‹ Histoire de la Normandie, ancienne et moderneChapitre 14 sur 23 · G HISTOIRE · texte numérisé non relu

G HISTOIRE

cents hommes , avec beaucoup de munitions de guerre et de bouche. L'intrépide roi d'Angleterre attaqua cette masse redoutable ^ parvint à la couler à fond , et se montra devant la place. Les assiégeants, qui avaient déjà redoublé de vigueur à l'arrivée de Philippe- Auguste, furent enthousiasmés de celle de Richard. Les assiégés allaient succomber sous les efforts réunis des rois de France, d'Angleterre et de Jérusalem ^ s'il n'était survenu tout à coup un de ces accidents qui dérangent toutes les combinaisons de la prévoyance humaine; Philippe, en qualité de frère d'armes, demandait à Richard la moitié du royaume de Chypre ; Richard, au même titre, et sans vouloir pour ce cas reconnaître de différence entre le vassal et le suzerain, réclamait la moitié des trésors et des Etats du comte de Flandre, mort pendant le siège sans laisser de postérité. Alors on vit la discorde éclater dans le camp des chrétiens. Du côté de Philippe se rangèrent Conrad, prince de Tyr et manjuis de Montferrat, Hugues, duc de Bourgogne, les Allemands, les Génois et les Templiers; du côté de Richard, Henri, comte de Champagne, Gui de Lusi^nan, les Pisans, les Flamands et les Hospitaliers. Plus d'une fois les deux partis furent au

moment d'en venir aux mains; enfin des conciliateurs habiles et sages parvinrent, à force de démarches et de remontrances , à faire remettre, après la prise de la place , la discussion des droits des deux princes. Les rois de France et d'Angleterre , ayant ainsi étouffé ou suspendu leurs querelles, réunirent plus vivement que jamais leurs efforts contre Saint- Jean -d'Acre, qui fut bientôt forcée de succomber. Elle se rendit le 12 juillet 1191 , après avoir coûté cent mille hommes aux chrétiens.

La prise d'Acre, au lieu de réunir les deux monarques pour la poursuite de leurs avantages communs, ne fitqu'enllammer davantage leur défiance et leurs jalousies mutuelles. Malgré la patience avec laquelle Philippe l'avait attendu avant de presser les attaques dont il voulait lui faire partager la gloire, Richard avait l'air de s'attribuer tout l'honneur du triomphe, et le roi de France, justement indigné, ne pouvait pardonner à son vassal cet excès d'ingratitude et de fierté. Richard, qui n'avait pu souffrir à Messine qu'un autre que lui déplaçât le drapeau qu'il y avait mal à propos arboré, fit au duc d'Autriche l'affront d'arracher la bannière que ce prince avait plantée sur une tour

d'Acre dont il s'était rendu maître à l'assaut. Le prince allemand, pour le bien de la paix, eut la sagesse de dissimuler un outrage qu'il n'eut pourtant pas la générosité de pardonner dans la suite.

Philippe, considérant les suites funestes d'une rivalité presque implacable, et reconnaissant à quel point sa seule suzeraineté faisait ombrage à l'indomptable Richard, prit le parti de revenir en France, laissant à son vassal dix mille fantassins et cinq cents hommes d'armes. L'Anglais donna deux galères à Philippe, qui , en passant par Tltalie, justifia facilement auprès du pape les motifs de prudence qui avaient accéléré son retour de la croisade.

Pendant que Richard se couvrait de gloire en Palestine, Guillaume Longchamp, cet homme obscur qu'il avait eu l'imprudence de faire régent et chancelier d'Angleterre, mettait tout en combustion dans le royaume par ses vexations et son insolence envers la noblesse et le peuple , et même à l'égard des frères du roi. La marche de ce parvenu ressemblait à une expédition militaire. Il traînait à sa suite quinze cents hommes de cavalerie, et un si grand nombre de valets , de musiciens, de chasseurs, de chiens et de chevaux, que

les pins riches monastères où il logeait réparaient à peine par trois ans d'économies les désordres d'une seule nuit. Tout cela causa beaucoup d'embarras à Richard; mais ce prince sut, malgré la distance, donner des ordres et prendre des mesures qui rétablirent enfln le calme , et mirent à la raison le terrible régent.

Richard continua de se signaler en Palestine ' par des prodiges de valeur qui sembleraient tenir du roman, s'il n'en subsistait pas une foule de témoignages irrécusables. Il gagna une troisième bataille rangée sous les murs d'Ascalon (1492), et sortit vainqueur de nombre d'actions moins importantes, mais non moins périlleuses. Enfin , il comprit le besoin que l'Angleterre avait de sa présence , le danger que le ressentiment de Philippe-Auguste faisait courir à la Normandie, et surtout l'impossibilité d'écraser un adversaire tel que Saladin, lequel trouvait dans sa puissance et dans son génie des ressources à ses derniers échecs en Palestine, tandis que les divisions des croisés arrêtaient seules l'effet de leurs plus brillantes victoires. Tant de motifs déterminèrent Richard à régler au plus tôt les affaires de la terre sainte pour revenir dans ses Etats.

Il conclut avec Saladin une trêve de trois ans trois mois trois semaines trois jours et trois heures, nombre mystérieux par lequel on croyait peutêtre faire honorer, même des musulmans, le dogme de la sainte Trinité. Richard et Saladin étaient malades lorsqu'ils conclurent cette trêve; tous les deux avaient un égal besoin de repos, et pour leurs partisans , et pour Jeurs personnes. A peine fut -elle signée, que Richard s'embarqua, avec une grande impatience de respirer l'air natal et de revoir TAngleterre. Quant à Saladin, il mourut à Damas, au bout de quelques mois, âgé de cinquante-sept ans.

Richard avait fait partir avant lui, sur un autre bâtiment, les deux reines , sa sœur et son épouse. La joie de ce prince en retournant dans sa patrie était empoisonnée par l'ambition remuante et inquiète de son frère Jean, qui semblait abuser de son absence pour se rendre maître de l'Angleterre, et par les reproches des chrétiens, qui l'accusaient de s'être montré trop facile envers Saladin, le soupçonnaient de s'être laissé corrompre par l'or de ce prince, et lui faisaient un crime d'avoir voulu marier sa |)ropre sœur au musulman Adel, frère du sultan. Mais tant de soucis n'étaient que les

faibles avant-coureurs d'une cruelle infortune. Richard avait pris la route de Dalmatie; son vaisseau fit naufrage au fond du golfe Adriatique (4192). Ayant pris terre, non sans beaucoup de peine, il résolut imprudemment de traverser l'Allemagne, pays où il n'était pas aimé, à cause de l'insulte qu'il avait faite au duc d'Autriche. Quoique déguisé tantôt en templier, tantôt en palefrenier, il fut reconnu dans une auberge, se chauffant à la cuisine et s'amusant à tourner la broche. « En vain, lui dirent les satellites deLéopold, vous vous travestissez ; votre bonne mine découvre assez le roi d'Angleterre. » Comme il allait tirer son épée : c( Grand roi, lui dit -on, ne craignez rien : loin d'en vouloir à votre vie , nous sommes chargés de la défendre. Venez, acceptez Pasile et les honneurs que vous offre notre prince, ami de votre personne et sincère admirateur de vos vertus. » Trompé par cet insidieux langage, le vaillant Richard se laissa conduire sans résistance ; mais, au lieu de le mener dans un palais , on le plongea dans un cachot.

L'empereur Henri VI , prétendant au trône de Sicile à cause de son épouse Constance , et fâché de l'alliance contractée par Richard avec Tancrède ,

encouragea lâchement Tinfamie du duc d'Autriche en achetant son prisonnier, qu'il fit renfermer encore plus étroitement (1195). Le prince Jean, en apprenant la captivité de son frère, ne se montra pas plus généreux que ses geôliers. Il passa la mer, et vint conférer avec Philippe-Auguste, auquel il consentait à livrer presque toutes les possessions continentales , s'il pouvait se réserver et s'assurer le royaume d'Angleterre. Philippe lui promit de l'aider de tout son pouvoir.

Pendant que Jean brouillait tout en Angleterre, Philippe- Auguste marchait sur la Normandie, et venait faire le siège de Rouen, après avoir tente tous les moyens pour engager les habitants à lui livrer cette ville importante, et les avoir menacés de mettre tout à feu et à sang s'ils s'y refusaient. Le comte de Leicester, lieutenant général de Richard, arriva fort à propos pour secourir cette place; il y pénétra avec quelques bataillons. Ce secours inal tendu rendit le courage aux Rouennais, et contraignit le roi de France à lever le siège, après être convenu d'une trêve de six mois. Le comte de Leicester espérait que, dans cet intervalle, Richard aurait recouvré sa liberté; sa prévision se réalisa; mais ce ne fut pas sans une infinité

d'ol)stacles, que l'empereur faisait naître continuellement à l'instigation de Jean.

Ce fut au mois de mars 1194 que Richard aborda en Angleterre : ses sujets le revirent avec une extrême allégresse, et ce prince fit son entrée à Londres en avril. Il s'occupa à rétablir promptement la paix et la félicite dans ses Etats. Il tint tout d'abord un grand conseil, où les évêques excommunièrent le prince Jean, et où les barons prononcèrent la confiscation de ses terres et châteaux, pour cause de félonie. Comme le roi d'Angleterre dînait à Westminster, il apprit que Philippe-Auguste, déjà maître d'Evreux, qu'il avait livré à Jean , venait de mettre le siège devant Verneuil. Aussitôt il jure de combattre sur l'heure son suzerain, et va s'embarquera Portsmouth, où l'attendaient cent navires munis d'honnnes, d'armes et de chevaux, et cingle heureusement jusqu'à Barfleur. Jean, redoutant les suites de l'arrivée de son frère , ne voulut rien épargner pour se remettre dans ses bonnes grâces; mais la scélératesse de son caractère le fit recourir à un expédientmonstrueux. Il donna un festin à trois cents gentilshommes français qui se trouvèrent à Evreux, et les fit égorger au sortir de table. Leurs têtes sanglantes

furent attachées à des poteaux sur les murailles. Le traître se rendit ensuite auprès de la reine Eléonore, qui le réconcilia avec Richard. Philippe, outré delà perfidie de Jean, part en secret du camp de Verneuil avec quelques troupes d'élite, arrive inopinément à Evreux, met le feu aux maisons, et massacre impitoyablement les Anglais et les habitants. Triste et funeste effet des représailles! Philippe, à son tour, fut puni de son injuste vengeance : de retour au camp de Verneuil , il n'y trouve plus son armée. Son absence , dont on ignorait le motif, et l'approche de Richard avec des forces supérieures, avaient semé dans les troupes une terreur panique , qui leur avait fait abandonner machines, bagages, munitions, et qui précipita leur retraite jusqu'en France, où le roi fut obligé de les aller rejoindre avec son détachement.

Philippe, ayant rallié son armée, poursuivit à son tour Richard (1194) en Normandie, en Touraine, en Rerri, et jusqu'en Guienne. Les succès furent balancés; mais, des deux côtés, les peuples n'en furent pas moins foulés. Enfin Richard prit le sage et avantageux parti d'en venir à une paix sérieuse et durable (119G); les peuples en avaient le plus grand besoin : les récoltes avaient nian-

que en Normandie comme dans presque toute la France, et des inondations terribles étaient venues ajouter aux calamités publiques. Mais la paix ne dura que quatre à cinq mois; encore, dans ce court espace de temps, Richard ne compta-t-il aucun instant de tranquillité, son royaume ayant été agité par un grand nombre de troubles et de dissensions, qu'il lui fallut apaiser. Bientôt, d'ailleurs, la guerre recommença entre la France et l'Angleterre, et l'agresseur, le violateur des traités, ce fut encore Richard (1197).

Enfin, en 1198, le cardinal Pierre de Capoue, légat du pape, engagea les deux rois à conclure une trêve de cinq ans. En même temps, Arthur, neveu de Richard et duc de Bretagne, fit la paix avec son oncle, et assura la liberté à Constance, sa mère, que le roi d'Angleterre avait fait enlever et retenait captive contre le droit des gens.

Richard, avant de conclure le traité définitif et de faire le mariage de sa nièce avec l'héritier présomptif de la couronne de France, voulut aller en Poitou châtier quelques vassaux qui avaient pris parti contre lui. Pendant qu'il était occupé de cette expédition, on vint l'informer qu'un habitant du Limousin avait déterré dans son champ les statues

d'un empereur, de sa femme et de ses enfants, assis à table, et de grandeur naturelle , le tout d'or massif. Richard réclama ce trésor, comme souverain du pays; mais le paysan le remit à Vidomar, vicomte de Limoges, son seigneur immédiat, qui ne voulut pas s'en dessaisir. Richard, avec une armée dans laquelle on comptait plus d'aventuriers que d'Anglais et de Normands, alla mettre le siège devant le château de Chalus en Limousin, où il croyait qu'on avait caché ces précieuses statues. La vivacité de ses attaques engagea les assiégés, au bout de quelques jours, à lui proposer de lui rendre la place, pourvu qu'ils eussent la vie sauve. Mais Richard répondit inhumainement qu'il les ferait tous pendre. Alors la garnison, désespérée, résolut de s'ensevelir sous les ruines. Le roi d'Angleterre, s'étant approché du château, fut atteint d'une flèche à l'épaule. Son ardeur n'en devint que plus bouillante : il donna l'assaut, emporta la place, fit pendre la garnison, et réserva Rertrand de Gourdon (c'était le nom de l'archer qui l'avait blessé) pour un supplice plus cruel. Cependant, soit maladresse du chirurgien qui avait retiré la flèche, soit imprudence ou vivacité du roi pendant le traitement , la plaie s'envenima, la gangrène s'y

mit, et le malade s'aperçut qu'il touchait à ses derniers moments. Sa situation ne laissant plus d'espérance, l'archevêque de Rouen vint lui administrer les secours spirituels , et le disposer à une mort plus chrétienne que sa vie. Le monarque se fit alors amener l'archer qui l'avait blessé. « Malheureux , lui dit-il, que l'avais-je fait pour te porter à m'arracher la vie? — Ce que vous m'avez fait? répondit l'intrépide archer, je vais le dire sans être retenu par la crainte des tourments affreux que vous me préparez. Vous avez tué mon père et mes deux frères de vos propres mains; vous m'avez menacé de la potence, ainsi que mes braves et infortunés compagnons. Quels égards devais-je au prince qui fut à ce point le fléau de ma famille et de ma patrie?» Richard sentit alors la générosité rentrer dans son cœur. « Mon ami, s'écria-t-il, je te pardonne. Vous, ajouta -t-il à ses officiers, faites ôter les chaînes à ce prisonnier; qu'il soit libre, et qu'on lui donne cent sous anglais pour se retirer où il voudra. »

Richard expira peu après, le 6 avril 1199. A peine avait-il fermé les yeux, que le malheureux archer fut écorché vif.

Ce monarque, tour à tour et souvent à la fois

l'admiration , l'idole et le fléau de ses peuples et de ses voisins, fut le plus brave, le plus impatient^ le plus avide, le plus fier, le plus remuant des rois ses contemporains. Sa biographie nous a montré combien ses brillantes qualités, paralysées parles défauts contraires, lui attirèrent de traverses et de malheurs. La pénétration de son esprit n'imposait pas moins que sa haute et vigoureuse stature. Selon quelques auteurs , il avait institué le premier, au siège d'Acre, l'ordre de la Jarretière < renouvelé longtemps après par Edouard III.

Le vers suivant de son épitaphe exprime avec précision et fidélité le caractère de ce prince célèbre :

Hic férus , hic humilis, hic agnus , ^ic leopardus.

Tantôt fier, tantôt humble, tantôt agneau, tantôt léopard.

Richard, n'ayant pas eu d'enfants de son mariage avec la princesse de Navarre, avait, au moment de son départ pour la terre sainte, désigné Arthur de Bretagne, son neveu , pour lui succéder, et l'avait recommandé aux seigneurs de son royaume. Les droits de ce jeune prince n'étaient pas équivoques : il était fils de GeoiTroi, aino do Jean;

la représentation au premier degré étant reconnue en France et en Angleterre, il devait, par sa naissance, succéder à son oncle paternel. Malgré tous ses droits, malgré le vœu ella volonté de Richard, le jeune Arthur n'hérita ni de la couronne d'Angleterre, ni des autres États de ses ancêtres. Le perlide Jean se trouvait en Normandie à l'époque de la mort de Richard : son âge de trente quatre ans^ qui lui donnait un grand avantage sur son neveu, lequel n'en avait que quatorze, les intrigues d'Eléonore, tout concourut à favoriser l'ambitieux au détriment de l'héritier légitime, qui n'avait pour lui que la justice, sans appui, sans armes, sans argent; sa mère, d'ailleurs, l'avait mis sous la protection du roi de France, qui ne l'aida que faiblement en ne lui fournissant que de médiocres secours ; n'écoutant avant tout que ses intérêts , Philippe se réconcilia avec Jean, à qui il livra le jeune prince.

Tandis que Jean prenait possession du royaume d'Angleterre, Philippe lui enlevait Evreux, Arques et plusieurs autres places en Normandie. Le jeune Arthur, parvenu à son adolescence, alla chercher de nouveau un asile auprès de Philippe, dont il implora la protection , et s'en aida , avec l'affection des

provinces , pour se faire reconnaître en Bretagne, en Anjou, dans le Maine et la Touraine , dont les seigneurs étaient ses zélés partisans. Le Poitou se joignit ensuite à cette ligue, et la Normandie inclinait pour seconder ses vues, qui se seraient réalisées si le peuple et la noblesse surtout eussent montré plus de fermeté, et si d'ailleurs le roi de France eût mis à servir ses intérêts toute la bonne foi et la loyauté qu'il devait y employer.

Jean arriva soudain en Normandie; une trêve arrêta bientôt la ligue ; mais cette cessation d'armes ne dura que jusqu'au 26 août 1199. Philippe, à celte époque, déploya plus de vigueur pour sou tenir les prélenlions du jeune Arthur, parce qu'il avait conçu le projet de lui faire épouser une fille qu'il avait eue d'Agnès de Méranie. Il le fit chevalier, et reçut de lui l'hommage des États précités, dont il voulait que Jean lui fit l'abandon. La trêve écoulée, Philippe menaça Jean de recommencer la guerre.

Pendant cette trêve, Jean était retourné en Angleterre; mais les menaces du roi de France le ramenèrent bientôt en Normandie, où l'on redoutait de voir encore une guerre sanglante, lorsque la paix fut conclue entre les deux mo-

narques, par l'entremise du cardinal de Capoue, légat du pape Innocent IIl (1200). Cette paix fut avantageuse au roi de France, à qui Jean abandonnait les conquêtes des rives de la Loire, Issoudun dans le Berri , ainsi que les meilleures places de cette province ; en Normandie , il lui cédait le Vexin et le comté d'Evreux. En somme, ce traité couvrit de honte les deux monarques : Philippe, pour l'avoir scellé de la remise d'Arthur à son oncle : Jean , pour avoir démembré sans coup férir la succession de ses pères.

Tous ces arrangements conspiraient la perte du malheureux Arthur; il voyait tous les princes de sa famille conjurés contre lui, et bientôt il fut privé de sa liberté.

Une passion subite et violente s'empara peu après du caractère fougueux de Jean , et le porta rapidement à des excès qui eurent les plus terribles suites. 11 s'était épris subitement d'Isabelle, fille d'Aymar, comte d'Angoulême, jeune et belle princesse, fiancée à Hugues de Lusignan , comte de la Marche. A cette première difficulté s'en joignit une seconde, tout aussi grave : Jean était marié à la fille du comte de Glocester. Ces deux obstacles ne le rebutèrent pas. Philippe -Auguste approuva

ce mariage (Isabelle était sa parente). Le comte de la Marche , forcé de céder ses prétentions sur la jeune princesse , en conserva un profond ressentiment. Le mariage de Jean avec Isabelle d'Angoulême fut bientôt célébré à Bordeaux.

Le roi d'Angleterre, tout occupé de sa nouvelle union, semblait avoir oublié sa haine pour son neveu Arthur; mais sescruautés n'étaient qu'ajournées. Enivré de sa passion , le monarque anglais pensait peu aux ennemis qui de toutes parts se préparaient à l'attaquer ( i201 ); Lusignan , furieux de se voir enlever sa fiancée, cherchait à signaler sa vengeance par un coup d'éclat; il se mit à la tête des mécontents avec Guillaume et Savari de Mauléon et le comte d'Eu. La suite prouva que le roi de France , malgré l'accueil qu'il faisait à Jean, n'était pas étranger à cette ligue; enfin, elle ne put être tellement secrète , que le roi d'Angleterre n'en eût connaissance. Sa mollesse ne Tempêchait pas d'être sensible à l'ambition et d'avoir du courage : il courut en Guienne, où il réprima la rébellion , revint en Normandie, et alla fondre sur le comté d'Eu, où il prit Driancourt.

Philippe se déclara pour les rebelles , et se joignit encore une fois au malheureux Arthur, qui avait

DE LA NORMANDIE. 19à

trouvé le moyen d'échapper à la haine sans cesse en éveil de son oncle. Le roi de France fil avec ce jeune prince un arrangement par lequel Arthur devait épouser sa lille; et , au moyen de ce mariage, le Poitou, l'Anjou, le Maine et la Touraine devaient être le partage de son gendre ; le roi se réservait la Guienne et la Normandie. Ces projets d'arrangement terminés, il donna au jeune Arthur deux cents hommes d'armes , commandés par le Dauphin, et l'envoya en Poitou pour se réunir aux rebelles. Les comtes de la Marche et d'Eu l'y suivirent (1202).

Les Lusignan, les Mauléon, et une infinité d'autres seigneurs vinrent assurer Arthur de leur fidélité; tous étaient remplis de courage et de bonnes intentions ; mais ils manquaient de troupes aguerries. Cinq cents cavaliers bretons devaient grossir celles d'Arthur. L'impatience de ce jeune homme, le feu et l'impétuosité de son âge (il n'avait encore nue quinze ans) l'emportèrent sur la prudence : il voulut faire le siège de Mirebeau sans attendre les Bretons; il prit la ville. Il n'en fut pas de même du château, où il y avait une forte garnison, qu'Eléonore, aïeule d'Arthur, animaitde sa présence. La résistance fut opiniâtre, et assez longue pour donner à Jean le temps d'arriver au

secours de la place : il parut en effet, au moment où Ton s'y attendait le moins. Guillaume Desroches , général d'Arthur, que cette subite arrivée déconcerta, crut son prince perdu ; il se hâta , pour le sauver, de conclure un traité. Il obtint de Jean tout ce qu'il lui demanda; mais rien de ce qui avait été promis ne fut exécuté.

Jean, en vertu du traité, fut introduit dans la place de grand matin , par Desroches ; il n'y fut pas plutôt, qu'au mépris des conventions, il fit arrêter les seigneurs et les gentilshommes prisonniers, qu'il fit presque tous périr ensuite. Quant à Arthur, il l'envoya prisonnier au château de Falaise, d'où il le transféra dans la tour de Rouen. 11 alla le visiter dans sa prison; il essaya d'abord, par ses caresses , de déterminer cet infortuné à renoncer à ses droits et à le reconnaître pour son souverain. Le jeune homme , fier de ces mêmes droits ainsi que de sa naissance, refusa constamment de consentir aux propositions de son oncle. Quelque envie qu'eût Jean de se débarrasser de son neveu , dont les prétentions l'inquiétaient, il était retenu par Éléonore, qui avait horreur d'un crime aussi odieux, et qui l'empêcha toujours de tremper ses mains dans le sang innocent de son petit -fils. Il voulut alors charger de ce meurtre Guillaume de

laBrayes, capitaine de sesgardes. Cegentilhomme, rempli d'honneur, refusa de prêter son bras à ce détestable forfait. Sur ces entrefaites, Eléonore mourut. Jean, n'ayant plus à redouter l'improbation d'une mère qui lui avait rendu des services signalés, et ne trouvant pas de bourreau qui voulût servir son atroce résolution, se détermina enGn à être lui-même le meurtrier de son malheureux neveu. N'osant pas cependant commettre de jour ce forfait sans nom, il se fit conduire la nuit, en bateau, au pied de la tour, et pénétra sans témoins dans le cachot de son prisonnier. A l'aspect de son oncle l'épée nue à la main, Arthur pâlit; il supplia, il conjura Jean d'épargner sa vie; rien n'attendrit ce tigre altéré de sang. Il saisit sa victime, la traîna sans pitié dans son bateau, lui plongea son épée dans le cœur, jeta le corps dans la Seine, et retourna tranquillement dans son palais ( 5 avril 1203).

Cettenouvelleparvintbienlôt en Bretagne: toute cette province jeta un long cri d'indignation , et demanda vengeance du sang de son souverain. La noblesse, ayant à sa tête Constance, mère de la victime, vint implorer la justice du roi de France , qui fit citer le monarque anglais, comme vassal , à comparaître devant le tribunal des pairs , pour

196 niSTOIRE

répondre sur l'accusation portée contre lui par la noblesse et le peuple de Bretagne. Jean ne comparut pas, et il fut déclaré coupable de félonie envers le roi de France, son seigneur et maître, et, comme tel, privé et déchu de tous les États qu'il avait en deçà de la mer; enfin, condamné à mort.

Philippe, profitant habilement de la juste indignation qui avait soulevé tous les esprits contre un prince exécré, tint ses armées prêtes à soutenir le jugement rendu par la cour des pairs, afin de s'en approprier tous les fruits. Il s'empara rapidement de toutes les belles provinces qui donnaient à l'Angleterre de si grands avantages sur la France. Le Maine, l'Anjou, la Touraine furent soumis, et la Normandie fut réunie à la couronne, environ deux cent quatre-vingt-douze ans après avoir passé sous une domination étrangère par la faiblesse de Charles le Simple. Il ne resta que la Guienne au roi Jean.

Le monarque anglais ne sut ni se justifier, ni combattre. Philippe, avec un si lâche adversaire, n'eut qu'à parcourir les provinces pour s'en voir le maître. Pendant ce temps -là, Jean, qui n'avait d'audace que pour le crime, passait tranquillement son temps dans la mollesse, les plaisirs et les repas. « Laissez faire le roi de France, ne cessait- il de

répéter à ses conseillers; quand je voudrai, je prendrai plus de forteresses en un jour qu'il n'en pourra prendre pendant un an. » Malgré cette rodomontade, Philippe -Auguste allait toujours de victoire en victoire, et enleva l'une après l'autre toutes les places fortes de la basse et de la haute Normandie; enfin il couronna ses succès par la prise de Rouen , où il entra le 1" juillet 1204.

Avant d'examiner l'influence des rois de France sur la Normandie, qui leur appartint dès ce jour, il nous semble nécessaire de compléter l'histoire des souverains qui ont si longtemps régné sur cette province.

Expulsé de tous ses domaines de France, Jean essaya de se dédommager de ses pertes sur les Anglais. Il leur imposa des tributs inusités , sous prétexte de fournir à des armements considérables pour tirer vengeance des Français, Cependant il différait sans cesse de se mettre en campagne : ce ne fut qu'après trois ans de préparatifs qu'il passa la mer, aborda à 1^ Rochelle, et marcha sur Angers, qu'il livra aux flammes. Mais, à la nouvelle de l'approche de Philippe-Auguste , Jean , saisi d'une terreur panique, se rembarqua honteusement. II implora peu après la médiation du pape pour obtenir une trêve de deux ans. Ce pontife

était Innocent 111, qui bientôt dut sévir contre le monarque anglais , devenu persécuteur de l'Eglise et violateur de ses droits sacrés. La haine générale dont ce tyran couronné était l'objet fortifia encore plus son penchant pour l'arbitraire le plus révoltant, et il acheva, dans ce temps même, de s'aliéner la noblesse, qu'il devait regarder, ainsi que le clergé , comme ses deux plus fermes soutiens. Il en vint à exiger que chaque chef de famille noble lui remît un de ses enfants en otage. La femme d'un baron auquel on faisait cette odieuse demande, répondit : « Le roi pense- 1- il que je confierai mon fils à un homme qui a égorgé son neveu de sa propre main ! »

Jean ordonna d'enlever la mère et l'enfant, et les laissa mourir de faim dans un cachot.

L'élite de la noblesse, pour se dérober à la persécution , passa sur le continent. Voyant le peu de succès des armes spirituelles sur le cœur endurci du monarque anglais, le pape résolut de le menacer d'un coup plus sensible. Il délia ses sujets du serment de fidélité, et oITrit la couronne d'Angleterre au roi de France. Philippe -Auguste l'accepta, et fit sur-le-champ d'immenses préparatifs pour envahir les États de Jean (4215). Mais la soumission de ce dernier apaisa le souverain pon-

tife, et le légat déclara que, le monarque anglais étant devenu Yhomme du pape, il n'élaitplus permis au roi de France de l'attaquer. Fier de sa sécurité nouvelle, Jean conçut le projet de porter luimême la guerre en France : il descendit sur la côle de Poitou ; mais, à l'approche du prince Louis, fils de Philippe-Auguste, il se retira précipitamment.

Une ligue puissante appela, bientôt après ces événements, toute l'attention et les soins du roi de France : l'empereur Othon IV et Jean, son neveu , en étaient les chefs (1214). Les suites et la fin de cette formidable coalition furent la bataille deBouvines, dont l'honneur resta aux Français, et où les Allemands et leurs alliés furent taillés en pièces. La victoire de Bouvines assura au monarque français la conquête du duché de Normandie, et lui confirma à juste titre le surnom à'Augmle, que la postérité lui a conservé.

Cependant Jean ne recueillait en Angleterre qu'un mépris égal à sa lâche conduite. Ce pays était avili sous un tel monarque; mais il ne le fut pas longtemps : il voulut exister, puisque son souverain n'existait pas. Il fit valoir ses antiques privilèges, et exigea de Jean la signature de la grande charte, fondement de sa liberté (1215). Jean avait d'abord refusé sa signature; on le con-

traignit à la donner. Il crut ensuite pouvoir tromper la nation, en violant sa promesse. Les Anglais , dont la patience était lassée, détrônèrent leur prince , et élurent à sa place Louis , fils et héritier de Philippe-Auguste.

Jean mourut peu après sa déposition, le 19 octobre 1216, laissant un fils âgé de neuf ans, peu propre à relever un trône dont son père venait d'être renversé; et, selon toutes les apparences, Louis allait raffermir, à la faveur d'une minorité impuissante, lorsque la faiblesse du prince enfant excita la compassion des Anglais. On avait détesté le père avec raison , mais le fils était innocent de ses crimes : on avait donné son sceptre à celui d'un étranger qui avait dépouillé la nation anglaise et s'en était constamment montré l'ennemi. Chaque jour Louis devenait suspect aux Anglais, jaloux de leurs prérogatives. La révolution fut prompte; il se vit assiégé dans Londres, et fut obligé (Je repasser sur le continent, après avoir promis, s'il devenait jamais roi de France, de restituer la Normandie et les autres provinces que son père avait prises sur les Anglais.

Le jeune Henri 111 succéda à Jean le 28 octobre 121() : son règne fut très- malheureux jus- (ju'en 1207, que les rebelles se soumirent entière-

ment. Henri gouverna ensuite en paix jusqu'à sa mort, qui arriva le 15 novembre 1282.

De Jean sans Terre sont sortis tous les rois d'Angleterre jusqu'à la reine Elisabeth, morte en 16()8, et les rois d'Ecosse, depuis Jacques V, dont la mère, Marguerite, était fille de Henri VII, roi d'Angleterre. Cette race fut toujours jalouse de la perte de ses Etats d'outre-mer. Nous allons voir les efforts tentés par les successeurs des princes normands pour ravir à la France la Normandie , à laquelle, pendant près de trois siècles, ils avaient donné quatorze ducs, dont six rois d'Angleterre.

Page 1