AUX CHEFS DE LA LIGUE
pas encore au pouvoir de Henri ; ensuite il fut envoyé en Angleterre avec deux de ses beauxfrères pour y être enfermé. Il resta cinq ans en prison; Hugues de Montfort, son beau-frère, ne recouvra la liberté qu'à la mort du roi. Son sénéchal et ancien instituteur Morin du Pin, aux conseils de qui le roi attribuait la révolte du jeune comte , fut banni et privé de ses biens. Amaury de Montfort et Guillaume Louvel purent s'estimer heureux de n'être pas tombés entre les mains des royaux ; ils firent quelque temps après leur soumission, et Henri leur rendit tout ce qu'il avait saisi de leurs biens. '
Cette ligue fut le dernier effort fait en Normandie pour réintégrer le prétendant Guillaume dans l'autorité dont avait joui son père; elle parut être stimulée encore plus par la haine que plusieurs grands barons portaient au roi d'Angleterre, jadis objet de leur pitié, que par l'attachement qu'ils portaient au fils dépouillé de Robert Courteheuse. Le peuple ne prit aucune part à cette conspiration ; mais plusieurs villes en furent les victimes, et le prétendant ne sut jamais,
' Orderic vital , lib. 12.
4o8 LE PRÉTENDANT NOMMÉ COMTE DE FLANDRE.
à ce qu'il paraît , intéresser la nation à son sort. Il ne lui resta d'autre ressource que la cour de France; elle lui demeura toujours fidèle, et ne cessa de le soutenir. Au reste , ce jeune prince , aussi insouciant que son père , avait coutume de vivre , comme celui-ci , aux dépens de tous ceux qui voulaient bien lui donner l'hospitalité. «Malgré son exil , dit Orderic Vital , il était prodigue, et à charge aux couvens et aux clercs chez lesquels il logeait avec sa suite nombreuse. » '
«►Il épousa en 1127 la soeur utérine de la reine de France, et obtint du roi Louis Je Vexin, ainsi que Pontoise, Chaumont et Nantes. La France établissait donc ce compétiteur aux frontières de la Normandie ; bientôt Louis-le-Gros fit encore plus pour lui. Charles de Danemark, duc de Flandre, venaitd'étre assassinédans la cathédralede Bourges par suite d'une émeute populaire. Après être entré dans la Flandre et avoir puni les assassins avec la plus grande sévérité , le roi de France examina ou fit semiblant d'examiner les titres de ceux qui, en raison de leur parenté avec le dernier comte de Flandre, prétendaient à sa succession. Guil-
' Orderic Vital, lib. 12.
HENRI s'allie A LA MAISON d'aNJOU. 4^9
laume , petit-fils de Mathilde de Flandre, femme du Conquérant d'Angleterre, avait des titres assez valables; mais Arnoul de Danemark, neveu du dernier comte de Flandre, et Thierry d'Alsace, neveu d'un comte précédent , présentaient des titres capables de balancer ceux de Guillaume Cliton. Ce fut à lui pourtant que Louis-le-Gros accorda ce beau comté. '
Henri ne put voir sans dépit ce que faisait la France pour élever celui qu'il aurait voulu réduire à la misère. Depuis un an sa fille, l'impératrice Matliilde,"était veuve; Henri résolut de s'attacher plus intimement à la maison d'Anjou, pour contre-balancer la puissance de la France; et puisque la mort de son fils Guillaume avait rompu l'alliance contractée avec cette maison , il donna sa fille à Geoffroy , surnommé Plantagenet ° , fils du comte Foulques V. Cette maison d'Anjou était réservée à de grandes destinées ; peu de temps après que Geoffroy, en épousant une impératrice et fille d'un roi d'Angleterre , se fut
' Suger F'ita Liidov. grossi. — Order. Vital, lib. 12. " On sait que ce surnom lui vint d'une branche de genêt qu'il portait sur son casque.
4l<^ FÊTES DU MARIAGE
ouvert la perspective d'un trône, Foulques, cédant à une invitation du roi de Jérusalem Baudoin II, qui avait pu apprécier sa bravoure pendant les croisades, se rendit en Palestine pour épouser Melecinde, fille de ce roi , et pour lui succéder.
Le mariage entre Geoffroy Plantagenet et l'impératrice Mathilde était une union bizarre; en effet, tandis que l'impératrice comptait presque une trentaine d'années , son second mari n'en avait pas seize. Ces disproportions d'âge ne formaient alors aucun obstacle aux unions des princes; cependant, comme le fils de Foulques ne fafsait que sortir de l'enfance , il fallut d'abord l'armer chevalier. Ce fut à Rouen qu'au milieu de fêtes brillantes le roi Henri initia son gendre futur dans les honneurs de la chevalerie. Geoffroy Plantagenet était accompagné de cinq principaux barons et de vingt-cinq chevaliers de l'Anjou ; tout le monde admirait la beauté de ce jeune seigneur, que la fortune paraissait vouloir favoriser extraordinairement. '
Le moine Jean de Marmoutiers a décrit les cérémonies auxquelles Geoffroy fut soumis par
• Guill. de Malrasbury Hislor. nord., lib. 1.
DE GEOFFROY PLANT AGENET. /j 1 I
son futur beau-père j car déjà la chevalerie avait ses usages et ses rites. En présence d'une foule de monde , Henri lui fit subir une espèce d'interrogatoire sur les devoirs des chevaliers et sur les lois de l'honneur. Ensuite Geoffroy fut conduit avec sa suite au bain , symbole de la purification qui devait être l'efTet de ces épreuves ; puis il fut revêtu d'une tunique tissue d'or. Reconduit dans l'assemblée publique , il fut couvert d'une cotte de mailles en acier poli et d'un casque orné de pierres fines. Puis on lui mit des éperons d'or , on l'arma de la lance, et on lui ceignit l'épée que Henri avait fait tirer de son trésor , et qui était, disait-on, l'ouvrage du fameux Véland ', armurier mystérieux qui figure dans VEdda des Scandinaves , et auquel on attribuait au moyen âge presque tous les chefs-d'œuvre d'armurerie en Europe. *
Geoffroy reçut du roi l'accolade de chevalier, et
' a Ad ultimum allatus est ei ensis de thesauro regio ah antiquo ibidem signatus, in quo fabricando fabrorum superlativnsGalannus multa opéra et studio desudavit- » Johan. Monachi Uistor. Gaufredi, dans le tom. xii des Historiens de France, p. 521.
* Véland le forgeron , Dissertation sur une tradition du moyen âge , par G.-B. Depping et Fr. Michel. Paris , 1833 , chap. 6.
4l2 FÊTI'S DE ROUEN.
monta un beau coursier d'Espagne. 11 y eut à Rouen des joutes dans lesquelles le jeune prince se signala par son adresse. Des hérauts d'armes proclamèrent les réjouissances publiques dans les rues et places de la capitale, et invitèrent les habitans riches et pauvres à y assister ' . C'était la première fois que la bourgeoisie s'entendait convier ainsi et associer aux plaisirs de la cour.
Le roi accompagna ensuite son gendre au Mans, et là fut célébré par l'évéque d'Avranches, Turgise, en présence de Foulques V, qu'une couronne attendait à Jérusalem, le mariage entre son fils et l'impératrice Matliilde. Avant son départ d'Angleterre, Henri avait fait jurer parles barons anglais et normands fidélité et hommage à sa fille, comme à l'héritière future de son trône; mais pour le mariage de cette princesse, il ne prit point l'avis des barons et évêques : on ne sait si ce fut à dessein ou par légèreté de conduite. Cette omission eut des conséquences graves , comme on verra par la suite de cette histoire. Dans l'ivresse du pouvoir, Henri fut loin de les pressentir , et en mariant sa fille au fils du puissant comte d'Anjou , il crut avoir af-
' Johan. Monachi Hislor- Gnufredi.
ÉMKUTES EN FLANDRE, 4l5
fermi encore davantage la couronne sur la tête de Mathilde.
Depuis le mois d'avril de la même année 1 127, Guillaume de Normandie , nommé , comme on a vu, au comté de Flandre, résidait à Saint-Omer. Un des premiers actes de son règne avait été d'acquitter envers son tuteur et beau-frère Hélie de Saint-Saens, qui avait tout perdu en Normandie, la dette de la reconnaissance; il lui donna le comté de Mon treuil.
Le nouveau comte de Flandre ne jouit pas long-temps de sa dignité. Les Flamands s'aperçurent bientôt de sa nullité ' , et beaucoup d'entre eux favorisèrent Arnoul, qui ne cessait d'intriguer dans le pays, afin d'expulser le prétendant de Normandie. De son côté, le roi d'Angleterre soutint les prétentions d'Etienne de Blois, comte de Boulogne-sur-Mer , son neveu, qui jouissait d'un grand crédit à la cour , et dont il ne soupçonnait pas alors la grande ambition. Guillaume de Normandie, par son régime arbitraire et rapace , exaspéra les Flamands ; il y eut des séditions
' M. de Sismondi {Histoire des Français, tom. v) suppose que ce furent les cruautés exercées contre les meurtriers de Charlesle-Bon qui soulevèrent les Flamands contre le nouveau duc.
4l4 GUILLA^UME PERIT DEVANT ALOST.
au milieu desquelles Arnoul pénétra dans le pays, et s'empara de plusieurs places, ou y fut introduit par les bourgeois. Il occupa Saint-Omer; mais délogé par Guillaume, qui vint en hâte avec les troupes qui lui étaient restées fidèles, il se jeta dans Alost. Guillaume mit le sié£[e devant cette ville : c'était dans l'été de l'an 1 1 28. Dans un combat livré sous les murs, et dans lequel il montra une grande bravoure , il fut blessé légèrement par un coup de hallebarde, en voulant arracher cette arme à un fantassin de la garnison ' . Ayant négligé cette blessure , il la vit bientôt envenimée au point qu'il n'y eut plus de remède , et il mourut après s'être fait revêtir de l'habit monastique. Il fut enterré au monastère de Saint- Bertin à Saint-Omer. Une simple pierre sépulcrale y a marqué jusqu'à la fin du xviii" siècle le lieu où fut déposé le corps du petit-fils de Guillaume-le-Conquérant , privé de la succession de ses ancêtres et exilé de sa patrie. "
' Orderic Vital , lib. 12.
* Uu maître de l'acadëmie de Paris , nommé Walon , lui fit pourtant une ëpitaphe où Guillaume est célébré comme un héros :
Cujus non tcrga sagittam
Cujus nosse pedes non potuere fugam.