CHAPITRE VII
Richard Cœur-de-Lion monte sur le trône d'Angleterre. — Massacre des Juifs le jour de son couronnement. — Préparatifs pour la croisade. — Marche de Philippe-.\uguste et de Richard. — Exploits de Richard à Messine. — Départ. — Conquête de l'ile de Chypre.
— Prise d'Acre. — Mésintelligences. — Retour de Philippe en France. — Victoires de Richard. — Troubles en Angleterre. — Richard fait voile pour l'Angleterre. — Sa captivité en Autriche.
— Intrigues de Jean, son frère. — Délivrance de Richard. — Guerre avec la France. — Mort de Richard. — Anecdote. — Arthur de Bretagne, nommé au trône d'Angleterre, en est dépouillé par Jean. — Avénenent de Jean Sans-Terre. — Intervention de la France. — Arthur est tour à tour protégé par Philippe- Auguste et abandonné par ce monarque. — Arthur est pris par son oncle, qui le met à mort de sa propre main. — Soulèvement général contre le roi d'Angleterre. — La Normandie rentre au pouvoir des rois de France.} — Tyrannie de Jean en Angleterre.
— Le pape met l'interdit sur ses États, et offre sa couronne à Philippe-Auguste. — Bataille de Bouvines. — Dernières années de Jean. — Sa déposition. — Louis, fils de Philippe- Auguste, est roi d'Angleterre pendant quelques jours. — Henri 111 encore enfant, succède à Jean son père.
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Les règnes de Guillaume le Conquérant et de Henri II inspirent naturellement, sur la vanité des choses humaines, des réflexions nées de rapprochements faciles à établir entre ces deux princes.
Ces réflexions seraient encore plus applicables au règne de Richard Cœur-de-Lion, monarque dont la vie , comme le dit un historien , « n'est qu'un tissu d'héroïsme et de férocité, de magnificence et d'avarice, d'esprit et d'inconduite, de malheurs et de gloire, n
Aussitôt qu'Henri II fut dans la tombe , les premiers soins dont Richard s'occupa furent d'apaiser les troubles et de pacifier l'Anjou, la Guienne, la Touraineet le Maine, provinces qui lui appartenaient du chef de sa mère (H89). Il vint ensuite en Normandie pour en prendre possession, et il entra dans Rouen aux acclamations du peuple. Puis il envoya Gautier, archevêque de Rouen, en Angleterre, avec les évèques de Bayeux, d'Êvreux, et plusieurs autres seigneurs, pour chercher, conjointement avec la reine Eléonore, sa mère, à maintenir la tranquillité dans ce royaume. Pendant les trois semaines que Richard resta en Normandie , il s'occupa exclusivement de l'administration de son duché. Il rendit aussi leurs biens à quelques seigneurs sur qui son père les avait confisqués. Il confirma ensuite son frère Jean dans la possession du comté de Morlain, avec assignation d'une pension de quatre mille livres sterling
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sur les domaines de l'Angleterre. Enfin il maria sa nièce Mathildeà Geoffroi, comte de Perche.
Mais ce qui se passa de beaucoup plus important, ce furent ses entrevues à Paris et à Nonancourt avec Philippe-Auguste, roi de France, dont il se déclara Tami et le fidèle vassal, et qui lui abandonna les places nombreuses et considérables qu'il venait de conquérir, et jusqu'à ses prétentions sur Gisors, moyennant une simple promesse d'ajouter seulement quatre mille marcs aux vingt mille que le dernier roi était convenu de payer pour dédommagement des frais de la guerre.
Les Anglais virent avec une allégresse inexprimable l'arrivée de leur nouveau souverain. Il se signala chez eux , comme en France, par beaucoup de munificence et de largesse. La noblesse et le haut clergé lui prêtèrent serment à son couronnement, qui eut lieu à Westminster, le 2 septembre 1189. Un événement tragique souilla cette auguste cérémonie. Une proclamation portait défense aux Juifs, dont le nombre était très- considérable à Londres, de se trouver au couronnement. Malgré cette prohibition , quelques Israélites se glissèrent dans la foule. Ils furent reconnus. On les chassa de l'église en les accablant de coups, et le peuple
les poursuivit jusque dans leurs maisons, où il mit le feu après les y avoir enfermés. Cette fureur se communiqua aux autres villes, où les Juifs éprouvèrent le même traitement. Richard, voulant arrêter ce torrent dévastateur, fit publier un édit par lequel il déclarait prendre sous sa protection immédiate tous les Juifs échappés à la 'ureur du peuple. Cette précaution du nouveau monarque arrêta en effet la rage des ennemis des Juifs; mais elle ne fut que suspendue.
La générositédeRichard et l'opulente succession que lui avait laissée son père, ne l'empêchèrent pas d'agir en prince avide et exacteur, pour fournir aux frais de la croisade. Il fit argent de tout pour subvenir aux énormes dépenses du voyage et de Texpédilion qu'il projetait. Il disait qu'il vendrait jusqu'à la ville de Londres, s'il se trouvait quelqu'un pour l'acheter.
En Angleterre comme en Normandie, Richard affecta beaucoup d'égards pour ceux qui avaient servi son père contre lui, et beaucoup de mépris pour ceux qui avaient tenu son parti contre son père. On peut reconnaître dans celte conduite le caractère sou ventextrême, et presque toujours plus saillant que judicieux, d'un prince à la fois bien
intentionné, mal instruit, et très-irréfléchi. Ce même caractère se montra dans le mauvais choix qu'il fit de Guillaume Longchamp, Normand de basse extraction et d'âme peu élevée , pour lui confier la régence du royaume. Ce qui honora le mieux Richard fut sa piété filiale envers la reine Éléonore, à laquelle il rendit de grands honneurs et assura beaucoup de revenus et de crédit.
Après avoir ainsi mis ou cru mettre ordre aux affaires d'un royaume qu'il n'aurait jamais dû quitter, il s'embarqua pour la France, où Philippe- Auguste l'attendait (1190). Les deux monarques, chacun à la tête de leur armée , se rencontrèrent à Vezelay, sur les limites de la Bourgogne et du Nivernais : ils voyagèrent ensemble jusqu'à Lyon, où ils se séparèrent à cause de l'extrême difficulté de faire marcher et subsister à la fois cent mille combattants. Philippe prit le chemin de Gênes , et Richard celui de Marseille. Le rendez-vous était donné à Messine : les Français y arrivèrent les premiers, avec une flotte très-délabrée par une tempête qui avait obligé de jeter les provisions à la mer. Quanta Richard, il dut attendre l'arrivée de sa flotte, et ce retard, qui contraria sa bouillante impatience, fut un bonheur pour lui, puisqu'il
le préserva de la tempête qui coûta aux Français beaucoup de vaisseaux, d'hommes, de chevaux, de machines et de munitions de guerre et de bouche. L'impétueux Richard , ne voyant pas venir sa flotte, n'eut pas la patience de l'attendre; il s'embarqua sur des vaisseaux marchands et se rendit à Salerne, où il apprit que sa flotte, après avoir quitté les côtes du Portugal , était venue mouiller dans la rade de Messine : il la rejoignit près du phare qui porte le nom de cette ville. Philippe et Richard s'y donnèrent de nouveaux témoignages d'une amitié qui ne fut pas durable; ils se refroidirent bientôt l'un et l'autre, relativement aux démêlés qu'eut le roi d'Angleterre avec les Messinois , à cause de deux petits forts dont Richard s'était saisi pour en chasser des brigands connus sous le nom de Griffons. Les habitants de Messine, naturellement jaloux et mutins, considérèrent cette entreprise comme une atteinte à leurs droits. Us prirent les armes et chassèrent de leur ville tout ce qui s'y trouva d'Anglais ou de Normands faisant partie de la flotte du roi d'Angleterre; mais Richard, qui avait établi son quartier hors des murs de la ville, les repoussa vigoureusement. Philippe-Auguste s'entremit dans ce dilTé-
rend , et chercha à apaiser ranimosité des deux parties. Tandis qu'on était à conférer, on vint avertir Richard que la cavalerie messinoise se préparait à fondre sur son camp. Cette nouvelle perfidie enflamma tellement ce prince à l'humeur houillante, qu'il monta à cheval et fit donner l'assaut à Messine. Quelle que fût la résistance des assiégés, il s'en rendit maître et y fit arborer ses étendards. Cette dernière circonstance occasioima un démêlé avec le roi de France, qui trouva mauvais qu'étant dans cette ville, le roi d'Angleterre y eût planté ses drapeaux. Cette contestation se termina ; mais elle laissa de l'aigreur dans les esprits.
Ce qui acheva de brouiller les deux monarques, fut l'arrivée de la reine Eléonore, qui vint en Sicile avec Bérengère, fille du roi de Navarre, dans le dessein de faire épouser cette princesse à son fils (1191), qui était déjà fiancé à Alix, sœur de Philippe-Auguste. Celui-ci fut vivement affligé de l'âff^ront qu'on faisait à sa sœur : tant d'outrages se pardonnent difficilement; cependant le comte de Flandre et tous les seigneurs de la cour du roi de France l'engagèrent à sacrifier son ressentiment à l'intérêt de la chrétienté, et à ne pas rompre une croisade qui seule pouvait rétablir le
royaume de Jérusalem et soutenir la religion en Orient. Philippe se laissa vaincre ; la réconciliation eut lieu entre lui et le roi d'Angleterre. Philippe mit à la voile vers le milieu de mars, avec la parole de Richard qu'il le suivrait aussitôt qu'il aurait épousé la princesse de Navarre. Richard, pour ne pas manquer à ses engagements, l'épousa aussitôt, et leva l'ancre dès le commencement d'avi'il, dix-huit jours après Philippe, emmenant avec lui sa jeune femme et la reine douairière de Sicile, sa sœiir. Eléonore, ayant satisfait la haine qu'elle portait à l'infortunée et innocente Alix, retourna en Angleterre pour y exercer sa régence. Après deux jours de navigation , la flotte de Richard, composée de plus de deux cents vaisseaux ou galères, fut dispersée par une tempête. Deux de ces vaisseaux échouèrent sur les côtes de l'île de Chypre, où il perdit son chancelier Roger, et plusieurs écuyers et chevaliers qui se noyèrent. Le reste de l'équipage mit pied à terre pour demander du secours à Isaac Comnène, prince de cette île, qui s'arrogeait le titre d'empereur. Plus inhospitalier que les mahométans, contre lesquels il s'était croisé, il fit emprisonner et dépouiller les malheureux naufragés, et refusa l'entrée du port
au vaisseau qui portait les deux princesses. Richard , averti de la détresse du vaisseau de sa femme et de sa sœur, et de la conduite barbare d'ïsaac, vient aussitôt avec toute sa flotte attaquer l'île. Il y fait une descente, gagne deux batailles , s'empare successivement de toutes les forteresses, brise les fers des Normands et des Anglais captifs, confirme les lois et les privilèges des insulaires , qui le regardent comme un libérateur, leur donne pour gouverneurs Richard de Canville et Robert de Turnham et emmène Isaac chargé de chaînes d'or et d'argent.
Puis Richard fait voile pour Saint-Jean-d'Acre.
Cette ville, lors du départ des rois de France et d'Angleterre, était assiégée depuis deux ans par les chrétiens, qui n'avaient pu la prendre malgré quelques victoires sur Saladin , et malgré le renfort de huit mille hommes que Conrad , duc de Franconie, leur avait amené, lesquels étaient le seul reste de cent cinquante mille, venus avec Frédéric Barberousse , son père. Cet empereur était mort après s'être baigné tout en sueur dans le Cydnus. Richard Cœur-de-Lion rencontra sur sa route un vaisseau d'une grandeur énorme, que Saladin avait fait équiper à Baruc , et qui portait aux assiégés quinze