BA.YEUX KST INCENDIE
gevins '. DeLaunay dëfendlt la place avec beaucoup de bravoure, et les liabitans, peu portés pour le parti anglais , le secondèrent vivement; cependant ils ne purent empêcher les assiégeans de lancer sur la ville des matières enflammées qui réduisirent en cendres beaucoup de maisons. Une foule d'habitans chercha un abri dans la cathédrale , mais le feu la^agna pareillement ; alors ce furent des cris de terreur affreux. On se pressa aux portes : encore craignit-on d'être atteint par les armes ennemies "*. Une dizaine d'autres églises furent brûlées avec un édifice religieux dont la grande salle avait été ornée de peintures aux frais du dernier évêque, le trop fameux Eudes ^ On eut le temps de sauver les ornemens précieux de la cathédrale, et probablement aussi cette tapis-
« Et cum Normannis gens Anglica mixta Britanuis. »
Serlon, De capta Bajocens- civilale.
« Ecclesiic dcmum culmcn furaarc supremum Vidimus ardentis. Tune claUsae millia gentis Tacta metu mortis , properavit erumpei-e portis ; Sod timor liostilis velat , et radiantia pilis AgniiDa condcnsis, in liiuine pluriinus cusis. > Ibid.
« Pi'.xlucciis gralâ spetic pciil aula cicmata Miio picta mndo , '(uani prxsul condidil Oilo j. Ihid.
PLAINTES d'un CHANOINE. 3lJ
seiie de la reine Matliilde dont il a été parlé plus haut.
L'armée royale pénétra sans peine dans la ville incendiée, et s'en empara , en faisant prisonnier Gonthier de Launay avec la garnison du château. Les Manceaux dans l'armée se signalèrent par leur ardeur à piller ce qui restait de maisons et d'édifices publics. Un pauvre chanoine de la cathédrale , nommé Serlon, de Paris, ayant tout perdu dans l'incendie et le pillage de la ville, rima dans sa cellule solitaire quelques centaines de vers léonins sur sa faim et sa nudité; dans le désespoir de sa misère , il accusait les habitans d'avoir lâchement renoncé à la défense , et de n'avoir aucune pitié d'un chanoine malheureux ' . 11 leur reprochait d'être insensibles à l'incendie de leurs maisons , à l'enlèvement de leurs femmies : il leur disait durement qu'ils n'étaient bons qu'à chanter des psaumes. Cette confidence naïve des peines d'un simple individu est parvenue à la postérité',
' « Gens ignava mori vilans , parccnsque cruori
Turpiter ut vivas , claro te nomine privas... Gens inhonesta satis , tua linqucns omuia fatis , Nalos et natas , opibusque domos cumulatas ! » etc.
Serlon , De capta Bajoc. civil.
' Elle csl insérée dans le tom. xi des iVoficcj et exliails i/es ma-
3l8 CAEN SE LIVRE AU ROI.
quoiqu'elle n'eût été destinée qu'à une religieuse ' qui peut-être soulagea la misère du clerc-poète. Beaucoup de familles, hélas! étaient encore plus malheureuses que le chanoine : les vainqueurs ravageaient tout le pays jusqu'à Caen , où ils ne tardèrent pas à paraître. Effrayés du sort de Bayeux, les habitans de Caen ne voulurent pas s'y exposer; le roi avait d'ailleurs des intelligences dans la place. Son parti prit le dessus; on chassa le châtelain du duc , Enguerrand fils d'Ilbert , et on laissa entrer les troupes royales. Quatre bourgeois, qui avaient le plus contribué à ce succès, reçurent pour récompense les revenus d'un bourg anglais nommé Arlington, que le peuple, dans son aversion pour toute trahison, appela la ville des traîtres , et il disait que le verger où le complot avait été concerté était depuis ce temps frappé de stérilité. '
nuscrits de la Bibliotli. du Roi. Paris, 1827, avec une notice par M. Floquet , et dans V Essai historique sur la ville de Bayeux , par Pluquet. Caen , 1829 , chap. 22.
' Le manuscrit du Muse'e britannique (Cott. libr. Vitoll. A. xiii) porto : P^ersus Serlonis Paris, ad Muriel sa nctimnh. f^irginem Den dicatam , de capta Bajoc. , etc.
' Orderic Vital, lib. 11. — Roman de Bon, tom. ii , v. 16406 et suiv.
PRISE DE SAINT-PIERRE-SCR-DIVE. 3l9
De Caen, le roi se porta vers Saint-Pierre-sur- Dive, que l'abbé du monastère de cette \ille lui avait représentée comme prête à se soumettre; mais quand l'armée royale se présenta, elle trouva la place vaillamment défendue par Rainaud de Ip^arenne, Robert d'Estouteville et d'autres chevaliers; et Henri, dans la sécurité d'une soumission attendue, faillit tomber dans leurs embûches : aussi, dans sa colère, il fît chasser l'abbé du camp, et ordonna l'assaut, pendant qu'on mit le feu au château et à la ville '. Ce fut alors une confusion épouvantable comme celle de la ville de Bajeux ; beaucoup d'habitans périrent dans l'incendie de la tour de l'église; les chevaliers qui défendaient le château tombèrent au pouvoir du souverain. Les moines dirent que la vengeance divine avait atteint les assiégés pour avoir changé le couvent de la ville en forteresse/
Quand l'armée royale fut arrivée à Cintheaux, dans les environs de Falaise , le duc Robert Courteheuse se présenta enfin, non pour combattre, mais pour demander la paix ; il ne put l'obtenir.
' Orderic Vital, lib. 11.
' Ibid.