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CHAPITRE III

Charles îe Gros monte sur le Irône de France. — Les Normands reparaissent devant Paris. — Sigefroi et l'évêque Gozlin. — Eudes, comte de Paris. — Dispositions pour l'attaque de la Cilé. — Premier assaut. — Second assaut. — Les Normands sont repoussés.

— Ils se livrent à d'horribles cruautés aux in\irons de Paris. — Assaut général. — Machines défensives des assiégés. — Nouvelle mais inutile tentative des Normands. — Grand débordement de la Seine. — Les Normands mettent le feu à la tour du Petit-Pont.

— Mort héroïque de douze braves Parisiens. — Sortie sur le camp des ennemis. — Le comte Henri Tient au secours de Paris.

— Trahison de Sigefroi. — Nouvel assaut général. — La peste se déclare dans la Cité. — Eudes va implorer le secours de l'empereur. — 11 revient avec des troupes. — Henri le suit avec une armée. — Stratagème des Normands fatal aux Français. — Henri est tué. — Les Normands donnent encore un assaut général. — Bravoure d'un soldat français. — Arrivée de Charles le Gros. — 11 fait un traité honteux avec l'ennemi. — Fin du siège. — Mort de Charles le Gros. — Eudes lui succède.

(( Si la capacité du prince, dit un historien (i) en parlant de Charles le Gros, avait répondu à

(1) Le P. Daniel, Histoire de France.

l'étendue de son empire, rien n'aurait été plus avantageux à la France que la réunion de tous ses États sous un seul chef. Charles pouvait par ce moyen fondre de tous côtés sur les Normands et les accabler. Mais un grand Etat est un grand poids sous lequel un petit génie succombe, et tel était Charles. »

Des projets d'envahissement et de vengeance, inspirés par la nouvelle des troubles de la France, venaient de réunir les Normands de la Seine, du pays lîessin et de la Loire, auxquels se joignirent des troupes d'Angleterre et de Belgique. Celte masse d'hommes composait l'armée normande, la plus formidable qui eût encore remonté le cours de la Seine. Leur Hotte ne rencontra aucun obstacle jusqu'à la hauteur et en vue de Paris, où elle arriva le 25 novembre 880.

Sigefroi, le chef de cette grande armée, voulut, avant d'en venir à la force ouverte, tenter les voies de la ruse et de la surprise. Il demanda à parler à l'évèque de Paris, nommé Gozlin, et n'hésita pas à entrer dans la ville. On le conduisit chez le prélat, qu'il salua avec beaucoup de respect, le priant de donner passage à ses troupes au travers de la Cité, et à ses vaisseaux par-dessous

les ponts, l'assurant que dans ce passage on ne commettrait pas le moindre désordre.

L'évêque, qui avait bien prévu la demande qu'on lui ferait, et qui s'était consulté avec le gouverneur et les principaux de la ville sur la réponse qu'il devait faire , parla à Sigefroi en ces termes : « Seigneur, l'empereur Charles, dont vous connaissez la puissance, m'a chargé, et a chargé tous ceux qui sont dans ces murs, de la garde de cette place. Elle est la capitale du royaume ; tout le bonheur et tout le malheur de l'Etat en dépendent; nous en sommes responsables, et quelque droites que nous croyons que soient vos intentions, nous agirions contre notre devoir et contre la prudence si nous y introduisions des troupes étrangères. Nous ne pouvons vous accorder le passage que vous demandez, et en vous refusant, nous faisons ce que vous feriez vousmême, si vous étiez à notre place. »

A cette réponse, Sigefroi, changeant d'attitude et de ton : « Vous me refusez le passage, dit-il au prélat en le menaçant de la main, vous me refusez le passage, mon épée me l'ouvrira. Dès demain, nous verrons si vos tours sont à l'épreuve de mes machines et de la vaillance de mes sol-

dats. » Il se retira après ces mots, résolu à commencer sur-le-champ l'attaque de la ville.

Le comte ou gouverneur de Paris était Eudes, qui depuis fut roi. Il était fils du fameux Robert le Fort, qui avait été tué en combattant contre les Normands, sous le règne de Charles le Chauve. Il avait auprès de lui Robert, son frère, le comte Ragenaire, Aledran et plusieurs autres braves guerriers.

L'évêque Gozlin anima son peuple durant ce siège non- seulement par ses exhortations, mais encore par sa bravoure, avec la pensée qu'en combattant dans une guerre sainte pom* des chrétiens contre des païens, il ne faisait rien de contraire à la sainteté de son caractère ni à la mansuétude épiscopale. Il était secondé par son neveu , homme d'une grande bravoure, Tabbéfibles. Tels étaient les principaux chefs des troupes qui défendirent Paris avec tant de valeur et de persévérance.

Sigefroi ne fut pas plutôt de retour à son camp, qu'il commença à tout disposer pour l'attaque. Son armée était de quarante mille hommes, avons-nous dit, et les Normands qui l'étaient venus joindre avaient remonté la Seine avec sept

cents barques. Ces embarcations étaient assez grandes pour aller sur mer, et assez peu profondes pour pouvoir arriver par la rivière jusqu'à Paris. Ils en avaient beaucoup d'autres plus petites ; de sorle que le fleuve au-dessous de la Cité en était tout couvert, jusqu'à plus de deux lieues au delà. Les Nornïands avaient transporté dans ces barques toutes sortes de machines, pour battre la tour qui défendait l'extrémité du Grand-Pont du côté septentrional de la Cité. Le lendemain, dès le matin , on vit sur la rivière une grande quantité de bateaux pleins de soldats, qui faisaient front au pont et à la tour, et une foule de soldats sur le rivage , se préparant à l'attaque par terre et par eau. Dès que le signal fut donné, les balistes ou pierriers commencèrent à tirer, pour ruiner les créneaux et toutes les défenses de la tour, et en même temps les troupes de terre et celles des bateaux s'élant avancées, attaquèrent avec des frondes et des flèches. On leur riposta avec les mêmes armes, de la tour et du pont, et quelques barques s'approchèrent jusqu'au pied de la tour, à l'entrée du pont. L'évèque de Paris y fut blessé d'une flèche ; son écuyer périt à ses cotés. Cet assaut dura toute une journée. 11 y eut un très-

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grand nombre d'hommes tués de part et d'autre ; mais la perle fut beaucoup plus considérable du côté des assiégeants.

Cependant les balistes avaient mis la tour en très-mauvais état : tous les parapets avaient été ruinés, la plate- forme et le couronnement s'étaient écroulés, et l'on ne pouvait plus placer d'archers pour tirer contre l'ennemi qu'à quelques fenêtres. Pourtant, comme les fondations étaient bonnes, on répara en partie ce dommage pendant la nuit. Le comte Eudes, en prévision de ce qui était arrivé, avait donné ses ordres pour préparer une forte charpente de poutres et de soliveaux, qu'il fit transporter sur le haut de la tour et dont il lit faire comme un double étage, presque à la même hauteur qu'avait eue la tour, et il y posta des soldats qui n'y étaient guère moins couverts que derrière des créneaux.

Le lendemain, dès le grand malin, les Normands revinrent à l'assaut avec la flèche et la fronde, et les balistes recommencèrent à tirer contre la tour. On avait aussi élevé des balistes sur le pont; elles démontèrent plusieurs de celles de l'ennemi. Sigefroi, pendant la nuit, avait fait faire des galeries couvertes, suivant la méthode

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usitée dans les sièges de cette époque; à la faveur de ces galeries, on approchait sans danger de la muraille pour la saper par le pied ou pour la renverser avec le bélier. Ces galeries devaient être solides, pour résister aux grosses pierres qu'on faisait rouler du haut des murailles. On les couvrait ordinairement de peaux de bêtes fraîchement écorchées, pour empêcher qu'on n'y mît le feu.

Eudes s'était muni de tous les matériaux nécessaires pour renverser ces galeries, et les ayant rompues en quelques endroits , il lit jeter quantité de poix fondue et d'autres matières enflammées sur les Normands qui se trouvaient au pied de la muraille : plusieurs en furent brûlés; d'autres, pour éteindre le feu qui avait pris à leurs vêtements, se jetèrent dans la rivière; mais rien n'était capable de ralentir la fureur de ces féroces ennemis du nom français.

Pendant l'assaut, la cavalerie des Normands, qui revenait du pillage, arriva au camp. Sigefroi, pour ménager ses fantassins que ces deux assauts avaient déjà beaucoup fatigués, fit mettre pied à terreaux cavaliers, et les amena tout frais au combat. Eudes et Eblcs firent des prodiges de valeur; l'un et l'autre tuèrent de leur main plu-

sieurs des ennemis, dans des sorties qu'ils exécutèrent sur ce nouveau renfort; et Eblés, dont la force était extraordinaire, lit des exploits qui jetaient la terreur partout où il se montrait.

Les Normands furent repoussés avec une grande perte; mais, alors que les Français se réjouissaient de leur victoire, et que sur le pont et sur les murailles de la ville retentissaient des cris de joie, il arriva une catastrophe qui remplit d'épouvante les Parisiens. La muraille de la tour du côté des ennemis, sans doute ébranlée par les balistes qui la battaient sans relâche, s'écroula tout à coup, et il s'y déclara une si grande brèche, qu'on voyait de dehors jusque dans l'intérieur de la tour.

Ce malheur et TelTroi qu'il inspira aux assiégés redonnèrent un nouveau courage aux Normands, que leurs chefs ramenèrent à l'assaut. 11 fut encore soutenu avec toute la vigueur imaginable, tandis que du pont on faisait jouer sans relâche les balistes , dont presque tous les coups portaient; de sorte que les Normands, désespérant de forcer la brèche, toute grande qu'elle était , prirent le parti d'incendier la tour. Ils amassèrent au pied beaucoup de fagots, de

la paille et d'autres matières combustibles qu'ils allumèrent. Ce feu fut bientôt si grand , que tout était perdu si le vent eût soufflé dans la direction de la tour ; mais par le plus grand des bonheurs, la flamme s'élança du côté des ennemis et s'éloigna de la tour. Comme on était au bord de la rivière, et que le comte Eudes donnait ses ordres avec une grande présence d'esprit , le feu fut vite éteint. Les ennemis, voyant tous leurs efl'orts inutiles, perdirent encore une fois courage et commencèrent à lâcher pied; trois cents d'entre eux restèrent sur la place en cette occasion. Les Parisiens firent une perte considérable dans la personne de Robert , seigneur d'une grande bravoure, qui fut percé d'un javelot, et expira sur-lechamp (28 novembre 885).

Sigefroi et les autres chefs normands, appréhendant que leurs troupes ne se rebutassent, discontinuèrent les attaques durant quelques jours, pendant lesquels, pour les ranimer, ils les menèrent au pillage de tous côtés aux environs de Paris , où il se conimit des excès et des cruautés qu'on ne peut raconter sans horreur. Ils dépeuplèrent tout le pays, massacrant sans miséri corde lionunes, femmes, enfants, emmenant en

captivité ceux auxquels ils laissaient la vie : les autres qui échappaient à leur fureur se sauvaient dans les bois, dépouillés de tout, et, faute de vivres , la plupart y périssaient.

Les Normands travaillèrent pendant ce temps-là à fortifier leur camp contre les troupes qu'ils savaient qu'on levait dans les provinces. Il y avait surtout dans l'abbaye de Saint -Germaindes-Près une garnison française qui les inquiétait beaucoup : ils firent tout autour de ce monastère une espèce de circonvallation avec des forts, où ils mirent des troupes pour empêcher les courses de cette garnison. Enfin, désespérant de forcer les assiégés tant que ceux-ci auraient l'avantage de tirer sur eux du haut en bas, ils bâtirent une sorte de tour en bois à plusieurs étages, qui avait un toit bien couvert et bien solide. On la faisait marcher avec des roues, et elle pouvait contenir soixante hommes armés, qui, tandis qu'on donnerait un nouvel assaut à la tour, devaient tirer des flèches contre ceux qui la défendaient, et faciliter ainsi l'approche des assaillants. Ils firent de nouvelles galeries, et disposèrent tout pour donner un assaut général à la tour, au pont et à la ville même.

Quelques jours après le dernier engagement, la Seine parut dès le matin toute couverte de soldats dans des bateaux , comme s'ils eussent voulu insulter en même temps la ville et le pont, et ils commencèrent à tirer contre la Cité quantité de boulets de plomb de leurs balistes, qu'ils avaient dressées sur des barques. Le comte Eudes, ayant fait sortir des murs un assez grand nombre de fantassins, partagea ce corps en trois bataillons. Il destina le plus considérable à la défense de la tour, pour soutenir et pour relever ceux à qui l'on avait confié la garde de ce poste. Il mit les deux autres sur le pont, pour repousser l'ennemi s'il l'attaquait , et l'on borda aussi le pont de balistes , qui lançaient des pierres et des dards. Mais ce n'étaient, du côté de la ville et du pont, que de fausses attaques, pour partager l'attention des comballanls : le grand elïort était destiné contre la tour.

La tour de bois, dont il a été parlé, fut poussée par les Normands fort près de l'attaque; mais elle fut bientôt démontée par les balistes des assiégés, et rendue inutile. Les assiégeants avaient fait un détachement de mille hommes jmur monter à la brèche, dont les Parisien» avaient eu le

temps de rendre l'abord plus difficile par de nouveaux retranchemenls qu'ils avaient élevés à l'entrée de la tour. Ces mille hommes étaient partagés en plusieurs pelotons qui se soutenaient les uns les autres , de manière à se succéder sans interruption. Ils firent pendant quelque temps un si puissant effort, que peu s'en fallut que la tour ne fût emportée; mais enfin ils furent repoussés avec une très-grande perte.

La nuit suivante , à la faveur de leurs galeries , ils s'occupèrent à combler entièrement le fossé avec des fascines, des pierres , de la terre. Comme il était profond, les fascines venant à leur manquer, ils y jetèrent le matj^ tous les chevaux morts du camp, des bœufs, des vaches qu'ils tuèrent à cet effet; mais tout cela ne suffisait pas encore à combler le fossé. Alors une idée horrible vint à ces barbares : ils avaient fait dans leur dernière course une grande quantité de captifs; ils les égorgèrent à la vue des Français qui gardaient la tour, et jetèrent leurs corps dans le fossé pour aider à le remplir. L'évêque de Paris, un des témoins de cet effroyable spectacle, frémit d'horreur, et prit Dieu à témoin de cette cruelle boucherie. Il invoqua sa justice contre ces hommes

dénaturés, et, transporté d'un zèle guerrier, il perça sur-le-champ d'un coup de flèche un soldat, qui tomba mort dans le fossé avec ceux qu'il venait d'égorger.

Tout le jour se passa à combler le fossé , et la nuit suivante à avancer les galeries jusqu'au pied de la tour. Les Normands commencèrent à la battre, à l'abri de ces galeries, avec trois béliers par trois côtés : l'orient, l'occident et le septentrion. Les assiégés, bien préparés, mirent en usage leurs machines défensives, et entre autres une qui consistait en une longue et grosse poutre ferrée en pointe par le bout, qu'ils faisaient jouer et tomber perpendiculairement avec violence, à diverses reprises, sur les galeries, pour les percer et les rompre; et, après les avoir ébranlées avec cette machine, ils faisaient tomber dessus de très -grosses pierres ou d'autres objets fort pesants, pour les écraser avec tous ceux qui étaient dessous. Ils réussirent : ils crevèrent les galeries, empêchèrent presque tout l'elîet des béliers, et les ennemis furent contraints de quitter cette attaque. Hors d'espérance de forcer la tour, ils tentèrent un autre moyen. Voyant que ce poste n'était si fort et si difficile à emporter qu'à cause du cou-

rage de ceux qui le défendaient, et qu'il était sans cesse ravitaillé par les troupes de la ville, ils résolurent d'en rompre la communication en brûlant le pont. Ils prirent donc trois de leurs plus gros vaisseaux, et en firent des espèces de brûlots, qu'ils remplirent de paille, de bois et d'autres matières combustibles. Ils les placèrent assez près du pont; puis ils y mirent le feu. Plusieurs hommes, escortés par des soldats, les tiraient avec des cordes tout le long du bord de la rivière pour les faire aller sous le pont du côté de la tour d'attaque, afin de mettre en même temps le feu au pont et à la tour.

Ce dessein et ce spectacle alarmèrent extrêmement les Parisiens , qui en appréhendaient avec raison les suites. De tous côtés, de dessus les murailles, de dessus le pont et de la tour, le peuple et les soldats criaient et invoquaient le nom de saint Germain, évêque de Paris. Leurs prières furent exaucées. Dès que ceux qui conduisaient les bateaux les eurent abandonnés , après les avoir poussés contre le pont, ils furent portés contre une espèce d'éperon de pierre qui servait comme d'arc-boulant pour soutenir le pont, et où l'on pouvait descendre de dessus le pont

même. On y accourut; les plus hardis montèrent sur les vaisseaux, en éteignirent le feu, et les amenèrent en triomphe à la ville.

Après tous ces revers, on devait espérer que les Normands abandonneraient enfin leur entreprise. On était à la fin de janvier (886), et le siège durait déjà depuis cinq à six semaines sans qu'il fût guère plus avancé que le premier jour. En effet, le lendemain de la tentative du pont, avant le lever du soleil , les ennemis retirèrent des fossés de la tour la plupart de leurs machines et les matériaux de leurs galeries. Mais ce n'était qu'à dessein de reprendre haleine, et de faire quelques courses pour se fournir de vivres et de fourrage, et remplir les magasins du camp.

Pendant cette espèce de suspension d'armes, il arriva une catastrophe qui causa la plus grande douleur aux Parisiens. Du côté opposé à celui de la grande attaque, c'est-à-dire au midi, où le plus petit bras de la rivière coulait entre la Cité et la canjpagne, il y avait aussi un pont (1) défendu pareillement par une tour (2). Le débordement de

(1) Le Petit-Pont.

(2) Depuis le PetU'-Chàtelct.

la rivière, au commencement de février, fut si grand et si violent, qu'il emporta le pont qui faisait communiquer cette tour avec Paris. Les chefs normands n'eurent pas plutôt vu ce désastre, qu'ils détachèrent promplement quantité de soldats pour passer la rivière dans des bateaux, afin d'attaquer la tour de concert avec ceux qui étaient déjà de l'autre côté. Il n'y avait que douze hommes dans la tour, mais tous résolus et décidés à périr plutôt que de se rendre. On les somma en vain de capituler : on les attaqua alors; mais il en coûta la vie aux plus hardis des ennemis. Enfin, pour ne pas s'exposer à perdre plus de monde, les Normands poussèrent pendant la nuit un chariot chargé de hois et de paille contre la porte de la tour, et y mirent le feu. Le petit nombre de ceux qui étaient dans la tour et le manque d'eau pour éteindre l'incendie, firent qu'il gagna promptement, et que ses défenseurs furent contraints de l'abandonner. Ils en sortirent, et se retirèrent sur le bout du pont qui n'avait point été emporté par les eaux.

Il n'y avait plus à reculer; il fallait mourir ou se rendre. On accablait ces braves d'une grêle de llèches et de pierres; mais personne n'osait les

approcher à la longueur de Pépée ou du javelot. N'étant ainsi attaqués que de loin , tout ce qu'ils pouvaient faire était de se couvrir de leurs boucliers , déjà tout hérissés de flèches ou fracassés par les coups de pierres. Comme ils étaient réduits à cette extrémité, quelques Normands leur crièrent de se rendre, et qu'ils auraient la vie sauve. Ils n'avaient point d'autre parti à prendre; ils acceptèrent l'ofl're qu'on leur faisait. Mais ils ne se furent pas plutôt laissé approcher, qu'on les saisit. On leur ôta leurs armes , et le chef des Normands ordonna qu'on les passât au fil de l'épée, à l'exception d'un seul, qu'il fit séparer des autres.

Il se nommait Ervée : c'était un homme d'un port majestueux, et dont toutes les manières indiquaient la haute noblesse. On ne l'avait épargné que pour lui faire payer sa rançon et celle de ses héroïques compagnons. Mais il s'échappa des mains de ceux qui le tenaient, et, sautant sur son épée : « Traîtres, s'écria- t-il, vous voulez que je survive à mes frères d'armes pour me faire votre esclave; je périrai; mais auparavant quelqu'un de vous mourra encore de ma main. » Il fut percé à l'instant de plusieurs coups et jeté à la rivière comme les autres, h la

vue d'une foule de Parisiens qui regardaient du haut des murailles de la Cité ce triste spectacle, sans pouvoir faire autre chose que de pousser des cris et des gémissements inutiles. La tour fut rasée dès le lendemain.

Quelques jours après , les Parisiens crurent le siège levé, parce qu'ils virent un corps considérable d'ennemis décamper du côté de la grande attaque ; mais ce n'était que pour aller à leur tour chercher du butin qu'ils opéraient ce mouvement. Ebles, les voyant éloignés, fit une sortie sur leur camp avec une poignée d'hommes, et y mit le feu en plusieurs endroits. Quelques troupes d'ennemis, beaucoup plus nombreuses que la sienne, parurent pour l'envelopper; mais il fit toujours si bonne contenance dans sa retraite, qu'ils n'osèrent l'approcher. D'ailleurs ceux des Normands qui quittèrent le camp de devant Paris pour aller ravager le pays d'entre la Seine et la Loire, n'y rentrèrent pas tous, lis voulurent en passant emporter Chartres d'emblée; mais ils y furent très -mal traités par deux braves capitaines, Godefroi et Eudes, qui leur tuèrent quinze cents hommes dans une seule affaire. Ils ne furent pas plus heureux dans l'attaque du Mans

et de quelques autres villes; ils furent repoussés presque partout.

Si vigoureuse que fût la résistance des Parisiens, et quelque déterminés quMIs fussent à périr plutôt que de se rendre, il leur aurait pourtant fallu succomber enfin ; il leur était nécessaire au moins d'avoir une espérance pour soutenir leur résolution. L'empereur Charles le Gros avait bien des embarras au delà du Rhin et des Alpes , où les divisions des seigneurs les plus puissants et leur peu de soumission causaient de graves désordres. Charles ordonna au comte Henri d'assembler un grand nombre de troupes pour jeter des secours d'hommes et des vivres dans Paris. Henri partit au mois de février, et arriva à quelques lieues de Paris sans avoir rencontré aucun ennemi sur sa route. Après avoir reconnu le pays et donné avis de son approche à Eudes, il marcha la nuit vers le camp des Normands, y donna l'alarme en divers endroits par où il le fit attaquer avec grand bruit; en même temps, du côté que les ennemis avaient abandonné pour courir aux postes en danger, il conduisit lui-même un convoi de vivres dans la ville, où il laissa aussi des soldats. Puis, sortant de Paris avec ce qu'il

ramenait de troupes, Henri causa une nouvelle alarme dans le camp ennemi. Les Normands voulurent lui couper le passage; mais les défenseurs de la tour ayant fait une grande sortie pour favoriser la retraite de leur allié, les ennemis furent mis en déroute, et Henri leur passa sur le corps. Ce renfort donna autant de cœur aux assiégés que d'inquiétude aux assiégeants. Sigefroi eut recours à la ruse, et fit proposer une entrevue à Eudes. Celui-ci sortit de la tour, et s'avança au delà du fossé où Sigefroi l'attendait. Après qu'ils eurent parlé quelque temps ensemble, seul à seul, Eudes s'aperçut que des soldats normands se glissaient l'un après l'autre dans les chemins creux. Il fît trop lard cette remarque, car il se vit investi dans le moment; mais, mettant aussitôt l'épée à la main, il se fraya un passage au travers de ces traîtres, qui le poursuivirent jusque sur le bord du fossé ; ils en furent repoussés par des soldats de la tour, qui firent une sortie contre les Normands dès qu'on eut reconnu leurs intentions perfides.

Sigefroi, voyant son coup manqué, la Cité ravitaillée, la garnison renforcée, et gagné par l'argent que lui donna l'évêque de Paris, proposa

dans le conseil de guerre de lever le siège ; mais tous ses collègues s'y opposèrent, et ses soldats le pressèrent de les mener à l'attaque de Tabbaye Saint-Germain-des-Prés , pour la piller. Il y consentit; mais comme on disposait tout pour Tassaut, les religieux offrirent de l'argent pour se racheter du pillage , et les soldats s'en contentèrent. Sigefroi proposa de nouveau à ses propres troupes d'abandonner le siège de Paris, dont il croyait le succès désespéré : il ne fut point écouté. L'envie que les Normands avaient de s'établir dans un si bon pays et dans une position d'où ils pourraient aisément ravager toute la France, leur faisait paraître tout facile. Un nouvel assaut général contre le pont et la Cité fut donc résolu pour le lendemain. Les Normands disposèrent quantité de bateaux , qu'on joignit ensemble de manière à pouvoir soutenir des échelles pour escalader la ville. Ils distribuèrent des troupes sur les bords de la Seine et dans l'île voisine de la Cité (1), d'où elles devaient partir, pour venir à l'assaut au quartier de la ville qui leur était marqué. D'autres furent destinées pour l'attaque du pont; d'autres

(i) Aujourd'hui l'ile Saint-Louis.

enlin pour emporter la lour dont on n'avait encore pu venir à bout après tant d'efforts.

Eudes, jugeant par ces préparatifs du dessein des ennemis, mit de son côté ordre à la défense et assigna à chacun son poste. L'assaut se donna avec toute la fureur imaginable ; mais partout les Normands furent repoussés. Deux de leurs chefs, qui portaient le nom de rois, furent tués, et il y en eut un grand nombre de noyés dans la Seine. Sigefroi, peu chagrin de ce mauvais succès, qu'il avait prévu , demanda à ses gens s'ils étaient contents et s'ils ne suivraient point enfin son avis : personne n'osa plus lui résister. Le siège fut donc levé.

Sigefroi, ayant fait, sur la fin de cette année (886), beaucoup d'autres ravages en France, s'en alla dans la Frise, où il fut assassiné quelque temps après son arrivée. Une partie des Normands, malgré le départ de Sigefroi, s'obstina à rester et à poursuivre le siège. L'évèque de Paris mourut sur ces entrefaites, fort regretté du peuple.

Mais ce qu'on voit souvent dans les longs sièges, arriva dans celui-ci. La disette et la misère des habitants, l'air corrompu par l'infection des cadavres demeurés dans les fossés de la tour et sur

les bords de la Seine, causèrent la peste dans Paris; et, tous les jours, ce redoutable fléau faisait périr beaucoup plus de monde que le fer des ennemis.

Avant que la ville fût réduite à la dernière extrémité, on avertit Charles le Gros de l'état où elle se trouvait, et de l'impuissance où Ton Serait bientôt de résister davantage. Eudes fut chargé lui-même d'aller vers l'empereur : il partit, après avoir choisi pour le remplacer l'abbé Ebles, qui s'était acquis une grande réputation dans les guerres précédentes, et qui avait beaucoup contribué à la défense de la ville pendant ce siège. Pendant l'absence d'Eudes , les Normands ne firent aucune entreprise, se contentant de serrer de près la Cité, et d'cm|iêcher que rien n'y entrât. Ebles fit exécuter de temps en temps quelques petites sorties qui réussirent, mais qui n'eureiit point cependant de suites considérables.

Quelque temps après, Eudes donna avis de son retour aux Parisiens, et parut sur les hauteurs de Montmartre, avec un petit corps d'armée partagé en trois troupes. 11 ne pouvait entrer que par la porte de la tour, du côté du septenirion, le Petit-Pont, du côté du midi, étant rompu par les

eaux, comme nous l'avons dit plus haut. Aussi, dès que les Normands eurent vent de son arrivée , ils firent repasser toutes leurs troupes , qu'ils avaient de l'autre côté de la Seine, pour l'empêcher de rentrer dans la ville. Ils construisirent de nouveaux retranchements de ce côté-là, persuadés que si ce secours pouvait être repoussé, la ville ne résisterait plus. Us firent aussi avancer quelques escadrons vers Montmartre, afin de harceler les troupes du comte, et de les charger par derrière, au cas où il entreprendrait de forcer les retranchements.

Adalelme, à qui Eudes avait donné le commandement de son arrière-garde, poussa et chargea plusieurs fois ces escadrons pendant la marche. Enfin Eudes parut en vue du camp ennemi, e* se disposa à le forcer. Il n'eut pas plutôt commencé à escarmoucher, qu'Ebles, avec presque tout ce qu'il y avait de soldats dans la ville, fit une sortie contre les ennemis, qui, attaqués des deux côtés, quoique par des troupes beaucoup plus faibles que les leurs, lâchèrent pied devant Eudes. Il passa au travers du camp ennemi, rapide comme la foudre. Les Normands firent d'inutiles efforts pour couper au moins Adalelme ; mais ce

chef força tout ce qui s'opposa à son passage ; Eudes et lui arrivèrent aux fossés de la tour, avec presque tout leur monde.

Eudes, étant entré dans la ville, encouragea les habitants par l'assurance qu'il leur donna d'un grand secours pour faire lever le siège ; sa promesse se réalisa bientôt. Le comte Henri, à la tête d'une armée composée de troupes françaises et germaniques, le suivit de près, et se fit bientôt voir à la ville, résolu ou de forcer le camp des ennemis, ou de les assiéger euxrniémes dans leurs retranchements, qu'ils avaient beaucoup augmentés depuis la nouvelle de son approche. Henri se campa en vue des Normands. Ceuxci avaient, par un stratagème assez ordinaire, fait autour de leur camp, à quelque distance, quantité de fosses peu éloignées les unes des autres, et les avaient couvertes de gazon, de paille et de terre, pour embarrasser la cavalerie française, au cas où l'on en viendrait à un combat. Comme ils s'aperçurent que le général de l'armée venait souvent reconnaître leurs retranchements, et qu'il s'en approchait de fort près, ils mirent en embuscade quehfues soldats qui eurent ordre de faire une décharge de llèches sur

la troupe du général dès qu'il paraîtrait, et de se retirer aussitôt vers le camp par l'endroit où étaient les fossés. Ce stratagème ne leur réussit que trop bien. Le comte Henri, étant venu avec peu de monde considérer le terrain des environs du camp, donna dans le piège. Voyant le petit nombre d'ennemis auxquels il avait affaire, il se mit à les poursuivre vers le camp. Lui et la plupart de ses gens tombèrent dans les fosses couvertes, et comme elles étaient étroites et profondes, leurs chevaux ne purent se relever. En même temps les Normands, qui n'attendaient que cela, sortirent de leur camp en grand nombre, et assommèrent le comte avec tous ceux de sa suite qui ne purent ou qui ne voulurent pas fuir.

La mort de leur général déconcerta les troupes françaises : on ignorait d'ailleurs les ordres qu'il avait reçus de l'empereur. Les retranchements de l'ennemi paraissaient très-difûciles à forcer. La désertion commença au bout de quelque temps , et l'armée se débanda entièrement. Les Normands, délivrés de la crainte qu'Henri leur avait inspirée, mais très-ennuyés de la longueur du siège, résolurent de donner encore un assaut général. Hs le firent avec toute la fureur que leur inspirait Fim-

patience de voir la fin de leur entreprise. Il fut soutenu par les assiégés avec leur valeur ordinaire, tandis que ceux qui n'étaient point occupés à la garde des postes, faisaient partout dans la Cité des vœux à sainte Geneviève et à saint Germain. L'attaque se donna avec tant de vigueur, que quelques-uns des Normands sautèrent sur la muraille de la ville, et commencèrent à crier victoire. Près de là, par bonheur, se rencontra un brave soldat nommé Gerbold, de très-petite taille, mais d'une force et d'un courage extraordinaires : voyant que tout était perdu si les ennemis demeuraient sur la muraille, il alla à eux, suivi seulement de cinq autres hommes, tua les premiers qu'il rencontra, culbuta les autres, renversa les échelles et pourvut à la sûreté de cet endroit. Quelques autres Normands avaient aussi sauté sur le pont j mais ils y périrent.

Le plus grand effort était du côté de la tour. On y avait planté une croix sur les retranchements , pour animer les soldats à la défendre contre les païens. Ceux-ci tentèrent encore une fois de mettre le feu à la tour, et en allumèrent un si grand au pied, que ceux qui la défendaient du côté de la campagne furent obligés de l'aban-

donner. On crut alors tout perdu, et celui qui commandait dans la tour, jugeant qu'il n'y avait« plus d'espérance de salut que dans un effort suprême, ouvrit les portes et lit une sortie, l'épée à la main, avec tous ses gens. Elle fut exécutée si à propos et avec tant de furie, que les Normands furent repoussés avec un très-grand carnage, et le feu éteint. Ainsi finit l'assaut, qui avait déjà cessé à la ville et au pont, où les ennemis perdirent beaucoup de monde : on reporta la croix dans la ville en chantant le Te Deum.

Cependant, l'empereur ayant appris la mort du comte Henri, et que son armée s'était débandée, en assembla promptement une autre, et vint lui-même au secours de Paris. Il se montra en vue de la ville, sur les hauteurs de Montmartre, au mois de novembre 886, un an après les préliminaires du siège que nous venons de raconter. Les Normands, sans faire paraître aucune crainte, l'attendirent dans leurs retranchements. Cette contenance étonna l'empereur, qui avait cru que la seule nouvelle de sa marche les contraindrait à lever le siège. Il n'osa pas les attaquer; mais, afin que son voyage ne fût pas

inutile, il leur fit proposer un accommodement si avantageux, qu'ils l'acceptèrent. Outre une forte somme d'argent qu'on oiïrait de leur compter au mois de mars prochain, on leur donna, en attendant, des terres en Bourgogne, parce que la plupart des peuples de cette contrée n'avaient pas jusqu'alors voulu reconnaître l'empereur. La paix fut signée, et ce prince, après un si honteux traité, reprit la route de Germanie plus déshonoré que s'il avait été batlu.

L'empereur s'étant retiré, les Normands, pour aller en Bourgogne, voulurent passer avec leurs vaisseaux sous les ponts de Paris. Cela n'avait point été stipulé dans le traité, et les Parisiens se mirent en devoir de s'opposer à leur passage. L'abbé Ebles blessa d'un coup de flèche celui qui conduisait le bateau le plus avancé, et il y eut encore des coups tirés de part et d'autre, et quelques hommes tués. Mais enfin les Normands cédèrent; et, comme c'était pour eux une nécessité d'avoir leurs bateaux, dont le nombre était d'au moins sept à huit cents, ils entreprirent, avec beaucoup de peine, de les tirer de l'eau et de les transporter par terre au-dessus de Paris. Ils en vinrent à bout; mais, les Parisiens ne voulant

pas qu'ils les remissent à flot si près de leur ville, ils ne le firent qu'à environ deux mille pas audessus.

Le siège de Paris par les Normands, avec toutes ses vicissitudes, dura du 25 novembre 885 au mois de mai 887. Huit rudes assauts furent livrés à la ville, dont tous les citoyens, prêtres et laïques, se défendirent, comme on vient de le voir, avec une admirable énergie.

En 888, Charles le Gros mourut dans l'oubli, et Eudes, qui s'était acquis la faveur du peuple par sa belle défense de Paris contre les Normands, fut mis sur le trône par l'assemblée générale des seigneurs français.

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