats.
Son rapport à la diète est une preuve touchante de Tes* prit humanitaire qui animait quelques gouvernants suisses. Malheureusement, il prouve aussi que les abus dont se plai-* gnaient les sujets français des Suisses n'étaient pas moins
lions des conseils et s'y formaient à la discussion des ailaires publiques. Malbetireusemeat catte InsUiuUoo ne tarda pas à dégénérer eu vaine parade.
aiSTOIRB
connus et détestés de leurs sujets italiens. Voici comment s'exprimait dans son compte-rendu l'intègre et généreux Werdmliller :
a J'ai suspendu les poursuites pour dettes dans mon bail- » liage jusqu'à la maturité du blé, ou à un nouvel ordre de 9 vos seigneuries ; car les pauvres gens n'ont ni blé ni argent 9 pour en acheter. Ils ont, à la vérité, quelque peu de bétail. » Maïs ôtez-leur leurs vaches, leurs enfants manqueront da » lait et périront. Je vous prie, en grftce, Messeigneçrs, de » m'autoriser à leur distribuer chaque jour une chaudière » de bouillie, en y môlant du pain et de la viande, pour » empêcher ces malheureux de mourir de feim. L'honneur 9 de la Confédération veut que nous donnions l'exemple » d'une administration juste et bienveillante, et que nous » venions en aide à ceux qui souffrent. Témoins dé nos ef- » forts pour le bien général, les [)euples voisins loueront et » envieront ce réf^ime. Cette manière d'étendre notre puis- » sance vaudra mieux pour nous que les con({acHes à coups » de piques et de hallebardes. Ne pourrait-on pas aussi faire » en sorte de mettre un terme aux imprécations des gens de » Lug.ino conli'e la vénalité de ceux qui le^ gouvernent. Oh ! » pour Dieu, seigneurs! abolissez de iiouteux usages, et la » Confédération sera prospère et î)énie. »
Ce noble et fertric langage toucha les cœurs des seigneurs de la diète; ils approuvèrent les mesures d'humanité qu'avait prises le digne bailli de Locarno et lui accordèrent pleins pouvoirs pour en prendre de nouvelles. Quant aux abus qui se commettaient dans d'autres bailliages et que signalait avec tant de force le rapport de WerdmUller, il ne paraît pas qu'il y ait été apporté des remèdes efficaces ; les plaintes des habitants de ces contrées se renouvelèrent encore l^ien 'souvent par la suite.
Le canton qui donnait à la Confédération des employés comme WerdmUller eut longtemps à sa tète deux bourgmestres aussi distingués par leurs qualités morales que par leurs lumières. Bernard de Gham, l'un des deux chefs de la république zuricoise, possédait une immense fortune et sortait des rangs de la noblesse. Il n'en était pas moins le plus aiuié et le plus populaire des gouvernants zuricois. Georges Muller, son collègue, était un sellier que son rare
DE LA IIÀTIOII SOISSB.
bon sens, uni à use probité rigoureuse, avait désigné comme dhef de l'État au suffrage de ses libres concitoyens. Celle position éminente, loin de Téblouir, avait éveillé en lui d'honorables scrupules sur sa capacité à lé remplir comme il faut. La buitième. année de son administration , saisi tout-àcoup par la crainte de n^étre plus à la hauteur de son poste, le respectable magistrat quitte secrètement la ville , laissant on écrjt par lequel ii^signiûait au gouvernement son intention formelle de renoncer eux affaires et de ne rentrer au pays que lorsqu'il aurait été remplacé dans la charge de bourgmestre. La partie était belle pour les ambitieux et les intrigants. Mais le goiiverneiiient zurieois n'en renfermait pas dans son sein, ou ils n'osèrent se produire, car un vole unanime conlirma dans ses fonctions le h r.uriîi oestre absent, qu'on invita à venir reprendre au plus Lui les rênes de TEtat. Emu de cette maniue de confiance, Mullor se rendit au vœu de ses concitoyens et gouverna encore (luehjues années ia chose public jue, de concert avec son noble collègue.
Un Irait touchant de grandeur d'àme place au rang des plus belles illustrations de noire histoire un landamjoian de Schwytz. Joseph Araberg a été cilé plusieurs fois dans ces pages comme l'un des chefs les plus considérés du parti catholique dans les vallées forestières. Son fils, jeune homme 'voluptueux et indompté dans ses passions, se souilla par un inceste. La loi le condamnait à la peine capitale, et c'était au iandamman à prononcer la sentence. Le malheureux père ne songe pas un instant à se soustraire à ses devoirs de juge, et encore mèios à dérober son (ils à Tignominie de Péchafaud. Le cœur saignant de douleur, il prononce l'affreuse condamnation, et va faire ses adieux à son fils dans sa prison, le jour môme de son supplice. Puis, se démettant de toutes ses charges, il se retire dans son château d'Iberg, où, consumé par le chagrin, il linit ses jours cin(i ans après dans la solitude et la pénitence (1545). Avant de mourir, ce père infortuné fonda un service perpétuel pour le repo^ de son âme et de celle de son (ils.
On a beaucoup vanté la force d'àme du premier Brutus assistant d'un œil sec au supplice de ses deux fils qui avaient «sonspiré le retour des rois et la ruine de la république romaine. Combien plus admirable et plus humaine est la vertu
HISTOIRI
d'Amberg, qui sut unir la tendresse d'un père à la sévérité
du magistrat I
La grandeur d'âme n'était pas l'apanage exclusif des gouvernants. Le PEUPLE SUISSE se montra souvent plus grand que ses chefs. Tous les historiens ont admiré la conduite pleine de bon sens, de loyauté et de patriotisme que tint le peuple bernois en présence de la lâcheté ou de la vénalité de ses gouvernants, disposés à livrer à la Savoie, Genève, leur ancienne alliée. *
Son attiLude énergique contraignit le gouvernement à consulter les communes dont le m Aie lanaace fut celui des anciens Suisses, et comme dit Jean de Muller, «un modèle d'éloquence helvétique. » « Pourquoi le cacher à vos seigneuries, mandèrent les communes de TArgovie; à la réception de votre lettre, nous avons relu celle par laquelle vos pieux ancêtres promettaient aux nôtres, après la guerre de Gappel, de ne plus faire ni guerre, ni alliance à Tinsu et contre le gré- du peuple des campagnes. Depuis lors, nôus n'avons pas cessé de vous servir avec dévouement et de faire pour vous tout ce que l'on peut attendre de sujets fidèles. Nous avons couru aux armes jusqu'à cinq fois dans la dernière guerre et quelquefois au mflieu de la nuit, sans montrer jamais aucune impatience. Aussi devons-nous être d'autant plus sensibles à l'affront que vous nous avez fait en entreprenant plusieurs guerres dans ces derniers temps, nonseulement sans convoquer aucune assemblée des communes [landsgemeinde], mais sans nous consulter en aucune façon, ni nous informer en rien de ce qui se passait, comme il eût pourtant con\ enu de le faire envers des hommes toujours prêts à exposer leurs biens et leur \ \o.
)) Deja, ^ous le savez, Messeigneurs, les exploits de nos pères en faveur de nos alliés de Genève sont consignés dans les chroniques. De beaux chants en ont popularisé le souvenir parmi le peuple des campagnes qui aime à redire la sortie glorieuse de 1 ours et son entrée sur le territoire de Savoie. Ces hauts Ihits, vous ne voudrez pas, Messeigneurs, en ternir la gloire par un traité avec la Savoie ; vous préférerez en rehausser Téclat par de nouveaux exploits..
» Car si Genève devait tomber entre les mains de ses ennemis, quelle calamité et quelle effùsion de sang n'aurions*
DE LA MinOH SUISSE.
nous pas è déplorer! Gomment pourrions-nous nous justifier devant Dieu et devant les hommes d'avoir laissé périr misérablement ce boulevard et cette clef de la Conrédérationt
» Non I nous ne pouvons ni ne voulons laisser tomber Genève. Nous voulons garder loyalement les alliances.
i> Voilà notre opinion sincère et réfléchie dans cette affaire.
» Maintenant que nous avons dit ce que nous avions à vous dire, vous trouverez en nous, quoi qu'il arrive, des sujets dévoués et fidèles. Mais, nous vous en prions : soyez aussi quelque chose pour nous. Ne vous inquiétez pas tant des princes étrangers; et attachez- vous plut<it à conserver l'esprit des anciennes alliances, qu'avec l'aide de Dieu, nous sommes prêts à défendre jusqu'à la dernière goutte de notre sang. »
La voix du peuple, quand elle est l'organe de la vérité et de la justice, est la voix de Dieu. Les gouvernants bernois ne se sentaient pas assez forts pour résister à cette voix, se manifestant avec tant d'ensemble et de puissance. Le traité fut rejeté à Punanimité. Mais les protestations des campagnards bernois furent comme le chant du cygne de la vie républicaine dans ce canton. Dès cette époque, le gouvernement ne consulta plus ni le peuple des campagnes, ni les boui^eois de la capitale.
Une tentative de ces derniers pour reprendre leurs andens droits échoua complètement et n'aboutit qu^iir consolider le nouveau système. On punit de la prison le petit nombre
de citoyens courageux qui refusèrent de prêter serment, sans conditions, dans l'assemblée générale du 9 novembre 4 589 (*). Les grandes familles eurent d'autant moins de peine d'asseoir leur domination sur le peuple bernois, qu'il étiiitaccontunu' cle[)uis longtemps à subir leur prépondérance. Les Boubenherg au XIV* siècle, les Scharnachtal et les Diesbach au siècle suivant avaient préparé la voie aux Erlach, Wattewyl, Grafl'enried et Mullinen qui alternaient alors dans . la première dignité de la république.
L'oligarchie s'établissait partout en Suisse sur les ruines de la constitution libérale des premiers âges. Nous avons
(1) £lie eut iiuu dans la grande église et fut présidée par l'avoyer de Mullioen. Le cbef de la mlDorité bourgeaise était un peintre sur verrei Dominé WotfgaBg Pueler. OêU§r.
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signalé les causes de ce changement politique et social dans j le tableau (|ui teruiine Thistoire du XV' siècle. La principale était riiuilalion des mœurs et des idées des cours étrangères, où tout tendait alors \ers la centralisation administrative et l'absolutisme royal. Aussi Tarislocratie sorganisa-t-elle le plus vite et le plus forleiuent dans les cantoos qui eatretenaîeui le plus de relations diploui;i tiques avec fes souverains et les ambassadeurs étrangers. A Soleure, régaiilé des ioyens devant la loé était encore un droit tellement reconnu au commencement du seizième siècle, que le cbef de TÉtat avait dû y comparaîtra devant||è juge sur la plainte d'un simple tambour. Mais quelques années dprés, les idées avaient tellement changé dans ce canton, devenu la résidence ordinaire de Tambassadeur de France, qu'une ordonnance y fut rendue pour défendre k Tavoyer d'exercer un métier quelconciue, comme 4^onorant pour ce cbef de la république.
A Lucerne, le pouvoir se concentra aux mains d'une seule famille, celle des PTylloi', distril)uteurs do Tarijent de France. * Trois Pfyflér, l\)m'lt' et les ne\eiix, se succédèrent dans la charité d'avoyer. L'oj)|)osition d'Am-Lelui, bfmclior de profession, que son élo iuence et sa richesse a\aieiil élevé à la suprême ma.^istrature, vint contrebalancer un iiislaut le crédit des Pfyilér. Us se virent même obligés de partager le pouvoir avec ce dangereux adversaire et .de foiyner avec lui et ses principaux partisans une sorte de sexeminrat ou gouvernement occulte de six membres. Mais Am-Lehn, jaloux des PfyOér, hs ayant accusés de corruption et fait rendre contre l'un d'eux un arrêt de bannissement, fut proscrit à son tour et réduit à s'enfuir dans le Nidwald où toute la proteclâoii de son beau-liis, le célèbre landamman Lussy, ne ()aryint à lui faire obtenir que le modeste salaire d'un maître d'éoole.
Un orage plus redoutable se forma contre l'oligarchie luoemoise; ce fut l'insurrection des paysans de Rothenboui^, répétition de celle de 1513. On calma celle-ci plus facilement que la première, et la guerre des harengs (on nomma ainsi cette levée de boucliers, parce qu'on était en carême) alla prendre place à côté de celle des oignom dans la chronique lucernoise (1570).
A I^le, la noblesse, déjà fort affaiblie à la ûu du XY* siè-
DB LÀ Ninoii suisn. i 05
de , avait été totalement écartée des affairas après rétablis*sèment de la réforme. Mais ce fut pour faire place à Taristoo cratie bourgeoise, et à une inquisition d'État ou conseil^wel de treiie membres, chargé d-examiner les affaires avant oa
• même après la décision du sénats ^ Le canton de Bftle eut aussi son insurrection de paysana. On la nomma la guerre des rappes, parce que limpôt d'un
' rappe perçu par pot de vin en détermina l'explosion en 4 594. Dirigée par un nommé Sigrist, de Liestal, elle fut apaisée par la prudence et Ténergie du. conseiller Ryff, capitaine des arquebusiers de Bâie- Ville, qui se présenta lui-même aux insurgés, les harangua et les fit rentrer dans l'obéissance. Pour prix de ses services, André Ryff recueillit Tingratilude de ses collègues. II s'en consola en consignant le récit de cet événement dans un beau manuscrit, orné de dessins,, conservé précieusement dans sa famille. »
La victoire des gouvernants de Bàle enhardit ceux de Zurich qui levèrent à leur exemple un impôt sur la campagne et provoquèrent ainsi un soulèvement sur les bords du lac (1 599). Le supplice d'un des chefs rétablit l'ordre, yictorieuse des paysans, l'oligarchie zuricoîse s'appesantit alors sur les bourgeois. Les tribus consultées encore en 4 61 3, à roccasion de l'alliance française, ne furent plus réunies qu'une fois en i 620. Zurich, comme Bâle, avait établi Tinatitution des secrets. Elle fut aussi introduite à Berne et à Fribourg. Dans ce dernier canton, les ûimilles d'épée et de robe qui étaient aux emplois; enlevèrent kia bourgeoisie Pélection des bannereU (1^3). Ce premier pas vers l'asservissement de la commur nauté fut suivi d'un second plus décisif, consistant à ne reconnaître comme habiles aux fonctions publiques, que ceux dont les noms figuraient sur un registre distinct, ou livre de la grande bourgeoisie (1 627).
La constitution aristocratique avait déjà été introduite à Genève par Calvin pour mettre fin aux troubles qui avaient désolé cette ville. Mais il y avait joint un fort contrepoids de théocratie ou de gouvernement ecclésiastique. Les gouvernants étaient soumis à la censure des ministres et du consistoire. Après la mort du réformateur, les conseillers s'affranchirent de cette tutelle, introduisirent la vénalité des
diarges et itèrent au peuple le droit de voter sur Timpèt*
HISTOXAB
L'opposition de Jean Botilier, qui demandait le scrutin secret dans les élections et la création de tribuns du peuple ou banneretSj fut écartée avec menace. « On lui rappela , dit M. Vulliémin, la loi d'une ancienne république qui ordonnait aux citoyens assez iiardis pour demander ua changement à la constitution^ de venir la proposer la corde air cou. » L'établissement de l'oligarchie à Genève fut skigulîèrement facilité par la concentraiisation de pouvoir qu'avait am^ la guerre avec la Savoie.
Un conseil des sept (sep$ênmrat) avait seul durigé les affaires de rÉtal pendant cette période critique. Habitués au pouvoir, ils réfiolurent de s'y maintenir et se rendirent niamombUs. Les prétentions des gouvernants aUaient croissant avec leur {fouvoir. Non contents de s'appeler c très-hoporés el magnifiques seigneurs » à la foçon des magistrats des villes suisses, ils exigèrent qu'on les abordât tôte nue, avec de ' grandes démonstrations de respect; ils allèrent jusqu'à se faire donner le droit, par un article inséré au traité de Yervins, de porter Tépée sur les terres de Savoie conmie les gentilshommes. Les pasteurs cpii cherchèrent à resserrer dans de certaines limites le pouvoir des magistrats furent révotjués ou chassés. Bèze lui-même vit supprimer par la censure le traité qu'il avait composé en latin sur les Dwoùrs et les Droits des magistrats.
Le Valais y malgré Fesprit et les institutions populaires de \ ses dixaîns, n*ayait pu échapper au mouvement anti-démo<cratique. Les principaux magistrats profitèrent de l'insurrection de leurs serfs de Loësche et de la Tour , pour accabler ces malheureux et les déclarer st/^eis à perpkmté, sans pos-sibiiité de rachat. Ils abolirent aussi i^astroeUme valaiMn, connu sous le nom de mazze, qui eût pu être employé conlre eux, comme il f avait été encore au commencement de ce siècle contré le cardinal de ^on.
La révolution politique du XVI* siècle était en métna temps une révolution sociale. Une égalité générale et COTaplète n'avait jamais régné, à la vérité, dans la Confédération. Il y avait toujours eu des serfs dans les pays sujets des Suisses. La vente luéaie de quelques-uns de ces pauvres gens n'était pas un fait sans exemple dans les annales des bailliages de 1 Argovie. Mais maintenant, outre les serfs, classe d'ailleurs
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peu nombreuse et que le réveil des idées religieuses tendait à faire di^araitre toulrà-fait, Tesprit de caste, excité par rétablissement d'une classe gouvernementale, fit naître une foute de dusses et de catégories au sein mêo^e des citoyens ioiyours libres et égaux de l'ancienne Suisse, Il y eut nonseulement des grand» éowgeois et des petits ho/mgmis^ mais des dmi-bourgeoist des ccmmmet» et àe^ nm^immumm^ des kaHfSt des daimeiUês et des tciéris. Des privilèges, des droits distincts et gradués s*atlachaîent à chaque clasise et liaient impitoyablement refusés à quiconque n*en foisàît pps partie par sa naissance. Uadmissîoii à la bourgeoisie ^'faisait précédemment presque sans frai$, pour tout homme honorable qui se présentait en armes sous les drapeaux , ou possédait une maison en ville; elle fui rendue très- difficile et presque inaccessible dans certaines localités.
Le XVr siècle est marqué sous le rapport de l'économie publique par un accroissement extraordinaire du paupérisme, occasionné par les guerres mercenaires, les disettes fréquentes et l'affluence de rôdeurs étrangers qui parcouraient en tout sens la Confédération. De là une série de lois et de mesures funestes qui interdisaient le mariage aux pauvres, obligeaient chaque commune à nourrir ses indigents, parquaient chacun dans sa commune, gênaient la liberté d'établissement, d'industhe et favorisaient outre mesure Tespritde localité. C'est le temps de la formation de la malheureuse classe des heimaUUosm (gens sans patrie), ces ilotes, ces parias de la^ Suisse moderne, cent fois plus à plaindre que .les serfs du moyen-Age. Pour se débarrasser de la nuée dê mendiants qql assiégeaient le ^eoil de toutes les demeiires, ou qui erraient en troupes sur les chemins et dans les forêts, des chassa inhumaine^ furent organisées dans divers cantons.
La réformé avait changé complètement la face de PÉglise et de l'Ëtat en Suisse ; elle modifia aussi beaucoup I'Écolb.
D'abord l'université de Bàle, cette fille de la papauté et de la science allemande, perdit son caractère d'université fédérale et catholique, symbole de Tunité religieuse et nationale de la vieille Suisse.
Le départ d'Érasme et de Glaréan, occasionné parles dissensions religieuses de 4526, lui porta aussi uu coup funeste
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sous le rapport intellectuel et tourna au profit de l'université voisine e( rivale de Fnbourg en Brisgau^ fréquentée dès lors par un grand nombre de jeunes gens des cantons restés fidèles à l'ancienne croyance. Mais diverses causes concoamrent à relever la grande école de Bâle et à en foire de nouveau Tun des principaux sanctuaires de la science en Europe. Ce fut premièrement le retour d'Érasme qd ne pouvait.se résoudre à vi v re loin d'un séjour où il était chéri et honoré, maigré son aversion bien connue pour les doctrines prolestantes. Malheurausement la ville rhénane ne jouit pas longtemps de la présence de ce grand et pacifique génie. Rentré à Bêle en 4536 , le célèbre Hollandais y mourut déjà l'année suivante. Ce fut, en second lieu, le concours de beaucoup d'hommes distingués, appelés les uns a donner un enseignement régulier, d'autres seulement des cours temporaires sur la théologie, le droit et les sciences naturelles. Une troisième cause fut l'immense activité littéraire et commerciale que déployèrent les nombreux et savants imprimeurs de Bàle, dont les presses élégantes inondèrent l'Europe d'ouvrages importants dans tous les genres.
Cependant les Bàlois, si attentifs aux progrès des lettres et de la science proprement dite , ne firent rien ou presque rien après la réforme pour les écoles de la campagne. Tous leurs soins se concentrèrent sur la ville, où au lieu des trois écoles Irtmo/e» qu'ils possédaient^ ils établireilt en 4588 un Gfmmm eommunj destiné à donner l'instruction préparatoire aux études universitaires.
{urich montra plus de sollicitude pour l'éducation populaire. On y fonda beaucoup d'écoles à la campagne. Cette ' ville, tentre de la poésie chevaleresque sous les Hohenstauf* fen, et depuis lors en grand renom de savoir en Allemagne, dut à la réforme la fondation de son école de théologie, la plus célèbre avec celle de Genève. L'antistès Bullinger, qui en était le chef, embrassait comme Calvin, dans sa correspondance, les princes et les docteurs de l'Europe réformée. La bibliothèque de Zurich conserve soicneusement les lettres écrites au savant successeur de Z\yingli, par les tôtes couronnées d'Angleterre (Henri VIII, Edouard VI, Jeanne Grey, Élisabeth). Lorsque Henri VIII se fit pape de l'Église anglicane et persécuta avec un égal acharnement catholiques et protestants
Ht LA XAtlOM 6U18AI.
dans son royaume, un grand nombre de savants prélats ailgl4^» se réfugièrent à Zurich , où les lettres reçurent de leur présence une impulsion analogue, inférieure cependaot à celle qtfavaient donnée les réfugiés italiens daos la même contrée et que lea^ réfugiés français donnaient encore sur les bords du Léman.
, Ob fut grâce m s^our de quelques illustres proscrits, des jurisoQiisultes frënçais Godefroi, Hottoman, Duraonliny Bonnefoi| que Genève put joindre à son académie européenne de théologie , une école de droit non moins célébré/ La foineuse devise de Genève : Pùêê tenebras hêx (après les ténèbres, la lumière], se trouva alors pleinement réalisée. L'académie de Lausanne disputait parfois à celle de Genève se» hommes éminents et brillait aussi par l'étude des langues. Les facilités que les savants trouvaient à Bàle pour la publication de leurs ouvrages, Genève les leur ollrait dans les ateliers de liobert-ÉLienne, héritier du savoir et de l'habileté typographique de son père, le premier imprimeur de France. Mais la contrefaçon s'établissait à Genève avec l'imprimerie et provoquait les plaintes fréquentes du gouvernement de Béle, protecteur xélé des intérêts commerciaux de ses ressortissants.
La Suisse catholique avait été pendant quelque tempe inférieure à la Suisse réformée sous le repport des c<mnal8» sanees. Elle n*avait aucun centime intellectuel à opposer à . runiverslté de Bàle et aux. académies réformées dtpCuricb, Genève et Lausanne. Ce manque dlnstructlon des prêtres catholiques avait été pour beaucoup dans le rapide triomphe de la réforme, au sem de plusieurs cantons; elle avait occasionné leur défaite dans les thèses publiques, où se débattaient les destinées des deux confessions. C'est ainsi au moins (]u'en jugeait un chanoine de Soleure, qui écrivait en termes un peu grossiers, au sujet du colloque de Berne en ^528 : « Les catholiques ont porté la peine de leur mépris pour le savoir, de leur paresse et du peu de dignité de leurs évôciues. Cet animal de Zwingli est plus instruit que je ne croyais. Quant a Treyer, on a remarqué en lui un peu de babil, mais ni éloquence, ni érudition, o
Cette infériorité des éludes catholiques eut pour résultat que beaucoup de faoûUes placèrent leur$ ûls dans la Suisse
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protestante, soit pour y prendre des leçons particulières, soit pour suivre les cours publics des écoles et des académies. Quoique très-attaché au culte catholique, le célèbre colonel Frœlich avait mis son fils en pension chez le pasteur de Frauencappelen, dans le canton de Berne. Le fameux avoyer Pfyffer^ le héros de Meaux, avait fait ses études à Strasbourg avec le poète nçuchàielois Hory, ({ui nous révèle oe fait dans quelques vers composés pour servir d'^tapbe à son ancien condisciple. Un certain nombre de jeunes Giaronais catholiques fréquentaient le collège, earolm de Zurich, où les avait envoyés le savant et orthodoxe magistrat Égide Tsohoudi. Des paroles désagréables échangées entre eux «t leurs condisdples protestants, ayant engagé ces jeunes gens quitter Zurich^ au milieu des cours, Tschoudl les obligea d'y retourner, mais non sans munir d'une lettre de recom^ mandation pour son ami et correspondant, le savant historien Simler qu'il priait d'intervenir en faveur de ses compatriotes et de les protéger contre de nouvelles vexations relatives a leur croyance.
Il en fut ainsi jusqu'à la grande restauration du catholicisme accomplie par le concile de Trente. Les décrets de cette haute assemblée, en même temps qu'ils prescrivaient d'établir partout des coiléi^es et des séminaires, défendaient toute communication avec les hérétiques. Devenus les maîtres de l'instruction supérieure dans les cantons catholiques, les jésai|0S s'étayèrent de ces décrets pour solliciter le rappel des jeunes gens qui fréquentaient les écoles protestantes.
Tout le système d'instruction des jésuites était calculé pour combattre le protestantisme et faire de la science l'auxiliaire d^ la théologie. Un ton dogmatique et polémique anima toi^t renseignement. D'arides abrégés remfÂaoèrent les classiques de la renaissance. Les noqibreux écrite sortis de la plume du père Gasinius sont tons ou des catéchismes, des vie3 dé saints ou des ouvrages de controverjse. Aussi des cinq collèges (Fribourg, Lucerne, Porr^truy, Sion et Brigue) dirigés par les jésuites à cette époque, et fréquentés par une nombreuse jeunesse, ont pu sortir des versificateurs agréables et quelques compilateurs utiles, mais aucun savant véritable. L'écrivain le plus distingué de la Suisse catholique à la fin du seizième siècle, l'historien fri-
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bourgeois Guiliiraann, était élève de ïéeole iricitUe, institution «oellente qui avait précédé de plusieurs années la création du collège Saint-Michel. Un esprit littéraire et libéral semble avoir animé renseignement des béné^ctins de Saint-Gall. Le prinoe^abbé Joacbim Ëichorn trouva des hommes capables dans son ordre et.n*eni pas besoin de recourir aux jésuites comme fut obligé de le foire le pHnoe^véque de Bftle, durtetophe de Blarer, prélat trè^-zélé aussi pour ravanoonenl moral et matériel de son peuple.
Quand les jeunes Suisses avaient achevé leurs cours dans les établissements indigènes, ils allaient volontiers se perfectionner dans les académies et les universités les plus célèbres de France, d'Italie et d'Allemagne. Paris surtout, avec ses luttes scientinqucs et ses 20,000 étudiants, attirait les jeunes gens des Kîantons. Soigneuse des intérêts de l'intelligence, la diète fédérale ne manquait jamais dans ses traités avec les Etats étrangers de stipuler la création d'une ou deux bourses en faveur de ses ressortissants. Des conventions de ce genre existaient avec la France, le pape, l'empereur, Florence et Venise. Le séjour des grandes villes, très-£avorable au développement des idées, ne paraît pas avoir eu alors pmr la meraUté des étudiants lés smtes fàoheuses qu'on y trouva souvent plus tard. Il n'eut pas non plus pour résultat de provoquer au .sein de la génération studieuse de l'époque, avec un amour effîréné de la jc^uissance^ un scepticisme pré-* cpeè et l'affaiblissement du sentiment helvétique.
Le XVr siècle'^ au contraire^ oflfre l'image d'un développement national de rinteliigence comme aussi d'uûe des phases les plu^ intéressantes et les plus productives de notre Ûstoire littéraire. Jamais un tel concours d'hommes émhients nV vaient illustré , par leurs travaux et leurs talents, les trois grandes sphères de la vie publique, l'Église, l'Etat et l'Ecole. De ces hommes, plusieurs sans doute n'avaient pas vu le jour dans notre patrie; tous néanmoins lui appartiennent, parce qu'ils vécurent, agirent et moururent sur le sol helvétique, devenu leur centre d'action et leur patrie adoptive.
Grâce à ces hommes de génie, la Suisse reconquit le rôle européen qu'elle avait perdu depuis Marignan et le cardinal Schiner. Seulement, à la suprématie militaire et politique succéda une prépondérance religieuse et ioteliectueiie.