LIVRE V. — CHAPITRE I
6° Enfin Philippe de Vitry, que l'on peut considérer connue le propagateur, sinon le fondateur de Yars nova. Philippe de Vitry, que Ton croit avoir été évèque de Meaux dans la première moitié du xive siècle, a imaginé, le premier, de se servir de notes d'une valeur moindre que la semi-brève. Dans son traité de musique intitulé: Ars cujusvis cowposùionis de motetis1, il parle de la minime et de la semi-minime, sans pourtant s'en attribuer l'invention. 11 explique pourquoi certaines dissonances ne pouvaient être employées que suides notes de peu de durée, divisions et sous-divisions de la semi-brève. Philippe de Vitry avait été précédé, dans cette innovation, par son contemporain Petrus de Cruce, ou maure Pierre de la Croix, prêtre du diocèse d'Amiens au xuie siècle, qui, dans son Tractalus de tonis'2, a, le premier, attribué au temps ternaire plus de trois semi-brèves, ainsi que le fait remarquer Jean de Mûris dans son Spéculum musicœ.
On voit déjà dans Y Ars nova de notables améliorations et un accroissement sensible des figures de notes. La minime (^,), la semi-minime (^) et la fusa (4) apparaissent pour la première fois. La minime, équivalent de notre blanche actuelle, était la moitié de la semi-brève; la semi-minime, ou moitié de la minime, équivalent de notre noire, se rencontre déjà dans une chanson d'Adam de la Haie, surnommé le Bossu d'Airas3, poète et chanteur au service du comte de Provence, en 1280, et dont la célèbre composition, le Jeu de Robin et Marion, dont nous avons donné plus haut une chanson, peut être considérée comme le prototype de notre opéra-comique. La fusa, nommée aussi chroma, répondait à la valeur de notre croche.
Philippe de Vitry passe pour avoir introduit une nouvelle manière de diviser le temps musical. Le rythme binaire, on ne sait pourquoi, n'existait pas dans la musique de cette époque, et cela parait d'autant plus surprenant que le rythme à deux temps est le plus naturel, puisque c'est celui de la respiration et de la marche.
' Bibliothèque nationale, n° 7878 A, ia-lt".
2 Brilish Muséum, fonds harléien , n° 281.
3 Adam de la Haie, que Coussemaker orthographie de la Halle, occupe dans l'histoire de la musique une place trop éminente et y a joué un rôle trop important, pour que nous ne lui consacrions pas quelques lignes. On croit qu'il naquit à Arras vers 12/10. 11 entra au service du comte de Provence, qu'il suivit à Naples, où il mourut vers 1287. Le Jeu de Robin cl Marion, qu'il parait avoir composé à Naples, vers 1285, pour le divertissement de la cour, est un véritable opéra-comique divisé par scènes, et dans lequel le dialogue est coupé par des chants. On y trouve des airs, des couplets et des duos dialogues, mais pas d'ensembles. Il y a onze personnages. «Tout porte à croire, dit Coussemaker dans son étude sur noire trouvère, que les airs étaient accompagnés par des instruments de musique. Robin joue du flageolet d'argent; Huars, de la musette; Baudon et Gauthier, du tambourin et de la cornemuse; deux autres du cor.^ Adam de la Haie a aussi composé des rondeaux et des motets très remarquables pour l'époque où ils furent écrits, mais c'est son Jeu-parti de Robin et Marion qui lui assure l'immortalité dans l'histoire de l'art.
Avant notre auteur, et par raison mystique, on n'employait dans la musique mesurable que le temps ternaire ou parfait; le nombre trois, ne souffrant pas de division, était regardé comme plus parfait que le nombre deux. «Le temps ternaire, dit Jean de Mûris, est appelé parfait, selon Francon, homme très habile dans cet art, parce qu'il a reçu son nom de la sainte Trinité, qui est la pure et vraie perfection l. n
Si l'on se reporte à ce que nous avons dit de la musique chinoise (livre I , chapitre m, page 1 2), on verra que les Chinois aussi considéraient les nombres impairs comme plus parfaits que les nombres pairs, puisqu'ils avaient partagé leurs douze lu en six parfaits ou impairs, et en six imparfaits ou pairs.
Philippe de Vitry donna droit de cité au temps binaire ou imparfait, et inventa un signe pour distinguer la perfection d'avec l'imperfection. Dans le premier cas, il ajoutait à la clef un cercle entier (O), qui est aussi la figure la plus parfaite de toutes, et dans le second, un demi-cercle (c), qui n'est qu'un cercle imparfait.
Adam de Fulde, dans son traité de musique terminé en 1 /kjo2, écrit : «Tout cercle désigne le temps parfait, et tout demi-cercle le temps imparfait3,-» ce qui veut dire que, quels que soient les signes posés à la clef en tête d'un morceau de musique, soit pour désigner le mode, soit pour désigner la prolation, etc., la brève vaut toujours trois semi-brèves lorsqu'il y a un cercle, et deux semi-brèves lorsqu'il n'y a qu'un demi-cercle. Dans la musique moderne, nous avons retenu ce demi-cercle, ce C, pour en faire le signe de la mesure à quatre temps, qui n'est, à proprement parler, qu'une double mesure binaire. Nous le barrons ainsi (<f ) pour en faire le signe de la mesure à deux temps (binaire).
On appela prolation cette manière de diviser le temps en parfait et en imparfait. Par conséquent, la prolation parfaite était ternaire, et la prolation imparfaite, binaire. Un point dans le cercle (O) ou dans le demi-cercle (G) indiquait la prolation majeure; elle était mineure quand ce point manquait. On pouvait donc distinguer bien facilement le temps parfait d'avec Yimparfail. D'après Pierre Aron, Franchino Gaffori définit la prolation une quantité de minimes considérées et appliquées à la figure semi-brève. Ainsi, la prolation était parfaite lorsque l'on trouvait dans la composition la semi-brève valant trois minimes, imparfaite lorsque la semi-brève ne valait que deux minimes. Dans le piain-chant, on entendait aussi par prolation le rapport des syllabes brèves avec les syllabes longues, et c'est à cause de cela qu'on disait autrefois : Chanter cum bona prolatione et mensura.
ffTernariiis autem tempus, secundum Franconem, in hac arte peritissimum , perfectus dicitur, eo <]uod a summa Trinitate, quee vera et pura perfeclio est, nomen sumpsit. -n " Aptd Gerbsrt, Seriptores, etc., t. III, p. 339. "Omnis circulus perfectum tempus, et omnis semi-circulus imperfectum tempus désignât.»