CHAPITRE II
État de l'empire romain à son déclin. — Los pirates du Nord se montrent dans les Gaules. — Les Saxons, précurseurs des Normands. — Les Normands apparaissent pour la première fois sous les enfants de Clovis. — Charlemagne prévoit et déplore les malheurs futurs de l'État. — Ravages des Normands en France, sous Louis le Débonnaire et Charles le Chauve. — Épisodes divers. — Paris est désolé plusieurs fois par les Normands. — Récit de Ragenaire à Horric sur son expédition en France. — Trouhles en Danemark au sujet de la royauté. — Effroi causé par les Normands en France. — Lettre de Loup, abbé de Ferrières, à Hilduin, abbé de Saint-Denis. — Des sommes immenses sont comptées aux Normands pour acheter leur départ. — Fortifications de Paris ordonnées par Charles le Chauve. — Les Normands reviennent assiéger la capitale.
(du iii« siècle de l'ère chrétienne a 885.)
Lorsque Tcmpire romain commençait à tomber eu dissolution et que les barbares accourus de toutes parts s'en disputaient les lambeaux, la Gaule, voisine des hordes du Nord, et d'ailleurs sans défense du côté de Rome, se vit exposée aux invasions multipliées et sans cesse renais-
santés des hordes étrangères et lointaines. Les Romains, maîtres du monde entier, avaient négligé de sauvegarder leurs immenses conquêtes, et la pensée ne leur était jamais venue d'entretenir une flotte sur le littoral de l'océan Atlantique, pour prévenir les irruptions qui allaient fondre sur la Gaule et la désoler pendant plusieurs siècles.
Habiles à tirer parti de cette faute, les barbares exercèrent leurs ravages sur les côtes, tandis que leurs bandes sillonnaient le pays dans tous les sens. Gela se passait dès la (in du m" siècle de l'ère chrétienne. Ce furent les Saxons qui montrèrent aux Scandinaves le chemin des Gaules, et rendirent leur nom redoutable en les précédant dans notre patrie; car ce n'est qu'au commencement du VI® siècle que les chroniqueurs francs parlent, pour la première fois, d'une invasion des Scandinaves , que nous désignerons dès à présent sous le nom de Normands (1), puisque c'est celui sous lequel ils sont le plus généralement connus , et qui d'ailleurs leur convient le mieux.
(1) Normands [homfnes du Nord), de deux mois allemands {North, Nord, et»iia?m, homme.)
Saint Grégoire de Tours raconte ainsi la cause de la première invasion de la Gaule par les barbares du Nord. Clovis ayant fait mettre à mort plusieurs petits rois francs , entre autres celui de Cambrai, Phinibert, fils de ce chef, craignant pour lui-même un sort aussi cruel, se réfugia auprès d'un prince danois nommé Guitlach. Celui-ci se fit le protecteur de Phinibert contre Clovis, et, pour venger son allié, il résolut une expédition contre la Gaule, aborda non loin du pays des Bataves, et fit un butin immense. Mais, son armée s'étant arrêtée Irop longtemps dans les terres pour les dévaster, Theudebert, fils de Théodoric, roi d'Austrasie, poursuivit les pirates du Nord, les battit et leur reprit toutes les richesses dont ils étaient chargés.
Ce premier succès des Francs et d'un de leurs rois effraya sans doute les pirates normands ; car il n'en est plus parlé dans l'histoire de la première race de nos souverains. Ces princes, habitant à peu de dislance des côtes, et n'ayant à protéger que des territoires de peu d'étendue , pouvaient y veiller en toute liberté. D'un autre côté, tous les pirates normands se précipitaient sur la Grande- Bretagne, depuis que les Anglo-Saxons s'y étaient
établis. Les rois mérovingiens s'étaient contentés de tenir ces barbares à distance, et, au besoin, de repousser leurs invasions, assez rares d'ailleurs. C'était une tâche immense pour leur faiblesse ; mais tout prit un nouvel aspect lorsque Charlemagne fut monté sur le trône. Par l'ascendant du profond génie de ce grand homme, la puissance des Francs s'étendit avec une telle rapidité, que les hommes du Nord en conçurent les plus vives alarmes.
Profitant de l'absence de Charlemagne, alors en Espagne , les Normands envahirent la Frise , pays soumis aux Francs ; ^ les Frisons eurent peu après leur revanche, et repoussèrent les pirates du Nord. A cette époque, les Normands commencèrent à s'allier avec les Saxons : ces derniers, traquts par Charlemagne, se repliaient en foule vers le Nord, où ils pouvaient librement se livrer à leur culte idolàtrique. Le génie de Charlemagne ne put que retarder l'heure d'une nouvelle et plus terrible invasion ; mais ses successeurs furent impuissants à conjurer l'orage qui les menaçait, et ils succombèrent sous les coups multipliés des païens septentrionaux.
En 795, les Danois revinrent en Frise, et
en 800 ils ravagèrent le littoral français. Quelques années avant sa mort, Charlemagne, se trouvant dans un port de la Gaule narbonnaise, vit des barques normandes qui avaient tenté d'aborder, mais qui, à la nouvelle de sa présence, avaient rapidement gagné le large. Alors, dit un chroniqueur contemporain , le grand empereur se prit à pleurer; et comme ses fidèles lui demandaient le sujet de ses larmes : « 0 mes amis , leur répondit-il , je suis en proie à une grande douleur, car je vois dans l'avenir les grands maux qu'ils réservent à mes successeurs et à leurs peuples. »
L'empire des Francs déclina rapidement après la mort de Charlemagne. Sous Louis le Débonnaire, fils du grand homme, les anneaux de cette forte chaîne se brisèrent un à un : les moyens de défense ordonnés par Charlemagne furent abandonnés, et partout, même au sein de la famille impériale, des ferments de révolte se déclarèrent.
Les Danois étaient trop harcelés par des guerres intestines pour tirer dès lors parti de la faiblesse du nouveau souverain. Ils envoyèrent, en 877» une déj)utalion à Aix-la-Chapelle p.our demander la ]»aix. Mais, vers le même temps, les Danois
DE LÀ NOpImANDIE. 35
entraient daris la Seine, d'où ils fut-ent aussitôt chassés. Un prince expulsé du Danemark, Harald, vint à la cbur de Louis le Débonnaire, et, cédant aux pieuses instances de l'archevêque de Reims, reçut le baptême avec plusieurs de ses guerriers.
Cependant les expéditions des Normands se multipliaient, de plus en plus terribles (827 et 830). Pendant ce temps -là, la France était désolée par les trois fils révoltés de Louis le Débonnaire, Cette triste histoire est trop connue pour que nous devions la raconter une fois de plus. Pendant que l'infortunée victime de l'ingratitude filiale est confinée dans un monastère, les Normands reparaissent en France, semant le désordre et le meurtre sur le littoral. Tout tremblait au seul nom des hommes du Nord ; on ne se crut pas même en sûreté à Paris.
Louis le Débonnaire remonta encore sur un trône déjà chancelant , et l'on put espérer quelques jours de repos pour l'empire, si longtemps et si cruellement déchiré. Vain espoir! Louis expira (840) avant d'avoir pu réaliser ses rêves de paix , et la France retomba bientôt dans un état pire que le premier. Les Danois reparurent, plus me-
naçants que jamais : tout d'ailleurs les encourageait alors à se ruer sur notre patrie. La perte de la mémorable bataille de Fontenay (en Bourgogne), où quatre frères dénaturés luttèrent les uns contre les autres , affaiblit les Carlovingiens sans terminer leurs querelles, et accéléra la ruine presque totale de l'empire français. L'influence de cette défaite sanglante sur les incursions des Normands n'a point échappé à l'attention des chroniqueurs contemporains : « Depuis le moment oîi l'élite des forces militaires eut péri à Fontenay, dit l'un d'eux, une si grande frayeur s'était emparée de la France entière, que personne ne pouvait résister aux Normands , et que nul ne pouvait les repousser. »
La mer restait libre pour les Normands; aucun autre peuple ne pouvait s'y mesurer avec eux. Après avoir épuisé les îles Britanniques , ces pirates ayant trouvé de nouvelles ressources et de nouvelles richesses en France, ce fut dès lors notre sol qu'ils envahirent, soit du Nord, soit de la Grande-Bretagne. L'année même de la bataille de Fontenay, ils tentèrent une entreprise témé-" rairedont le succès les encouragea, dans la suite, à la renouveler plusieurs fois. Sous la conduite
(l'Oscher, l'un de leurs plus puissants chefs, ils s'avancèrent pour la première fois dans la Seine jusqu'à Rouen. Cette incursion ne fut pas de longue durée : les Normands, arrivés à Rouen le 12 mai, y mirent le feu le lA, et l'abandonnèrent deux jours après, pour aller brûler l'abbaye de Jumièges. Celle de Saint -Vandrille eut le bonheur de se racheter du pillage et de l'incendie, en donnant seulement six livres d'argent, et les Normands s'en retournèrent par mer le 31 du même mois. Ils craignaient sans doute, s'ils séjournaient davantage , d'être cernés par les troupes françaises répandues de toutes parts.
Comme le but de ces pages est de ne recueillir que ce qui a trait aux invasions de la Neustrie par les Normands, nous ne mentionnerons pas les ravages qu'ils commirent dans les autres parties du royaume. Nous devons nous borner à ce qui concerne les bords de la Seine , depuis Paris et un peu au-dessus, jusqu'à Rouen.
Les pirates du Nord ne rentrèrent dans la Seine qu'en 845, sous la conduite de Ragenaire, avec une flotte de cent vingt bateaux. Ils pillèrent pour la seconde fois la ville de Rouen, où ils séjournèrent quelque temps. ^ Mais ce
que îioiis ne pouvons raconter qu'avec larmes, dit un chroniqueur contemporain (le moine Aimoin), comme ils virent que les grands, préposés à la garde du pays , n'avaient pas le courage de les attaquer, ils se répandirent sur les bords de la Seine, et commencèrent à brûler, piller et saccager les villes , les églises- et les monastères , à massacrer et à enlever les hommes et les femmes, et à laisser des marques de leur barbarie et de leurs débauches dans toutes ces belles contrées que la Seine arrose comme un paradis terrestre. »
Ces succès , dans une contrée ouverte de tous côtés, sans crainte d'aucun ennemi à combattre, inspirèrent aux Normands l'audace de s'avancer encore plus, et de remonter le cours de la Seine presque jusqu'aux portes de Paris. Ils essayèrent même de piller l'abbaye de Saint-Denis ; mais Charles le Chauve, ayant réuni des troupes, vint se camper sur les bords de la Seine, vis-à-vis de Saint-Denis, et mit ce monastère à l'abii des insultes des Normands.
Ceux-ci, voyant leurs efforts inutiles, se rembarquèrent et voguèrent vers Paris, en vue duquel ils arrivèrent le samedi saint, 28 mars. Ils
trouvèrent déserte cette ville naguère si peuplée. Sûrs de l'impunité, les Normands pillèrent les églises et les monastères de Paris, n'épargnant pas même les poutres des grands bâtiments, parce qu'elles étaient propi es à la construction de leurs barques. Les excès auxquels ils se livrèrent furent la cause de 'a dyssenterie et des autres maladies dont ils furent attaqués. La crainte de périr tous à Paris les obligea de penser à la retraite. Ils envoyèrent donc des députés au roi pour lui demander de l'argent et la permission de quitter la France sans être inquiétés ou poursuivis. Charles le Chauve se vit contraint de leur accorder ces deux conditions : la désertion d'une partie de son armée, et, ce qui était plus honteux encore, la connivence de quelques grands, que les Normands avaient gagnés par des présents , l'empêchèrent de tenir tête aux ennemis de sa couronne et de ses Etats.
Les Annales de saint Berlin évaluent à sept mille livres pesant d'argent la somme que Charles le Chauve dut faire compter aux Danois. Cinq cent mille francs de notre monnaie représentent celte somme, énorme pour le temps, et qui fut levée tout entière sur les pays voisins de la Seine.
En retour, Ragenaire s'engageait par serment à ne plus rentrer dans le royaume que pour venir au secours de Charles, et le défendre, même contre les pirates du Nord, ses compatriotes.
De retour en Danemark, Ragenaire raconta à Horric, son roi, de quelle manière il s'était rendu maître de Paris, cette cité si fameuse : puis il lui montra l'or et l'argent qu'il avait rapportés du royaume de Charles, et lui fit le récit de l'épouvante qu'il y avait répandue, ainsi que du peu de résistance qu'il avait trouvé dans un royaume si riche et si peuplé. Horric comprenant difficilement ce qu'on lui disait, et y ajoutant peu de foi , Ragenaire , pour le convaincre , fit apporter une poutre de l'abbaye Saint-Germain -des -Prés et la serrure d'une porte de Paris, qu'il avait aussi enlevées.
Ragenaire et ses Normands, après leur sortie de la Seine , n'y rentrèrent plus , selon leur promesse ; mais d'autres bandes du Nord prirent bientôt leur place. Godefroi, un de leurs chefs, remonta la Seine en 850. L'empereur Lothairc vint au secours de Charles le Chauve : mais celui-ci , loin de profiter de la bonne volonté de son frère, aima mieux faire un accord avec Godefroi,
auquel il donna même des terres. Ces pirates ne s'étaient pas plutôt retirés que d'autres venaient prendre leur place, et exploiter à la fois la faiblesse de Charles et la terreur que leur nom seul inspirait. Oscher, qui avait brûlé la ville de Rouen en 841, reparut encore dans la Seine au mois d'octobre 850, et alla incendier l'abbaye de Saint-Vandrille (9 janvier 851). Un séjour de près de dix mois que les Normands firent sur les bords de la Seine, leur fournit mille occasions d'exercer leur barbarie. Enfin, chargés de butin, ils abandonnèrent la Seine dans les premiers jours de juin de l'année 851.
Charles le Chauve ne fut pas longtemps sans apprendre une nouvelle descente des Normands en France. Godefroi, dont nous avons déjà parlé, était à leur tète, et s'était associé un autre chef, nommé Sidroc, avec lequel il remonta la Seine le 9 octobre 852. Les Normands s'avancèrent jusqu'à Jeufosse (1); ils s'y cantonnèrent, et y passèrent tranquillement l'hiver. Charles le Chauve trouva encore moyen de se concilier Godefroy. Mais, comme ces chefs de pirates étaient
(1) Village du littoral de la Seine, à une lieue de Vernon.
indépendants les uns des autres, Sidroc et sa bande exercèrent des cruautés sans nom, avec d'autant plus de fureur , qu'on ne leur opposait aucune résistance, et ils ne quittèrent la Seine qu'au mois de juin 855, pour aller brûler Nantes, Angers , Tours et Blois,
Les troubles qui agitèrent le Danemark, au sujet de la royauté, pendant ces dernières années, furent une des principales causes des invasions si fréquentes des pirates normands sur le territoire français. En 854 et 855, Horric, roi de Danemark, fut en guerre avec Gudurn, son neveu , qui prétendait au trône: ce dernier, ayant été vaincu, fut contraint de s'enfuir et de faire le métier de pirate avec ses compagnons d'exil. Un d'eux, nommé Sidroc, dont nous avons déjà parlé, remonta la Seine le 18 juillet 855, et s'avança jusqu'à Pistes, résidence royale située auprès du Pont-de-l'Arche, à l'embouchure de l'Andelle. Un mois s'était a peine écoulé , quand il y fut rejoint par une autre Hotte, que commandait Bcrnon. Ces deux chefs réunis résolurent de dévaster tous les pays circon voisins, et entrèrent jusque dans le Perche, où Charles le Chauve en fit un grand carnage. Mais tel était
DE LA NORMAxNDlE. ûl
l'état malheureux de la France, que quand les événements paraissaient conspirer la perte des Normands, les Français eux-mêmes s'y opposaient par leurs dissensions : les Normands en profitèrent pour s'approcher de Paris (28 décembre 856).
Chargés du butin qu'ils venaient de faire dans la capitale du royaume, ils se retirèrent dans l'île d'Oissel (1), où il avaient élevé un fort et où ils s'étaient retranchés.
On ne pouvait pas cependant laisser impunie une telle audace. Charles le Chauve, malgré les désordres del'Élat, effet de la révolte des grands et des pillages exercés par d'autres hordes normandes sur les rives delà Loire, de la Garonne et du Rhône, Charles le Chauve se décida , au mois de juillet 858, à assiéger l'île d'Oissel, avec les troupes que son fils Charles et son neveu Lothaire, roi de Lorraine, lui amenèrent. Au témoignage diin chroniqueur, on n'avait pas encore vu une si belle armée. Les attaques furent vives de la part des Français, mais les Normands se défendirent avec leur bravoure ordinaire. C'en était pourtant
(1) celle île est située entfie Rouen èi le Pohl-de-1'Arche.
fait d'eux, et ils allaient être contraints de se rendre, lorsque la nouvelle de la trahison de son fils , Louis de Germanie, força Charles à marcher en toute hâte conlre ce nouvel et redoulahle ennemi. Une grande partie des équipages et des harques de transport de l'armée royale restèrent à la merci des Normands, qui battirent les troupes qu'on tenta de leur opposer, et dépouillèrent tous ceux qui leur tombèrent sous la main.
L'effroi que répandit au loin la nouvelle des derniers ravages causés par les Normands, fut tel, qu'à vingt-cinq lieues de Paris on ne se croyait pas même à l'abri de leurs entreprises et de leur cruauté, comme nous l'apprend, en termes trèsénergiques, une lettre que Loup, abbé de Ferrières, écrivit alors à Hilduin, abbé de Saint- Germaindes- Prés, en réponse à la proposition que celui-ci lui avait faite de lui envoyer les trésors de son monastère. « 11 n'est pas étonnant, lui dit-il, que, ne connaissant pas la situation de notre abbaye, vous ayez pensé à nous envoyer votre trésor; mais si vous Tcussicz connue, non-seulement vous ne nous l'auriez pas donné à garder pour longtemps; vous auriez même appréhendé de nous le confier pour trois jours : car, (|uoique notre demeure
paraisse d'un abord difficile à ces pirates, pour qui, en punition de nos péchés, les lieux les plus éloignés sont proches, pour qui il n'y en a point d'inaccessibles, cependant le peu d'hommes que nous avons en état de soutenir une attaque dans un lieu aussi mal fortifié que le nôtre, ne ferait qu'exciter l'avidité de ces voleurs : d'autant plus qu'ils pourraient pénétrer jusqu'ici à couvert, à travers des forêts, sans crainte de trouver sur leur route ni forteresses, ni troupes qui les arrêtassent, et, après nous avoir pillés, se sauver dans les bois qui nousavoisinent, et où il serait inutile de les poursuivre pour reprendre ce qu'ils auraient enlevé. C'est pourquoi, que votre prudence veuille donc bien chercher ailleurs un asile où vous puissiez déposer des choses si précieuses, que vous vous repentiriez trop tard de nous avoir confiées, si ce que nous craignons arrivait. »
Tel était le découragement des Français, telle était l'incurie ou plutôt Tinsouciance de leur roi, que, tant que les Normands furent dans l'île dOissel, tous les chemins pour venir à Paris leur étaient librement ouverts, et qu'ils faisaient des incursions fréquentes sur le territoire de la capitale du royaume. Cependant Charles le Chauve
Uk HISTOIRE
entreprit d'exterminer les Normands par les armes de leurs compatriotes mêmes , et s'entendit à cet effet avec Véland, auquel il accorda la somme de trois mille livres d'argent que ce chef de pirates lui demandait pour prix de son alliance. En 867, Véland entra dans la Seine avec plus de deux cents bâtiments, et commença le siège du fort d'Oissel : il pressa si vivement les assiégés , que la faim les contraignit de composer avec lui. Ils lui promirent six mille livres, tant en or qu'en argent, et à cette condition ils convinrent de sortir tous ensemble de la Seine. Tous ces pirates réunis prirent donc le chemin de la mer; mais les approches de l'hivernage les forcèrent de revenir sur leurs pas et de se disperser sur les rives de la Seine, à partir de Rouen jusqu'auprès de Paris.
Charles le Chauve , que les promesses des Normands étaient loin de rassurer, manda des troupes pour les contenir dans leurs cantonnements, et les eitipêcher de faire des incursions le long de la Seine, de l'Oise et delà Marne. Ces précautions n'étaient pas inutiles; mais, malgré tous ces préparatifs, Charles le Chauve ne put imposer aux Normands.
Enfin, après six années de ravages continuels , ces pirates laissèrent quelque repos aux Parisiens, ainsi qu'à tous les iiabilants des rivages de la Seine. Les moines de Saint-Germain-des- Prés profitèrent de celte tranquillité pour rapporter à Paris les reliques de leur patron (863). C'est dans celte occasion que, passant sur le sol de celte cité, où s'éleva depuis le quartier nommé l'Université, ils ne purent retenir leurs pleurs à la vue de tant de ruines, et qu'ils adressèrent au Ciel ces plaintes du propliète Jérémie : « Consi- « dérez. Seigneur, la désolation de celle ville <r jadis si riche, et la tristesse où est à présent « plongée celte reine des nations. »
Mais la paix et la tranquillité ne durèrent pas longtemps : deux ans s'étaient à peine écoulés, que les Normands reparurent sur les rives de la Seine et purent venir impunément inquiéter Paris et son territoire, grâce à Toubli de toutes mesures de sûreté de la part des grands du royaume. Vainement essaya-t-6n, trop tard il est vrai , de leur opposer des armées; les Normands les redoutaient si peu, qu'en 866 ils s'avancèrent jusqu à Melun , au milieu des troupes françaises, qui les suivaient des deux côtés de la Seine. Ils les atta-
/l« HISTOIRE
quèrent, mirent en déroute la plus grande partie de ces forces presque sans combat, et répandirent partout l'épouvante sur leur passage.
D'un autre côté les pirates du Nord cantonnés à Melun se rendirent si redoutables, qu'il fallut encore composer avec eux , et leur payer quatre mille livres d'argent. Ils exigèrent de plus qu'on remît entre leurs mains les prisonniers qui leur avaient échappé, ou qu'on donnât pour chacun d'eux une rançon qu'ils fixèrent eux-mêmes; et, aGn que les Français ne pussent pas se vanter d'avoir tué impunément un Normand, la mort de leurs compagnons fut évaluée à une certaine somme, que Charles le Chauve se vit réduit à payer. Ils s'éloignèrent enfin, chargés de butin, et se cantonnèrent dans les contrées qui avoisinent l'enibouchurc de la Seine.
On a dû comj)rendre que la facilité avec laquelle les Normands vinrent si souvent dévaster Paris tenait au manque de fortifications de cette ville, ou tout au moins à leur insuffisance. Pendant les deux règnes qui précédèrent celui de Charles le Chauve, on n'avait fait la guerre que sur les frontières de l'empire. La longue paix dont on avait alors joui dans le centre de la France, avait
fait négliger les fortifications des villes, où l'on se croyait dans une sécurité si complète, qu'on abattait même les enceintes de clôture pour en faire servir les pierres à la construction des édifices publics. On sentit enfin la nécessité d'opposer des barrières aux courses des barbares.
A partir de 862, aussitôt après le départ des Normands du fort d'Oissel, Charles le Chauve avait ordonné la construction de travaux de défense au Pont-de- l'Arche. Mais ils marchaient avec tant de lenteur, à cause des difficultés du terrain sur lequel il fallait les asseoir, que ce prince dut donner de nouveaux ordres à cet égard, en 864-. La réapparition des Normands dans la Seine en 865 et 866, suspendit cet ouvrage, qui ne fut repris qu'après leur départ. Il était achevé, quand Charles ordonna (869) dajis tous ses Etats la levée d'un certain nombre de serfs destinés à venir habiter et garder cette nouvelle forteresse. Mais cette place ne fut jamais un obstacle au passage des Normands , qui remontèrent encore la Seine depuis lors au-dessus du Pont-de-l' Arche. Il est vrai qu'à partir de 866 on ne les voit plus passer au delà de Paris.
Un grand pont en bois, dont les deux entrées
Zi8 HISTOIRE:
étaient lîiunies de forts défendus par des soldats aguerris, traversait la Seine, à peu près dans la positioii actuelle du Pont -Neuf, à la pointe de nie de la Cité. Cette construction, importèinte pour là défense de Paris, avait été achevée en 870, plus de quatre ans après le deriîier départ des Normands. Les fortifications de Paris consistaient à cette époque ( outre le grand pont, lequel défendait la tête de la Cité et lès deux bras de la Seine) dans l'enceinte même de là Cité, et dans une autre enceinte (au nord du grand bras de la Seine) qui commençait derrière Saint-GervÈiis et venait aboutir à la forteresse du Grand -Pont (1). Il n'y avait point d'enceinte au midi de la Cité (rive gauche de la Seine). Le fort qui défendait le pont du Petit- Bras (2) était isolé, et communiquait avec la Cité par le pont qui y Icnnit. Toutes ces fortifications étaient solidement bâties, en 885, quand les Normands reparurent devant Paris pour en faire le siège. On ne vit plus alors, comme jadis, les religieux de Saint-Germain-des-
(1) Depuis le Pont-au-Change.
(2) Ou Pcllt-Pont, nu bout duquel éXaU le PoUt-ChiUolct , comme 1(! tirand tenail aubouldu Punt-au-Changc.
Prés et ceux des alentours, chercher au loin une retraite assurée : ils accoururent se réfugier dans les murs de Paris , apportant avec eux ce qu'ils avaient de plus précieux.
Les témoignages contemporains portent à quarante mille hommes l'armée des Normands qui revint assiéger Paris en 885. Sigefroi commandait cette masse formidable.