HISTOIRE V
mille combattants : fiers de leur nombre, ils méprisèrent l'armée de Henri, et lui présentèrent la bataille avec une confiance présomptueuse. Mais ils ne purent soutenir le choc des troupes du roi, qui les mit en fuite, et qui, poursuivant la victoire avec chaleur, rétablit Guillaume dans tous ses droits (1040). Malheureusement l'affection de Henri pour Guillaume fut de courte durée : le parti des mécontents trouva le moyen de lui insinuer qu'il était de son intérêt d'envahir les Etats du jeune duc. Mais , bientôt déçu de ses injustes espérances par la fermeté de Guillaume, il dut enfin demander la paix (lO^iS). Un ressentiment vif et profond survécut à leurs débats, et fut la cause cachée de cette haine implacable qui , pendant une si longue suite d'années, suscita des querelles sanglantes entre les rois de France et les princes normands , surtout lorsque ceux-ci furent maîtres de l'Angleterre : haine aveugle autant que funeste aux deux royaumes.
Alfred et Edouard, fils d'Ethelred, roi d'Angleterre, et cousins de Guillaume, étaient à la cour de ce prince, qui les aimait tendrement, lorsque Canut, qui régnait depuis vingt ans en
Angleterre, mourut empoisonné. Il laissait trois fils, auxquels il avait partagé ses trois royaumes sans distinction de la légitimité de leur naissance. Swenon eut la Norwége, Hardi -Canut le Danemark, et Harold le Bâtard TAngleterre. Ce partage mit la division entre les enfants de Canut, et entre eux et les princes Edouard et Alfred, Alfred, plus remuant, s'embarqua pour l'Angleterre avec une flotte de cinquante voiles, que lui avait donnée Guillaume. A peine fut -il débarqué dans la province de Surrey, que Godwin , comte de Kent, beau -frère du feu roi et son assassin, le fit poignarder à son tour. Puis, pour dérober le secret de ce crime, il convoqua à Londres les seigneurs anglais, et leur proposa pour roi Edouard, qui était resté en Normandie. Ceux de ces seigneurs qui avaient cru Godwin l'auteur du meurtre d'Alfred, ne savaient plus sur qui porter leurs soupçons, dont cette conduite semblait justifier le comte de Kent; de manière que tous applaudirent à ce choix. C'est ainsi que la détestable ambition qui avait fait assassiner l'un des deux frères, mit la couronne sur la tête de l'autre.
Edouard était facile à dominer : Godv^^in l'avait
bien jugé; aussi sut-il, en homme habile, proliter de la première circonstance qui se présenta pour lui offrir tous les avantages du crédit qu'il avait en Angleterre. Il ne laissa pas échapper l'occasion de proposer à Edouard la main de sa fille Edith : le roi y consentit avec autant de reconnaissance que si ce rusé courtisan , en lui donnant sa fille, lui eût fait présent de la couronne. Edouard n'eut pas d'enfants de cette union.
Mais revenons à Guillaume. Il jouissait depuis quelques années d'une paix profonde ; ses tuteurs la mirent à profit pour cultiver les dispositions du jeune prince, auquel ils donnèrent tous les maîtres nécessaires à son éducation. . Guillaume, avec une figure heureuse, une grande taille , un air majestueux , la bravoure intrépide de ses ancêtres, avait reçu de la nature un génie pénétrant et infatigable ; aussi fut-il le prince de son siècle le plus instruit et le plus prudent.
Ce fut en i(U6 que Guillaume prit en main les rênes du gouvernement. Il commença par s'entourer d'hommes probes et éclairés, renvoya tous ceux en qui il avait reconnu des vices, évitant surtout de se laisser prévenir, dans la
crainte de commettre une injustice. Il lit désarmer ceux de ses sujets qui avaient, indiscrètement ou méchamment, pris part aux révoltes. Il porta des lois sévères contre les meurtriers et les incendiaires, et ordonna que ses vassaux lui rendissent hommage et prêtassent leur serment de fidélité. Ces lois eurent la sympathie de tous les hommes de bien, amis de la tranquillité et du bonheur du peuple, tandis que ceux chez qui les désordres et le brigandage étaient une habitude invétérée, refusèrent d'obéir à Guillaume et levèrent l'étendard de la rébellion.
Guillaume, par sa valeur et sa fermeté, se débarrassa enfin des vassaux insoumis qui troublaient sans cesse la paix de son duché (1049), Afin de maintenir désormais cette paix si précieuse pour le bonheur de ses sujets et pour le succès de ses entreprises, il assembla les états à Rouen, où se trouvèrent les prélats, les comtes, barons et seigneurs : ils renouvelèrent entre ses mains le serment de fidélité. Tous lui donnèrent des preuves d'attachement, et le supplièrent de se marier, afin que sa postérité offrît au pays des gages de sécurité et de bien-être. Guillaume
n'eut pas de peine à se rendre au vœu de ses vassaux : il envoya des ambassadeurs à Baudouin le Pieux, comte de Flandre, pour lui demander sa fille Mathilde , princesse vertueuse , accomplie et digne à tous égards d'être la compagne de ce jeune héros. Beaudouin, flatté de cette demande, conduisit lui-même sa fille au duc de Normandie; et leur mariage, célébré au château d'Eu, fut accompagné des cérémonies et des fêtes les plus brillantes. Guillaume amena ensuite sa jeune femme à Rouen, où elle fut reçue avec toute la pompe et la magnificence que méritaient ses vertus et sa beauté (1056).
Tout semblait promettre un bonheur sans nuage à Guillaume et une paix profonde à ses sujets. Mais les plans ambitieux de Henri, son désir de réunir à la couronne le duché de Normandie , et plus encore les ennemis de Guillaume qui entouraient le trône du monarque, envieux de )a gloire du duc, tout enfin paraissait conspirer pour troubler le repos des Normands et celui de leur illustre chef. Quelques années s'écoulèrent en projets et préparatifs de la part du roi de France. Henri fit sommer tous les vassaux de la couronne d'assembler leurs troupes, dont il forma deux
corps d'armée, l'un sous la conduite d'Eudes son frère, et des comtes de Chaumont, de Montdidier et de Ponthieu , avec ordre d'entrer dans le duché par le pays de Bray ; le roi commandait l'autre corps en personne. 11 envahit la Normandie par Evreux, se promettant bien cette fois de conquérir cette vaste souveraineté (1058).
Guillaume, que les dispositions du roi de France avaient préparé à son invasion , jeune, plein d'ardeur et d'une expérience précoce, avait eu le temps nécessaire pour réunir et ses forces et ses moyens de résistance, afin de tenir tête aux corps d'armée qui entraient dans ses Etats. Le succès le plus complet vint répondre aux efforts de Guillaume, et sauvegarder son duché contre Içs attaques et les prétentions de Henri : à la suite de deux défaites décisives , le roi de France dut demander la paix , et fut heureux de l'obtenir aux conditions posées par Guillaume.
Pendant que le jeune duc mettait à profit les années de tranquillité afin d'établir l'ordre dans toutes les parties de son administration, la mort d'Edouard, roi d'Angleterre, et le testament , ou la déclaration qu'il laissa, l'investirent delà couronne de la Grande-Bretagne (1066). Il paraît prouvé
qu'Edouard mit beaucoup d'hésitation dans la désignation de son successeur. Il est constant qu'il appela Guillaume; il ne l'est pas moins que, tourmenté dans ses derniers moments par Harold et ses partisans , fatigué de leurs importunités , il abandonna à son entourage le choix entre ces deux concurrents, les jugeant tous deux dignes de porter la couronne.
Harold, grand sénéchal d'Angleterre, homme ambitieux et adroit, profita des avantages que lui offraient sa position et son crédit pour attirer dans son parti et les prélats et les seigneurs du royaume : ils n'hésitèrent pas à le placer sur le trône à l'exclusion du duc de Normandie. L'installation d'Harold eut lieu le 6 janvier 1066, le lendemain des funérailles d'Edouard; son sacre suivit de près son élection. Harold avait été envoyé, dès 1064, en Normandie par Edouard , pour annoncer à Guillaume ses dispositions favorables; ayant échoué sur les côtes de Picardie, il fut retenu prisonnier par le comte de Ponthieu ; le duc de Normandie fit demander sa délivrance, et Harold, sorti de prison, se rendit à Rouen, où il promit à Guillaume de servir ses intérêts du vivant ainsi qu'après la mort d'Edouard. 11 lui rendit
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même hommage et serment de fidélité comme à riiéritier du trône d'Angleterre.
Harold , violateur de tous ses serments , croyait pourtant que rien ne pouvait troubler son règne; il considérait d'ailleurs que Guillaume, séparé de lui par la mer, ne franchirait pas cet espace pour lui disputer la couronne. Cependant le duc de Normandie n'eut pas plutôt appris la mort d'Edouard , son parent, et l'installation de l'usurpateur, qu'il envoya à celui-ci des ambassadeurs pour quïl lui remît la couronne d'Angleterre, et, sur son refus, des hérauts pour lui déclarer la guerre , fondée sur trois griefs : le premier, l'assassinat d'Alfred par Godwin, père d'Harold; le second, le bannissement des seigneurs normands établis en Angleterre; le troisième enfin , son usurpation de la royauté au mépris des droits qu'avait Guillaume et par sa parenté et par le testament d'Edouard, au mépris de ses promesses et de son serment. La réponse d'Harold écarta les deux premiers chefs, en ce qu'ils étaient les faits de Godwin, et non les siens; quant au troisième point, il allégua son élection, comme un droit appartenant à la nation anglaise.
Guillaume, peu surpris de la réponse de son compétiteur, qu'il prévoyait au contraire, avait travaillé sans relâche aux préparatifs nécessaires pour le déposséder les armes à la» main , et faire valoir par son épée le testament du feu roi , qui l'appelait à sa succession. Cette entreprise était grande sans doute ; mais il avait calculé en homme habile toutes les difficultés, et son ambition surmonta tous les obstacles, quoiqu'il eût assez de peine à convaincre ses barons. Il leur exposa la nécessité où il se trouvait de passer la mer avec une puissante flotte, et le besoin qu'il avait d'argent pour fournir à la dépense d'un armement aussi considérable. Il appuya son discours de tous les motifs de gloire que lui laissait entrevoir une entreprise aussi légitime: toute son éloquence fut vaine. Les états se séparèrent sans rien accorder; mais il obtint de chaque seigneur en particulier ce qu'il n'avait pu obtenir des états réunis: chacun d'eux hasarda sa fortune avec celle de Guillaume.
Plus l'entreprise de Guillaume était hardie, plus elle convenait au caractère français. Du moment où le projet d'invasion fut connu , une foule de guerriers vinrent offrir leurs services au duc
de Normandie, tels que les comtes d'Anjou, de Poitou, du Maine, qui les premiers briguèrent l'honneur de servir sous les bannières d'un chef aussi célèbre. Guillaume récompensa généreusement tous ceux qui l'avaient accompagné, en leur distribuant, au grand regret des Anglais, toutes les dignités et les terres de son royaume.
Guillaume se trouva à la tête d'une flotte de neuf cent sept voiles, non compris les bâtiments de transport; son armée était de soixante mille hommes. Toutes ces forces ayant été réunies, la flotte partit à la fin d'août, côtoya le rivage normand jusqu'à Saint - Valéry, où les vents contraires la retinrent en rade pendant un mois. Les troupes murmurèrent, parce qu'elles croyaient que le ciel s'opposait ouvertement au projet de conquérir l'Angleterre. Dans cet intervalle, l'empereur Henri IV envoya quelques troupes à Guillaume; il reçut également du duc de Bretagne cinq mille homme commandés par divers seigneurs, ses vassaux.
Le duc , avant de partir, avait déclaré dans un conseil la duchesse, sa femme, régente de Normandie, et lui avait nommé des lieutenants pour suivre exactement ses ordres. Il mit à la voile
le 28 septembre, et aborda heureusement à un port de la province de Sussex nommé Pevensey, près d'Hastings, où il débarqua sans opposition et sans avoir rencontré la flotte anglaise. Les habitants prirent la fuite avec des marques extraordinaires de frayeur. La chronique de Wace donne une description pittoresque du débarquement du duc et de son armée. Les chevaliers et les archers abordèrent les premiers; ensuite vinrent les charpentiers , les armuriers, les maçons, leurs outils à la main, et leurs rabots, scies, haches et autres ustensiles pendus à leur côté. Le duc débarqua le dernier, et, ayant trébuché en voulant s'élancer sur le rivage, il mesura la plage de toute la grandeur de sa taille. Tout le monde poussa aussitôt des cris de détresse. « Voilà un mauvais présage! » dirent les superstitieux Normands; mais le duc, qui, tout en se relevant, avait rempli ses mains de sable, s'écria d'une voix haute et enjouée : « Voyez, seigneurs, par la splendeur de Dieu ! j'ai de mes deux mains empoigné l'Angleterre. Sans combat on ne peut faire aucune prise, et celle que je viens de faire, avec votre bon secours je la maintiendrai. » Alors un des hommes de sa suite courut en
avant , et arrachant une poignée de chaume du toit d'une hutte, la présenta au duc en s'écriant joyeusement : « Seigneur, avancez, et recevez possession; je vous donne possession en témoignage que ce pays est désormais à vous. — Je l'accepte, répondit le duc, et que Dieu soit avec nous. »
L'intention du duc étant de ne chercher son rival qu'après s'être assuré d'une place où il ne pût être forcé, il enferma dans son camp le château d'Haslings, et employa quinze jours à faire ses retranchements. Il fit ensuite mettre le feu à ses vaisseaux, afin de prouver à son armée, ainsi qu'aux Anglais, que sa ferme résolution était de vaincre ou de mourir. Le premier ordre qu'il donna atteste qu'il n'avait aucim doute sur la réussite de son projet. Il défendit aux soldats d'attenter aux propriétés des gens du pays, et leur enjoignit de respecter une nation dont il voulait que le bonheur fût son ouvrage, parce qu'il considérait l'Angleterre comme un héritage, et non comme une conquête.
Harold apprit la descente de Guillaume au moment où il venait de gagner une bataille contre Toston, son frère, et le roi de Norwége. Son
armée, quoique victorieuse, avait beaucoup souffert; elle était considérablement affaiblie par les pertes qu'elle avait éprouvées, et il s'agissait de se mesurer avec des troupes fraîches commandées par un prince expérimenté , suivi d'une noblesse ardente à se signaler, longtemps nourrie dans la guerre dont elle faisait ses délices, animée d'ailleurs par l'espoir d'une riche conquête. Harold ne balança pas à marcher à l'ennemi, dont il n'était plus qu'à trois lieues. Le 45 octobre, les deux armées se trouvèrent en présence près d'Hastings : les deux chefs brûlaient d'engager une action qu'ils regardaient l'un et l'autre comme décisive. Les deux armées se battirent à outrance , depuis le matin jusqu'à trois heures après midi , sans que l'avantage parût se fixer de l'un ou de l'autre côté. Harold et Guillaume se signalèrent : ces deux grands capitaines firent dans cette sanglante journée des exploits incroyables. Enfin la victoire se décida pour Guillaume , et Harold , qui avait toujours combattu avec un courage de lion, tomba mort d'un coup de llèche qui lui perça le cœur.
Telle fut l'issue de ce mémorable combat, qui dura plus de douze heures , et dans lequel péri-
rent soixante- sept mille Anglais et six mille Normands.
Le couronnement de Guillaume se fit à Westminster, le lundi 2S décembre, jour de Noël : le duc de Normandie était alors âgé de quarante-trois ans. Ses qualités physiques et morales faisaient présager aux Anglais un règne heureux ; aussi se soumirent-ils à ce conquérant, qui créa une nouvelle monarchie, de nouvelles lois et de nouvelles coutumes, sinon sans murmures, au moins sans résistance de la part d'une nation si inquiète et si jalouse de ses coutumes. Le nouveau roi , dans Tintenlion d'assurer sa conquête, introduisit en Angleterre le gouvernement féodal. Il divisa le royaume en six mille deux cent cinquante fiefs, qui presque tous devinrent Tapanage de ses Normands.
Quelques rumeurs qui s'élevèrent en Normandie rappelèrent Guillaume dans son duché. Il laissa la régence à Eudes, évèque de Bayeux, son frère, et il lui associa Guillaume, fils d'Osborn, qui avait eu la meilleure part à la conquête, et pour laquelle il avait fourni quarante vaisseaux équipés à ses frais. A l'arrivée de Guillaume en Normandie, tous les nuages se dissipèrent; son entrée à
Rouen fut d'autant plus brillante , qu'ayant avec lui les plus riches seigneurs d'Angleterre, il désira étaler à leurs yeux toute la magnificence d'une cour française. Mathilde n'était pas le moindre ornement de la cérémonie. Le nouveau roi employa le temps qu'il passa en Normandie à rendre la justice à ses sujets; mais les mêmes motifs qui avaient déterminé le voyage de Guillaume en Normandie , l'engagèrent à n'y pas prolonger son séjour. Il retourna bientôt en Angleterre, où il trouva beaucoup de mécontents, à cause des taxes excessives dont le peuple était surchargé. Toute la nation anglaise murmurait ; mais la fermeté du roi imposa tellement, que personne n'osa élever une plainte. Sa présence dissipa en un instant toutes les intrigues, et tous rentrèrent dans l'obéissance.
Malgré toute la peine qu'eut Guillaume à réduire le peuple anglais à l'obéissance , malgré les révoltes multipliées et le mécontentement général , il osa» au milieu de ces contradictions inquiétantes, faire venir Mathilde de la Normandie (4070). Il la lit couronner par l'archevêque d'York, et la proclama reine d'Angleterre. Mathilde lui donna, la même année , un (ils qui fut nommé Henri.
Jusqu'ici nous n'avons vu Guillaume aux prises qu'avec des étrangers, qu'il confondit presque toujours avec les autres rebelles ; la seule ambition avait eu part à toutes ses entreprises; mais des chagrins cuisants l'attendaient (1077). 11 eut la douleur de voir un de ses fils à la tête d'une ligue formée contre lui, et le roi de France soutenir avec autant d'injustice que d'imprudence ce fils rebelle. On assure même que Philippe fut l'instigateur delà révolte de Robert contre Guillaume, son père.
Il est constant que le Conquérant en partant pour l'Angleterre avait, en présence de Philippe, donné son duché de Normandie à son fds Robert. Soit que cette donation eût été ajournée, soit que Guillaume en eût regret, ou que seulement il l'eût désigné pour son héritier du duché de Normandie , ses promesses restèrent sans effet. Robert , lassé d'attendre, et n'osant se flatter de faire céder son père en le sollicitant, entreprit d'atteindre son but par la force. 11 était alors en Angleterre. Passant en Normandie, il fit prendre les armes à ceux qui étaient dans son parti , et prévint le roi de France, afin d'en obtenir des secours. Philippe n'hésita pas à lui envoyer sur-le-champ des forces suffisantes
pour lutter contre celles de Guillaume , et pour s'emparer du duché.
Cette révolte et les cruautés qui en furent les suites, alarmèrent Guillaume; il se sentait outragé dans sa personne par son fils , dans ses sujets fidèles par un rebelle; tous ces motifs de douleur se confondirent dans son cœur ulcéré, et le déterminèrent à venir lui-même venger ce double aiTront. Robert, dont l'aveugle ambition était l'unique mobile , n'osa attendre son père dans son duché, où sa rébellion n'avait pas trouvé de complices. Il passa dans le Beauvoisis; Guillaume l'y poursuivit, et le contraignit de se renfermer dans la petite ville de Gerberoy. Ce fut là que cette guerre impie déploya toute sa fureur; mais ce fut là aussi que triompha la piété filiale, et que la nature recouvra tous ses droits (1078).
Le prince assiégé fit une vigoureuse sortie à la tète d'un escadron; celui qui lui était opposé était commandé par Guillaume. L'armure des deux combattants enqiècha (|u'ils ne se reconnussent; tous deux s'entre- choquèrent à outrance. Le fils porta à son père un coup de lance si furieux, qu'il le désarçonna et le renversa par terre. Un cri que le vaincu jeta en tombant fit connaître au vain-
queqr toute l'horreur de sa victoire ; il s'empressa en gémissant de relever son père, le Gt monter sur son propre cheval, et, embrassant ses pieds, le conjura de lai pardonner son crime. Guillaume, irrité, l'accabla de reproches; mais bientôt les larmes d'une épouse chérie, d'une tendre mère, surent réveiller les sentiments que la colère étouffait. Guillaume oublia l'injure de son fils, la lui pardonna, se réconcilia avec lui, et lui donna l'investiture du duché de Normandie et l'hommage de celui de Bretagne, en retenant néanmoins le droft de souveraineté; aussi n'était-ce réellement que le gouvernement du duché qu'il lui abandonnait sous son autorité et sa dépendance.
L'année 1078 est remaïquable en Angleterre par le grand arpentage que fit commencer le Conquérant, afin de préciser la nature des terres et des propriétés de tout ce pays. Ce grand cadastre est généralement connu sous le nom de Doomesday Book.
En 1085, mourut Mathilde, l'épouse chérie de Guillaume, qui pleura amèrement sa fidèle et vertueuse compagne. Tous les pauvres fondant en larmes, accompagnèrent les restes de cette illustre princesse jusqu'à sa dernière demeure; ils lui
payèrent le tribut de reconnaissance dû aux bienfaits dont elle les avait comblés pendant sa vie.
Cette perte fut suivie d'une autre. Richard, second fils de Guillaume, se livrait à la chasse dans le parc de Southampton , que le Conquérant avait fait planter à grands frais, lorsqu'une branche d'arbre le blessa mortellement.
Si la gloire et tous les genres de succès couronnèrent le commencement et le milieu de la carrière de Guillaume , la fin de sa vie ne fut plus qu'un enchaînement de peines et de regrets sensibles.
Ce fut au siège de Mantes qu'il trouva la mort (1087). Il avait quitté son lit de douleur pour tirer, sur cette frontière de France, une terrible vengeance d'une mauvaise plaisanterie que le roi Philippe, son vieil antagoniste, avait faite à propos de sa corpulence. Pour exécuter sa promesse de mettre toute la France en feu lors de ses relevailles, Guillaume fit incendier la ville de Mantes. Mais, tandis que dans sa fureur il encourageait ses soldats à poursuivre l'œuvre de destruction à laquelle il les avait excités, son cheval , ayant posé par hasard le pied sur une poutre enflammée, fit un écart, et Guillaume se
heurta si fort au pommeau de la selle , qu'il fut pris d'un violent accès de fièvre. Incapable de remonter à cheval après cet accident, qui lui sembla le châtiment de l'action barbare dans laquelle il s'était engagé, il fut porté à Rouen dans une litière; là, sentant que sa fin approchait, il tourna', toutes ses pensées du côté du ciel.
Il fit d'abord distribuer aux pauvres des sommes considérables, ordonna de bâtir des églises, et principalement de relever celles qu'il venait de brûler à Mantes ; il fit ensuite rendre la liberté à tous les Saxons qu'il retenait dans les prisons de la Normandie. Il exprima son désir formel de nommer Guillaume le Roux son successeur à la couronne d'Angleterre; puis il le bénit, l'embrassa une dernière fois et le congédia.
Quoique la maladie du Conquérant fit tous les jours de nouveaux progrès, et que ses souffrances fussent très-vives, il conserva jusqu'au dernier instant une présence d'esprit admirable : il s'entretint des affaires d'Angleterre jusqu'au jour de son décès, qui arriva le jeudi matin 9 septembre 1087. Il avait demandé peu auparavant quelle heure il était; on lui répondit que c'était l'heure de matines. « Joignons - nous donc.
c( dit-il, à l'Eglise pour chanter les louanges de « Pieu, et remettons notre âme entre les mains « de Jésus-Christ. » Ce furent ses dernières paroles; il expira en les achevant, sans le moindre mouvement convulsif. On crut même pendant quelque temps qu'il méditait ou qu'il s'était endormi, jusqu'à ce que ses médecins reconnurent qu'il était mort.
A ce moment suprême, liobert, le fils aîné du Conquérant, était en Allemagne; Guillaume le Roux s'acheminait vers l'Angleterre ; Henri , qui s'était chargé des obsèques, s'en alla soudain pour une affaire qui l'intéressait personnellement; et tous les grands officiers de la cour s'étant dispersés pour offrir leurs hommages, les uns à Robert, les autres à Guillaume, les valets saisirent cette occasion pour piller la maison où leur souverain venait de rendre le dernier soupir. Ils emportèrent tout l'argent, la vaisselle plate, les vêtements, les tentures et les meubles précieux; ils allèrent jusqu'à dépouiller le cadavre du monarque, et le laissèrent nu sur le carreau. Tout le monde semblait frappé do consternation et d'effroi; et ni les dignitaires de l'État, ni les fils du défunt ne donnant les ordres nécessaires pour les funé-
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railles, les restes du Conquérant demeurèrent entièrement abandonnés, jusqu'à ce que Herlewin , pauvre chevalier campagnard , entreprit de transporter à Caen, à ses frais, le cadavre du roi, pour qu'il fût enterré dans l'abbaye de Sâint- Elienne, où le prince Henri et les moines le reçurent. Mais à peine les cérémonies funèbres étaient-elles commencées que le feu prit dans ce quartier de la ville , ce qui fut càlise d'une alarme générale; et comme il y avait grand danger que l'incendie se communiquât au cloître de Saint- Etienne, les moines, épouvantés, s'enfuirent de l'église, sourds aux remontrances d'Henri et de Herlewin. Les assistants suivirent l'exemple des religieux ; de sorte que le cercueil du puissant Guillaume resta abandonné jusqu'à ce que l'incendie fût éteint. Les moines rentrèrent alors dans l'église , et la cérémonie funèbre s'acheva.
Mais, la dernière oraison finie, et le cercueil de pierre placé dans la fosse, lorsqu'on se disposait à y descendre le cadavre, Anselme, gentilhomme normand, s'avança et s'opposa à l'inhumation, en disant : « Cet emplacement est celui de la maison « de mon père, que ce duc défunt lui a enlevée « par violence , et cette église est bâtie sur une
« portion de mon héritage; je revendique donc a ce terrain , et je vous dis à tous que vous en « repondrez au grand et redoutable jour du juge- « ment. Je vous enjoins de ne pas déposer les « ossements de ce spoliateur dans le foyer de mes « pères. »
La réclamation d'Anselme fut examinée, et ses droits furent reconnus par le prince Henri , qui le décida à accepter soixante schellings pour prix de la fosse, et à permettre que l'on continuât l'inhumation de son père.
Par les agitations de sa vie, par les circonstances de sa mort, et jusque dans les détails de ses obsèques , l'exemple de Guillaume le Conquérant peut grossir la foule de ceux qui prouvent de la manière la plus frappante le néant des grandeurs humaines.