XX
Mottvemenls révolutionnaires dans plusieurs Étals do la ConfédéraUon.
— Davel. — Ueozi. ~ Petignat.
(Dt Van nu à 4760.)
ANDis qu'une partie des Votais suisses (Haiont dévorés par(k\s factions, de véritiihles mouvements révolutionnaires, des insurrections de droits et de liberté éclaUiient sttccessivemeiit dans d'autres cantons et dans plusieurs des États alliés du cor[)s helvétique. Ces insurrections, toutes locales comme les factions xlont nous venons de re tracer Pesquîsse, avaient une cause commune , la prépondérance excessive d'une ville ou d'un certain nombre de familles. Le but que se proposaient les insurgés dans les divers cantons étaient loin, d'ailleurs/ d^étre le même. Ici le peuple, fidèle aux traditions nationales, 86 contentait de revendiquer ses anciens droits , ses droits historiques ; là, imbu de théories* nout^e/Ze^, formulées avec la magie de Téloquence par les philosophes du temps , les citoyens réclamaient l'égalité absolue et la souveraineté populaire, telle qu'on Tentend aujourd'hui. Même contraste parmi les* chefs et les coryphées de ces tentatives de révolutions. Tandis que les uns, iiol)les enthousiastes, rêvaient iallranchissemeiit de leur patrie ou d'une classe de citoyens opprimés, d'autres, mûs par des considérations nioins élevées, cherchaient avant tout à satisfaire leur soif de domination ou de puissance. A côté des hommes de cœur, des héros et
if) Casimir ^t^Oor^
des martyrs du droit populaire , on trouve des intrigants et des démagogues, comme ceux dont le chapitre précédent nous a révélé les bassesses et les violences Malheureusement, ces tentatives de révolutions ayant toutes échoué , on yH beaucoup d^amis sincères et de loyaux défenseurs du droit populaire tomber victimes de la rigueur des lois ou de la vengeance des gouvernants. La sinistre figure du bourreau joue un rôle important pendant tout le cours du dix-huitième siècle^ et les progrès de la dvillsation ne Tempéchent pas d*étre considéré .comme le principal soutien de la socâHé civile et religieuse. La révolution française elle-même ne le supprime, en 1789 , que pour le rétablir avec la guillotine, en 4793.
Le mouvement de Zurich, en j7<3. ne présente pas le ca^ racdFi "Tuguljrè^ qiiï (Jîstirigué d^a titres mouvements révolu*tionnaires de répoque. Les bourgeois du chef-lieu étaient mécontents du gouvernement, composé de soldats et de marchands enrichis, qui administraient négligemment et vendaient la justice. Ils s'assemblèrent sur la place des Tilleuls, au nombre de 600, et par Igur fermeté et leur persévérance, ils obtinrent la réforme de plusieurs abus et la restitution à la commune de droits iinporlants, dont elle avait joui jusqu'au siècle précédent (le droit de décider de la paix, de la guerre, et celui de réviser la constitution). Tout cela se passa trèslégalement et sans grand tumulte , grâce à la modération de l'orateur dâ peuple, le savant physicien et naturaliste Scheu(^ zer; grâce aussi à la prudence du bourgmestre Ëscher, ma» gistrat estimé et aussi populaire que Tétait peu le bourgmestre Holzhalb, son collègue. On- prétend que le mouvement de 1713 , en intimidant les magistrats, eut le bon elfet d'empôchet*la formation d*un patridatde naissance, comme aelui qui existait dans d'autres villes, ou une oligarchie de richesseSi comité celle qui s'était formée à Bâie.
Une révolution, ou plutôt une restauration du même geniw, eut lieu dans l(> jVidwald l'année suivante. Le landamman Zelger étant sorti de charge , son successeur Jean-Jëçques
[{] «c Prosquo tous les tyrans, on peul dire, ont été des démagogues qui avaient gagné la conflance du peuple eu attaquani les principaux citoyena. L'oligarchie a ses doniagoguea comme la démocratie.» Mitiqjitê <f irîilQf«. Uv.YlUjCbap. Via.)
D£ LAJfATiOM SUISSB.
Ackermann (celui qui s'était signalé par ses exploits et son humanité dans la guerre de 1712) voulut abolir par une loi nouvelle le droit traditionnel qu'avait chaque citoyen de faire une motion à la landsgemeinde. « Cest l'abus de ce droit, dit Ackermann, dans l'assemblée du peuple, qui a été cause de la guerre et de la défaite de Villmergea. » Le peuple ayant refasé sa sanction à cette loi inconstitutionnelle, le gouvernemeni entier quitta la landsgemeinde et alla siéger dans les cabanes des charbonniers qui se trouvaient dans le voisinage, pensant par cette retraite inopinée mettre le peuple dans rembarras. Maïs un simple pa;^n| nommé Odermatt, appelé à présider l'assemblée* en leur absence, s'en acquitta avec convenance , et ordonna aux magistrats de reprendre lear place. Ils obéirent. On procéda ensuite aux élections. Le peuple, qui voulait donner une leçon à ses gouvèrhants, élut landamman Odermatt^ et lui donna pour second (Statthalter) Ackermann. La loi anti-démocratique proposée par ce dernier fut abolie (1712-1714).
Le cantondeSchaffljouse, où les bourgeois avaient dù met-, tre^ utl ^ÔTlllï!?' Sllx enipieter oligarchiques du gouvernement à la fin du siècle précédent , fut agité pendant plusieurs années pour la cause la plus minime. Mécontents de la concession d'un droit de cabaret, qui donnait un concurrent à Taubergiste de la commune, les habitants de Wilchingen refusèrent de prêter serment. Deux occupations militaires, Tune de 200 et l'autre de 800 hommes, ne parvinrent pas à briser Ja résistance de ces villageois. Au nombre de 130, ils se réfogièrent sur le territoire autrichien du Uégau et y vécurent quelque temps, sous la protection de l'empereur d^Autriche, qui avait grande envie de s'en servir pour faire une mauvaise querelle à la Suisse. Mais les brouilleries qui survinrenj entre ce monarque et la France Pempéchèrent' de donner suite à oe dessein. Abandonnés de leur protecteur, les gens4^ Wilohingen furent aises de se soumettre et le gouvernement eut le bon esprit de laisser tomber cette affaire.
I/insurrgcUori 4^..Werd(^i|berg^^^ edf'BBf'Iuites ^îus graves Cer a
one ville et six .villages, séparés de Claris par le pays de Sargans, avait été acquis à prix d'argent par les Glaronnais, qui avaient promis d'en respecter les franchises. Mais en \ 705,
la landsgemeinde glaronnaise ayant demandé à voir la charl^ qui les octroyait, refusa de la rendre', ofn*ant aux Werden- - bergeots de leur en expédier un nouvel acte. Indignés de cet abus de confiance, ces derniers refusèrent de prêter serment au nouveau baîlli qui enlra en fonctions, Tan 1719. Un vénérable vieillard, le laiulamman Zwicki, essaya de les persuader et réunit les gens du comté dans Téglisc de GraUs : (« Vous pouvez vous fier à moi, leur dit-il, je suis un vieil honuue et j'ai déjà un pied dans la tombe; je vous proniols (ju'il n(3 vous arri\era aucun tort si vous, prêtez serment.» La défiance était outrée dans le cœur dt's Werdenl)er^eois. Tous les discours furent inutiles. Le peuple glaronnais s'étant adressé aux sept cantons, ceux-ci donnèrent gain de cause aux sujets conli*o leurs maîtres. Les pâtres de Glaris refusèrent de se soumettre «à une sentence qui les rendaient, disaient-ils,, les cgnnx de leurs stijets. On vit alors se répéter les scènes de Wilcbingen, c'est-à-dire le pays occupé, les préposés jetés en pnson , et les habitants éinigrer dans les contrées voisines. Mais aucun prince ne prit, comme à Wilcbingen, le parti des malheureux sujets de Glaris contre leurs oppresseurs. Loin de prêcher la clémence,. Fabbé de Saint-Gall conseillait aux Glaronnais 'de réparer le gibet vermoulu de la contrée. On ne fit cependant mourir personne. Mais le comté fut occupé de nouveau, le juge Vorbourg et les autres chefs qu'on put saisir, conduits liés à (ilaris et frappés d'un exil perpétuel ou d'amendes exorbitantes. Tous les frais de l'occupation furent uiis à la charge des opprimés qu'une landsgemeinde tyranni<juo priva de leurs armes et déclara déchus à jamais de leurs droits et libertés. Quelques années après cependant, le peuple de (ilaris revint de son injustice et rendit aox réfugiés leur patrie, et à la populatiou du Werdcuberg ses armes et ses franchises.
Au^ilieu de ces orages obscurs, se détache comme un '{ rayon lumineux l'épisode tragique du major Davel (4723). l Cet homme héroïque, étrange et profondément religieux, il- : lustré par son courage et son humanité dans les armées de ^ ^lalborough, du prince Eugène et dans la guerre nationale de Villmergen , rêvait depui» longtemps , dans sa maison de . Gully, rafifrancbissement de son pays de la domination ber- I noise. L*abaissement moral de ses concitoyens touchait encore
DE LA !f ATI02f SUISSE.
plus son cœur chrétieo que leur abaissement politique. «L'é- k goïsme des villes et l'ignorance du peuple , Timpiélé et la | corruption générale, la soif de Tor et des procès, telles sont, J se disait-il à lui-même , les causes de tous nos maux. Nous | voulons être libres; le peuple doit cesser d'être sujet d'une \ ville étrangère par son origine, sa langue et ses mœurs. Des i magistrats intègres et un clergé savant et pieux doivent in- i spirer au peuple les sentiments de la vertu.» (*) Tous les actes du gouvernement bernois ne faisaient que conîirmer le noble ^ Davel dans ses conviclions. Non content d'avoir dépouillé le '■■ Pays-de-Vaud de ses libertés politiques, le sénat bernois tyrannisait les consciences et humiliait le clergé et racadémie ' de Lausanne, [)ar Tobligation de jurer le forniulaire. L'occa- : sion, d'ailleurs, paraissait favorable. L'administration bernoise \ mécontentait tous les pays sujets, et sa puissance excitait la jalousie de tous les cantons protestants et catholiques. En- j= ihousiasmé pour son dessein et comme poussé, dit-il, par \ une force supérieure, Davel se décida à frapper le coup dé- ^ oisif qui devait faire du Pays-de-Vaud un canton indépen- i dant. 11 profita du moment où tous les baiUis du Pays-de-Vaud f. étaient à Berne, pour les élections. du grand-conseiL Mais bien résolu à ne faire le malheur de personne et à n'exposer d'autre tête que la sienne, dans cette enti*eprise périlleuse, \ le généreux major conspire seul, sans confidents ni complices, et fixe le 31 mars pour l'exécution de son projet. La veille ^ de ce jour, feignant d'avoir reçu des ordres de Leurs Excel-^ 1 lences, il convoque à Gully, comme pour une revue, les 4 hommes de serf bataillon, puis il entre dans la ville de Lau- \ sanne, tambour battant, et range ses hommes en bataille sur la terrasse de la cathédrale, remplie aussitôt d'une foule de ^ peuple, inquiète et surprise à la fois de ce (pii arrive. Davel * alors se rend au conseil de ville , assend)lé a i'extraordinaire, et lui fait part de ses idées, pour soulever le Pays- (; de-Vaud et en faire un quatorzième cantan de la Gonfé- ? dération suisse. Bien loin de partager les vues do Tauda- < cieux militaire, les membres du conseil eurent beaucoup | de peine à dissimuler Tétonnement et Thorreur que leur in- ; spirait ce plan de rébellion aussi inattendu qu'inotiX. Toutefois,
(I) Voir le réell droonstaaciè et palpilanl d'iatérél que treee de répi« Mde Ile lievel rbtotoriea récenl du ceoloa de Vend» Verdeil^ IH.
Oigitized by
202 nisTOiRE '
dans la crainte dMrriter ce chef déterminé et la troupe qu'il
commandait et que l'on croyait d'accord avec lui, on eut l air d'entrer dans ses vues. Mais pendant (jucn circonvient le major, en l'invitant à souper, on a soin de loger ses officiers I et sous-officiers hors de la ville, on arme la bourgeoisie, on fait venir en toute hi\te les milices des environs et on expédie un courrier à Herne, pour avertir Leurs Excellences. Puis, lorsque toutes les mesures sont prises pour la sûreté de la ville , et tous les [)rincipaux quartiers occupés par la troupe , fidèle , on arrête Davei au moment où, en grand uniforme, \ il se disposait à monter à cheval pour aller soulever la ville l de Moudon, comme il croyait l'avoir fait de celle de Lausanne.
! Étonné d'abord et prenant son arrestation pour un malentendu , il ne tarde pas à lire la vérité sur le visage de ceux qui l'environnaient. Alors il remet son épée avec calme à Tofficier qui Tarrétait, en disant : « Je vois bien que je vais être la victime de cette affaire. Mais n'importe, il en arrivera I quelque avantage à ma patrie. »
I A la nouvelle des événements de Lausanne, le gonverne- I ment de Berne , croyant à qne insurrection générale , avait
* fait partir en toute hàle^es baillis et le^commandant militaire du Pays-(le-\';iud. Mais il fut bientôt rassuré par les protes- ^ iations de dévouement (pii arrivaient de toutes paris et les I marques (rindignalioii (ju'on donnait contre V attentat odieux ^ de Davel. Comme on ne pouvait croire cependant que le I major fût sans complice, on le mit à la torture à plusieurs f reprises et môme avec tant de cruauté que les ongles lui * sautèrent des pouces qu'on écrasait entre doux étaux. L'un j des juges lui ayant demandé s'il souiîrait: « Oui, monsieur, lui i répondit-il avec sérénité ; mais je suis persuadé ({ue vous 1 souflrez autant c|ue moi. » Puis, s'exaltant à la pensée du bien ' qu'il avait voulu faire à son pays : « Jour heureux , xiit-il, je l suis dans les fers pour la gloire de Dieu et de ma patrie. »
Davel fut jugé non par les tribunaux de Berne, mais par !^ les propriétaires de maisons de la rue de Bourg,* à Lausanne, ; qui avaient conservé, depuis des siècles, le âroît de haute jusl ike dsitos la cité. Sur trente-un citoyens qui composaient ce ; jury, trente votèrent pour la mort de Davel, morîvantleur sen- \ tence sur ce que Davel avait trahi son serment et abusé de la i confiance de Leurs Excellences en se servant contre elles des
troupes qu'il avait à ses ordres. Le jugement, cMifirmé à i
Berne le SI avril, fut esécuté à Vidy, près Lausanne, le 24. |
Les derniers instants du major Airentoeux d'un sage et \
d'un chrétien. Sur Téchafantl, il exhorta le peuple à h\ vertu, \
do la manière la plus touchante, et, serrant la in.iiii aux ec- l
clésiastitjues qui rentoui'aieiU et Ibndaient en iarnies, il s'assit ^
avec le plus grand calme sur la chaise fatale, d'où sa téte *
roula quekjues minutes après. )
Les rebelles punis, Berne récompensa magnifuiuement tous {
ceux qui avaient contrilKié à la repression de la révolte, à j
commencer parle bourgmesti'e UeCroiisaz et son lils le major, \
dont un ancêtre avait déjà éventé la conjuration du parti i
savoyard deux siècles auparavant. On destitua, au contraire, |
le ministre de Saussure, qui avait parlé avec trop d'éloge j
de Davei dans l'allocution cpi'il avait prononcée, avant i'ei,é- ^
cotîon , sur Téchafaud. La ie^on toutefois ne fut pas perdue \
pour le gouvernement de Berne, Gomme Davel Tavait prévu, I
son coup hardi tourna à Tavanlage do sa patrie. Une partie ï
des abus oessèrent, et t ce qui les ût cesser, dît Thistorien |
anglais Gibbon, fut le courage de Davel, enthousiaste, il est ^
vrai, mais enthousiaste pour le bien pubUc. » Au reste, le %
plus grand avantage que retira le PaysAle-Vaud de rexeiuple >
de dévouement donné par cet homme unique, n'est pas dans *
les réformes administratives. Qui sait dans combien d'âmes |
honnêtes mois engourdies par le bien-être matériel et la |
nnollesse , le sang de ce juste aura reveille l'idéal du patrie- j
tisme et de la vertu? Pour la beauté morale et la profon- * deur du sentiment chrétien (jui anima toute sa vie, Davel
n'a qu'un rival dans notre histoire, c'est Nicolas de Fine. Son ^
héroïsme patriotique et les voix intérieures aux([uelles il di- î sait avoir ol)éi, Tout fait aussi comparer avec raison à la libératrice de la France, à Jeanne-la-Lorraine.
- Le grand calme des Vaudois à cette époque et leur obéis- î|
saoce passive à la volonté des hauts seigneurs de Berne font S
un contraste singulier avec resi)rit remuant et les luttes ré- J pOblicaines qui ngifftnj. Hf> pelii Ktaf, YMIRijIfi ili^^
sopplice de Fïïfîo êi de Lemaure (') n^avait fait qu'aigfir la bourgeoisie. Les deux conseils, celui des Deux-Cents et celui
(I) Lomaltre fut exécuté en mémo temps que Fatio (1707). Un troisième àlÈÊÊén mouvement, Plaget, se tioya en voolatft imvener le lac à la nage.
BimiiB
des YîngUGiiMii ayant décidé k eux seuls de fortifier la ville et établi on impôt pour dix ans, sans consulter les citoyens en conseil général, le mécontentement s'accrut au sein du peuple. Un officier au service de France, MicbéN Daeret, quoique patricien et membre des Deux-Cents, prit ouvertement le parti des bourgeois , critiqua le plan suivi pour les fortifications et les dépenses excessives qu'il entraînait. Exclu du grand-conseil et privé de ses biens, il n'en devint que plus ardent dans son opposition (1730). Pour la briser, le gouvernement condamna Michéli h une prison perpétuelle, qu'il évita par la fuite (1731). Mais trois ans après, les citoyens voyant finir |>oiir la seconde fois la dixième année de l'iuipùt, el craignant qu'il ne fût renouvelé sans leur participation, se réunirent en armes et adressèrent au conseil des représentations énergiques sur la diminution de leurs droits. De là le nom de Représentant^^ qu'on donna dès lors à ce parti. Le nom de NégeUifi fut, au contraire, donné aux partisans du gouvernement, parce qu'ils refùsèrent de faire droit aux griefs des Représentants. Craignant un mouvement populaire, le chef des Négaii($^ le syndic Jean Trembley, fit tamponner secrètement les canons de la ville et transporter de rartiUerie à Tllôtel-de- Ville. Mais ces précautions étant venues à la connaissance du peuple, firent justement éclater le tumulte que^fon redoutait. Le gouvernement épouvanté c(mvoque alors en hâte le conseil général. Le peuplQ vainqueur décrète qu'aucun impét ne sera plus volé sans son approbation, ét arrache aux conseils une sentence d*exil contre Jean Trembley et les autres tamponneurs (4 mars 1734).
Les Représentants triomphaient, lorsque leur brouillerie avec les Natifs vint rendre la prépondérance au parti des Négatifs. Les Natifs étaient de simples habitants , nés à Genève, mais non bourgeois et ne jouissant, comme tels, d'aucun droit politique, lis s'étaient unis d'abord aux Représentants ou partisans de la bourgeoisie , dans l'espoir que ces derniers les associeraient à quelques-uns des privilèges de leur classe. Déçus dans leur attente, ils se rallièrent au parti des magistrats contre les Représentants dont plusieurs furent mis en jugement. La. guerre civile éclate alors dans la ville, divisée en deux quartiers hostiles, la Cité et la ville basse. Plusieurs citoyens furent tués, le ^dic des ArtS| qui inter-
DE LA NATIOiN SUISSE.
venait en médiateur, percé d'une balle à la main et PHÔtelde-VilIe assiégé par les Représentants (août 1 737).
Les troubles de Genève attirèrent rattentio!\ des cantons suisses et de la France, (jui avait donné asile aux magistrats exilés. x^faIgré l'opposition de quehjues-uns dos gouvernants et des citoyens attachés avant tout à Tindépendance de leur ville, une médiation de la part des trois États eut lieu. L'ordre fut rétabli à Genève; un édit de pacification, élaboré par les médiateurs, fixa les droits des deux conseils et du conseil général. Cet édit, voté en conseil général , fut accepté par une majorité de 1|346 citoyens contre 39 (8 mai 1738). «Les vingt-cinq années qui suivirent l'édit de pacification , dit un écrivain genevois, forment une des périodes les plus heureuses de l'existence de Genève , une de celles où les aria , l'industrie et les sciences firent les plus rapides progrès. » (^)
Dans le môme temps Tinlervention de la France apportait on dénouement tragique aux guerres de droits qui, depuis le commencement du siècle, agitaient les États du princeévéque de Bâie. En i 705, un courageux défenseur des droits de la prévôté de Houtter*6randval, le banneret Ylsard, avait été destitué de ses emplois. Les Bernois intervinrent , par les armes, en faveur de Mouliers (1706-M). La môme lutte se reproduisit à Gourtelary, à Neuve ville et à Bienne surtout, dont plusieurs des principaux magistrats exilés et
môme condamnés à mort (1714). "'"^
La ville de Porrentruj et les (juatre mairies du pays d'Ajoie'T^uTTeff^lïmrnen t , f [irerî?Vnèb>îî ^ît^T MaltraTOs^l^rÂl 'liOiiseillé par le seigneur Ramschwag, l'évèque Sigismond de Rheinnclî n'écoutait aucune plainte et traitait de rebelles les États provinciaux et leurs cléputés. Attachés à leurs droits, les citoyens de Porrentruy se soulevèrent. L'évéque réclama le secours des cantons catholiques ses alliés. Mais, après un mûr examen, les cantons refusèrent. L'empereur d'Allemagne, auquel s'adressa ensuite le prince-évôque (comme avait fait le prince-abbé de Saint-Gall contre ses sujets du Toggenbourg), condamna les représentants de révôché et les déclara rebelles, mais sans fournir au prélat les moyens nécessaires pour comprimer la révolte. Sigismond s^ tourna alors vers
(1) ai9toir9 abrégée tf< fa Confédératiim, par lima de la Ittve, SOS.
la Frtace ei oonolut, à Soleofe, un traité avec cette puîssaiioe. * 600 soldats français entrèrent à Porcentray la baïonnette aa boQt du fosil. Martyrs de la cause populaire, trois députés de la campagne^ Petignat, Lion et Rlat, eurent la tète tranchée, et leurs membres éoartelés furent exposés dans les quatre mairies du pays d'Âjoie comprimé par la terreur (27 avril <740). Mais la mémoire de ces •courageux patriotes resta vi- • vante dans l'esprit du peuple aijolat, qui encore aujourd'hui célèbre les Petignat dans un chant original et d'une mélodie puissante, voix orageuse d'un peuple opprimé et frémissant sous le joug. '
Les idées d'égalité travaillaient pendant ce temps la bourgeoisie de Berne et donnaient naissance à la conjuration connue sous le nom do Ucuii^>qui en fut le ch%f et îï*vTél1ràe f1^#^;*Lr gt5tî<^1f^Ln^^ de Berne , remar(|uable d'ailleurs par rétendue de ses vues et par la sagesse de son administration , avait porté à Texcès le népotisme oligarchique. De trois cent soixante familles inscrites au h*vre d'or de ia république bernoise, soixante seulement, en réalité, prenaient part au gouvernement, ^km contentes de se partager les plus lu^ cratife des 70 bailliages et les meilleures oommisstons d'officiers dans les régimentscapitulés, quatorze de ces fomtiles voyaient cent vingt-sept des leurs Aiire la loi dans le grand-conseil ou Deux-Gents|îdéclaré, en 1703, le souverain de la république. Les SteigerWies Wattewyl comptaient jusqu'à seize membres de leur nom dans le grand-conseil. Â peineja célébrité européenne attachée à son génie et à'sa vertu put-elle y faire trouver place à Albert de Haller, grand homme annobli par les rois, mais issu d'une famille de simples bourgeois de la ville de Berne. Son front, orné de la couronne du sav^oir et du patriotisme, ne fut point jugé digne de porter le béret^ ou chapeau de velours noir des membres du petit-conseil, dont le moindre conseiller pouvait faire trafic et même le donner en dot à sa fille. Le conseil secret, établi au sommet de rédifice aristocratique, comme un gardien des lois et de la constitution, s'était transformé en une inquisition d'État redoutable, trônant dans l'ombre et recevant les dénonciations anonymes comme le conseil des Dix à Venise.
En 1 744, vingt bourgeois et patriciens demandèrent dans un mémoire rédigé en termes respectueux le redressement
de ces abus. Les principaux pétitionnaires furent punis par par la prison et un exiJ plus ou moins long. De ce nombre était Samuel Henzi, capitaine au service de Modène, homme d*une vaste instruction littéraire, nourri de l'étude de classiques grecs et romains, et de l'histoire des conjurations anciennes et modernes.. Gracié par le sénat et de retour de son exil en 1748,- Henzi se présenta pour le poste de bibhothécaire au(iuel lui donnaiont des droits sos connaissances variées et la manière distinguée dont il avait rempli les fonctions du sous-bibliothécariat. On lui préféra un jeune patricien de. dix-huit ans, dont la vocation littéraire ne s'était encore déoelée par aucun service rendu aux lettres. Exaspéré par cette nijustice et par le mauvais état de ses affaires , llenzi trama, avec d'autres mécontents, le renversement de roli* garchie, qu'ils se proposaient de remplacer par un gouvernement tiré, comme autrefois, du sein de Ja bourgeoisie dé fierae. Le& conjurés, au nombre de soixante et dix, avaient pour chefs , après Henzi, un négociant ruiné , nommé Wernier et le lieutenant Foueter, commandant en second de la garde soldée et ancien sergent-major au service de France. Un patricien, le fils de Tavoyer d'Eriach, était au nombre de leurs affîdés, et le proscrit genevois Michéli Ducret, détenu à rhôpital, entretenait avec eux une active correspondance. Le dimanche, 13 juillet, lut fixé pour rexécutiou dij complot. A un signal donné par Texplosiou de quel(|ues grenades, ou rincendie d'une masure , les mécontents devaient courir aux armes, s'cnjparer de l'arsenal, surprendre les membres des conseils et les forcer d'abdiquer, au besoin parla violence. Pour la réussite du complot, Henzi comptait beaucou-) sur Foueter que sa position mettait à même de servir utilement la cause de l'insurrection et de grossir le petit nombre des conjurés avec les soldats placés sous ses ordres. Mais le 2 juillet, à 8 heures du soir, l'un des conjurés, étudiant en théologie, tourmenté des suites que pouvait avoir la conspiration, eo révéla l'existence au conseiller Tillier, magistrat aimé du peuple* Sur Tordre du conseil secret, déjeunes membres des Deox-Cents se rendirent sans bruit au logis des chefs du complot, et les arrêtèrent eux-mêmes. Foueter voulut faire résistance et tira un coup de pistolet qui ne partit pas. L'officier qui rarrétai^ riposta avec un pistolet chargé à poudre et lui
brûla la figure. Àa premier moment les patriciens, croyant que toute la bourgeoisie et la campagne environnante étaient d^intelligence avec les conjurés, courent en armes ii Thétel du gouvernement et occupèrent les portes-de la ville. Une liste des conjurés, trouvée dans une des poches de Wernier, les remit de leur frayeur. Dès le lendemain, ils partagèrent la garde des portes avec la bourgeoisie et les milices de la campagne, et Ton commença le procès des conspirateurs. Henzi, pareil sous ce rapporta Davel dont il était loin d'à voir la loyauté et Tintégrité de mœurs et de caractère, conserva dans sa prison un sangfroid et une feriiielé héroïques. Dans un de ses interrogatoires on lui demanda la liste des conjurés sous promesse de lui faire grâce de la vie; il la tira de la doublure de son habit, la déchira et en avala les morceaux en présence de ses juges. Le procès ne fut pas long. Contre l'opinion de l'avoyer Steiger et de quelques sénateurs, les trois principaux conjurés, Uenzi, Foueler et Wernier, furent condamnés à mort et décapitée le jeudi, 17 juillet, avec les circonstances les plus atroces; le bourreau, troublé par Pémotion de Wernier. n'abattit sa tôte qu'au troisième coup de glaive. Témoin de cette boucherie, Uenzi ne sourcilla pas et reçut lui-même deux coups, sans que la téte fût Sépaiée du tronc. Au premier ooup, se retournant vivement vers Pexécuteur : tTu exécutes, dit-il, comme tes maîtres jugent. » 11 fallut achèver de détacher sa* téte avec un couteau. Foueter ne reçut également la mort qu'au second coup. Un certain nombre de conjurés parvinrent à s'enfuir. Berne mit leur téte à prix et bannit les autres, du nombre, le fils de' l'avoyer d'Erlach. Michéli Ducret, dont la persécution n'avait pu dompter l'ardeur démocratique, fut transféré dans la forteresse d'Aarberg, où il resta jusqu'à sa mort en 1756.
f La femme de Ilenzi et ses enfiints étaient au nombre des ; bannis. Arrivée sur les bords du Khin, cette femme qui avait î^. du sang italien dans les veines, s'écria altérée de vengeance: « Voyez I tout chers que me sont ces enfarits , si je croyais * qu'ils ne vengeassent pas un jour leur père, je les noierais dans ces flots. » Meilleurs citoyens , les fils gardèrent dans i leur cœur l'amour de la patrie et se distinguèrent dans les i services de Hollande et d'Autriche , où l'un des petils-fils de I Henzi a brillé récemment comme général dans la dérmère guerre de Uongrie.
La conjuration de Henzi , comme celle de Davel , ne laissa pas d'exercer une heureuse inlluence sur la con(luite du gouvernement et l'état des esprits dans le canton de Berne. On blâma dès lors avec plus de liberté les vices du gouvernemenL Les magistrats eux-mêmes corrigèrent les plus criants, sans renoncer toutefois à cette morgue hautaine qui caractérisait entre autres Pavoyer de Watlewyl. La conjuration de Henzî ne trouva pas d'écho dans les campagnes. C'est qu'elle était toute au profit de la bourgeoisie, dont le triomphe n'eût pas amélioré sensiblement le sortde ces derniers. «Quand la révolte aspire à devenir révolution, dit un illustre historien vandois, elle doit être la révolte non de l'égoYsme contre régoïsme, mais de Fintérêt général contre le privilège. Heureux le pays si dans cet intérêt la part de la sincérité remporte sur celle du prétexte! » (*)
La figure du capitaine Henzi est au moins celle d'un poétique et hardi conspirateur. II n'en est pas de même des magistrats ambitieux et cu[>i(]es qui fii'cnt révolter la Léventine, en 1755. La meilleure liATrmjilTtf^'Ijnrpou uni ffRrtfrW'^^tÇèt^ dans la guerre de 17 1-2. Les Lévenlins avaient marché avec joie sous les drape, uix d'IIri contre les protestants. Kn récompense, ils obtinrent de la landsgemeinde d'Uri une solde et de nouvelles franchises. Seuls presque do tous les peuples sujets de la Suisse, les Lévenlins receva ient do leurs maîtres le beau titre do «chers concitoyens» et choisissaient en landsgemeinde leurs magistrats nationaux, un banneret, un commandant général et leur conseil. Mais ce furent précisément ces dignitaires qui les perdirent. Uri ayant rendu une loi très-sage et protectrice des veuves et dés orphelins, contre des tuteurs avides, les fonctionnaires léventins, intéressés au maintien des abus, représentèrent la n(Hivelle loi comme une atteinte aux privilèges de la vallée et réussirent à soulever tout le peuple. «Soyons unis, allaient disant ces démagogues de village en village; nous tiendrons bien tôte au petit c.uiton d'Uri.» lui parlant ainsi, ils oubliaient que la €onfédéralion était derrière. Ils coinptaient peut-être aussi sur les neiges qui obstruent les passages de la vallée pendant l'hiver et sur ranimosité qui divisait les gouvernements deSchwytzet
(I) Moimard. XV, 480.
BISTOtlB
d'Uri. Schwytz, en effet, ne prit les armes que pour la forme et ne fut prêt à marcher que lorsque tout était fini et la rébellion oompilmée. Mais il suffît de la vue du noir Taureau d'Uri sur son champ jaune et des deux bannières rouge et blanche du Haut et du Bas-Underwald pour glacer le courage des Lé* ventins. Et 4orsque ces bannières et oelle de Lueeme, suivies de plus de 2,000 hommes, firent leur entrée en bon ordre à Airolo, le 21 mai, et à FaYdo, le 22, sous les ordres du capitaine*général Sehmid, tout œ peuple, si insolent la veille, se soumit presque sans eoup férir aux magistrats d*Uri. Lescbefii de ce canton avaient décidé de foire un exemple terrible. Le 2 juin, tout le peuple de la vallée, convoqué à FaTdo et cerné par les troupes de la Confédération, dut entendre la sentence qui le privait de toutes ses francliises, prêter à genoux serment de fidélité , et assister au supplice des chefs de la rébellion. C'étaient le banneret Forno, le conseiller et avocat Sartori et le capitaine-général Orso, que ne protégea point le sanctuaire des capucins , où il avait cherché un refuge. Huit autres malheureux furent conduits enchaînés devant la troupe jusqu'à Altorf, où le spectacle de leur exécution fut donné au peuple souverain. Une insurrection mal calculée a toujours pour résultat de hver les fers d'un peuple au Uea de l'émanciper.
Saite des mouvements révolutionnaires. — Les BtprésentanU et les A'^ gatif$ à Genève. — Chenaux à Fribourg.
A paix de Baden, en raftiRAnt nnir Tr>^^<>nhQff^^ gfifii&Jp bienfoît de PindépendiuSœ , n*avait fait qu'accroître leur désir de Tobt^ir à tout prix. Le demi-siéde qui suit cette paix est marqué par des troubles sans fin et des soulèvements populaires, dirigés tantét contre Tabbé, tantôt contre les deux oonseils du pays (Landrathjy catholique et protestant, tantôt contre les magistrats abbatiaux» L'abbé Joseph, qui gouver-
DE LA KAWm 80IS8I. 2f 4
naii la prino^auté de Saint-Gall, de 4748 à 4736, était pourtant un prince éclairé, bon, juste et économe des deniers publics. Sans être aussi paternel, Tabbé Célestin, qui lulsuccéda', a'était rien moins que l'oppresseur de son peuple ou un admiidstrateur prodigue des revenus de révéché. Mais des hommes violents el ambitieux siégeaient dans les deux^.lafidrath et forent les prindpauz artisans des troubles- du Toggenbourg. Pénétrant leurs mobiles, Fabbé, pour se lies attaçher, donna à deux d'entre eux, Rttdlinger e^ûller, les principaux emplois du pays. Mais d'autres démagogues (Erb, Wetter) surgirent de la multitude et excitèrent de nouveaux désordres, marqués par d'horribles excès. Les deux anciens agitateurs, Rlidlinger et Keller, assaillis par une horde frénétique, furent assassinés dans un bois, de la manière la plus barbare (1735). L*abbé Célestin fut chassé avec sa cour de la landsgemeinde de Watt- Vf^ où il se présentait pour recevoir le serment des citoyens ét le prêter lui-même à son peuple. Un doyen protestant, qui blâmait ces excès , fut arraché de la tribune et traîné par les cheveux. Catholiques et protestants rivalisaient de violence. Berne et Zurich, dans des vues de politique et d'am-
• bition , entretenaient sous main la rébellion. L'ambassadeur de France, au contraire, protégeait Tabbé, des terres duquel il espérait tirer des auxiliaires pour ses armées. A la fin, ces trois États s'entendirent pour dicter la paix aux Toggeiibour> geois. Mais ils ne parvinrent à la faire accepter par cé peuplé . hidomptable qu'en 1 759, après de nouveaux troubles. L'ignare et séditieux banneret Wetter, qui les avait excités, tut frappé d'une amende de 800 florins. Une amoistie générale passa l'éponge sur tout le reste.
{47ropc^iÈter^î^ï^^ du pi^^SSSf de
Notre-Dame qui , disaient-ils , ne respectait pas leurs franchises, et de la landsi^enieinde de Schwytz, qui n'avait pas voulu les confirmer, par un acte authentique. lis eurent des réunions au Cheval-Blanc et à Trachslau, chez les Këilin, el refusèrent à leur tour de payer l'impôt cantonal. Schwytz les ayant fait citer inutilement par ses agents, dont ([uelques-uns
• furent maltraités, occupa le bourg d*Einsiedlen et déploya une rigueur excessive contre les rel)elles. Trois Kiilin et un «autre citoyen encore eurent la téte tranchée; un quatrième,
212 BISTOIRB
réservé au même sort, rendit l'âme au moment où les soldats l'enchaînaient sur un char. Plusieurs autres furent punis du carcan, de la dégradation civique et de la confmalion dans leur conuiiune. Une colonne fut placée au pied du mont Hacken avec cette inscription : « A Ja hante éternelle de quelques sujets rebelles d'Einsiedlen. »
Uconduitejift ticéilérif ffli^e PgiSSfttNComine prince de^isÇiîrïï^^ un contraste frappant avec celle jdes
]^Sn|nërSSuverains d'Uri et do Schwytz envers leurs sujets d'£insiedlen et de la Léventine. La domination prussienne, choisie librement par les trois États, n'avait certes rien d'oppressif pour la principauté. Mais républicain de cœur, le peuple neuchàtelois regrettait amèrement Tindépendance dont le crédit de quelques grandes familles l'avait frustrée en i 707. La France aussi avait conservé un parti dans l'ancienne noblesse et cherchait à séparer Neuchâlel de la Prusse. Le mécontentement se manifesta a Toccasion de (juehjues réformes que voulut introduire Frédéric et des entraves cju'il mit aux services etraiigers, autres que le sien propre. Les communes et les corps de l'État prolestèrent énergicpieiuent. A la tète de rop[)osition étaient le banneret Ostervvalil, homme de tête et de probité, et les deux conseillers d1{lal Pury etChaillet. Le roi destitua ces maiiisfrats et combla d'honneurs, au contraire, le con- . seiller (iaudot, qui avait abandonné les intérêts du peuple, pour se vouer à la défense de ceux du ro» (1767). NeuchAtel ayant invoqué l'arbitrage de Berne, ancien allié et protecteur du comté) l'avocat général et vice-gouverneur Gaudot plaida avec son éloquence^ habituelle, devant les Deux-Cents, la cause du monarque et obtint gain de cause. A cette nouvelle, la fureur du peuple de Neucfaiâtel ne connut plus de bornes. Une émeute terrible éclata le jour de la rentrée de Gaudot dans la ville. L'avocat général et son neveu Favarger, voyant la maison cernée par la multitude, commirent l'imprudence de tirer sur elle. Un charpentier tomba mort et quelques personnes furent blessées. Aussitôt la multitude furieuse força les portes et tua Gaudot de trois coups de fusil, puis se dis* persa au cri de : « Vive le roi, le traître est mort. » (25 avril MQH) Quelques semaines se passèrent avant qu'on osât sévir contre les meurtriers. Cependant, aux instances du roi et du nouveau gouverneur royal, le célèbre général bernois Len-
Hf LA. HATtON SUIS9B.
ta(u8y les troapes des quatre cantons alliés de Berne, Fribourg, Lucerne et Soleure, fraocbirenl la fronlière et occupèrent Neuchâtel. Les coupables non-bourgeois, qu*on put saisir, furent pendus ou roués; les autres, exécutés en effigie ou bannis du pays. Des délégués des quatre cantons, réunis ensuite en conférence, à Moral, prononcèrent le désarmement de la bourgeoisie, le paiement de tous les frais et d'une indemnité de 3,000 francs à la veuve de Gaudot. Mais, en souverain clément, Frédéric II et son sage ministre Lenlulus prirent soin d'iuloucir la rigueur de ces sentences. Ils rendirent au peuple ses armes, ôtèrcnt au roi le droit de destituer nrbilraircuient les magistrats, et octroyèrent aux NeucliàLcIois de nouvelles franchises et un code perfectionné et plus populaire. «C'est ainsi (lu'iin monarque, dit riiislorien Zscliokke, donna aux gouvernements républicains de laSuisse un e\em[)le qu'aucun d'eux n'eût été capal)le de donner à ses co-I-Uats. » 3fais ce monanpie était l'un des princes les plus éclairés de son siècle; c'était, en un mot, Frédéric-Ie-Grand.
-Le mouvement de 1712 avait bien pu empêcher les prin» ci f ) îdesHu^^
'fgffSUBPpfiSIpvèmeni dit, mais non d'administrer d'une mai\ière presque aussi oligarchique que les autres Ktats- Villes. En 4762, on punit simplement de l'exil perpétuel un bailli prévaricateur, coupable de toute espèce d'extorsions, d'infidélités et d*actes de despotisme. En revanche, le pasteur destitué Waser, convaincu d'à voir écrit des articles défavorables au gouverneinentzuricoiS) dans un journal d'Allemagne, et d'avoir soustrait quelques documents de la chancellerie, où il travaillait comme copiste, subit la punition des traîtres, et fut décapité, à Zurich, le 27 mai 1780. Cruelle envers les individus, l'oligarchie zuricoise ne l'était yuères moins envers les villes de son territoiro (pii défendaient leurs privilèges contre ses empiétements successifs. Les citoyens (le WiiUerlhour avaient é[)rouvé déjà au conimencemenl du siècle les tristes elTets de Tégoïsme niercanlile de leurs rivaux de Zurich. Les bourgeois de Stein eurent i\ s'en plaindre davantage. Quatre années après le meurtre judiciaire de Waser, Stein fut occupé militairement par les Zuricois, frappé d'une contribution de 10,000 florins et ses magistrats punis de diverses [)eines. Le cri nie de cette ville était d'avoir voulu maintenir le droit dont elle avait tou-
%\k HISTOIBB '
jours joui , de periuctlre les enrôlements et d'avoir invoqué* ' la protection de lempereur, auquel elle était restée unie par une prestation d'hommage de temps en temps renouvelée.
Aprèsvingt ans de repos, les troubles avaient aussi recommenc?|T35^S|>^^^ cëlelire écrivain genevois
"ïë^-^âcques Rousseau, démocrate en politique et déiste en religion, avait publié deux ouvrages (ïÈmile et le Contrat êodaij qui faisaient une impression extraordinaire sur tous les esprits en France et dans tous les pays de rËurope. Le parlement de Paris condamna ces livres au feu et fut imité par le gouvernement de Genève, qui les fit lacérer par la main do bourreau (le 49 juin 4762). Beaucoup de citoyens protestèrent contre cette décision. Elle paraissait d*autant plus sur» prenante, que dans le même temps les œuvres impia de Voltaire, le seigneur de Perney, simprimaient et circulaient librement dans cette ville. Mais le gouvernement repoussa les protestations des citoyens et refusa de convoquer le conseil général. Le chef du parti négatif, le procureur générai Tronchin, hoinine riche, d'un grand talent et très-lié avec Voltaire, fit TapoloLiie de l'aristocratie dans un écrit intitulé : Lettres de la campagne. Rousseau y répondit par ses Lettres de la montagne qui échauffèrent de plus en plus les partis. Des débats orageux éclatèrent au sein du grand-conseil. Tronchin demandant un jour à un membre qui plaidait la causé du peuple : « Quand cesserez-vous de faire le tribun? » — ' « Quand vous cesserez de faire le dictateur.» L'édit de 4734 défendant les rassemblements populaires, les citoyens du parti des ReprésenSofUi se réunissaient dans les cercles et les cafés, dont rinstitution remonte à cetle époque. Ils s'entendirent, au nombre de 800, pour refuser tous les candidats que le gouvernement proposerait pour les premières magistratures Après hm't tentatives infructueuse^, le gouvernement, désespérant de briser leur résistance, demanda et obtînt Tintervention des trois puissances garantes et protectrices de Tédil de 4 738. La France, Zurich et Berne envoyèrent des délégués. Mais les représentantsdeZuricbetdeBeme refusèrent d'entrer dans les vues monarchiques du ministre de France, Beaut»ville. Celui-ci leur dit avec hauteur : «Savez-vous que je suis
(I) Les citoyens de Geo(nre avalèal la nomlMiloB &eê 4 syoilict ei 4e plusioura fonciionnaires. * . . *
Dl LA 1IAT«>K SUIS».
SII5
le représentant du roi mon maitre. » « Savez- vous, repartit sur le même ton le député Henri Ëscher, de Zurich, que-iious sommes les représentants de nos égaux.» Soumis à rassemblée générale des citoyens, le projet de paciôcation du ministre français fut rejeté par 4,095 voit contre 15 , à la joie de tous les amis de la patrie. Le roi de France témoigna son ressentiment par des mesures extraordinaires. Leâ horlogers genevois domiciliés en France furent chassés du royaiime et un cordon de 800 hommes établi sur la frontière. Mauvais citoyens, les Négatifs choisirent ce moment pour faire rentrer toutes les sommes que leur devaient les Représentants, et en ruinèrent ainsi plusieurs. Mais le peuple genevois montra une force d'iiiue et une modération admirables. Bien que le crédit fût ruiné, le commerce en grande souffrance, les ateliers fermés, il ne se laissa aller, pendant onze mois que dura la crise, à aucune lâcheté, ni à aucun excès envers ses adversaires. Les citoyens les plus aisés vinrent en aide aux autres. Rousseau, proscrit et réfugié à Londres, envoya quatorze livres sterling.
Les magistrats furent obligés de céder devant la volonté inébranlable des citoyens, à la tête desquels brillaient des pubUcistes distingués, comme Delolme et Glavière, des savantSj comme Duluc,'et des orateurs, comme RilUet et Duroveray. L'élection de la moitié des membres du grand-conseil et la faculté de révoquer chaque année quatre membres du peti^ conseil furent données à la bourgeoisiCi dont l'influence contrebalançait ainsi celle du sénat. Cette paciflcation spontanée ei conclue sans la participation des médiateurs, fut célébrée par le son des cloches et une fête d'actions de grâce (mars 4768).
Au moment où l'on croyait le calme rétabli, une nouvelle insurrection éclatait dans la ville (1770). Choyés et par les Représentants et par les Négatifs, tant que ceux-ci avaient été en lutte, les Natifs, ou habitants non bourgeois, n'avaient obtenu aucun des avantages qui*leur avaient été promis par les deux partis. Excités par Voltaire, ils prirent les armes. Mais la majorité des citoyens marcha contre eux et les dispersa, après leur avoir tué trois hommes. Huit des principaux Natifs furent exilés et allèrent porter l'industrie horlogère à Versoix et à Fernex. On soupçonna Voltaire de n'avoir encouragé
ài6 HISTOIRE
la ré vol le que pour enrichir sa seigneurie. Huit années se passèrent alors dans le calme. Mais la révision des lois, décidée en 1 768, remit aux prises les trois partis qui divisaient Genève. Le soir du 8 avril 1 782, le tocsin sonna, appelant les Nalifs aux armes. Au nombre de deux mille, ils s'emparèrent des postes, des portes et de ]116leI-de-ViIle, tuant ou blessant les Négatifs qui faisaient résistance. Les Représentants^ s^l*mant à leur tour, arrêtèrent la fureur des Natifs; puis, d'accord avec eux, ils changèrent en grande partie le gouvernement, et chargèrent douze de leura chefs , parmi lesquels Gt^vière et Duroveray, de pouvoirs extraordinaires, pour gouverner à cèté des syn* dics. Ceux-ci, voyant leur autorité annulée et avilie par cette dictature, invoquèrent secrètement le secours des puissances garantes de Tédit de \ 738. Zurich reAisa d'intervenir. Mais le sénat de Berne et le roi de France, auxquels se joignit le roi de Sardaigno, décidèrent rirUervoiition armée. 2,000 bernois , G,000 Tranyais et 3,000 Sardes marchèrent sur Genève.
Les Natifs^ et les habitants, pleins d'enthousiasme et de courage, avaient tout disposé pour la résistance; femmes et enfants travaillaient aux forlilications , dépavaient les rues, portaient des pierres au sommet des maisons {)our les lancer sur iennemi. Onze cents quintaux de poudre avaient été placés dans le temple de Saint-Pierre et pouvaient faire sauter tout le quartier. Mais les chefs des RepréserUarUs, Glavière, Duroveray et vingt>deux autres, craignant pour leur vie,, conseillèrent la soumission et s'éloignèrent par Iç lac au milieu des imprécations de leurs partisans, qui détestaient leur lâcheté et les appelaient des traîtres. Le 2 juillet, les troupes suisses, françaises et sardes firent leur entrée dans Genève, sous les trois généraux Lenlulus , Jaucourt et La Marmora. Le^ citoyens furent désarmés, l'ancien gouvernement rétabli, et une garde soldée de mille hommes instituée pour le défendre.
Ainsi fut comprimé de nouteau le mouvement démocratique à Genève. Mais les principes proclamés par la démocratie genevoise devaient se propager tout autour d'elle et produire, peu d'années après, d'abord la grande révolution française, et, par contre-coup, une terrible réaction dans cette ville.
Les idées el Texemple des Genevois eurent aussi quelque influence sur les mouvements révolutionnaires qui agitèrent le canton de Fribourg en 4781 et 82 , et dont le plus consi^ dérable est connu dans Fhistoire Jocale sous le nom de Révth iuHen de Ckmaux.
Le gouvernement deFribçgrg était devenu de plus en plus olîgnTtfhTt(ÏÏë?'lrr*?vaif fiïêsque tous les défauts de celui de fleHTie,'St'ins le cachel de grandeur el de sagesse pratique qui voilait les vices de ce dernier aux yeux de ranii du bien public et de la prospérité des peuples. Des cent faïuiiles de j^obe et d'cpce qui, en 1 627, s'étaient déclarées, de leur chef, seules habiles aux emplois de la république, plus de la moitié s'étaient éteintes sans qu'on songeât à les remplacer. Une ordonnance de 1684 défcMidait, au contraire, positivement d'ouvrir la porte de la bourgeoisie secrète à qui que ce fût , et cette défense avait été rigoureusement maintenue, bien que « la diminution des familles régnantes exposAt TÉtat au despotisme, 9 de Taveu de l'un des cliefs de la république ('j. Ce despotisme n'existai» d'ailleurs que trop dans l'État. La cbam* breiecrè/e, usurpant tous les pouvoirs, subordonnait h sonom* nipotence ét le sénat des Vingt-Quatre et le corps des Soixante dont elle était tirée, et jusqu'au grand-conseil des Deux-Cents, le souverain de la république. Par une étrange anomalie, les cheli) de cette cbambre étaient les banllîerets^ c'est-à*dire ces tribuns du peuple, chargés dans le principe de défendre les intérêts de la bourgeoisie et armés dans ce but du veto ou pou* vôir extraordinaire de suspendre les lois. Mais en ôtant à la bourgeoisie réiection de ses bannerets (1553), le patriciat en avait fait les serviles instruments du pouvoir dont ils étaient appelés par état à combattre les empiétements et les abus.
Lésé dans les droits politiques qu'il avait anciennement exercés, le peuple ne croyait pas l'être moins dans ses intérêts matériels par (!es péaj^es, des charrois abusifs, la violation d'anciennes franchises el l'expropriation de forêts communales. Une commune importante, le bourg de la Tour-de- Tréme, près de Bulle, avait soutenu un procès contre le goavememeiH, au si;||K de attiÉioiito sur les forêts de Sautau
(I) Le baron d*All dans son Bittoirê d$9 HêMtimi. l, p. 80.
as
mstom
et de Bouleyre. Les croyances religieuses étaient également en jeu. Le gouvernement avait supprimé le couvent de la Valsainte, en Gruyère, aboli des processions et des fêtes, avec le consentement de lévéque et du pape, il est vrai, mais au grand scandale du bon peuple allemand et roman, désolé de ne plus retrouver en lettres rouges dans Talmanacb tous les noms des apôtres et des saints qui lui étaient cliers(t780). Un autre grief aux yeux du peuple était Tinconduite notoire de certains membres de l'autorité* Trois partis séparés se formèrent contre le gouvernement : les paysans, les bour« geois du chef-lieu et les familles nobles. Ces dernières, au nombre de quinze, réclamaient non la préséance dans l'Ëtati comme dit Zschokke par erreur, mais Tégalité avec les familles palricieniijBS, dont la jalousie leur interdisait certaines charges lucratives et influentes. En effet, les nobles ne pouvaient remplir ni les charges de bannerets , ni celles de secrets, à moins d'une renonciation formelle à leurs titres de noblesse.
Les paysans, les premiers, se levèrent. Au nombre de 2,000 et après avoir fait bénir leurs armes et leurs drapeaux par les curés de Morlon et de Matran, ils marchèrent sur la capitale, le 2 mai 1781. Ils avaient pour chef l'ancien aidemajor Chenaux, de La-Tour-de-Trôme, homme doué d'une intelligence vive, d'une certaine facilité de parole et d'un bel extérieur. Un avocat, André Castella, de Gruyères, et un paysiin cultivé de Saint- Aubin, Raccaud, prêtaient à Chenaux l'un le secours de sa plume mordante, et l'autre, celui de son infatigable activité. Le rendez-vous des insurgés était cette même auberge de Posieux, théâtre récent d'une assemblée populaire. Le gouvernement ne pouvait se fier entièrement ni aux milices du canton, ni aux bourgeois de la capitale; il opposa aux insui^s des troupes de Berne et de Morat, aux ordres du colonel de dragons Froijjeville, militaire expérimenté, qui avait fait la guerre sous le grand Frédéric. Dans raprès-midi du 4 mai , le colonel bernois fit une sortie avec la garnison , cerna les insurgés et leur fît poser les armes, tout en leur promettant qu'on examinerait leurs griefs. Chenaux, craignant d'être livré, avait disparu dès qu'il avait vu la tournure que prenaient les choses. Il s'enfuit du côté de Posieux où, dans la nuit du môme jour, il fut assassiné par
deux de ses afidés (') qui se flattaient par là d'obtenir leur grâce et de gagner les cent louis promis par le gonvemement à qui rendrai^ Chenaux mort ou vif. Le corps du malheureux chef de insurrection, livré au bourreau, fut écarlelé comme celui de Petignat, à Porrenlruy, et sa tête plantée sur !a tour de la porte de Uomont, la face tournée vers son lieu natal. Raccaud et Castella étaient parvenus à se mettre en lieu de sûreté: on les exécuta en effigie. Plusieurs de leurs complices furent envoyés aux galères et aux îles françaises, condamnés à l'exil et aux travaux forcés. Pendant tout le temps que dura le procès, la ville fut remplie de soldats bernois, soleurois, lucernois. Des magistrats de ces cantons accompagnaient ces troupes en qualité de commissaires ou de représentants^ comme on disait alors.
Comptant sur les baïonnettes de ces auxiliaires, les gou* vernants ne voulaient faire aucune concession à leurs concitoyens. Sur les instances des représentants, Tavoyer Werro .et les conseillers Odet et Montenach, principales têtes polî> tiques de l'aristocratie, se décidèrent cependant à faire publier du haut des chaires « que par suite de cette clémence qui lui était naturelle, le souverain voulait bien accorder trois jours à tout le pays pour exposer ses griefs par écrit. » (H mai) Malgré la brièveté de ce délai et Taspect imnosant des troupes qui fourmillaient en ville, les jurés des coimnunes affluèrent, porteurs de toute espèce de plaintes et de remontrances. Les bourgeois du chef-lieu , assemblés par quartiers ou bannjè* res, firent aussi connaître leurs doléances.
Mais l'examen des griefs traînait en longueur et le silence du mystère régnait sur tous les actes des représentants et du pouvoir. Le peuple déçu dans ses espérances comprit mieux et pleura Tliomme généreux dont le sang avait coulé pour la liberté. A ses veux le nom de Chenaux devint celui d'un saint et d'un martyr. Sa tombe , regardée conmie un lieu de pèlerinage , était sans cesse entourée de gens en prières, qui brûlaient des cierges en son honneur. Les anathémes de l'évéque et les sentinelles que les patriciens placèrent auprès
(1) Henri Rossier et Claude Chavaillaz sont les noms de ces traîtres. Le récUdeM.MooQard, qui fait mourir Chenau^ dauâ ualità Avry, manque d'ezactiiude. Le nôtre est calqué sur les actes ocaclels et les mêmeires <Pitii contemporalD, M. le comte Frauçois DIesbach.
HisroiBB
lie la tombe ne purent arrêter ce culte de la reconnaissance nationale. Lo aouvernemenl jugea cependant à propos de faire j quelques concessions au peuple des campagnes. Il restreignit les charrois et les péages, renouvela Tédit de 1 764 contre le libertinage, et admit à la bourgeoisie secrète quelques familles des anciennes terres, dont les arbres généalogiques attestaient un indigénat de plusieurs siècles. Il eût même volontiers ré- « tabli toutes les fêtes supprimée»; mais Tévéque Monlena<À, avec une fermeté qui Thonore, refusa positivement d'écrire à Rome pour demander le rétablissement de chômages dont il avait naguères et pour de justes raisons, disait-il, sollicité la suppression.
Obs concessions ne pouvaient satisfaire la bourgeoisie du
chef-lieu, dont l'unique désir était le rétablissement de l'égalité primitive entre tous les citoyens de la ville cl des vingtquatre paroisses. Dans ce but, ils réclamaienl à grands cris Taccès aux archises et la communication des chartes constitutionnelles de 1 404 et de 1553, qui consacraient Tégalilé primordiale des citoyens. Mais les patriciens se gardèrent bien' (robleiupérer à leurs vœux et répondirent aux plaignants : 0 Les r(>glemeiUs de vos confréries et de vos corps de métiers doivent suffire pour vous faire connaître vos droits. » Quelques-uns nièiiie des plus exaltés tentèrent d'enlever des archives le cod're deS bannerets qui contenait les dangereuses chartes (U mars 4782). La loyauté vigilante du chancelier de Castella fit échouer cet indigne escamotage. Les bourgeois honnis et joués n'avaien^ plus d'espoir que dans la justice des cantons médiateurs. Mais moins soucieux des droits de la bouf^eoisie que de ceux de la noblesse, les représentants de ces Ëtats aristocratiques étaient occupés pendant ce temps à négocier entre les familles régnantes ce fameux traité du 4 8 juillet dans lequel, soi-dfeant powr établir NgaHté par faite dans la république, les patriciens reconnaissaient aux nobles le droit de prétendre à toutes les charges de l'État, mais attribuaient, en revanche, à fous les membres des Deux- Cents le droit de porter la particule aristocratitiue (le rfç).
A peine ce traité conclu et la paix rétablie entre les fatuilles régnantes, une déclaration des trois cantons médiateurs apprit au peuple « que les représentations de la bourgeoisie étant dénuées de foudemeut, ils emploiraient toutes leurs
forces à maintenir la constitution aristocratitiue de Fribourg. » Cotte dcclaralion lue aux quatre baunières, le dimanche 28 juillet, fit une impression douloureuse et profonde. A sept heures du soir du mémo jour, les quatre bannières se réunirent sur la place Notre-Dame et se rendirent en corps auprès de Tavoyer régnant. Trois citoyens estimés et courageux, Tavocal Rey, le notaire Guisolan et le marchand dra- • pier Ignace Girard (ronde du célèbre pédagogue) portèrent la parole au nom de leurs concitoyens. Son Excellence Gady, qui passait pour plus favorable à la bourgeoisie que son fougueux collègue WerrOf écoilta les orateurs avec calme et accueillit avec bonté leurs protestations. Mais les Deux-Cents, assemblés à Textraordinaire le lendemain malin, sévirent avec risueur contre les trois orateurs et les bannirent de la Suisse entière, Rey pour quMraule ans, Guisolan pour vingt, Girard pour dix. La peine de Texil et des travaux forcés atteignit plusieurs citoyens, entre autres un paysan allemand, dont le crime était do s'élre rendu «i AUorf pour réclamer l'appui des cantons populaires. Un jeune noble, Emmanuel de Alaillardoz, fut banni pour avoir dit dans une assemblée de bannière : « Mes très-lionorés seigneurs, la bourgeoisie ne demande que ses anciens droits et voilà tout. » (*)
Sentant le besoin de ramener un peu Popinion aigrie par « ces vengeances, les gouvernants mitigèrent la sentence de plusieurs des compagnons de Chenaux, rendirent leurs armes aux communes insurgées, multiplièrent les récompenses aux localités et aux particuliers fidèles, et ouvrirent l'accès de la bourgeoisie secrète à seize familles notables tant de la ville que du canton. Mais ces grâces tardives étalent impuissantes à 'désarmer le ressentiment du peuple ulcéré par TinjusUce de ses maîtres et dont l'irritation était entretenue par des écrits clandestins sortis de la plume virulente de Favoctt ' Gastella et d*autres proscrits réfugiés à Carouge et à Neuchâtel.
(I) Dimanche, 23 juio, à Tabbaye des Marcbaods. Mémoirei dt Dit^taeh,
USTOIRB
Tableau rapide de l esprit et do la civilisation au dix-septième siècle. — Age d or des sciences el de la lilléralure nationale au dix-huitième. — Progrès des lumière», de l'esprit public, de la bienfaisance, des arts el de 1 économie publique. — Services luiUlaircs et rapports avec la France et d'autres pays.
OI S I rayons pas consacré un chapitre spécial à Ueluile de la \ie intelleclnclle du dix-seplième siècle. C'est (jue ce siècle si glorieux dans les annales de l'esprit français, forme une période assez obscure dans rbistoii^ littéraire de la Suisse. Aucun progrès bien remarquable ne signale Tépoque désastreuse en politique de la consolidatiou du patriciat et de TinsurrectioQ des paysans. Nul homme de génie ne brille comme un astre consolateur à Tborizon ténébreux de la patriey illuminé seulement par les sanglantes lueurs de I& lutte fratricide de Yillmergen ou des reflets plus sinistres encore de la superstition et du fanatisme (*), Entre la brillante aurore de la renaissance des lettres, dont la fondation de Funiversité de Bàle marque le lever pour la Confédération en 4 460 et le radieux épanouissement de nos plus grandes gloires nationalesVers la seconde moitié du dix-huitième siècle, le dix-septième n'apparaît gueres que comme une sombre journée d'hiver ou un paie crépuscule. La science de ré[)oque se réduit en général à une érudition pédantesque; et la littérature, absente des écrits des savants, dont la muse allemande ou française parle grec ou latin, se réfugie tout entière dans les chants populaires et les drames patriotiques ou pieux représentés dans les carrefours des villes et des villages de l'IIelvétie. L'histoire, la grande histoire manciue tout à fait à ce siècle; la ironique locale et domestique seule est cultivée avec plus de patience que d'éclat et cite parmi ses représentants les plus instructifs le greffier StetUeri de Berne et parmi ses
(1) Le nombre des sorciers brûlés à cette époque de préjugés inbuiuains est incalculable, ytniiée 1119 vit Ifyrer aux flammes 62 personnes dms
le seul petit bourg de SÛnz.
(2) La chronique manuscrite do Stelllor, en 10 volumes in-folio, est à la bibliothèque de Berne. Un extrait en 2 volumes, mais mutilé par la. censure, en a paru du vivant de l'auteur en 1626.
Digilizea by
écrivains les plus naïfs le pnysan de Braclioi shausen, auquel on doit une relation modérée et pleine de bon sens de la prise d'armes des campagnards bernois contre leur gouvernement,, en 4653.
Un spectacle tout différent, un spectacle magnifique frappe les regards de Fami des lettres, au dix-huitième siècle. De tous les coins de la Suisse surgissent comme par enchantement des hommes de génie ou d*un talent supérieur. Arts, sciences, lettres, toutes les parties du domaine intellectuel sont explorées avec élévation, avec profondeur par ces hommes d^élile. Les uns, génies éclectiques et restaurateurs, se bornent à renouveler entièrement les champs défrichés par leurs devanciers au temps de la réforme; d'autres, doués d^une force créatrice et pareils (pour me servir de fexpression du plus remarcjuahle d'entre eux) à ces nobles penseurs solitaires « dont la lampe nocturne éclaire l'univers, » ouvrent à rhumanité de nouvelles voies et de nouvelles perspectives, dans le monde moral comme dans le monde matériel. Tous ces grands hommes ne brillent pas à la fois dans leur patrie. Cosmopolites par leur.renoramé'e autant que par la nature de leurs travaux, plusieurs sont appelés par la libéralité éclairée des souverains à briller sur un plus grand théâtre, et se font admirer dans les cours et les universités étrangères, à Berlin, Saint-Pétersbouna;, Paris, Londres, Leyde et GOtUngue. Mais fidèles à leur petite patrie, le plus grand nombre refusent de s'en séparer ou ne quittent que momentanément et à regret la modeste existence qu'elle leur procure, mettant leur ambition à créer en Suisse des foyers littéraires capables de rivaliser avec les principales académies de TEurope. Sous leur action puissante, cinq centras considérables s'ouvrent à la culture intelleetuelle : Zurich, Bdle, Berne, Lausanne et Genève. Zurich, déjà célèbre au treizième siècle comme le foyer lie la poésie chevaleresque des chantres d'amour, célèbre de nouveau comme foyer théologique au temps de la réforme, devient f)ar le nombre, l'éclat et la variété des talents qu'elle reunit dans ses murs, l'Athènes de la Suisse et de la langue allemande. Genève, où naquit Rousseau et aux portes de laquelle Voltaire passa une grande partie de sa vie, Genève trouvait une rivale digne d'elle dans sa sœur du Léman, dans ce Lausanne, non moins cher qu'elle-même aux beaux esprits
niSTOIRE
du temps et aux étrangers de distinction qui de toutes les
parties de l'Europe affluaient dans ce lieu de délices ('). La
vie de l'esprit n'était pas bornée a ces grands centres; de toutes petites villes, comme Rolle, Yverdon, Nyon, avaient leurs sociétés iilléraires, leurs théâtres et leurs imprimeries en renom.
Dans le panthéon national où l'imagination se plaît à réunir les imaiies de tous les grands hommes de lu Suisse, à cette époque niémorable, arrélons-noiis de\ant les noms les plus glorieux ou les plus utiles a la nation. Audacieux génie, Jea.-h Beenoulli, de Bàle, âgé de 1 8 ans seulement, dispute le sceptre des sciences exactes aux plus grands calculateurs du siècle, à Newton, à Leibnitz, et le fameux Voltaire trace sous son portrait cet éloge aussi honorable pourson caractère que pour son génie :
Son ospril vil la vérité £t son cœur connul la Justice; U a fait l'honneur de la Suisse Et celui de l'humanité.
Disciple de Jean Bcrnouilii, rival de son fils Daniel et de son neveu Nicolas, tous [)rcsque aussi grands mathématiciens que leur maître, le B«\Iois Eller porte avec eux le flambeau dos fortes études dans les cours et les académies du Nord. Le premier il réduit en corps de science l'architecture navale et la manœuvre des vaisseaux. Son ironie transcendant détermine avec la même précision le mouvement des navires sur rOcéan et celui des astres dans les cieux. Les recueils des académies de Saint-Pétersbourg et de Berlin sont remplis de ses mémoires lumineux écrits en latin , en aUemand et en français.
Supérieur encore aux précédents par l'immensité de son érudition et de son génie, le grand Uallbr apparaît comme un atlas encyclopédique portant sur ses robustes épaules et enserrant de ses bras vigoureux tout le domaine de la créatîoD. Sdences divines et humaines, sciences de l'esprit et de la nature, son regard d'aigle a tout étudié et tout approfondi, dans une époque où les progrès du savoir humain et sa division en un grand nombre de branches ont rendu plus difficile et
(4) C'étaient, entre autres, le philosophe RaynnI , l'oratour et homme d'Etat anglais Fox, Servau, î'Iiistoriea QibbQn, ()ui y pasM uae graaUQ parlio (io sa vie.
DB LA VATlOUf 8UI88B.
plus rare que jamais Tuniversalité des connaissances. Certes, le philosophe el naturaliste zuricois Cokrad Gesner fut ud rénovateur de la science et un génie de premier ordre pour son siècle I Mais Conrad Gesner n'est que le précurseur d'Âlberi de Ilaller, dont la fécondité intellectuelle ne peut être comparée qu*à celle de Voltaire, et qui surpassa de beaucoup en solidité et^en profondeur le polygrapbe de Ferney ('). Aussi, tandis que Voltaire, frappé de certains abus qui^dés* bonoraient l'État et FÉgh'sc, propageait l'impiété et rendait le christiams?7ie responsable de la superstition et des écarts d'une parlic lie ses interprètes, lialler consacrait tout son talent à la (léfense de l'ordre social et de la religion, et recueillait les hommages du jeune empereur Joseph 11, Tun des souverains les plus vertueux et les plus éclairés de l'Europe.
Un sentiment élevé du droit et du devoir uni au christianisme des ancêtres et an culte sincère de la patrie et de l'honneur du nom suisse, tel était l'idéal d'Albert de Haller, comme il ressort de sa vie et de ses nombreux écrits. Ce christianisme philanthropique et national s'est élevé à lui-même et sans le * savoir, doux beaux monuments; le premier, dans l'inscription latine d'un laconisme sublime qui orne encore aujourd'hui la porte d'entrée de l'hôpital de Berne : Christo in paupmbus (au Christ dans la personne des pauvres); le second, dans cette autre inscripCion , que le chantre des Alpes avait composée en allemand pour l'ossuaire de Morat, en 4751, et qui disparut avec cet édifice à l'invasion française. Voici eette épitaphe dont une traduction française ne peut rendre qu'imparfaitement Ténergie et l'élévation originales : « Arréte-toi ici, Helvétien ! Ici repose la grande armée devant laquelle Liège tomba, et qui fit trembler le roi de France sur son trône! Si nos ancêtres ont vaincu l'ennemi, ce n'est point parle nombre de leurs soldats, ni par leurs appareils de guerre; mais par la concorde qui fortifiait leurs bras. Oui I frères, votre puissance réside dans votre union; piiisse-t-elle revivre dans le cœur de tous ceux qui lisent ces paroles 1 »
Uioï wdà^m ^imidj (ici unt g-ranfrctc^é i^xon cxMU;
(4) cL'hi:$toiro générale, dil le docteur Troxler, ne cite qu'un seul Anslole el qu'ua soul Pline ; mate la Suisse a prodoit ud Conrad Gesner et un Albert de Ualler. •