‹ Histoire de la Normandie sous le règne de Guillaume-le-Conquérant et de ses successeurs, depuis la conquête de l'Angleterre jusqua la réunion de la Normandie au royaume de FranceChapitre 80 sur 255 · DE CE ROI · texte numérisé non relu

DE CE ROI

heureux. Sans doute il faut tenir compte de la barbarie des temps , et de sa nation en particulier; cependant ce souverain , qui savait réprimer les vols et les injustices des petits, comment les tolérait-il de la part de ses compagnons de guerre? Pourquoi donnait-il l'exemple d'une avidité insatiable ?

On ne peut s'en rapporter au jugement des écrivains normands, qui ont été trop éblouis de sa libéralité envers les églises , de la suprématie qu'il avait procurée à sa nation , et de quelques uns de ses réglemens de police , pour apprécier l'ensemble de son règne. Il y a plus de vérité dans les témoignages contemporains qui sont venus de l'Angleterre, quoique les Anglais mêmes, selon les idées du temps, fussent entraînés à admirer en lui le bienfaiteur du clergé , le constructeur des abbayes , le puissant monarque. Un moine anglosaxon ' a tracé, quoique avec une main rude et pesante, un portrait assez ressemblant de lui; en voici les principaux traits : « Si quelqu'un veut savoir, dit la chronique anglo-saxonne "*, quel fut

' Chronicon anglo-saxon.

' Voy. le tom. xiii des Histonens de France. Les Annales de Waverley contiennent textuellement le même jugement;

l68 REMARQUES

Guillaume , nous le lui dirons, nous qui l'avons vu, et qui avons été quelquefois à sa cour. C'était un roi très sage et très riche , humble envers les serviteurs de Dieu , très dur envers ceux qui s'opposaient à sa volonté. Sous son règne , furent construites plusieurs églises d'Angleterre. Il aimait beaucoup les pompes solennelles ; aussi dans les années qu'il passait dans le royaume , il tenait trois grandes cours aux trois grandes fêtes, savoir : la cour de Pâques à Winchester, celle de Pentecôte à Westminster, et celle de Noël à Glocester. Les archevêques, évêques, abbés, comtes et barons de toute l'Angleterre y assistaient. Sa sévérité faisait que personne n'osait agir contre ses ordres ; il emprisonnait des comtes et des barons, et déposait des évêques et des abbés. Il maintenait une si grande sécurité en Angleterre , qu'un homme un peu vigoureux pouvait aller partout avec une charge d'or en pleine sûreté. Personne n'osait attenter à la vie d'autrui, même pour les offenses qu'il en aurait reçues. Si quelqu'un se rendait coupable de violences envers une femme, on le mutilait sur-le-champ. Il avait ordonné une enquête si exacte de tout le sol d'Angleterre , qu'il n'y avait pas une lieue de terre

d'un anglo-saxon. 169

dont il ne sût le propriétaire et le rapport. 11 avait tout cela par écrit dans sa cour. 11 était maître de l'Angleterre, de l'Ecosse, de la Normandie, du Mans; et s'il avait vécu encore deux ans, l'Irlande se serait soumise à lui, sans qu'il eût eu besoin de la conquérir. Mais sous son règne le peuple fut chargé de grandes corvées, et eut beaucoup de mal; car il le fatiguait à construire des châteaux-forts; il lui enlevait aussi beaucoup d'or et d'argent, et cela injustement, sans qu'il en eût besoin, et seulement pour satisfaire son avidité*. Il ordonna que quiconque tuerait un cerf ou une biche , serait condamné à perdre les yeux; il défendit de prendre des sangliers et même des lièvres; à voir son amour pour le gibier, on aurait pu croire qu'il en était le père*. Cela contraria beaucoup ses barons ; mais il ne s'embar-

' « Vero in tempore illius habuit populus magnos labores et multa taedia ; fecit enim parari castella , in quibus populum fatigabat, auferebat etiam illi multas marcas auri, et plures libras argenti , et hoc injuste , non pro aliqua necessitate , sed pro magna cupiditale. » Annales W averleyenses , ad ann. 1087.

* « Et amavit feras, tanquam esset pater eorum , quod multum fuit taedio baronibus ejus , ipso vero nihil pendebat eorum iram , etc. » Ibid.

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