CHAPITRE VI
Certitude du Jugement de la raison individuelle dans la connaissance de certaines vérités ou des premiers principes.
Il existe, He l'aveu de nos adversaires, un ordre de vérités dont notre entendement a une perception naturelle, invincible, inébranlable au doutej vérités nécessaires, qui sont le fonds commun de toutes les intelligences , et constituent ce que l'on appelle le sens commun/ vérités que l'on ne dé-
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montre pbint, au-delà desquelles il est impossible de remonter (1). Elles sont de tous les temps, ou, pour mieux dire, elles sont avant tous les temps, et seront toujours au-delà de toute durée compréhensible : d'où vient que Fénelon , qui a si éloquemment développé ce qu'en avait dit avant lui l'élo-
(1) Par exemple , je ne puis entrer dans un doute sérieux pour savoir que le tout est plus grand qu'une de ses parties ; si deux choses identiques avec une troisième sont identiques entre elles; qu'il est impossible d'être et de n'être pas, etc.
M. de La Mennais : « Nous croyons invincible- « paent que le soleil se lèvera demain ; qu'en con- « fiant des semences à la terre , elle nous donnera « des moissons. Qui jamais douta de ces choses? » Qui ? lui-même ; car il n'ose affirmer que son existence , donc son propre corps , soit autre chose qu'une chimère, une illusion « Le premier qui a dit : Je suis , a prononcé le plus impénétrable mystère du symbole des intelligences humaines, { Essai j t. II , p. *22. Défense de l'Essai , p. 41.)
J'observerai que les vérités morales ont un degré de certitude supérieur à celle des vérités physiques auxquelles les miracles ont souvent dérogé. Par exemple , la rétrocession du jour pour opérer in
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quentévêque'd'Hippone(l), les nomme idées universelles , éternelles , immuables. Quelle en est l'origine et la nature , leurs classifications , leurs rapports entre elles? Faut-il croire , avec certains philosophes , qu'elles sont inhérentes h l'âme, innées dans elle, de telle sorte qu'elles contiennent originairement les principes de certaines notions capitalcsquelessensetrexpérienceneferontqu'é-
défaite des Gabaonltes : Stetit itaque sol in medio cœli, . et non festinavit, occiimbere spacio unius dici. ( Jos. , X , 13. ) Il n'y eut pas de lever de soleil , puisqu'il n'y eut pas de couchant. De même pour le miracle d'Ezéchias. ( Isaïe, xxxvii, 8. Voy. la Synopse , t. 1, p. 967.) « Tous les exemples « qui confirment une vérité générale dans Tordre « physique , ne suffisent pas , dit Leibnitz , pour éta- « blir la vérité universelle de cette même vérité; {Pensées, dans M. Emery, t. I, p. J79.) Voyez aussi M. de Maistre , Considérât, philos, sur le Christian. p. 88.
(1) Traité de l'Existence de Dieu , 1'^ part. , n, Lir, p. 174, édit, Paris, 1720. S. Aujjust., 7)e serm. Domini in monte , lib. u, ch. xv. Confess., lib. xr, ch. m.
veiller par suite a\ec d'autres? ou bien^ que l'âme , entrée clans le corps entièrement vide , et semblable, selon Aristole, a une table rase où nuls caractères ne sont écrits , les reçoit successivement de ses rapports avec les objets extérieurs ? Laissons a la métapliysique a résoudre ces problèmes , si elle le peut (i ). Qu'il nous suffise d'affirmer , ce que l'on ne nous conteste pas , que nous portons au-dedans de nous la connaissance de certaines vérités qui forment l'apanage nécessaire de la raison •. que chaque individu de l'espèce humaine les trouve gravées dans son esprit, et qu'il ne saurait re reployer sur lui-même par la réflexion sans les apercevoir, ni les apercevoir sans être forcé de les admettre. Nous les distinguons des connaissances posi-
(1) Voy. Leibnilz , J^ouv. Essais sur l'Entendement humain , \). 4; et avant -propos , dans Pensées de Leibnitz , par M. Emery, t. I, p. 177. Ou peut voir ces questions clairement discutées dans les Leçons de Philosophie de M. La Romiguière, t. II, p. 24, 192, 249. Il a épuisé la matière.
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tives et accidentelles qu'il nous est indifférent de ne pas acquérir , et que nous ne recevons jamais sans en examiner les titres auparavant , tandis que , pour les autres , nous n'en exigeons aucune preuve , aucune raison ; ce sont des règles essentielles manifestées par nos propres lumières , lesquelles , par le seul rayon de cette raison créée qui est l'émanation de la raison incrcée , nous servent elles-mêmes à acquérir et a juger toutes les autres, et à fonderies conséquences qui découlent de ces premiers principes. Il est impossible de parler de l'homme sans indiquer un Etre raisonnable, doué d'intelligence , de la faculté de connaître et de raisonner, (f Dieu, nous dit d'Aguesseau, nous « a créés capables de voir par lumière ou «par sentiment, et par conséquent il a (c voulu que je connusse par ces deux voies. — i( Ma raison esta mon esprit ce que mon œil <( est à mon corps. Celui qui m'a créé rai- (f sonnable n'a pas voulu que je pusse ré-
i< sister à ma raison lorsqu'elle se montre <( à moi dans toute sa clarté (i). » L'ange de l'école et saint Augustin l'avaient dit avant l'illustre chancelier (2).
Que leur répondra M. de La Mennais ?
Que saint Thomas et saint Augustin ont été des docteurs, mais qu'ils ne sont pas des conciles.
Mais outre ces vérités sensibles à tous les yeux, n'est-il donc pas aussi une autre série de vérités également naturelles et indubitables , qui se découvrent aux intelligences les plus bornées et dominent les hommes les moins raisonnables , celles-là qui font la base de la morale , comme les axiomes généraux sont la base dé la logique? Nommezles, avec les Sages d'autrefois, la loi naturelle, l'instinct de la conscience , notions cardinales, primitives, empreintes dans toutes les
(1) Méditations philosoph. li.Descartes, Lettres , t. I. p. O'j. M. Lacordairc , Considér. p. 44.
(2) T. VI, p. 18. Voyez leurs témoignages re-
âmes; avec Platon et saint Augustin, images réfléchies de cette lumière substantielle qui est Dieu et éclaire tout homme venant au monde (1 ) ; feux vivans , traits lumineux cachés au-dedans de nous, h. quoi il faut bien reconnaître quelque chose de divin et d'éternel qui se montre avec éclat, surtout dans les vérités nécessaires (2); avec le grand Apôtre , le code proposé au genre humain par le souverain Législateur, imprimé par ses divines mains au fond de toutes lésâmes, Opus legis scriptuin incordibusÇô): toujours est-il qu'il se rencontre le même chez tous les hommes, malgré les variations infinies des opinions qui naissent en eux, de leurs passions , de leurs distractions ou de leurs caprices; qu'il s'est fait entendre
cueillis par M. Rozaven , dans sa réponse à M. Gerbet, p. ^50. Du Voisin , Essai polém. sur la relig. natur. chap. m , p. 188.
(1) Joann. i. 19.
(2) Leibnitzde M. Enu-iy, i. f, p. 177. l^) Rom. II, 15.
jusqu'aux extrémités de la terre , et ne s'est pas ressenti de la confusion de Babel ; la même , a-t-on répété des milliers de fois, U Rome , a Athènes , au cœur de Socrate buvant la ciguë , de Régulus en présence du féroce Carthaginois , du jeune Scipion rendant a son époux l'étrangère que lui donnait sa victoire. Alexandre, dans l'ivresse de ses brutales orgies, n'avait pas besoin que les Scythes vinssent lui apprendre son devoir dans une langue étrangère : il savait de celui-îà même qui instruit les Scythes et les nations les plus barbares les règles de la justice qu'il aurait du suivre (1). Eh ! qui le lui avait appris a lui , comme au dernier de ses esclaves? Le maître intérieur qu'on nomme Raison, qui nous fait penser encore aujourd'hui comme on pensait il y a quatre mille ans; qui me donne a moi, comme k vous, M. de La Mennais, l'idée du désordre,
(1) Malleiranche , Recherche de la Vévitê, dan. sa préface.
de l'injustice et de l'oppression ; érige dans mon cœur , comme dans le vôtre , un autel secret a la vertu , a la religion , à la piété , quand j'ai le malheur d'en violer les saintes lois. Car, pourquoi cette indignation naturelle contre tout ce qui les blesse? Ai-je attendu , pour m'en trouver saisi , la parole de mon voisin , et moins encore le consentement du genre humain? Pourquoi ces vives réclamations de la conscience , ces remords cruels qui arrêtent l'homme prêt ii s'abandonner au vice , ou qui le punissent lorsqu'il s'est rendu coupable , si déjà l'on ne portait en soi les principe* du devoir, les règles de la justice pour juger les actions qui viennent frapper nos sens? Rien n'est vicieux que pour s'écarter de l'ordre et bouleverser l'ordre. Tout dépravés qu'ils sont, les hommes n'ont point encore osé donner ouvertement le nom de vertu aii vice ; et bien que triomphant dans le monde , le vice est encore réduit h s'y déguiser
SOUS le masque de l'hypocrisie ou de la fausse probité, pour s'attirer une estime qu'il n'ose espérer en se montrant à découvert. Ainsi , malgré toute son impudence , il rend un hommage forcé a la vertu , en voulant se parer de ce qu'elle a de plus beau pour recevoir les honneurs qu'elle se fait rendre (1 )• H faut donc avoir l'idée de la règle pour juger ce qui s'en écarte ; et d'où peut-elle venir, si ce n'est , dit l'éloquent patriarche de Constantinople , « du Dieu qui nous a donné la « raison pour qu'elle dissipe l'ignorance « de l'esprit , règle le jugement , lui apte prenne à ne pas se méprendre sur la valeur (( des choses? 11 nous l'a donnée comme une f( lumière qui doit nous diriger, comme une « armure qui nous défende contre les divers (f accidens de la vie. Mais ce don précieux f< de la libéralité divine, nous le méconnais- « sons, nous en corrompons la sublime ins- « titution , nous le mettons sous le joug des
(1) Fénelon, Earisf. de Dieu , chap. iv. secf. 3
« plus frivoles dissipalious ; l'àme , qui en « est le siège, est comptée pour rien. Mais à " quoi servent des soldats couverts d'armes (( éclatantes d'or , quand le général est em- « mené prisonnier ? Vous décorez le vais- « seaii de niagnitiques peintures , et vous « souffrez que le pilote soit submergé (1) ! » Ce n'est donc point la faute de la raison si nous tombons si souvent dans l'erreur. Est-ce sa faute si votre œil malade n'en aperçoit pas la lumière ? Ce n'est pas elle qui vous trompe , c'est vous qui vous trompez vous-même. Le Soleil de vérité, de qui émane ce rayon t^iii luiL encore au muicude vos ténèbres (%) ;\\ est immuable, infaillible; le rayon qui s'en échappe participe à sa nature , immuable , infaillible comme lui ; mais vos ténèbres ne la comprennent pas . parce qu'elles vous aveuglent. Si l'on ne
(1) Iloruel. XX. in Math., t. XII de la Jiibllothèq'co choisie des Pères , p. oOO.
(2) Joann. i. — Lux venit in imindum, et dilexeriint homincs magis tejtohrns qiiatn Iticem. (Ibid. ni. i9. )
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peut point dire que Thomme se donne U lui-même les pensées qu'il n'avait pas , on peut encore moins dire qu'il les reçoive des autres hommes , parce qu'il est certain , nous dit encore Fénelon , qu'il n'admet et ne ^eut rien admettre du dehors sans le trouver aussi dans son propre fonds, en consultant au-dedans de soi les principes de la raison pour voir si ce qu'on lui dit y répugne.
11 y a donc une école intérieure oii l'homme reçoit ce qu'il ne peut ni donner ni attendre des hommes qui vivent d'emprunt comme lui. Dans la nuit obscure où le péché nous a plongés, quelle que soit là faible portée de notre raison et sa faciUté k se laisser tromper , quelque variables que soient ses jugemens, elle n'en reste pas moins tout ce que Dieu l'a faite. Elle n'en connaît pas moins tout ce qu'elle a appris du seul véritable Maître qui enseigne tout, et sans lequel on n'apprend rien. Les autres maîtres nous ramènent toujours dans cette école intérieure.
OÙ il parle seul. « L'âme, quoiqu'imie au « corps d^une manière fort étroite , ne laisse H pas d'être unie a Dieu ; et dans le temps « même qu'elle reçoit par son corps ces sen- « timens vifs et confus que ses passions lui (c inspirent , elle reçoit de la vérité éternelle <c qui préside à son esprit la connaissance K de son devoir et de ses déréglemens. « Lorsque son corps la trompe , Dieu la dé- « trompe ; lorsqu'il la flatte , Dieu la blesse ; « lorsqu'il la loue et lui applaudit , Dieu lui K fait intérieurement de sanglans reproches, « et il la condamne par la manifestation (f d'une loi plus pure et plus sainte que celle «. de la chair qu'elle a suivie (1). » Nous pouvons refuser de l'écouter et nous étourdir ; mais en l'écoutant, nous ne pouvons le contredire. Inspiration faible et momentanée d'une raison primitive , supérieure , suprême , immuable , qui se communique avec
(1) Mallebr. , Préface de la Recherche de la Vérité. Descartes , Principes de la Philos. , préface.
mesure à toutes les intelligences, ma raison peut faillir , soit dans les points obscurs que présente la recherche de la vérité , soit dans les fausses règles de conduite où nos passions nous engagent : elle est infaillible a la lumière de l'évidence des premiers principes et de leurs conséquences immédiates (1). Elle l'est aujugement de ses détracteurs euxmêmes, qui en appellent à son tribunal dans toutes les controverses , jusque dans celles où ils prétendent la dépouiller de ses titres. C'est la raison qu'ils invoquent , la raison qu'ils veulent convaincre et par les faits et par les raisonnemens j enfin , pour ruiner l'empire de la raison , c'est son empire qu'ils réclament (2). Elle l'est, au jugement de saint Thomas , même indépendamment de la foi. Dans l'opinion constante du saint docteur , comme dans celle de saint Augustin ,
(1) M. Borer, ETamen , p. 240.
(2) M. de Cardaillac , Leçons élément, de Philos..t. I, p. 302.
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la raison incUviduelle ne sera pas, si vous voulez , le principe absolu de la certitude , mais un principe de certitude. Elle est infaillible , non par nature , il n'y a que Dieu qui le soit , parce que l'Etre infini possède seul la connaissance pleine et parfaite de toutes les vérités ; elle l'est par la communication qui lui est donnée de certaines vérités, non pas de toutes les vérités; l'infailli bilité de l'être fini consistanlnon k tout savoir, mais a avoir l'intuition des vérités qui lui sont connues. Encore une fois donc, parce qu'elle se trompe quelquefois, s'ensuit-il qu'elle doive se tromper toujours? Parce qu'étant homme y jesuis menteur (i ), s'ensuit-il que je ne puisse ouvrir la boucbe que pour mentir? L'erreur, comme les autres misères de l'homme , est une suite , non de sa nature , mais du péché qui a corrompu sa nature (2) . Si donc l'homm e
(1) Omnis homo mendax. ]?». cxv, i.
(2) S. Aiigust., De Verâ Religions, cap. Lxvir.
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pouvait s'abstenir du péché , il pourrait également se préserver de l'erreur j et de même que , malgré sa corruption , il peut avoir en bien des occasions l'assurance qu'il ne pèche pas , rien n'empêche qu'il ne puisse être aussi certain qu'il ne se trompe pas en beaucoup de ses jugemens (1).
C'est ce que démontre péremptoirementle docteur Angéhque , saint Thomas j et pour cela il n'a pas besoin d'avoir recours au témoignage de la foi. 11 reconnaît dans la raison humaine un principe de certitude , non dans la raison générale de M. de La Mennais , mais dans la raison individuelle ; non dans la foi qui nous vienne du dehors , mais dans la lumière naturelle que nous tenons de Dieu : Non abhomine exterius loquente, sed a solo Deo , quinohis lumen rationis indidit , per quodprincipia cognoscimus, ex quibus oritur scientiœ certiiudo. Dire , avec M. de La
(1) Voyez. Dans 31. Rozaven, Examen des Doctrines philosoph. sur la certitude , p. 142-137. T. I. 10
Mennais et ses disciples , que la foi puisse seule nous donner l'assurance de ce que nous croyons , c'est se montrer étranger à toute philosophie comme a toute théologie. Plus de base h la foi ; car enfin , pour qu'il soit possible de croire , il faut bien que la raison voie qu'elle doit croire. Une raison qui n'aurait en elle-même aucun principe de certitude serait par là même une raison incapable de foi, ou du moins d'une foi certaine; car la foi certaine suppose la connaissance certaine de l'autorité infaillible a laquelle on croit. <( L'autorité sacrée de l'Eff glise elle-même , toute infaiîUble qu'elle « est , nous dit un profond théologien de ff nos jours , n'est pas pour cela le principe « de notre foi; elle en est seulement la règle « et le guide infaillible ; elle nous montre V ce que nous devons croire , mais nous (f croyons sur l'autorité seule de Dieu (1 ). »
(^) M. Rozrtven, Examen, eio., p. ^8.
Mais n'y a-t-il encore que nos Docteurs chrétiens qui aient fait l'apologie de la raison? Nous savons trop combien M. de La Mennais et sa jeune école ont réussi à décréditer leur témoignage. Ils respectent si peu l'Ecriture sainte! pourquoi respecteraient-ils davantage les Pères de notre Eglise? Ce qu'ils étudient de préférence , ils ne s'en défendent point, ce sont ces mêmes écrivains que l'Eglise a flétris de ses censures. Eh bien ! qu'ils restent condamnés à leur tour par les mêmes hommes dont ils font leurs oracles. L'auteur du Christianisme raisonnable, Locke, tant vanté par nos modernes incrédules, consulté sur les principes de certitude : « Dieu, répond-il, nous K a donné la raison comme un oracle qui t< parle en son nom , que nous devons con- K sulter en tout temps, et qui peut nous in- (f struire en toutes sortes de rencontres (i). »
(1) Tom.ir, p. 301,
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Pas îin seul de nos sceptiques le plus accoutumés a déclamer contre la raison et ses jugemens, Montaigne a leur tête, Lamothe Le Vayer, Bayle , Jean-Jacques Rousseau, qui n'eussent a nous fournir les textes les plus contraires a ce qu'ils a\<iient d'abord avancé le plus témérairement.
La raison n'est dangereuse que par l'abus que l'on en fait. Elle a ses éclipses comme la foi ses obscurités. C'est la colonne du désert, lumineuse d'un côté, ténébreuse de l'autre. « Le ciel, o liomme! t'a donné un « juste , un heureux degré d'aveuglement et « de faiblesse dont ta raison est le contre- « poids (1). » Mais notre auteur confond à dessein l'abus avec le principe ; la raison droite , douée de perceptions claires et distinctes , avec la raison dans l'ivresse , égarée par les passions , qui , selon Texpression de
(1) Vo\)Q^ Essai sur l'Homme. Pascal, Pensées, p. 45. Fénélon , Exist. de Bieti ^ p. 202. ( édit. Paris, 18 IJ.)
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Montaigne, des baiic/ie7it si honteusement ia tranquillité de l'àme et le jugement de l'intelligence (1 ) .
Cette parole du philosophe français ne serait-elle pas la peinture fidèle de l'étrange argumentation où se jette notre écrivain?
A défaut du sable mouvant oii nous nlace la raison individuelle, il nous porte sur un terrain plus ferme, c'est la raison universelle. Quand la certitude manque k nos raisonnemens , nous la retrouvons dans l'autorité du consentement ^énéral ; c'est là qu'elle réside, expression de la parole de Dieu, infaillible comme elle. Nous avions cru jusqu'ici que cette prérogative auguste de l'infaillibilité ne se trouvait pas hors de notre Eglise catholique. C'étaient là de ces doctrines swannées dont M. de La Mennais vient nous apprendre a secouer le joug. « A moins de supposer la raison humaine « infaillible , il n'y a plus de certitude pos-
(1) Essai de Morale, livre IL
« sible; et pour être conséquent, il faudrait « clouter de tout sans exception(1 ). » Etrange supplément qui nous laisse sans point d'appui , et à la place d'un flambeau , quel qu'il soit , ne nous présente qu'un nuage d'une profonde obscurité ! Cette raison générale , qu'a-t-elle déplus que la raison particulière , puisqu'elle n'est que la collection des raisons individuelles? quels sont les témoignages de son infaillibilité? quelles en sont les preuves, quand son histoire dépose tout entière contre elle? Ce genre humain, oii est-il? qui l'a vu? quel en est l'organe? « Le genre « humain , interrogé , se tait d'un silence « éternel, il est mort ou n'est pas né j et les « générations qui s'agitent entre ces deux te tombeaux condamnés a l'ignorance ne « connaissent ni leurs pères ni leur posté- (( rite (2).» Pour découvrir la vérité quelque part, il faut bien que je la cherche ou que
(1) Essai, t. II, chap. xiv.
(2) M. Lacordairc , Comid., p. 170.
DE LA NOUVELLE HÉRÉSIE. loi
je l'écoute; que j'aille a ers elle, ou que ji la laisse venir jusqu'à moi. Mais où aller, quand je ne rencontre partout que des abîmes , quand peut-être je ne suis moi-même qu'un fantôme ? Et puisqu'il n'y a plus enfin de certitude possible^ me Yoiîa, pour ëtie conséquent, réduit à douter de tout, même si j'existe!