NOTATION NOIRE OU CARRÉE
L'adoption définitive des lignes de la portée avec l'armature des clefs devait nécessairement amener la modification de l'écriture neumatique. Ces signes hiéroglyphiques si compliqués n'avaient plus de raison d'être, puisque, avec les lignes et les clefs, la position et l'intonation des notes étaient parfaitement déterminées; le point seul, avec ou sans queue, placé sur les lignes et dans les interlignes, suffisait amplement pour la séméiographie musicale. Cette transformation était fatale; elle devait arriver avec Yorganum et le déchant1, dont l'usage devint général à partir du xc siècle.
Du reste, si la musique d'église florissait et régnait en souveraine, la musique populaire, ou vulgaire, comme on l'appelait non sans dédain, ne demeura pas en arrière de sa toute-puissante sœur. Bien que sa vassale, en quelque sorte, bien que la suivant à la piste dans ses évolutions successives, acceptant ses théories, ses complications illogiques et sa notation, elle avait cependant sa vie particulière, et donnait déjà des signes précurseurs d'une émancipation qui allait croître de siècle en siècle, pour se déployer dans toute sa splendide envergure et arriver à l'admirable épanouissement où nous la voyons aujourd'hui.
Il n'est pas douteux que les deux sortes de musique existant au moyen âge (la sacrée et la profane) aient eu chacune leur tonalité et leur rythme distincts, et que ce soit de leur ensemble que naquit la musique mesurée des xne et xmc siècles. On ne peut préciser l'époque où s'imposa la doctrine de cette musique, mais il est permis de croire qu'aussitôt que le (léchant fut établi, et
1 Le (léchant (discantus), selon Francon de Cologne, est un ensemble harmonieux de divers chants, dans lequel ces chants sont ajustés entre eux proportionnellement par des longues, des brèves et des seini-brèves , et représentés dans récriture par des figures diverses. Jean de Mûris ajoute que le (léchant simple avait toutes ses parties mesurées dans chaque temps, par opposition à un autre, Yorganum proprement dit, Yorganum pur, qui n'était pas mesuré dans toutes ses parties. Le mot discantus vient de dis (deux) et cantus (chant), c'est-à-dire rrdeux chants a ou un double chant. On a aussi employé dans le même sens le mot grec diaphonia (htoLfioûvix), dont on a fait diaphonie, nom que Yorganum a longtemps porté.
(jue l'on eut donné aux notes d'une partie une durée égale à celle de l'autre, elle devint théorique pour tous les musiciens.
On pourrait s'étonner de ce que pas un des ouvrages sur la musique, antérieurs au xf siècle, ne parle de la musique séculière; mais il ne faut pas perdre de vue que les didacticiens, auteurs de ces méthodes, appartenaient au clergé, et que, pour eux, l'art mondain ne comptait pas, disons mieux, n'existait pas. C'est son exclusion, presque systématique de la part des vieux théoriciens, qui a fait conclure trop légèrement par certains musicographes, que les mélodies populaires étaient, comme le plain-chant, dépourvues de mesure. Il nous reste des monuments qui attestent le contraire. Ces témoins se trouvent dans un manuscrit de Saint- Martial de Limoges1, qui contient, notés en neumes2, les morceaux suivants:
i° Un chant sur la bataille de Fontanet, par Angelbert, qui y assistait. On sait que cette bataille, dans laquelle les fils de Louis le Débonnaire luttèrent l'un contre l'autre, fut livrée le 25 juin 8/u.
2° Un chant sur la mort d'Eric, duc de Frioul, par Paulin, patriarche d'Aquilée. Eric fut tué en 799.
3° Une complainte sur la mort de Charlemagne (8i4-8i5), attribuée, avec plus ou moins de vraisemblance, par dom Bouquet à saint Colomban.
k° Une autre sur la mort de l'abbé Hug, fils naturel de Charlemagne et de Régine, tué en 8 k k devant Toulouse.
5° Le chant de Godeschalc, célèbre hérésiarque saxon, mort en 868-869.
C'est au xic siècle qu'apparaît, avec le premier traité de musique mesurée, un nouveau système régulier de notation. Cependant, quoique ce genre de musique ait dû exister de tout temps (car les mélodies populaires ont toujours été mesurées et rythmées), ce fut le premier traité didactique consacré à cet art, dont jusque-là aucun auteur n'avait parlé. L'homme éminent qui en conçut et en réalisa l'idée fut Francon de Cologne, dit Teutonicus, lequel devint écolâtre de la cathédrale de Liège, et acquit, dans les écoles musicales du moyen âge, une immense popularité. La date de sa naissance n'est pas connue; mais on sait qu'il écrivit avant io55 et qu'il vivait encore en io83. Il définit ainsi cette musique: ce La musique mesurable3 est un chant mesuré par des longues et par des brèves; n et, trois siècles après lui, Jean de Mûris disait que crie chant mesurable est un assemblage convenable de sons distincts, égaux ou inégaux, émis simultanément et suivant une certaine proportion de durée, u Donc, la proportionnalité des différentes figures des sons et la disposition des signes servant à représenter les modifications de durée furent le
1 Aujourd'hui à la Bibliothèque nationale de Paris, n° i i54. On peut voir la copie exacte de ces chants dans le beau livre de Goussemaker, Histoire de l'harmonie au moyen âge. Paris, i85q.
r Mensurabilis est cantus longis brevibusque temporibus mensuratus.»