Ù HISTOIRE
des abus notoires , crians , avoués par les pontifes et par les conciles, auxquels on refusait opiniâtrement d'apporter remède (1). Il écrivait a l'archevêque de Mayence pour lui exposer ses doutes et s'éclairer de ses lumières (2) ; il se soumettait à l'avance aujugementdupapeetde l'Eglise, a la décision de ses docteurs, consultés par lui , disait-il , avec la simplicité d'un enfant. Nul esprit de système ; rien qui ressentît la prétention d'innover. 11 condamne sévèrement le zèle indiscret de ses premiers disciples qui avaient pris sa défense, par d'injurieuses représailles , contre le bouillant Tzetzès (3) , et se plaint que la violence de ses ennemis , portée (Bossuct en convient) (4)
(1) Maiinb., Hist. du Luthéran., t. I, in-d" , p. 8, 40. Bossuct, liv. V, p. 100.
(2) Sleidan, Comment., liv. i, p. 2. De Sekend., ffist. de la Rpfor7n., t. I, p. 2o.
(3) De Sekend. , Hi$t. de la Rèfnrm., p. fi\ . (^i) Bossnet , 7^nriat.,\i\. v, t. III, p. 190.
jusqu'à Faigreur et l'emportement (1) , et la nécessité de se défendre , l'avaient entraîné par-delà les bornes de la modération. Mais combien les choses étaient différentes ! M. de La Mennais n'avait pas sous les yeux ces scandaleux désordres dont l'Église était alors déshonorée. La foi de notre Eglise catholique était intacte ; sa discipline , sa constitution sainte étaient sorties victorieuses des'combats que lui avaient portés le schisme et l'hérésie. Plus de controverse dans le sanctuaire ; ses ruines se relevaient paisiblement sous l'autorité paternelle de ses évêques , et rien ne retardait le travail réparateur confié aux mains de la sagesse et de l'expérience. Que s'il laissait quelque chose encore a désirer du côté de la science, non moins nécessaire en effet au sacerdoce que la piété elle-même, le champ de h science ecclésiastique avait-il été épuisé ? ne
(1) Luther, t. Y, in cap. i ad Galat. Ibid. , folJ 19. Erasme , Epist. ad card. Sadolet.
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s'ouvrait-il pas , riche de trésors, à la noble émulation d'une jeunesse studieuse? manquait-on de guides sûrs , d'oracles éprouvés? Entre les plus illustres Eglises du monde chrétien , se présentait à tous les regards notre Eglise de France , brillante de génie et de vertu , forte comme cette tour de David dont parle l'Ecriture (1) , investie de toutes parts des mille boucliers que nos pontifes ont suspendus à ses murailles. Pourquoi n'y pas apporter son propre trophée? Pourquoi, au contraire , lancer contre elle les traits du Philistin ? Le livre de M. de La Mennais était, nous dit-on, une résurrection, admirable des raisonnemens anciens et éternels qui prouvent aux hommes la nécessité de la foi. Je veux le croire; mais ces raisonnemens, nous dit M. Lacordaire, étaient rendus nouveaux par leur application à des erreurs plus vastes qu'elles n'avaient été dans
DE LA NOUVELLE HÉRÉSIE. Îi5
les siècles antérieurs. Pourquoi ne pas s'en tenir là? Quel intérêt et quel besoin Ja vérité chrétienne avait-elle que M. de La Memiais ajoutât de nouvelles preuves à sa démonstration? Les anciennes étaient, nous dit-on, incomplètes^ insuffisantes ^ plus préjudiciables à la religion qu'elles ne peuvent lui être utiles. Mais ces preuves, si dédaignées par la moderne école, c'étaient pourtant les mêmes qui avaient triomphé de l'orgueilleuse incrédulité et des sopliismes de l'hérésie . C'étaient les seules qui avaient servi à saint Augustin pour confondre k la fois les Ariens , les Donatistes et les Manichéens ; à Bossuet, pour réduire au silence Claude et tout son parti. Depuis ces grands hommes, il avait été fait des objections nouvelles , et les erreurs^ devenues plus vastes qu'elles ji avaient jamais été dans les siècles antérieurs (1), appelaient une polémique plus
(1) M. Lacordaire, Consid., etc., p. 30.
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savante , de plus profonds théologiens , des philosophes mieux exercés. M. de La Mennais s'est présenté dans l'arène, pour y remplacer les Augustin , les Thomas d'Aquin , les Bossuet , et les faire oublier ! Et ce sortt des prêtres catholiques qui nous tiennent un pareil langage ! Quel triomphe pour les ennemis du nom chrétien ! Ces orgueilleux détracteurs de nos vérités , a qui nous opposions , dans la simplicité de notre foi , les savantes apologies des Tertullien et des Origène, comme les ayant terrassés h l'avance , ils auront raison désormais de nous répondre que , de l'aveu de l'un de nos défenseurs , ces preuves étaient incomplètes , insuffisantes. Gloire à M. de La Mennais , qui en a créé de nouvelles, inconnues à l'antiquité ! Quoi î le livre de la Cité de Dieu , les chefs-d'œuvre des Vives , des Grotius , des Abbadie et des Arnaud , avaient laissé en arrière des raisonnemens oubliés contre les erreurs et les sophismes de l'impiété ?
Quoi ! il fallait des preuves nouvelles contre cette philosophie de nosjours que l'immortel Pie VI , qui en fut le contemporain , appelle une hérésie universelle (1)? Et \q Jlambeau de la vérité s'était arrêté sur le seuil de l'abîme, attendant que M. de La Mennais T^mi le porter jusqu'au fond? Telles sont pourtant les prétentions de M. de La Mennais. Je le demande encore une fois : rencontrezvous rien de pareil chez Luther à ses commencemens ?
Quel est donc l'ordre d'argumens qui avaient échappé durant tant de siècles à tous les amis comme a tous les ennemis du nom chrétien ? C'est la philosophie humaine , la raison générale du genre humain qui les fournit a l'apôtre du xix^ siècle, «f De même « que la religion est née de la parole divine, (( qu'elle repose sur des faits, qu'elle est « une autorité , qu'elle a une Eglise ensei-
(1) Bref du \() mars ïl^\, dans notre Collect. des Brefs du pape Pie VI, t. I, p. 94.
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« gnante et infaillible , M. de La Mennais a «^ voulu que la philosophie naquît de la pa- K rôle divine , reposât sur des faits , fût une i< autorité, eût une Eglise enseignante et « infaillible ; il a voulu que ces deux orga- « nés infaillibles de la vérité, disant au « monde les mêmes choses, eussent été « réunis par le Christ dans une indissoluble « et éternelle unité (1). w
Tel est , au rapport de l'un de ses disciples, de son plus fervent propagateur, le système philosophico-théologique de M. de La Mennais. « Il manquait a l'Eglise une « philosophie catholique ; il n'en existait V pas, et n'en pouvait pas même exister. Il i< fallait bien recourir aux étrangers, et cette « nécessité même était heureuse. :» La raison qu'il en donne ne sera que le développement du principe posé par son maître : que la foi vient du dehors , et que le genre
(1) M . Lacordaire , Considérât., etc. ^^p.&i.
humain en avait été l'organe infaillible; « car 5 ajoute-t-il , la philosophie ne pouvant « être dans l'Eglise qu'une préparation a, « la foi , une confirmation et une expiiez cation de la foi , il valait mieux s'appuyer V au dehors qu'au dedans (i). »
Voilà donc les philosophes de l'antiquité païenne transformés en Docteurs de l'Eglise ! ils furent ou les patriarches ou les interprètes de nos dogmes sacrés ! Avant le christianisme, c'était la philosophie qui préparait a. la foi ; depuis le christianisme , c'est elle encore qui coîifirme la foi , et qui en explique les saintes obscurités; elle qui suppléait la tradition , constituait l'Eglise de Jésus -Christ, formait le critérium de la vérité , le tribunal suprême et unique de la foi, l'oracle imiversel du genre humain ! Les caractères que nous assignons à notre Eglise catholique comme marques
(1) M. Lacordaire, Consid.,\i. 106.
de son infaillible vérité, a savoir, son unité, son antiquité, sa perpétuité, ils se trouvaient avant elle dans l'autorité de la tradition du genre humain! A quoi bon Jésus-Christ était-il venu sur la terre pour apporter au monde la lumière , quand elle existait chez les étrangers ! A quoi bon promettre a son Eglise sa continuelle assistance , et qu'avait-on besoin de son divin Esprit? Nos saints Pères furent platoniciens ; l'école de Socrate et de ses disciples confirmait ^ expliquait sufBsamment la foi à laquelle ils aK^aieiit préparé\\m\sç,x^\ L'éclectisme prévalut dans la société chrétienne ! Pour peu qu'on ait étudié nos saints Pères, un simple coup d'œil suffit pour apercevoir le faux et les dangereuses conséquences de ce système. 11 est réfuté invinciblement par les doctes ouvrages publiés sur cette matière , et mieux encore par tous les écrits des temps apostoliques. Une pareille opinion ne pouvait sourire qu'a l'hérésie, qui
s'en est emparée avidement. S'il en était ainsi, la jeunesse philosophique de nos écoles aurait eu raison de ne Yoir dans rétablissement du Christianisme qu'une œuvre humaine où la main de Dieu disparaît. Il se réduit à n'être qu'une secte plus iieureuse que les autres , laquelle s'est avancée k travers des ruines qu'elle n'avait pas faites. Ne vous y trompez pas : les Docteurs, les conquérans du monde , ne furent ni les apôtres ni les confesseurs de la foi chrétienne , et Jésus -Christ ne joue dans le drame de la conversion de l'univers qu'un rôle subalterne !
Je le confesse , j'ai lu dans le temps avec quelque attention les livres de Luther; étude indispensable au dessein exécuté par l'ouvrage du Parallèle des révolutions , publié en \ 791 (1 ) , duquel résultent , ainsi qu'on peut le voir, la confrontation la plus rigou-
(1) 1 vol. in-S", par M.-N.-S. Giiillon.
reuse et la ressemblance la plus fidèle entre les décrets de l'Assemblée constituante et l'acte de constitution civile du clergé, avec les sentimens et les expressions de Lutber sur les matières alors controversées. J'affirme n'avoir rien lu dans tout l'œuvre de Luther qui se rapproche de cette opinion de M. deLaMennais, « que, comme la religion , la philosophie eût eu une autorité, et qu'elle fût une Eglise enseignante et infaillible; que jusqu'à l'avènement de Jésus- Christ parmi les hommes , elles aient tenu le même langage, appris les mêmesvérités. » Doctrine aussi dangereuse dans ses conséquences qu'elle est fausse et absurde dans son principe. Luther ne la soupçonna jamais j il l'a combattue et foudroyée h Favance. Quelque erronée que fût sa doctrine sur l'Eglise , il se gardait bien de la confondre avec celle qu'il reconnaissait toujours être la colonne de la vérité et l'unique fondement du salut. Il disait, et toute la Ré-
DE LA NOCVEllE HÉRÉSIE. 5i
forme le répétait avec lui : Nous n'avons pas rêvé que l'Eglise soit la cité de Platon (i). Jésus-Christ était pour lui ce qu'il était dans le dogme chrétien aux termes de saint Paul, Vapôtrey le pontife de la confession chrétienne non révélée avant lui , l'auteur et Je consommateur de notre foi; principe unique de la justification, « qui devait, à la vérité, « venir de Dieu , mais qui enfin devait être (f en nous, parce que, pour être justifié, « c'est-a-dire , de pécheur être fait juste et « agréable a Dieu , il fallait avoir en soi la « justice , comme pour être savant et ver- « tueux, il faut avoir en soi la science et « la vertu (2). >^ Ce que Luther ne comprenait pas; et bien moins encore les Sages du paganisme, ensevelis^ comme tout le genre humain, dans l'omhre de la mort, c'est-àdire, de leur ignorance et de leur corruption
(1) Apolog. de la confess. d'Augshourg, t. II; de l'Eglise, p. 148.
(2) Bossuet, Variât., \\\. v, n. 1 , p. 66,
naturelles. Quelle honte pour un prêtre catholique de n'avoir pour précurseur dans ses paradoxes que les Socin, les Jurieu, les Bayle et les d'Holbach !