‹ Histoire de la Normandie sous le règne de Guillaume-le-Conquérant et de ses successeurs, depuis la conquête de l'Angleterre jusqua la réunion de la Normandie au royaume de FranceChapitre 160 sur 255 · ARRIVÉE DR ROBERT COURTEHEUSE · texte numérisé non relu

ARRIVÉE DR ROBERT COURTEHEUSE

et Henri continua de vivre avec son armée aux dépens du pays, ravageant les terres des vassaux qui restaient fidèles au duc, et les villes qui ne se déclaraient pas pour lui .

Presque tous les nobles dotés en Angleterre suivaient son parti ; mais il resta au duc un baron qui les valait tous pour l'énergie, les stratagèmes, l'habitude de la guerre : c'était le fameux Robert deBelléme, qui, par cela même qu'il était ennemi acharné de Henri, devait rester invariablement attaché ^ la cause du duc Robert , quelque désespérée qu'elle dût lui paraître. Guillaume , comte deMortain, neveu de Talvas, et dépouillé, comme son oncle, de ses fiefs en Angleterre, suivait le même parti '. Le duc de Normandie avait une armée assez considérable, et un chef moins inhabile que lui aurait pu se maintenir long-temps contre la tourbe de mercenaires qui venait ravager le pays. Les châtelains des places fortes étaient pénétrés du sentiment de l'honneur et de leur devoir; il est probable que comme les villes pouvaient étendre leurs libertés municipales sous le règne débonnaire de Robert Courteheuse, elles

Ordcric Vital, lib. 11.

ÏI06. HENRI INVESTIT TINCHEBRAI. 3^1

voyaient avec déplaisir les étrangers , tels que les Bretons et les Angevins, à la suite du roi d'Angleterre, ravager le pays. Quant aux villageois , ils devaient ardemment désirer un régime qui mît fin à l'anarchie et rendit la tranquillité aux Normands.

Les deux partis cherchèrent à se faire le plus de mal possible, et portèrent le fer et la flamme dans les terres de leurs ennemis réciproques. Hélie de la Flèche était retourné dans son comté du Maine, et Henri passa en Angleterre; son frère l'y suivit pour tâcher de s'accommoder avec lui; mais le roi avait perdu toute estime pour le duc , et cette entrevue n'eut aucun effet ' . Dans l'été de l'an 1106 Henri revint en Normandie , et se remit à la tête de ses troupes. Dès lors la guerre fut reprise avec plus de vigueur que jamais. La ville de Tinchebrai, appartenant au comte de Mortain, fut investie par les troupes royales ; ce comte jeta des secours dans la place , après avoir coupé aux environs toutes les moissons vertes. Cependant, comme le siège fut vivement pressé par le roi Henri, le comte de Mortain appela à son secours son oncle Robert de

• Order. Vital, lib. 11.

322 ACCOMMODEMENT PROPOSÉ P\R HEURI ,

Belléme et le duc de Normandie. Ceux-ci amenèrent en effet leurs gens de guerre. Les deux armées se trouvèrent bientôt en présence; elles renfermaient tous les grands vassaux de Normandie. Une bataille devenait inévitable , et cette bataille pouvait décider à jamais du sort du pays. Des religieux intervinrent, comme en des occasions précédentes, pour empêcher l'effusion du sang des frères et des alliés. Un ermite employa même la sainte autorité dont il jouissait pour défendre aux deux frères d'en venir aux mains '. Henri parut céder, et il envoya un message à Robert pour lui dire que, n'étant venu en Normandie qu'à la demande d'un peuple malhem'eux et d'une église privée de protection, il était tout disposé à coopérera la pacificationiiu pays ; et puisque Robert, par sa mollesse et son insouciance, avait laissé aller les choses au point qu'il n'avait plus aucune autorité, et qu'il était devenu un objet de mépris pour ses sujets , Henri proposait de se charger du gouvernement du duché et de la défense des places fortes, de laisser à Robert une moitié du pays, et de lui payer un revenu annuel, dont

• Orderic Vital, lib. 11.

KT REJETÉ PAR ROBERT. 5a3

Robert pourrait jouir tranquillement sans avoir aucune peine, aucun travail. *

Une proposition aussi séduisante pour la nonchalance de Robert aurait probablement été acceptée, si ses conseillers y avaient trouvé leur compte ; mais leur intérêt étant de se soustraire à la suprématie de Henri , ils engagèrent leur maître à repousser l'offre de son frère. En conséquence , il fallut que le sort des armes décidât la contestation entre les deux fils de Guillaume-le- Conquérant. On dit que Henri, apprenant le refus de Robert, s'écria : « Je ne suis venu que pour secourir'un peuple abandonné; puisse le Dieu tout puissant donner la victoire à celui qui veut sincèrement procurer la tranquillité à ce malheureux pays ! » '

Tinchebrai est un bourg auprès de la source du Noireau, entre Vire et Falaise. Ce fut dans la plaine au-dessous du château, et en s'appuyant sur un châtelet élevé depuis peu par les assiégeans , que, la veille de Saint-Michel 1 1 06, Henri fit mettre son armée en bataille en la divisant en trois corps.

' Tbid.

324 BATAILLE DE TÎNCHEERAJ.

commandés par Ranulfe de Ba jeux , le comte de Meulan et Guillaume de Varenne , qui, depuis que le roi lui avait restitué le comté anglais de Surrej, avait abandonné le duc Robert pour se dévouer au service du roi. '

Outre ces trois corps il y avait le quartier-général^ dans lequel le roi commandait lui-m.éme les Anglais et les Normands à pied ; le comité du Maine était à la tête des Manceaux et des Bretons à cheval , qui formaient un cinquième corps , séparé des autres sur l'un des flancs de l'armée. On verra que cette dernière disposition décida du sort de la journée.

L'arraiée ennem^ie ne consistait qu'en deux divisions commandées par Robert de Bellême et par son neveu le comte de Mortain. Personne ne commandait en chef : le duc Robert n'en était pas capable. Le comte de Mortain attaqua le premier, et se jeta avec tant d'ardeur sur le premier corps à pied de l'armée royale qu'il y eut bientôt une mêlée épouvantable. Tandis que les royaux repoussaient de leur mieux l'attaque de l'ennemi , Hélie de la Flèche , avec ses cavaliers angevins et

' Order. Vital, lib. 11.

ROBERT FAIT PRISONNIER. SsS

bretons, le prit en flanc, et le força bientôt à penser à sa sûreté. Il tua deux cent cinquante hommes de la cavalerie qui devait protéger le duc Robert ; et comme en ce moment Robert deBelléme prit avec les siens la fuite pour ne pas tomber au pouvoir de son ennemi personnel Henri ' , le duc resta à la merci des assaillans. Un chapelain du roi, nommé Gaudri, qui se battait comme les laïques, s'empara de la personne du duc, et le mena à son maître. La déroute fut alors générale dans l'armée de Robert. Guillaume, comte de Mortain, fut pris par les Bretons ; plusieurs chevaliers, tels que Robert d'Estouteville et Guillaume de Ferrières, éprouvèrent le même sort. D'après la lettre que Henri écrivit, après la bataille, à l'archevêque Anselme, il fit prisonniers dix mille piétons et quatre cents chevaliers \ En peu d'heures tout le parti du duc de Normandie fiit anéanti ou dispersé , et le sort de la Normandie se trouvait à la discrétion du roi d'Angleterre.

Quelque méprisé qu'eût été Robert , les Nor-

' « Cil de Belcsmc s'en ala ,

Colp n'y reçut , colp n'y dona , etc. »

Wace , Roman de Rouj t- n , v. 16498 et suit. ^ Yoy. Anselmi Canluar. Opcia. ParisI, 172t, in-fol.

326 l'enfant de ROBERT

mands avaient pourtant eu assez de patriotisme pour désirer qu'il vainquît. On était d'ailleurs si pénétré des devoirs des vassaux envers leur seigneur qu'on blâma vivement les barons de l'avoir abandonné. '

A la vérité plusieurs places fortes tenaient encore pour le duc; mais il prit soin lui-même de faire cesser leur résistance. Quand il fut mené devant le roi son frère et son vainqueur, il exprima ses regrets de n'avoir pas accepté ses propositions de paix , espérant peut-être y faire revenir son frère. Il s'offrit à faire rendre la place de Falaise aux armes du roi en y envoyant Guillaumie de Ferrières , qui , pour ce but , fut aussitôt mis en liberté; en effet celui-ci fit rendre la place aux troupes de Henri. Dans cette ville, le duc Robert faisait élever son fils unique Guillaume. On mena cet enfant craintif devant le roi. Dans mi accès de générosité qui n'eut pas de suite, comme on verra plus tard, Henri ne voulut pas être son gardien , et l'envoya au comte d'Arqués, Hélie de Saint- Saens, gendre du duc Robert , pour qu'il fût élevé

u Mal fÏ3t ki son seignor guerpi. »

Ware , llonian de Rou, l. il , v. 1649^'".

CONFJÉ Al] COMTE MARQUES. 327

par ce parent'. Hélie s'acquitta scrupuleusement, et mieux que Henri ne le désira dans la suite,, de la mission qui lui était confiée. Il demeura le protecteur de cet enfant délaissé. Au milieu de tant de crimes et d'injustices, on trouve avec une douce satisfaction cette probité politique dont les Normands d'alors donnèrent souvent l'exemple. L'honneur et la fidélité au serment ne s'étaient pas éteints, même sous le règne déplorable du dernier duc.

Celui-ci fut traîné à la suite de son frère à Rouen , et y donna ordre à son châtelain , Hugues de Nouant, de remettre le château au roi d'Angleterre. Les bourgeois de sa capitale le revirent prisonnier, et accueillirent sans difficulté le roi leur nouveau souverain , qui renouvela la charte de leurs privilèges =*. Il est à regretter que cet acte, si toutefois il fut écrit , ne soit pas parvenu jusqu'à nous; il nous ferait connaître l'état social des Rouennais au commencement du douzième siècle.

Les autres places fortes reçurent également du

' Ibid.

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