‹ Histoire de la notation musicaleChapitre 31 sur 147 · LATINS · texte numérisé non relu

LATINS

La doctrine musicale des Grecs fut aussi celle des Romains. Antérieurement à l'arrivée des artistes grecs à Rome, on ne pourrait pas dire que l'on ait professé l'art musical en cette ville. Les Romains, dédaignant le domaine artistique, qu'ils ne comprenaient pas et regardaient comme trop au-dessous d'eux, l'avaient abandonné aux Grecs; ils ne se doutaient pas que leurs descendants en tireraient leur gloire la plus durable. Le génie hellénique, de son côté, vint en quelque sorte se rajeunir, se retremper à Rome, où il finit par se rendre nécessaire à la vie publique ; à côté de lui il ne resta point de place pour un art romain, pour un art national.

Il devait en être ainsi : comment ce peuple de guerriers, comment ces esprits grossiers, qui ne rêvaient que guerres et conquêtes, auraient-ils consenti à consacrer quelques instants du jour à l'étude de la musique? L'asservissement du monde n'était-il pas un idéal plus séduisant, plus fascinateur, et l'extermination de peuples entiers une gloire bien autrement enviable ? Tant que dura la République, au moins jusqu'au temps de Pompée et de César, Rome s'inquiéta peu de savoir lequel, du système de l'octave ou de celui des tétracordes, était le meilleur; ce n'est qu'après l'avènement d'Auguste à l'empire, ce n'est que quand le luxe et les habitudes de bien-être et de jouissance qu'il traîne après lui eurent envahi le monde romain que l'on eut la fantaisie de cultiver l'art musical.

Mais déjà le système immuable grec s'était établi en maître dans toute l'Italie, et les musiciens romains ne firent aucune difficulté d'accepter une théorie toute préparée, et de l'adapter aux idées et au goût de leurs concitoyens. La complication et les anomalies de la notation hellénique devaient cependant choquer des esprits aussi positifs, et quoiqu'ils eussent été obligés de s'y soumettre pour pouvoir se servir du système entier, ils le simplifièrent peu à peu. Les chroai, ou nuances, furent abandonnées les premières, puis vinrent les modes, qui demeurèrent bornés au lydien et à l'hypolydien ; enfin on réduisit les genres au seul diatonique moyen, le plus usité depuis fort longtemps, et que l'on considérait comme le plus normal. Ce nom lui avait été donné par Ptolémée1 parce que, disait-il, crce genre tenait le milieu entre le diatonique tendu et le diatonique mon, où les cordes mobiles ou intermédiaires du tétracorde étaient le plus relâchées y>. Bref, la notation grecque, assez répandue encore

1 Glaudii Ptolemœi Ilarmonicorum libritres, t. II, p. 1. Édil. Wallis, Oxford, 1680.

au commencement du uc siècle de notre ère, tomba en désuétude et cessa d'être comprise vers le milieu du ivc, puisque Gaudence1 en parle comme d'une science archéologique, ce Les anciens, dit il, se servaient de termes spéciaux pour leurs dix-huit sons, et de signes qu'ils appelaient notes, -n Boôce (529 de notre ère) dit à peu près la même chose2, et Gassiodore, son contemporain, n'en parle pas3. Mais si les Romains rejetèrent la notation grecque, par quoi la remplacèrent-ils ? Car il est certain qu'ils en eurent une. Fut-ce par des lettres ou par des signes graphiques? Ici les opinions sont très partagées4, et cette question a été l'objet de longues disputes et de controverses passionnées entre les

érudits.

On a voulu que Boèce ait inventé la notation par les quinze premières lettres de l'alphabet romain, parce qu'il relate cette notation dans son traité de musique ; mais Boèce n'eut aucunement l'idée de réformer la notation existante à son époque, et il nous l'apprend lui-même lorsqu'il dit r qu'il se garderait bien de changer quoi que ce soit à l'autorité des anciens 5t. Du reste, Boèce connaissait d'autres caractères musicaux, puisque son livre contient un chapitre intitulé Dénomination des notes musicales par les lettres grecques et latines0, et qu'il explique, par ces mêmes lettres latines, d'après les anciens, des exemples de musique grecque. Cette opinion fut aussi celle de Burney7, qui dit «que Boèce ne semble s'être servi des lettres romaines que comme de simples marques de référence dans la division du monocorde, et non comme de notes ou de caractères musicaux n. Cette notation existait donc avant lui. La voici avec sa signification musicale :

^^-;t-o-^- " ° ° ^JT^TT^^l

Ce n'était donc pas une notation nouvelle, et Boèce lui-même n'y attachait pas grande importance, car, pour lui, la signification de ces signes variait selon la nature de la proposition à établir. Tantôt l'intervalle A B se rapporte à un intervalle d'octave, tantôt à un intervalle de quinte, de quarte, et même de demi-ton. On a, par conséquent, eu tort de donner à cette notation la qualification de boécienne, de même qu'on a eu tort d'appeler grégorienne celle qu'aurait adoptée saint Grégoire le Grand, au siècle suivant, pour noter son

1 Inlroductio harmonica, apud Meibom., t. I.

* Boetii De instituùone musicœ libri V. Édit. Giaréan, Bâle, 1760.

Sulzer, Allgemeine Théorie der schônen Kùnsle, part. III. Leipzig, 1798.

\incenzo Galilei, Dialogo délia musica antica e moderna. Florence, i58i.

Nos vero cavemus aliquid ah antiquitatis auctoritate transvertere (lib. IV, ch. 1).

Musicarum per grœcas et latinas Hueras nolarum nuucupatio (lib. IV, ch. m). 1 A gênerai history of music, t. Il, p. Si.

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