CHAPITRE VI
Avènement de Guillaume le Roux au trône d'Angleterre. — Robert essaie, mais en vain, de faire valoir ses droits d'aînesse. — Alliances et brouilleries successives entre Guillaume , Robert et Henri. — Première croisade. — Ses causes. — Ses premiers prédicateurs. — Robert s'illustre en Palestine. — Il refuse la couronne de Jérusalem. — Mort tragique de Guillaume le Roux. — Henri usurpe le trône d'Angleterre. — Robert arrive en Normandie. — Il débarque sur les côtes d'Angleterre. — Réconciliation des deux frères. — Félonie d'Henri. — Rataillc de Tinchebrai, à la suite de laquelle Robert est fait prisonnier. — Condamné à perdre la vue, il meurt après une longue captivité. — Aventures de son flls Guillaume. — Origine de la rivalité entre la France et l'Angleterre. -- Naufrage de la famille royale d'Angleterre. — Mort du fils de Robert. — Henri descend dans la tombe. — Eustache de Roulogne et Geoffroi Plantagenct, — Ce dernier l'emporte sur Eustache. — Mort de Geoffroi et avènement de Henri 11. — Ses longues guerres avec la France. — Martyre de saint Thomas de Cantorbéry. — Ligue des fils de Henri H contre leur père. — Dernières guerres de Henri II tant avec la France qu'avec ses propres enfants. — Mort de Henri II.
Guillaume laissa le plus funeste héritage aux Normands dans la personne de ses trois fils ; ils réalisèrent l'antique histoire des frères ennemis,
et leurs divisions firent encore plus de mal à leurs peuples qu'à eux-mêmes.
Par son testament, le Conquérant avait nommé Guillaume le Roux, son second fils, au trône d'Angleterre, et Robert, l'aîné, au duché de Normandie et au comté du Maine, en ne léguant qu'une somme d'argent avec une forte pension à Henri , le plus jeune des trois. Ce changement dans l'ordre de la succession blessa sensiblement Robert; il tenta, mais vainement, de faire valoir ses droits d'aînesse, pour réclamer la couronne d'Angleterre (1088).
Guillaume le Roux et Robert se rendaient chaque jour plus odieux à leurs sujets, le premier par sa tyrannie, le second par ses débauches, par le désordre et l'épuisement . de' ses finances. L'ambition effrénée de Guillaume excita bientôt de grands orages, dont Robert porta tout le poids. Eudes, comte d'Aumale, et Gautier de Saint -Valéry, gagnés par les promesses du monarque anglais et par son or, lui livrèrent leurs châteaux. Celte coupable conduite fut imitée par les comtes de Gournay, de Longueville, de Mortemer, et par beaucoup d'autres seigneurs des pays de Caux et de Bray. Le roi de
France lui-même, Philippe, se laissa entraîner par Guillaume le Roux, et se montra peu favorable au duc (le Normandie.
Henri, nouvellement réconcilié avec Robert, et touché des malheurs auxquels l'exposait l'insatiable et perfide ambition de Guillaume le Roux, accourt à Rouen avec quelques braves, se saisit de Conan , chef d'une troupe de traîtres qui devait livrer la ville aux Anglais, le précipite du haut d'une tour, et par cet exemple de vigueur et d'activité relève les alîaires et les espérances de Robert. L'union de ces deux frères arrêta les entreprises du troisième. Guillaume écouta enfin la voix de la nature et de l'équité, ou plutôt il se rendit à l'impuissance de continuer une guerre également détestée des deux partis. Les deux frères , entre autres accords , convinrent aussi qu'à défaut d'enfants mâles de part et d'autre, le survivant hériterait des Etats de celui qui mourrait sans postérité. Cet accommodement fut garanti et juré par douze barons des plus puissants de chaque côté. Henri tut oublié dans cette paix de ses deux frères. Cet indigne abandon lui fit craindre que, tandis que Guillaume le Roux lui retenait les biens de sa mère , Robert
ne lui redemandât le Cotentin. Suivi de Normands et de Bretons, il s'empara du mont Saint-Michel , d'où il espérait se procurer ou des conditions avantageuses, ou de puissants alliés (4091). Robert et Guillaume, réunis, vinrent l'assiéger; ils allaient le réduire par le manque d'eau , lorsque Robert, plus touché de la situation de son frère qu'irrité de ses hostilités , lui envoya des provisions d'eau avec un tonneau de vin, disant à Guillaume, qui le raillait sur cette générosité : Œ Quels que soient les torts de notre frère envers « nous, devons-nous désirer qu'il meure de soif? « Où retrouverions-nous un autre frère, quand « nous aurions perdu celui-ci? »
Guillaume le Roux», qui avait les vices de son père sans avoir aucune de ses hautes qualités, excepté la valeur, fit aussi pendant ce siège un acte dont on ne le supposait pas capable. Comme il observait la place, deux cavaliers, sortis à l'improviste, le surprirent, l'attaquèrent, tuèrent son cheval, et dans l'instant où l'un d'eux levait l'épée pour le frapper : « Arrête, « malheureux , s'écria Guillaume ; je suis le roi a d'Angleterre! » Le soldat s'arrêta aussitôt; avec beaucoup de respect, il aida le prince à se
relever, et lui donna son propre cheval. Guillaume le récompensa magnifiquement, et lui dit : « Tu « seras désormais à moi. » En etYet, il le prit à son serviceavecde forts appointements. Guillaume n'attendit pas la fin de ce siège, dont les longueurs le rebutèrent; Robert, resté seul, réduisit Henri à capituler, et lui permit de se retirer où il voudrait.
Poussé soit par la défiance, soit par la haine contre Edgar Atheling, descendant des anciens Anglo-Saxons, Guillaume avait privé ce prince des biens qu'il possédait dans les concessions faites au roi d'Angleterre en Normandie. Edgar s'était réfugié chez Macholm III, roi d'Ecosse, qui déjà projetait de venger son pays des humiliations qu'il avait reçues de l'Angleterre sous Guillaume le Conquérant , et s'empressa de profiter de l'absence de Guillaume le Roux pour faire une irruption dans le Northumberland (1092). A cette nouvelle, le roi d'Angleterre accéléra son retour, pour rassurer cette partie de ses peuples trèsmécontente de ce qu'il la laissait en proie aux insultes des étrangers. Guillaume, en cherchant à punir les Écossais, ne voulut pas exposer les places qu'il venait d'obtenir en Normandie, et
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pour se délivrer des inquiétudes qu'aurait pu lui donner Robert, il eut l'adresse de lui faire accepter le commandement de son armée contre le roi d'Ecosse. Cette guerre eut pour le roi d'Angleterre tout le succès désirable (1092). Quant à Robert, il ne reçut que de faibles remercîments de ses services, et comme l'infortune le poursuivait, à peine fut-il de retour en Normandie, qu'il se vit aux prises avec Henri et l'avide monarque d'Angleterre (1095).
L'attention, excitée par les derniers événements que nous venons d'indiquer, se perdit tout à coup dans le grand événement des croisades, dont il nous faut dire l'origine et les diverses vicissitudes.
La dévotion qui entraînait auparavant les peuples à Rome s'était tournée vers Jérusalem , que les musulmans avaient enlevée aux Arabes en 1065. Pierre l'Ermite, né en Picardie, homme d'un zèle ardent, représenta si vivement, à son retour de la Palestine, les outrages dont les Turcs y accablaient les chrétiens, que le pape Urbain II se servit de lui pour inspirer aux princes et aux peuples de l'Europe le désir de conquérir cette terre, sanctiliée par la naissance.
les prédications, les miracles et la mort du Christ. L'éclat de l'entreprise, l'intérêt de la religion , l'espoir d'expier dans les combats des crimes de tout genre, les privilèges accordés à quiconque voulait s'enrôler, la vue d'une noble conquête, l'éloquence entraînante du prédicateur lirent oublier tous les dangers et tous les obstacles.
La harangue que le pape lui-même prononça à Plaisance, puis à Clermonl en Auvergne, fit couler les larmes de l'innombrable assistance, qui l'écouta, la tête nue, sous le ciel (1095). Urbain II peignit d'une manière si pathétique et si frappante la profanation des lieux saints, la misère et l'opprobre des chrétiens d'Orient, le péril où l'audace et les progrès des infidèles mettaient l'Europe entière, que tous les auditeurs s'écrièrent d'une voix unanime : « Dieu le veut ! » mot qui fut longtemps le cri de guerre et la devise des croisés. C'est ainsi qu'on appela ceux qui s'enrôlèrent pour cette sainte expédition , parce qu'ils portaient sur leur habit une croix d'étolTe rouge.
Le duc Robert, exalté par son héroïsme naturel, voulut se croiser pour la Palestine, et, afin de subvenir aux dépenses de cette guerre.
il fit proposer à Guillaume le Roux de lui engager la souveraineté , la jouissance du Maine et de la Normandie pendant l'espace de cinq années, moyennant la somme de treize mille six cents marcs. Ce marché fut accepté avec le plus grand empressement par Guillaume. A la fin de l'été de 1096, Robert, accompagné d'une noblesse nombreuse, intrépide et brillante, se rendit en Italie , et de là en Palestine.
Quoique Guillaume le Roux ne fût que régent ou vice-duc de Normandie, cependant, à cause de la pleine souveraineté qu'il y exerça, nous le compterons comme neuvième duc. La cession du Maine et de la Normandie agrandissait les possessions de ce prince sans assouvir son avidité. A peine fut- il installé qu'il rompit avec le roi de France (1096), auparavant son allié, pour entrer dans quelques places du Vexin français qu'il revendiquait comme appartenant au duché de Normandie, et que Philippe prétendait être de son domaine. Guillaume fit bâtir Gisors pour contenir les Français. La guerre se poursuivit avec une incertitude ou une égalité de succès dont les deux monaniucs se lassèrent également; en sorte que, l'année suivante (1097), ils firent la paix
en laissant les choses dans le même état où elles se trouvaient avant les hostilités.
Sur ces entrefaites, Guillaume, comte de Poitiers et duc de Guienne , enflammé de la gloire et de la dévotion qui transportaient alors tous les esprits, se mit à la tête de plus de cent mille hommes, tant cavaliers que fantassins, pour se joindre aux cinq à six millions de personnes de tout sexe et de toute condition qui avaient déjà voulu passer d'Europe en Asie. Les malheurs des premiers croisés ne le rebutèrent point; mais il n'avait pas l'argent nécessaire pour conduire cette nouvelle armée en terre sainte : il suivit l'exemple du duc de Normandie, en proposant au roi d'Angleterre de lui engager ses Etats moyennant une certaine somme. L'olTre fut acceptée. Déjà Guillaume le Roux avait préparé une flotte et une armée pour escorter l'argent et pour aller prendre possession des deux riches provinces, lorsqu'un accident mit fin à son existence agitée et à ses projets avides. Il était à la chasse, occupé de poursuivre un cerf qu'il avait blessé, lorsque Gautier Tyrrel , chevalier français renommé pour son adresse à tirer ^e l'arc , décocha une flèche contre ce même animal, qui s'élançait devant lui :
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le trait atteignit le roi en pleine poitrine et le tua. Tyrrel aussitôt piqua des deux , gagna le rivage , et s'embarqua pour la France, où, en expiation de son jneurtre involontaire, il se joignit aux croisés qui partaient pour Jérusalem.
Ainsi périt Guillaume le Roux (2 août 1100) , à l'ège d'environ trente -quatre ans, et après en avoir régné treize. H n'emporta ni ne mérita les regrets de ses sujets, qu'il accablait d'impôts, non plus que de ses voisins, qu'il cherchait à piller ou à tromper. Il ne laissa pas de postérité légitime.
Robert av^it tellement conquis l'estime et TalTection de l'armée des croisés par son héroïsme, sa bravoure et ses hauts faits, qu'elle voulait le nommer roi des pays conquis en Orient; mais l'espérance de monter sur le trône d'Angleterre, et la certitude de rentrer dans son duché de Normandie, l'empêchèrent d'accepter la couronne de Jérusalem. Robert se mit bientôt en route pour revenir dans ses Etats. En passant par la Fouille, il épousa Sibylle, fille de Godefroi, comte de Conversano. Son beau-père lui donna de quoi rendre à Guillaume le Roux le prix de l'engagement de la Normandie. Robert , continuant sa roule, apprit la mort de son frère :
DE LA NORMANDIE. i!i5
à cette nouvelle, il précipita sa marche pour recouvrer l'Angleterre; mais ce fut en vain. Le prince Henri, le dernier par la naissance des fils du Conquérant, avait su persuader aux Anglais qu'il devait être le successeur de Guillaume le Roux , comme étant né dans leur île lorsque sou père en était roi. La nouvelle du couronnement de Henri fit rentrer Robert dans la Fouille.
Henri , qui avait été assez heureux pour succéder à un prince devenu odieux, eut beaucoup moins de peine à captiver le suffrage des Anglais. Afin de s'affermir encore davantage dans l'esprit des peuples , il s'occupa de punir les exacteurs et de réformer les vices de la cour. Il fit publier un édit sévère contre les malfaiteurs , établit la peine de mort contre ceux qui abuseraient de leur autorité pour fouler le peuple, abolit le couvrefeu, que les Anglais regardaient moins comme une règle de police que comme une gêne de servitude, et couronna toutes ses opérations par une charte confirmative ou conservatrice des privilèges du clergé, de la noblesse et du tiers état. Cette conduite enthousiasma tous les ordres.
Arrivé et reconnu sans obstacle en Normandie (1101 ), Robert apprit qu'il avait perdu le Maine;