‹ Histoire de la Normandie sous le règne de Guillaume-le-Conquérant et de ses successeurs, depuis la conquête de l'Angleterre jusqua la réunion de la Normandie au royaume de FranceChapitre 79 sur 255 · FUNERAILLES DE GUILLAUME · texte numérisé non relu

FUNERAILLES DE GUILLAUME

Pour les funérailles, les évêques et les principaux abbés de la Normandie se rendirent à Caen. Après une messe solennelle, l'évêque d'Évreux, Gislebert, monta en chaire pour faire l'éloge du roi défunt. Il vanta son courage, sa générosité, la gloire à laquelle il avait élevé les Normands; il célébra sa justice, sa piété, la protection qu'il avait accordée aux moines et au peuple. Puis il conclut par demander des prières pour le salut de son âme.

Il semblait que tout dût être extraordinaire à la mort de Guillaume. Au moment où le peuple se disposait à prier pour le repos de l'âme de son souverain , dont le corps gisait dans la bière exposée aux regards , il s'éleva une voix dans l'assemblée : c'était celle d'un bourgeois nommé Asselin, fils d'Arthur. Il s'écria que le sol sur lequel se tenaient les fidèles était l'emplacement de la maison de son père : Guillaume, n'étaht encore que duc de Normandie, avait expulsé Arthur et sa famille pour bâtir l'église. « Je réclame ce terrain comme ma propriété , ajouta-t-il , et au nom de Dieu , je m'oppose à ce que cette terre qui m'appartient reçoive le corps de celui qui

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a Commis une si horrible injustice envers mon père. » '

Les évéques et les barons restèrent interdits ; un tumulte général remplit l'église et les cloîtres : il n'y avait aucune autorité qui pût imposer silence au réclamant. Les spoliations de propriété sont vivement ressenties par le peuple; il comprend cette injustice mieux que toute autre; celui de Caen donna raison au bourgeois : les voisins confirmèrent la vérité de ses assertions.

Pour faire cesser le scandale public, le clergé ne vit d'autre moyen que de composer avec le réclamant. On le prit à part : on lui parla avec douceur, et de manière à le persuader. Pour la fosse où l'on allait enterrer Guillaume , on lui donna sur-le-champ 60 sols ; et pour l'emplacement de son ancienne propriété, on lui promit un autre terrain, qu'il reçut en effet peu de temps après. *

On procéda ensuite à l'enterrement : en descendant la bière dans la fosse , on ne put éviter un

' Orderic Vital , lib. 7.

» Ibid.

choc qui fit rompre le cadavre ' . Malgré l'encens qu'on brûla , le peuple ne pouvant plus tenir dans l'église , s'en alla avec dégoût ; le clergé se hâta de terminer la cérémonie. *

Toutes les circonstances singulières qui avaient marqué les funérailles du roi d'Angleterre , la fuite de sa cour, l'abandon total du prieuré où il avait expiré , son convoi défrayé par un simple habitant de la campagne , ce convoi abandonné encore à cause d'un incendie, la sépulture du roi contestée par un bourgeois et achetée à deniers comptans, enfin la rupture du cadavre, et la fuite du peuple dégoûté, tout cela était fait pour inspirer des réflexions morales sur l'instabilité des grandeurs humaines. Aussi le moine Orderiç Vital, en terminant par ces détails le septième livre de sa chronique , y ajoute ces avis pieux : « 0 fils des hommes ! ne vous fiez donc pas au faux éclat des princes ; mettez toute votre confiance dans votre Dieu et créateur; ne comptez jamais sur la durée

' Order. vital, lib. 7.— On a prétendu néanmoins en 1522 avoir retrouvé le corps de Guillaume entier, et pour ainsi dire intact. Selon le Roman de Rou il avait été embaumé, ce qui pourtant n'est pas vraisemblable.

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de l'iniquité, et n'attendez rien des rapines. Si les richesses abondent chez vous , n'y attachez pas votre coeur ; car toute votre grandeur est comme la fleur du gazon : l'herbe se fane, et la fleur dis^ paraît. » *

Guillaume avait à peine atteint l'âge de soixante ans ; mais ayant perdu son père dans son enfance, il se trouvait depuis un demi-siècle à la tête du duché de Normandie. *

Son caractère s'est montré assez dans les actes de son règne. On a pu voir que si, d'un côté, il déployait un courage héroïque, l'habileté d'un grand capitaine , la grandeur d'âme d'un conquérant , et la fermeté d'un souverain qui veut l'ordre , la conduite sobre et prudente qui fait réussir les vastes desseins et inspire le respect, de l'autre il était dominé par une ambition et une avidité effrénée, et qu'il portait au peuple vaincu une haine telle qu'elle autorisait aveuglément les violences et les cruautés de ses vassaux , et faisait le malheur d'un royaume qu'il était appelé à rendre

' « Nolite ergo confidere io principibus falsis , o iîlii hominum! etc. » Order, Vital, lib. 7.

» Voy. sur l'âge de Guillaume la note 7, p. 298, du tom. ii du Roman de Rou.

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