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mais, sans s'inquiéter davantage de cet échec, plus facile d ailleurs à réparer que la perte d'un royaume, il se mit bientôt en mer pour l'Angleterre. Plusieurs barons normands étaient dans ses intérêts, et l'avaient déterminé à celte tentative. Robert aborde heureusement : une partie de la flotte et de l'armée de son frère, subjuguée par l'éclat de sa réputation plus encore que par l'évidence de son droit , se donne à lui. De leur côté, les barons normands du parti de Henri conduisent sous ses ordres une armée contre Robert, qui les attendait de pied ferme à Portsmouth. Mais les deux frères, près d'en venir aux mains, eurent quelques remords du saug qu'ils allaient verser pour leur querelle.
Après diverses négociations , ils parvinrent à conclure une paix, dans laquelle on convint : Que Robert renoncerait à ses prétentions sur l'Angleterre, et recevrait en dédommagement une pension de trois mille marcs, avec le Cotentin et tout ce que son frère possédait en Normandie , à l'exception de la seule place de Domfront; que, si l'un de ces princes mourait sans postérité légitime, l'aulro hériterait de ses États ; enfin, qu'il y aurait entier pardon et oubli, de la part de chacun d'eux,
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pour les adhérents du parti contraire. Mais Henri, qui gagnait le plus à ce traité, n'en fut pas moins le premier à le violer (1103); Robert fut donc forcé de repasser en Angleterre , où il reprocha avec fermeté à son frère son manque de droiture. Mais Henri , abusant de la confiance généreuse de Robert, le menaça d'attenter à sa liberté, que Robert dut s'estimer heureux d'acheter en renonçant à sa pension de trois mille marcs.
Ce fatal voyage acheva de perdre Robert , que son courage et sa loyauté ne rendaient pas capable de gouverner un Etat, et sous lequel , malgré son naturel bienfaisant, la Normandie était malheureuse. Henri, de son côté, ne négligea rien pour souffler l'esprit de révolte parmi les Normands (1104). Les sourdes menées du roi d'Angleterre durèrent plus d'une année, pendant laquelle il fit en Normandie un voyage où la perfidie prit tous les semblants de l'amitié la plus tendre. Enfin, en 1105, il envahit la Normandie. Repoussé d'abord par les sujets restés fidèles à Robert, il triompha l'année suivante (1106) à la bataille de Tinchebray. Il souilla son triomphe par un acte de barbarie horrible à raconter : non content de faire renfermer son frère au château de Cardiff,
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en Angleterre , il le priva de la vue en lui faisant passer devant les yeux un bassin de cuivre ardent, et le laissa languir dans un cachot jusqu'au dernier moment de sa vie, qui dura encore vingthuit ans.
La bataille de Tinchebray rendit Henri tout à fait maître de la Normandie. Ce prince agit mieux avec son neveu Guillaume qu'avec son frère Robert. Le jeune fils de cet infortuné, n'ayant encore que six ans, et fait prisonnier avec son père , fut traité d'abord avec égard et confié à la garde d'Elie de Saint -Saën, gendre du prince vaincu. Mais à peine Henri eut-il été couronné duc de Normandie, que sa politique avide et sombre prit la place de la générosité, et qu'il voulut faire partager au jeune Guillaume le triste sort de son père. Saint-Saen, appuyé du comte d'Anjou, trouva heureusement moyen de l'arracher à ce cruel avenir (1107). En 1108 moururent Philippe l'^'^, roi de France, et Elle de Saint-Saën, dont la perte n'eut guère moins d'influence sur le sort de la Normandie. Elle refroidit beaucoup Foulques, comte d'Anjou, sur le sort de Guillaume ; en sorte que ce jeune prince alla chercher asile et secours chez Baudouin , comte de Flandre.
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Nous sommes arrivés à l'année 1110, époque trop fameuse de la rivalité entre la France et l'Angleterre, et à partir de laquelle, jusqu'au règne de Charles VII , on ne voit plus qu'une alternative de guerres et de trêves entre ces deux puissances. Dans un espace de moins de quatre siècles elles conclurent plus de cent vingt traités, presque aussitôt rompus que signés. L'étude approfondie des faits, et non pas une aveugle l)révention pour notre patrie , nous amène à reconnaître avec Sainte- Foix que le tort fut presque toujours du côté de l'Angleterre, et ce tort s'est prolongé presque sans interruption depuis Charles VU jusqu'aux dernières années de la monarchie française.
La forteresse de Gisors, située sur les frontières de l'Ile-de-France et de la Normandie, fut le sujet de la première querelle. On était convenu que cette place resterait neutre, ou que si elle tombait entre les mains d'un des deux princes, elle serait rasée avant quarantejours. Le gouverneur Payen,s'étant laissé corrompre, livra Gisors au roi d'Angleterre- Informé de cette infraction , Louis le Gros envoya demander à Henri la démolition du château ou le combat singulier. Henri ne répondit que par de
froides railleries. On en vint alors à une action , et les Anglais furent repoussés jusqu'à Meulan. La ressource du vaincu fut d'abord de soulever contre le roi de France plusieurs de ses grands vassaux, et ensuite d'en détacher un grand nombre de leur confédération avec leur suzerain. Louis, ainsi traversé, n'eut rien de mieux à faire que de conclure la paix avec le roi d'Angleterre : il céda Gisors à Guillaume Adelin , fils de Henri, et reçut son hommage pour la Normandie (1142).
La guerre recommença en 1118 par les mouvements qui s'élevèrent en Normandie en faveur du fils de Robert , protégé secrètement par la France. En 1119, divers affaires eurent lieu, d'abord auprès des Andelys, entre Henri et son neveu; puis dans la plaine deBrenneville, où la victoire, très-disputée de part et d'autre, resta au roi d'Angleterre. Ce fut à celte action que Louis le Gros, pressé par un Anglais qui voulait se saisir de lui, et qui s'écriait déjà : « Le roi est pris! » le tua, en disant : « Ne sais-tu pas qu'aux échecs le roi n'est jamais pris? »
La malheureuse Normandie, qui comptait alors quatre ducs vivants, les deux frères Henri et Robert, et leurs deux jeunes fils, était en proie
aux ravages de trois ou quatre armées , qui brûlaient les villes, les châteaux et les villages. Un des traits les plus affreux de cette guerre, moitié civile, moitié étrangère, fut l'attentat que Julianne , femme du comte de Breteuil , commit contre le roi Henri , son père, en lui décochant une flèchelorsquecelui-cil'assiégeait dans son château. Cette flèche n'atteignit point le monarque anglais , et la comtesse fugitive perdit son château. Enfin cette déplorable guerre se termina par un accommodement auquel le pape Calixte II, parent des deux souverains , eut la gloire de coopérer par lui-même et par ses légats. On se remit de part et d'autre dans l'état antérieur aux hostilités, sans paraître s'occuper des intérêts du fils de Robert. Mais les succès de Henri furent bientôt empoisonnés par un malheur terrible arrivé dans sa propre famille. Le roi d'Angleterre, délivré des inquiétudes de la guerre, avait donné des ordres pour son retour en Angleterre. Les vaisseaux prêts dans la rade de Barfleur, le roi s'embarqua dans le premier; son fils, les frères et les sœurs naturels du jeune prince, ainsi que la noblesse de la cour, dans un autre commandé par Thomas Airard, dont le père avait conduit Guillaume le Conquérant en Angleterre.
Tous ces jeunes gens ne songeaient qu'à se divertir; l'équipage suivit leur exemple avec plus de licence encore ; car, vers le soir, il n'y eut aucun des matelots qui ne fût ivre et hors d'état de conduire la manœuvre. Le vaisseau, à l'aventure, alla échouer contre un écueil qui le mit en pièces; le jeune prince se jeta dans la chaloupe et gagna le rivage. Son premier soin , lorsqu'il eut mis pied à terre, fut de tâcher de découvrir ce qu'étaient devenus ses frères et sœurs, ainsi que toutes les personnes qui l'accompagnaient. Ce qui s'offrit d'abord à sa vue, ce fut la comtesse du Perche, sa sœur naturelle, qui luttait contre les flots et l'appelait à son secours. Guillaume, qui aimait tendrement cette jeune princesse, fut vivement ému, et, sans balancer un instant rentra dans la chaloupe, et fit ramer vers sa sœur, qui se noyait. Il parvint à la recevoir dans sa frêle embarcation ; Je comte de Chesler, son frère , s'y jeta aussi ; tous les naufragés qui purent aborder, y entrèrent également, sans que le jeune prince, dont le naturel était excellent, pût prendre sur lui de les repousser. Cette bonté le perdit, avec tous ceux qu'il avait recueillis : la chaloupe, trop chargée, coula h fond. Il n'échappa do ce second naufrage qu'un
matelot, qui en porta la triste et fatale nouvelle au roi; celui-ci attendait, au port où il avait débarqué, l'arrivéG du vaisseau qui portait sa famille. La douleur de Henri fut profonde, et il resta d'autant plus accablé par le malheur qui venait de le frapper, que, malgré toutes les recherches , on ne put retrouver aucun des corps des naufragés (1120). Indépendamment des princes de la famille royale, on compta cent soixante personnes de qualité englouties dans ce naufrage , les chapelains du roi, cent cinquante soldats, cinquante matelots et trois pilotes.
La mort tragique du fils de Henri fit revivre le parti de Robert. En 1121, le monarque anglais n'ayant plus d'|iéritier présomptif , avait épousé Adélaïde de Lorraine, dont il n'eut pas de postérité. Ce fut alors qu'une partie de la noblesse normande , craignant de tomber sous la domination d'un maître étranger et très-éloignc , s'assembla à la Croix-Saint-Leufroi, et s'engagea à rétablir le fils de Robert dans le duché de ses pères. Le roi Louis le Gros promit de l'appuyer, et Foulques, comte d'Anjou, s'empressa de lui donner, avec le comté du Maine, Sibylle, qu'il lui avait déjà successivement promise et refusée jadis.
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et qui était récemment devenue veuve de son rival , Guillaume Adelin. Mais ni l'activité, ni le bonheur de Henri ne l'abandonnèrent en celte crise pressante. Il commença par s'approprier la dot de sa bru, qu'il ne voulut jamais rendre. Ayant passé la mer avec de grandes forces, avant que la ligue eût encore quelque consistance, il prit ou brûla les places des confédérés. Valeran de Meulan, pour sauver sa vie, lui abandonna tous ses châteaux; Hugues de Neufchàtel demeura cinq ans prisonnier ; Hugues de Montfort ne recouvra sa liberté qu'au bout de dix-huit ans ; Odoard du Pin, Geoffroi de Tourville et Luc de la Barre eurent les yeux crevés. La Barre, ne voulant point survivre à cette affreuse mutilation, se brisa la tète contre les murs de sa prison.
Henri poursuivit avec chaleur ses avantages, et soumit entièrement les cantons de Normandie qui avaient paru pencher pour son neveu. Bientôt il suscita l'empereur d'Allemagne, son gendre, contre Louis le Gros; mais, à la vue du danger qui menaçait la France, presque tous les grands vassaux réunirent leurs forces à celles du monarque, leur suzerain. L'empereur, malgré sa formidable armée, ne put tenir la campagne contre
eux, et, forcé de se retirer avec perte, il mourut en 1125, peu après cette triste tentative. Henri, beaucoup moins fort par les armes que le roi de France, après la retraite et la mort d'un tel allié, eut recours à la politique. En 1127, il détacha Foulques de l'alliance de la France , en faisant rompre, sous prétexte de parenté, le mariage de Sibylle d'Anjou avec le fils de Robert, et en unissant l'impératrice Mathilde, sa fille et son unique héritière, àGeoffroi Plantagenet, fils de Foulques. D'un autre côté, Charles le Bon , comte de Flandre, ayant été assassiné, Louis le Gros donna ce comté au fils de Robert, à cause de son aïeule, Mathilde de Flandre , femme du Conquérant. Mais Henri suscita comme compétiteur à son neveu , Thierry, landgrave d'Alsace, qui avait des prétentions au même comté. Celui-ci devint en effet comte de Flandre et allié de Henri lorsqu'en 1128 le fils de Robert reçut une blessure mortelle au siège de la ville d'Alost. Après la mort de Sibylle, le neveu de Henri avait épousé Jeanne deMontferrat, sœur de la reine de France; mais il mourut sans postérité. Alors la paix se fit entre Louis le Gros et Henri, qui dès lors jouit du duché de Normandie sans concurrence et sans trouble.
En 1131 , Mathilde, fille de Henri et femme de GeolTroi Plantagenet,mit au monde un fils, qu'on nomma Henri ; ce fut une grande joie pour le roi d'Angleterre; mais elle fut bientôt effacée (1135) par deux chagrins violents, qui le mirent au tombeau. Son gendre et sa fille lui redemandèrent la jouissance de la Normandie, en même temps que les Gallois , profitant de son absence et du mécontentement de ses sujets insulaires, firent de nouvelles incursions en Angleterre. l\ se préparait à s'embarquer pour les réprimer ou les punir, lorsqu'il mourut, âgé de soixante-sept ans. l\ recommanda les intérêts de Mathilde à Robert, comte de Glocester, son fils naturel, sans faire mention de son gendre, contre lequel il était vivement irrité.
Dans la personne de Henri finit la branche masculine de Guillaume le Conquérant, qui ne donna que trois rois à l'Angleterre.
La naissance de Mathilde et les précautions de son père semblaient lui ouvrir sans contestation l'héritage du royaume d'Angleterre et du duché de Normandie ; mais son père môme avait donné l'exemple d'enfreindre le droit de succession. Adélaïde, fille de Guillaume le Conquérant, avait
épousé le comte de Blois, dont elle eut quatre enfants mâles, entre autres Etienne, que Henri avait pris en amitié et auquel il avait donné de grandes richesses avec le comté de Mortain et la main de Mathilde , héritière du comté de Boulogne. Arrivé à l'âge de trente -un ans, Etienne, oubliant les bienfaits de son oncle et les serments faits à sa cousine, dès la maladie de Henri, disposa tout pour lui succéder. A peine Henri était-il mort, qu'Etienne se fît couronner à Westminster (1155) sans la moindre opposition.
Etienne, pour engager les Anglais à le soutenir, promit tout ce qu'ils voulurent. Il abolit l'impôt normand ou danegeît, restreignit les chasses et les forêts royales , confirma et augmenta les droits du peuple, de la noblesse et du clergé ; et , surmontant ainsi tous les obstacles , il s'empara du trésor de son oncle, renfermant plus de cent mille marcs d'argent, non compris la vaisselle et les bijoux. Pendant qu'il s'affermissait ainsi sur un trône usurpé, les grands de Normandie s'assemblèrent à Neubourg , où , pour s'affranchir à la fois du joug des Angevins et de celui des Anglais , ils résolurent d'élire pour duc Thibaut, comte de Champagne, de Blois et de
Chartres, fils d'Etienne de Blois et d'Adélaïde de Normandie. Mais, bientôt informés du succès d'Etienne , et plusieurs d'entre eux redoutant la confiscation des bienè qu'ils possédaient en Angleterre, ils consentirent à reconnaître Eustache, son fils aîné, pour duc de Normandie. Le comte de Blois fut obligé d'abandonner ses prétentions ou ses espérances, pour une somme de deux mille marcs. Le roi de France, Louis le Jeune, reçut (1156) l'hommage d'Êustache, et lui donna sa sœur Constance en mariage. Mais Etienne ne jouit pas d'une longue tranquillité; il eut à combattre les entreprises des rois de Galles et d'Ecosse, et celles de plusieurs de ses grands vassaux. A peine sorti de ces guerres sans avantage réel, il fut menacé par Geoffroi Plantagenet, époux de Mathilde. Mais après quelques hostilités commises dans la Normandie, qui eut à souffrir encore beaucoup de dégâts, d'incendies et de pillages, il apaisa ce compétiteur par une pension de cinq mille marcs. Cependant Mathilde, passée e*n Angleterre pour se faire un parti, et appuyée par Robert, comte de Glocester, son frère naturel, loin de se laisser calmerou désarmer comme son époux, ne cessait d'agirpourrcntrerdansThéritagedeson père.
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La guerre se fit avec des succès divers , tant en Normandie qu'en Angleterre, jusqu'au 2 février 11 4-0, que l'intrépide comte de Glocester accepta près de Lincoln la bataille que lui présentait son cousin, le vainquit , le fit prisonnier, et l'envoya à Malhilde , qui l'enferma dans le château de Bristol. Bientôt (1 1 M), couronnée par Tévêque de Winchester, alors légat de Rome , mais non encore sacrée, Mathilde affecta peu d'affabilité pour les personnes , peu de ménagements pour les ordres et les corps, peu d'égards pour les lois, les chartes et les privilèges.
Ce fut à la suite des nouvelles guerres que suscita l'avènement de Mathilde au trône d'Angleterre, que les Normands, las des calamités que leur attiraient les guerres et les prétentions respectives des rois d'Angleterre et des princes anglais, cessèrent de reconnaître la souveraineté d'Eustache de Boulogne, et se donnèrent à l'époux de Mathilde, dont les droits mieux fondés étaient encore appuyés par la présence de son armée sur leur territoire (114'0).
Henri II, fils de Geoffroi Plantagenet, et qui succéda à son père en 1150, fut d'abord redevable du duché de Normandie à la valeur de son père.
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au droit de sa mère, et dut, bientôt après, le royaume d'Angleterre au courage de tous les deux, au sien propre, et surtout à la mort imprévue d'Eustache de Boulogne, arrivée en 1151.
Geolîroi Plantagenet avait réglé par son testament que Henri, l'aîné de ses enfants, hériterait de tous ses Etats ; que Geolîroi , le second , aurait en apanage Mirebeau , Loudun, Chinon; et que Guillaume, le troisième, jouirait du comté de Mortain; par le même acte, il ordonnait encore que dans le cas où l'aîné viendrait à rentrer dans les biens de sa mère, l'Anjou, la Touraine et le Maine retourneraient au second. Henri , devenu roi, n'eut point égard à cette dernière disposition ; mais ce qui le rendit plus puissant encore, ce fut son mariage avec Eléonore de Guienne, répudiée par Louis le Jeune , roi de France , qui lui avait rendu sa dot. Cette union plus politique que délicate, contractée dès 1152, contribua grandement au succès de Henri contre Etienne, auquel il succéda en 1154. Ainsi, du côté de son père, Henri eut l'Anjou, la Touraine et le Maine ; du côté de sa mère, il eut l'Angleterre et la Normandie; et par la dot que lui apporta Eléonore, il joignit h toutes ces possessions le Poitou , la Saintonge
et l'Aquitaine entière, c'est-à-dire, TAngoumois, le Limousin , le Périgord , l'Auvergne et toute la Guienne jusqu'aux Pyrénées. De plus, dans la suite, il se vit maître de la Bretagne, par le mariage de son fils Geolîroi avec Théritière de ce duché. Ce n'est pas tout encore : il s'empara de l'Irlande (1178).
Henri semblait prospérer sur tous les points. L'année même de son élévation au trône d'Angleterre, Eléonore mit au monde, à Londres, un fils qui fut nommé Henri comme son père.
Les conquêtes, les victoires, les acquisitions de Henri en France, mettaient, pour ainsi dire, ce pays entier à la discrétion d'un aussi formidable vassal. Louis le Jeune aurait entrepris de modérer cet excès de puissance , si les seigneurs , qui voulaient la paix, n'eussent trouvé le moyen de la conserver quelque temps par le mariage de la princesse Marguerite, fille de Louis et de Constance de Castille, avec Henri, surnommé Cotirt-Mantel, fils aîné du roi d'Angleterre (1160). Ces deux époux étaient en bas âge, et la paix que leur union procurait aux deux monarques fut de courte durée.
Après un séjour de quelques années dans ses domaines du continent, Henri revint en Angle-
terre (1165) avec l'espérance de se reposer un peu des fatigues de la guerre, lorsqu'un personnage, devenu justement célèbre dans les annales de l'Eglise, entra en lutte avec l'ambition du monarque, qui voulait entreprendre sur les droits sacrés de Tépiscopat : cet adversaire était Thomas Becket, plus connu sous le nom de saint Thomas de Cantorbéry.
Il était né en 1117. Après avoir fait ses études à Oxford et à Paris, il retourna en Angleterre, et s'y livra d'abord à tous les plaisirs d'une jeunesse dissipée ; mais un danger qu'il courut à la chasse le fit rentrer en lui-même. La jurisprudence des affaires civiles, auxquelles il s'appliqua avec assiduité, lui avait fait un nom célèbre. Thibaud, archevêque de Cantorbéry, lui donna l'archidiaconé de son église, et lui obtint la dignité de chancelier d'Angleterre sous Henri II , qui Téleva en 11G2, après bien des résistances de sa part, sur le siège de Cantorbéry. Thomas ne vécut pas longtemps en paix avec son souverain , comme il le lui avait prédit. L'origine de ce désaccord fut le zèle de Thomas pour les |)rivilégcs de son église. Ce zèle, qui paraissait trop ardent au roi et à ses ministres, lui fit bien des ennemis. On l'accusa
devant les pairs d'avoir malversé pendant qu'il occupait la charge de chancelier, dont il venait de se démettre; mais il refusa de répondre à ces imputations injustes , qu'il savait n'être qu'un moyen imaginé pourle perdre, et que ses adversaires mêmes ne croyaient pas fondé. Condamné à la prison, il se retira à l'abbaye dePontigny, et ensuite auprès de Louis le Jeune, roi de France, d'où il excommunia la plupart des seigneurs qui composaient le conseil de Henri. Il lui écrivait: « Je vous dois, à la vérité, révérence comme à mon roi; mais je vous dois châtiment comme à mon fils spirituel. » Henri II adopta alors des vues de conciliation; et, après quelques difficultés, la paix se fit entre le roi et le prélat. Thomas revint en Angleterre, en 1170^ et la guerre ne tarda pas à se rallumer, les courtisans ramenant toujours le roi à ses anciens errements, et l'excitant contre l'inflexible prélat. Henri II était alors en Normandie. Fatigué de ces rapports , et personnellement irrité contre Thomas, il s'écria dans un accès de colère: « Est- il possible qu'aucun de ceux que j'ai comblés de bienfaits ne me venge de ce prêtre! » Aussitôt quatre de ses gentilshommes, dont l'histoire a conserve les noms pour les flétrir, Réginald Fitz-
Urse, (Guillaume de Traci, Hugues de Morville et Richard Brito, s'engagèrent par serment à venger l'injure faite à leur roi. Ils passent la mer et vont assommer le prélat à coups de massue, au pied de l'autel, le 9 décembre 4170. La piété tendre de Thomas, son zèle, ses vertus épiscopales le firent mettre au nombre des saints par le pape Alexandre III.
Respecté dans ses Etats, redouté des puissances voisines, Henri paraissait au comble delà grandeur et de la prospérité, lorsque des troubles domestiques, d'où naquirent bientôt les guerres étrangères , empoisonnèrent son bonheur. La princesse Marguerite, sa bru , fille de Louis le Jeune, venait enfin d'être couronnée reine d'Angleterre. Elle obtint de son beau -père la permission de venir passer quelque temps avec son mari à la cour de France. Louis, soit par amitié pour son gendre, soit pour diviser les trop grandes forces et possessions accumulées sur la tête d'un vassal tel que Henri , détermina le jeune couple à demander le gouvernement d'Angleterre et de Normandie, plutôt au'à se contenter du vain titre que lui donnaient le sacre et le couronnement. Mais Henri rejeta brusciuement les proj)osilions que lui fil son
héritier, et se l'aliéna par une rigueur fâcheuse. De son côté, Richard , ennuyé de porter sans autorité réelle le vain titre de duc de Guienne et de comte de Poitou, joint son ressentiment à celui de son frère. Geoffroi, duc de Bretagne depuis la mort de Conan, son beau -père, et lassé de vivre sous la tutelle de son père, entre dans celte ligue. Le seul Jean s'abstint de cette confédération. Le jeune Henri, qui en était l'âme, s'échappe de la cour d'Angleterre et vole à celle de France (1175). Son beau-père l'accueille, le protège, et, par ses négociations et ses promesses, associe à sa cause les comtes de Flandre, de Boulogne, deBloiset d'Eu; il y fait même entrer Guillaume, roi d'Ecosse, qui se jette avec une armée sur l'Angleterre , tandis que les autres confédérés menacent les possessions continentales.
Abandonné ou combattu par sa famille et ses voisins, Henri trouve une double ressource dans l'attachement de la grande majorité de sa noblesse, et dans les trésors qu'il avait soigneusement amassés. Pendant que Richard de Lacy, son général en Angleterre, contient ou repousse le roi d'Ecosse, Henri vient en Normandie faire face à ses nombreux ennemis. Après quelques succès, dont ils ne
surent pas profiter, la retraite et l'inaction des Français donnèrent le temps au roi d'Angleterre d'envoyer des troupes en Bretagne, où la victoire suivit toujours leurs pas.
Louis le Jeune , dont la santé s'affaiblissait de jour en jour, et qui ne voulait point laisser d'affaires épineuses à son fils et successeur, alors âgé de dix à douze ans, souscrivit de bon cœur à la paix. Pour la consolider, il fiança la princesse Alix, sa seconde fille, au comte Richard, et permit au vieux roi Henri d'emmener à Londres cette jeune princesse jusqu'à sa nubilité.
De 1179, époque de la mort de Louis le Jeune, à 1189, année de celle de Henri II, on ne voit qu'une série de troubles, de divisions, de querelles, tant entre la France et l'Angleterre que dans la famille même de Henri, dont les fils, de plus en plus mécontents du sort que leur avait fait leur père, s'agitaient toujours, et par leurs révoltes le mirent aux portes du trépas.
Comblé d'humiliations, de courroux et de douleur, le vieux roi d'Angleterre fut pris d'une fièvre lente qui le conduisit à la mort, le (i juillet 1189, dans la cinquanlc-huitième année de sou âge.