CHAPITRE IV
Rollon viole la défense faite par le roi Harald de se livrer à la piraterie. — Sa condamnation à un bannissement perpétuel. — Son arrivée à Rouen avec ses compagnons. — Soumission spontanée des habitants. — Cliarlcs le Simple veut lutter, mais en vain, contre Rollon. — ]1 se décide à traiter avec le chef Scandinave.
— Traité de Saint-Clair-siir-Epte qui donne la Neustrie à Rollon.
— 11 se fait baptiser et épouse Gisèle. — Gouvernement de Rollon.
— Le haro. — Son origine. — Mort de Rollon. — Son éloge. — Son ûls Guillaume Longue-Épée lui succède. — Sagesse et valeur de ce duc. — Sa mort tragique. — Richard Sans-Peur, troisième duc de Normandie. — Louis d'Outrc-mer veut déposséder ce jeune prince. — Richard est arraché au péril qui le menace. — Rataille près de la Dive, où le roi de France est fait prisonnier. — Diverses guerres. — Vertus de Richard. — Il meurt. — Avènement de Richard 11. — Guerre avec l'Angleterre. — Massacre des Saxons en Angleterre. — Vengeance. — Robert, roi de France, s'allie avec Richard. — Mort de Richard. — Richard III lui succède. — .Sa (In prématurée. — Robert le Diable. — Coup d'œil sur son rè^ne et son caractère. — Naissance de Guillaume le Conquérant.
— Mort de Robert en Terre-Sainte.
Nous allons voir maintenant paraître sur la scène, en France, le famcu.\ Rollon; mais au-
paravant il faul nous transporter dans le Nord, pour connaître les événements qui amenèrent ce chef de pirates dans notre patrie.
Après une grande révolution en Norwége, dont le résultat avait été la conquête d'une partie de ce pays par Harald , roi norwégien , Rognewald , père de Rollon et partisan de Harald , devint un des nobles les plus puissants, les plus riches et les plus considérés de Norwége. Harald, ayant terminé le cours de ses conquêtes, donna tous ses soins au maintien de la paix intérieure de ses Étais. Il abolit, entre autres abus, celui du sirandlwg, ou l'enlèvement du bétail dont on se saisissait dans les incursions sur les côtes voisines. Cet usage invétéré était le fléau du peuple, et pesait principalement sur les laboureurs. Mais il était très-difficile de réprimer des usages devenus en quelque sorte nationaux: malgré les exemples sévères qu'Harald dut faire pour punir les fauteurs endurcis du strandhug, Rollon osa encore s'y livrer dans le royaume même d'Harald. Justement indigné d'un lel mépris pour ses lois, le roi norwégien fit prononcer par une assemblée des grands de l'Etat le bannissement perpétuel du coupable.
Alors Rollon entra dans une sorte d'association avec d'autres chefs normands , et n'eut dans l'origine de supériorité sur eux que celle que s'acquiert toujours un génie extraordinaire sur le commun des hommes. Bientôt Rollon et ses gens pénétrèrent dans l'embouchure de la Seine, et la remontèrent jusqu'à Jumièges. Cédantaux prières du peuple et des marchands de Rouen, l'archevêque Witton envoya auprès de Rollon afin de lui demander sûreté pour leurs personnes et leurs biens, et de faire soumission au chef normand comme à leur seigneur : des traits de grandeur par lesquels Rollon s'était souvent signalé dans ses premières expéditions, avaient sans doute inspiré cette confiance aux habitants de Rouen. Ce fut une véritable suzeraineté que Rollon obtint sur le terriloire de cette ville, à la condition d'en être le défenseur et le justicier : Rollon y consentit, bâtit un petit fort, et s'établit avec ses compagnons sur le fertile territoire de la Neustrie.
Aucune force armée ne vint troubler Rollon dans les premiers temps de son occupation : Charles le Simple et le comte Eudes se partageaient encore le sol et le pouvoir de la France; les querelles de ces deux prétendants leur firent
négliger le salut commun de l'État. Cependant le peuple voyait avec frayeur se former à Rouen rétablissement de Rollon : la Seine, la Loire, la Garonne étaient d'ailleurs bloquées par les Normands. Quand Charles et Eudes virent les hommes du Nord survenir au milieu de leurs querelles, chacun d'eux songea en secret à s'en faire un appui l'un contre l'autre. Pendant qu'une troupe de Normands pillait la Neustrie, une autre bande ravageait l'Aquitaine; Rollon remonta ensuite avec une forte armée la Seine jusqu'à Pontde-l' Arche (898). Charles le Simple, devenu seul maître de la France, résolut de marcher à sa rencontre avec un gros corps d'armée; le Norwégien Hasting, investi du fief de Chartres, devait se joindre à lui. Ce corps prit position sur les bords de l'Eure, et d'après l'avis de Hasting, on essaya de traiter avec les Normands; mais ce fut en vain. Ils ne voulurent entendre à aucun accommodement, et répondirent qu'ils étaient venus, non pour faire la paix, mais pour subjuguer la France. Hasting conseilla alors de ne point tenter les chances d'un engagement avec l'armée normande, composée de Télite d'une jeunesse belliqueuse et déterminée. Rollon, qui s'attendait à être attaqué
par les Français, avait, par précaution, fait entourer son camp d'une enceinte en terre ; sa prévoyance se trouva bientôt justifiée. A la pointe du jour les Français forcèrent rentrée du camp; mais les Normands repoussèrent l'assaut, et leurs ennemis prirent la fuite. Après ce premier succès, Rollon leva son camp, remonta la Seine, surprit et dévasta Meulan. Les Français, ayant voulu s'opposer de nouveau à la marche des Normands , furent battus et mis en fuite. Cette expédition n'eut pas d'ailleurs d'autre suite.
Rollon , apprenant que Bayeux était mal fortifié, voulut tenter un coup de main sur cette place: il s'y porta à la hâte, pilla les environs et assiégea la ville elle-même (899). Les habitants se défendirent vaillamment, et firent prisonnier Bothon, un des chefs normands. Ces derniers offrirent une trêve d'un an, si l'on voulait leur remettre leur compatriote ; cette condition ayant été acceptée, Rollon se retira. La trêve étant expirée, les Normands surprirent Bayeux une seconde fois (900), tuèrent le comte Bérengcr et un grand nombre d'habitants, et firent un magnifique butin, en même temps que quantité de prisonniers. Hollon épousa la lille de Bérengcr,
DE LA NORMANDIE. éD
nommée Popa, dont il eut un fils, Guillaume, et une fille , appelée Gerloc. 11 se retira dès lors à Rouen , et organisa cette nouvelle colonie : ce fut à cette époque que ses compagnons l'élurent pour leur chef ou duc à vie.
Dès ce moment Tordre et la paix commencèrent à régner dans cette contrée, qui avait le plus souffert des incursions normandes : Rollon laissa aux chrétiens le libre exercice de leur religion , et ils vinrent en foule se ranger sous ses lois. Mais on ignore quelles mesures prit le nouveau duc de Neustrie pour gouverner le territoire de Rouen, où Français et Scandinaves , chrétiens et «païens , vivaient en parfait accord grâce à ses sages lois. Les Normands qui occupaient les autres parties du royaume s'uniren* enfin à ceux de la basse Seine, et ne formèrent plus qu'un peuple.
Las d'une lutte acharnée contre les hommes du Nord, lutte dans laquelle la France avait presque toujours eu le dessous , Charles le Simple, de l'avis de tous les grands et des prélats français , envoya l'archevêque Francon à Rouen auprès de Rollon , pour lui offrir la Neustrie et la main de sa fille Gisèle, à condition qu'il se ferait chrétien, et qu'il vivrait dorénavant en bon ac-
cord avec la France. Rollon se montra assez traitable , d'autant plus qu'il ne s'agissait d'aucune obéissance de sa part; le roi ne désirait qu'un hommage simple. Il se montra d'ailleurs disposé à embrasser le christianisme; seulement, la Neustrie, que Charles lui offrait, ne lui convenait pas assez. Il représentait que cette contrée était déserte et inculte, que Rouen même était à peu près dépeuplé, et que son armée ne trouvait pas de quoi subsister dans ce pays. Charles lui offrit la Flandre; mais Rollon la trouva trop marécageuse. On soumit alors, pour contenter le chef des Normands, la Bretagne, ou du moins les liefs de Rennes et de Dol à la Neustrie, et l'on convint que Rollon aurait la suzeraineté du tout. Bérenger de Rennes et Alain de Dol devaient lui prêter serment comme à leur suzerain.
De plus, Rollon, qui avait déjà répudié Popa, promit d'épouser Gisèle. Une fois bien d'accord, on décida que la paix serait conclue à Saint-Clairsur-Epte , village qui séparait la Neustrie de l'Ilede-France (912), et que le roi Charles y aurait une entrevue avec Rollon. Ce fut en présence de tous les grands de l'Etat que Charles signa l'acte important qui allait assurer la paix à la France.
Les barons conduisirent Rollon en présence du monarque, pour que le nouveau duc lui prêtât serment. En voyant la belle taille, le noble maintien et l'air martial du chef normand, les Français dirent « que bien appartenoit à tel homme tenir grande seigneurie. »
Un usage dont on ne connaît pourtant pas d'autre exemple , exigeait que le feudataire baisât le pied du suzerain : Rollon s'y refusa , trouvant inconvenant qu'un roi qui lui demandait grâce prétendît qu'il s'humiliât à ce point vis-à-m de celui avec qui il avait traité d'égal à égal. Ce refus allait rompre tout traité, lorsque les seigneurs français, qui redoutaient avec raison les résultats déplorables d'un tel éclat , saisirent vivement les mains de Rollon et les mirent dans celles du roi. Rollon n'en voulut pas accorder davantage, et refusa opiniâtrement de plier le genou devant Charles. Enfin on parvint à décider un de ses lieutenants à achever le cérémonial ; mais celuici, aussi fier que son chef, prit le pied du monarque, et au lieu de le baiser respectueusement , l'éleva jusqu'à ses lèvres et fit tomber le roi à la renverse. Un tel outrage faillit occasionner un grand désordre ; mais les courtisans, voyant qu'ils