CHAPITRE II
antiphonaire, et qui n'aurait été que celle de Boèce perfectionnée. A en croire le P. Kircher, le P. Martini, Gerbert, Mabillon, Burney, Hawkins, et beaucoup d'autres qui se sont copiés sans plus s'inquiéter de la vérité du fait, ce pontife, après la réforme liturgique qu'il opéra, et l'introduction qu'on lui attribue, sans plus de fondement, des huit tons authentiques et plagaux de l'Eglise1, aurait choisi les sept premières lettres capitales de l'alphabet romain pour représenter la première octave de l'échelle des sons, et les mêmes lettres minuscules pour l'octave supérieure, comme ici :
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Cette opinion, en elle-même, n'aurait rien que de très plausible, car si saint Grégoire avait voulu substituer le système des octaves à celui des tétracordes, il était naturel qu'il cherchât des dénominations aux divers sons de l'échelle, et la notation par lettres alphabétiques avait, certes, ses avantages. Il n'en fut cependant pas ainsi. On ne peut nier que, depuis le pontificat de Grégoire le Grand, cette notation par lettres n'ait été en usage; mais en est-il l'auteur ? N'en préféra-t-il pas une autre ? Est-ce là ce qu'on doit entendre par ce que le moine d'Angoulême appelle la nota romana2! Fétis le soutient, « attendu, dit-il, que les neumes n'auraient été introduits en Italie que vers le viue siècle, après l'invasion des barbares a. Mais Fétis a rencontré de sérieux contradicteurs qui soutiennent, au contraire, et par des argumentations très concluantes, que les neumes étaient connus à Rome longtemps avant saint Grégoire, que c'est bien là ce que l'on appelait la nota romana, et que c'est en neumes que le pontife a noté son antiphonaire3.
M. Gevaert4 ne partage aucune de ces opinions, et doute que saint Grégoire ait connu une écriture musicale quelconque. Il en conclut que son œuvre consista simplement à faire un choix parmi les chants traditionnels, à régler leur usage et en prescrire la propagation par l'enseignement oral. Que telle ait été l'intention de ce pape, il serait difficile d'en douter, puisque son biographe, Jean Diacre (xe siècle), rapporte qu'il compila, pour l'utilité des
1 Chacun sait que saint Ambroise, évêque de Milan au ivc siècle, passe pour avoir inventé les quatre premiers tons, dits authentiques , de l'Église. Saint Grégoire y aurait ajouté les quatre autres tons, dits plagaux.
... Tribuitque antiphonarios sancti Gregorii quas ipse notaverat nota jiomanâ.
! Le lecteur curieux de connaître en détail cet intéressant débat devra consulter les auteurs suivants : le P. Lambillolte, Antiphonaire de saint Grégoire, copie du ms. de Saint-Gall ; Théod. Nisard, Etudes sur les anciennes notations de l'Europe, 1 8/18-1 85 0 ; De Coussemaker, Histoire de l'harmonie au moyen âge, i85a ; Fétis, Histoire générale de la musique, t. IV; le P. Anselme Schubiger, Spicilegien, 1876.
' Ouvr. cité, t. I, p. 437.
chantres, un antiphonaire en forme de centon, ce qui signifie un livre de chant composé de morceaux pris dans diverses liturgies ; mais il n'est pas moins vrai que saint Grégoire écrivit, ou fit écrire, son antiphonaire, qu'il le nota, qu'on le suspendit devant l'autel de saint Pierre, pour que l'on pût y recourir chaque fois que s'élèverait une difficulté dans l'exécution d'un chant, et que cet antiphonaire existait encore à l'époque de Jean Diacre.
Or comment saint Grégoire écrivit-il son antiphonaire? De quels signes s'est-il servi? De lettres! s'écrie Félis. De neumes! répliquent ses adversaires. L'un et l'autre peuvent avoir raison, quoiqu'en bonne logique on ait le droit de prétendre que le pape dut nécessairement préférer un système séméiographique connu de tout le monde, et cette connaissance présuppose une certaine antiquité à ce système, surtout à une époque où les rapports entre les peuples n'étaient ni faciles ni prompts. Du reste, il n'est pas possible de nier que la notation neumatique ait été la première dont l'Eglise ait fait usage. Il est, par conséquent, rationnel de supposer que saint Grégoire s'est servi des neumes, car cette écriture n'a pu avoir qu'une origine romaine ; c'était bien la nota romana du moine d'Angoulême, auteur anonyme de la Vie de Charlemag?ie et de la Chronique carlovingienne1 . Ces neumes, agrégats de signes musicaux, ont pu certainement être modifiés, avec le temps, par les Goths, les Saxons et les Lombards, après qu'ils se furent répandus et installés en Italie; mais ces peuples barbares, illettrés et grossiers, qui n'avaient point d'écriture, ne les ont certainement pas importés en Europe, et il a fallu toute, l'ingéniosité de Fétispour trouver une explication permettant de leur en attribuer l'invention. Le nom même de neume, qui dérive de pneuma ou neuma (souffle, respiration), conclut contre l'opinion de Fétis, et Ottfried, moine de Weisembourg, qui vivait au ixe siècle, et fort à même de se prononcer avec connaissance de cause sur cette question, dit que ses compatriotes ce ne faisaient pas usage de l'écriture dans leur propre langue 2n.
Nous ne croyons pas davantage à l'hypothèse de M. Gevaert3, que l'écriture neumatique et la théorie des huit tons ecclésiastiques soient d'origine byzantine et n'aient pénétré en Occident que vers le vme siècle, ce Vers cette époque, » dit le savant directeur du Conservatoire de Bruxelles, cr une foule d'artistes, clercs et laïques, proscrits et forcés de quitter Byzance à la suite des décrets de Léon l'Isaurien (726) abolissant le culte des images, se répandirent en Italie, etc. ; n puis il termine en affirmant que les neumes ne commencèrent à se montrer en Italie qu'au vmc siècle. Il est vrai que les plus anciens manuscrits que nous possédons aujourd'hui, et qui contiennent des signes neumatiques, ne remontent pas plus haut; mais est-ce une raison assez
Vita Caroli magni per monacum camobii Engolismensis , dans Duchesne, Hist. franc., t. II. Usum scripturw in propria livgua non habere. ' Otwr. cité, t. I, p. 438.