‹ Histoire de la Normandie sous le règne de Guillaume-le-Conquérant et de ses successeurs, depuis la conquête de l'Angleterre jusqua la réunion de la Normandie au royaume de FranceChapitre 156 sur 255 · PAR ROBERT DE BELLEME · texte numérisé non relu

PAR ROBERT DE BELLEME

habitations particulières. D'autres se retirèrent avec leurs familles en France. Les champs se couvrirent de ronces, et hors des bourgs on trouvait le désert. '

Serlon, évêque de Séez, et Raoul, abbé du couvent de Saint-Martin dans la ville de Séez , s'étaient enfuis du diocèse pour échapper aux poursuites de Robert de Belléme, avec lequel le clergé avait eu de longs démêlés dont voici l'origine. Roger de Montgomery, bienfaiteur des abbayes de Séez , Troarn et Almenèches, situées dans ses terres, avait la garde et le patronage de ces établissemens monastiques pour lui et ses successeurs ; ce droit lui avait été confirmé par Guillaume-le-Conquérant. On voit par une charte qui fut rédigée au château d' Almenèches pour T investiture d'un nouvel abbé du monastère de Saint-Martin de Séez, charte qui fut signée par Roger de Montgomery et par son fils Robert de Belléme , et confirmée par le duc Robert Courteheuse % que les hommes de l'abbaye devaient le service militaire toutes les fois

' Orderic Vital, lib. 11.

' Insérée dans la Dissertation sur Serlon, évéquc de Stez, et Raoul y etc. , par Od. Desnos. 1786 , in-8.

3o6 SES DÉMÊLÉS AVEC l'ÉGLISE DE SEEZ.

que le duc de Normandie faisait entrer les vassaux de la couronne en campagne, ou lorsque les Montgomery étaient obligés de défendre leurs propres personnes contre les ennemis qui les attaquaient. Les mêmes hommes devaient se soumettre à la taille toutes les fois que , un Montgomery étant tombé entre les mains de ses ennemis, il s'agissait de recueillir l'argent nécessaire pour sa rançon. '

Lorsque le roi Henri força son frère Robert a faire la guerre au baron de Bellême, celui-ci appela le ban de tous ses gens de guerre, entre autres ceux de l'église de Séez; mais l'évéque et l'abbé refusèrent le service, en prétendant qu'ils ne pouvaient marcher contre le souverain du pays. Leur seigneur, se fondant sur la condition sous laquelle son père et lui avaient fait à l'église des libéralités qui , depuis peu , avaient été augmentées encore par des donations assignées en Angleterre , employa la force conti^e les récalcitrans. Serlon

' « Si aliquis haeredum comilis Rogerii vel filii ejus ( quos absit) conlingat capi , pro eo redimendo sicut omnes alii terrae bomines taillarentur homines sancti Martini, etc. » DisserUition sur Serlon, évéque de Séez, et Raoul.

HENltl EXTORQUE l'arGENT DES ANGLAIS. 307

et Raoul se réfugièrent en Angleterre comme victimes de la tyrannie féodale. '

Henri accueillit toutes les plaintes. Il résolut enfin de céder aux voeux d'une population que son frère élait incapable de gouverner. Peut-être aussi l'ambition aurait-elle suffi pour le déterminer à joindre le duché de Normandie à son royaume, et à réunir autant d'états que son père Guillaume en avait possédé. Il fallait promptement recueillir assez d'argent pour cette expédition coûteuse. Ses trésoriers en extorquèrent au peuple anglais sous toute sorte de prétextes , et Henri ne se fit aucun scrupule de rendre malheureuse la population d'Angleterre pour remédier aux malheurs de celle de Normandie. Telle fut l'exaspération des paysans anglais à la suite de toutes les vexations du fisc royal, qu'en plusieurs endroits où Henri passa ils jetèrent les socs de leurs charrues à ses pieds , pour qu'il prît encore les seuls outils qui leur restaient. "

Toute la pensée de Henri se tournait vers la

■ La dissertation de Desnos cite'e ci-dessus a pour but de prouver que c'est à tort que Serion et Raoul refusaient le service fe'odal cp'ils devaient à leur seigneur.

* Dialogus de Scaccario , à la suite d'Eadmer Hist. Nov.

3o8 IIo5. NOTIVELLK FXPI^DITIOIV

conquête de la Normandie. Ce fut au printemps de l'an iio5 qu'il partit pour ce pays avec une flotte remplie de troupes , et il débarqua dans la dernière semaine de carême h Barlleur ; il arriva la veille de Pâques dans le bourg de Garentan , et s'y arrêta pour la fête du lendemain. L'évêque de Séez, Serlon, encore tout ému des affronts que lui avait faits Robert de Bellême, et de l'inutilité des anathêmes lancés contre ce baron impie , courut faire hommage au roi ', et pour la solennité de Pâques , il célébra l'office dans l'église tout encombrée des effets des paysans. Tirant parti de cet encombrement au milieu duquel le roi et sa cour eurent peine à trouver de la place, le prélat éleva la voix en disant : « Malheureuse Normandie! dévastée par les brigands, privée d'un chef capable , il ne reste au peuple que les maisons de Dieu pour sauver ce qu'il a de précieux ; l'Eglise , troublée elle-même, est la seule sauvegarde du peuple. Cette année Robert de Bellême a brûlé dans mon diocèse l'église de Tournai ; quarantecinq personnes ont péri dans les flammes. Sei-

■ « PrimiislNormannorum rcgi scrvitium exhibe ns occiirrit.» Orderic Vital , lib. 10.

DE HJiNRI I:N NORMANDIE. ^09

gneur roi , il est temps que vous arrachiez de la main des méchans la terre de vos aïeux et le peuple de Dieu ; il est temps que prenant le glaive de la justice en main, vous conquériez votre héritage paternel. Votre frère, hélas ! plongé dans la nonchalance et dominé par d'indignes courtisans , dissipe follement les biens de son duché ; souvent il se trouve dans un tel dénûment que, manquant de pain, il est obligé de jeûner, et que faute de vêtemens il garde le lit, et ne peut se montrer ii l'église. Pendant le sommeil de l'ivresse, les histrions et les courtisanes dont il fait sa société lui enlèvent ses vêtemens et le raillent de son dénûment. » '

Serlon finit par conjurer le roi de prendre pitié de la Normandie, jadis gouvernée par des ducs si vaillans , et d'emiployer ses armes à faire triompher la justice dans ce pays délaissé.

Henri, affermi par les exhortations de Serlon, et par les avis de ses courtisans, dans la résolution de prendre en main les rênes du gouvernement,

' « Ipse pro penuria panis ad nonam usque raultoties jejuuat , plei'utuque de lecto surgere non audet, ncc pro nuditate sui ad ec"clesiam procedere valet, quia femoralibus, caligisquc ctsubtolaribus caret. » Orderic Vital , lib. 10.

3lO MODE DES CHEVEUX LONGS.

n'hésita pas à promettre qu'il viendrait au secours du peuple normand.

Une circonstance offusqua l'esprit de Serlon ; il voyait la cour de Henri avec de longs cheveux llottans et avec des souliers à becs, comme les jeunes seigneurs en Normandie. Depuis quelque temps cette mode s'était répandue dans les deux pays. Elle était en horreur au clergé, qui , s'appuyant d'un passage de l'épître de saint Paul aux Corinthiens , soutenait que voiler la tête par de longs cheveux était un grave péché devant Dieu. Le moine Orderic Vital, dans sa chronique , parle avec la plus vive indignation des jeunes Normands qui soignaient leur chevelure comme les femmes, laissaient croître leur barbe, et munissaient leur chausjsure de queues de scorpion ' . Il est vrai qu'à ces innovations paraissent s'être rattachées- des coutumes efféminées, et même des mœurs très^ honteuses', imitées peut-être de la mollesse voluptueuse de l'Orient.

' « Pedum articulis... similitudincm caudarum imponunt , quas veluti scorpiones pro oculis suis prospiciunt. » Order. Vital, lib. 8.

* « Femineam moUitiem petulans juventus ampJectitur, feminisque viri curiales in omni lascivia summ opère adulantur... Sodomrtiois spurciliis fœdi catamitse flammis urendi turpiter abutebaD> tur. w Ibid.

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