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L'incrédulité a changé de bannière. Ce que l'on appelait jusqu'ici les Incrédules, c'étaient ces soi-disant Esprits forts qui faisant irruption dans le sanctuaire de la Religion, arrachaient violemment le double flambeau de la raison et de la foi qui en éclairait les avenues, aspiraient a ne laisser à l'entour que des débris. Aujourd'hui c'est être incrédule que d'en révérer les oracles , que de s'en tenir à la tradition de nos pères, et de repousser les nouveautés profanes.
Elle est , poursuit-on , la prostituée des siècles, celle qui « a enfanté, dans son comte merce adultère avec l'esprit d'erreur , (c toutes les doctrines bâtardes; hideuse pro- « géniture du mensonge qui a infecté Tes- (f prit humain au moment funeste de sa « séduction et de sa dégradation (i). »
Le Régénérateur des intelligences n^abat le vieil édifice de la certitude que pour le
(1) ])eV E nseiyncmeht de la Philosophie en France, par M. Tabhé Bantaiii, p. ol.
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rebâtir sur une plus vaste échelle. Voyons s'il sera aussi heureux à édifier qu'a détruire; voyons si la main de l'homme sera aussi habile à remplacer l'œuvre de Dieu , que la main du Tout-Puissant l'a été à le créer. Cette raison , propre k chacun de nous , que l'Auteur de notre être y a déposée comme principe de certitude , lumière naturelle que nous tenons de Dieu , à laquelle nous devons la connaissance certaine des principes nécessaires h la conduite de la vie, et d'où naît la certitude de la science , comme parle saint Thomas (i ) , M. de La Mennais et son école ont déclaré solennellement n'en plus vouloir 3 ils renvoient h Dieu son présent , pour lui substituer un nouveau principe de certitude qu'ils vont chercher hors de l'homme , hors de Dieu lui-même , si toutefois il en peut exister dans quelque
(i) A solo Deo qui nohis lucem rationis indidit, per quod principia cognoscimus , ex quihus oritiir scientiœ certitudo. (S. Thomas.)
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système quelconque (i). Doute exprimé en termes précis par l'un des adeptes de l'école Lamennaisienne ; et le maître lui-même ne nous laissera pas long-temps dans le doute de savoir si l'intervention de Dieu est aussi nécessaire qu'on l'avait pu croire jusqu'ici. C'est donc hors de l'homme qu'il faut chercher exclusivement le fondement de la certitude , h la société qu'il faut le demander, du seul genre humain qu'on peut l'obtenir. A la place de la raison particulière , la raison générale; et c'est là enfin le critérium , la marque , le caractère distinctif de la vérité , le tribunal infaillible de nos jugemens , le seul guide capable de régler la
(J) << Dans aucun système quelconque, Thomme ne « peut se démontrer la certitude. » M. Gerbet, Doctrines philosophiques , p. 90. Et M. de La Mennais: « L'homme ne peut posséder la certitude qu'autant « qu'on connait avec certitude la raison générale ou « le sens commun : or, il ne peut la connaître que « parle moyen de la raison individuelle, faillible, et « par conséquent sans certitude. »
marche de notre raison individuelle , et de nous garantir de ses continuelles méprises. Les autres motifs de certitude , M. de La Mennais ne les réprouve pas tout-a-fait , mais il ne les admet qu'en partie, et pour les subordonner a son principe absolu de raison générale. Elle est pour lui la première des autorités, l'autorité essentielle, celle de qui toutes les autres relèvent , comme n'en étant que la conséquence et la manifestation (1). Piappelons ses paroles : « Le Chris- « tianisme , avant Jésus-Christ , était la rai- « son générale manifestée parle témoignage « du genre humain ; le Christianisme , de- « puis Jésus-Christ , développement naturel « de rintelligence, est la raison générale ma- « nifestéeparle témoignage de l'Eglise (2). » Qu'est-ce donc que la raison générale , ou raison humaine proprement dite , tantôt en harmonie avec la raison particulière, tantôt,
(1) M. Lacordaire, Co7tsid.,]). ioo.
(2) Défense de l'Essai, préface , p. xciv,
et le plus souvent , en opposition directe ; l2i\\lol fondement et i^ègle de celle-ci, tantôt son ennemie la plus déclarée (1 ) ? De quel nom l'appellerez-vous? Nommez-la raison de civilisation , la civilisation elle-même, la méthode d'autorité, l'autorité essentielle j raison universelle , consentement général , sens commun: toutes ces qualifications diverses lui conviennent ; car l'uniformité des perceptions et l'accord des jugemens constituent ce que nous appelons raison générale ou l'autorité (2). « La raison générale, la V raison du genre humain et de toutes les X intelligences , n'est originairement qu'une K participation de la raison de Dieu la plus '< générale qu'on puisse concevoir , puis- K qu'elle est infinie comme la vérité , ou X comme Dieu même (5). Elle est le Chris- « tianisme même , l'Eglise n'en est que l'in-
(1) T. II, p. 102, 140.
(2) Défense, p. 233.
(3) Préface, passim. Essai, "p. 125.
(f terprète et l'organe (1). Depuis même «c rinstitution de l'Eglise , la foi divine se- « rait impossible sans cette autorité infail- « lible, distincte de l'Eglise (2). »
Ainsi l'école de M. de La Mennais n'hésitera pas à dire après lui que le principe de la foi réside dans l'autorité de la raison générale (3). Son maître le lui avait appris, que le genre humain, comme l'enfant, a sa foi , qui est toute sa raison (4) j car il doit exister « un moyen perpétuel et universel pour ac- « quérir la foi des vérités nécessaires ; il a dû « exister antérieurement au Christianisme. » Or ce moyen n'est évidemment dans ses principes que la raison générale (5). Donc l'autorité de la raison générale du genre humain est, dans la doctrine nouvelle, le principe de certitude fondamental , exclusif, universel.
(1) T. Il, Pr'if.,V- 91-
(2) f^oyesM. Rozaven, jE.ro»ie« , p. d31.
(3) M. Gerbet, Des Certit. philos., p. 36.
(4) Essai, ^. J22.
(5) M. Gerbet, Des Certit. philosoph.. p. 36.
Ce n'est point assez : Elle est aussi le pi'incipe de la foi : (( Point de foi . aux termes « de M. de La Meiruais, qui ne nous vienne « du dehors j l'homme ne conçoit rien que « par la parole (1). Nous ne connaissons «c Dieu lui-même que par sa parole ou par w son Verbe (2) ; et je doute qu'aucun homme K crût fermement en Dieu, si le témoignage (( de sa raison n'était confirmé par l'autorité « du genre humain (5). Le genre humain , K conduit par sa foi , s'éleva a la certitude « du témoignage de Dieu (4). Unie intime- V ment au Verbe divin j elle fut, dans tous les K temps , la raison, la parole de Dieu même, « l'expression de sa vérité, manifestée par lui « au premier homme, transmise de siècle en
(1) Essai, p. ^86, 400.
(2) Ibid.
(3) Ibid., p. 180, et dans la lettre à M. rArchevêque de Paris : « La vraie raison n'est que l'esprit « humain actuellement uni au Verbe ou à l'intelli- « gence de la vérité. » (P. 29. )
(4) Essai, t. 11, p. J22.
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« siècle , comme un patrimoine impérissa- « ble ; Eglise enseignante et infaillible qui « s'est conservée d'âge en âge a travers les « traditions de tous les peuples; Océan de « lumière dont nous sommes pénétrés de « toutes parts (1). La société est en quelque « sorte le bassin dont les écoulemens arri- « vent a chacun de nous par le langage, par « l'éducation, etc. »
Tel est le pompeux échaflfaudage dont s'étaie le nouvel édifice que l'on a décoré du nom de philosophie du bon sens. Désormais toute la certitude du Christianisme repose sur l'infaillibité du genre humain.
Combien, au simple aperçu, d'hypothèses de pure imagination dont on a demandé à l'auteur et à ses disciples la solution , sans que pas un d'eux ait pu la donner !
Pour la nouvelle école , la raison générale est tout : certitude , évidence, autorité , Eglise .
(1) Hssai., t. II, p. là, 120, 129, 205.
Nous avons déjà eu l'occasion d'apprécier en passant cette grande idole de M. de La Mennais ; et le peu qui en a été dit dans cet ouvrage suffirait peut-être pour en découvrir la vanité. Dans d'autres temps cette extravagante conception n'aurait excité que le mépris ; mais la brillante enluminure dont le talent du philosophe l'a revêtue en a fait un système que l'on s'est cru obligé de combattre. Les extravagances des Gnostiques et des Vaientiniens ont autrefois obtenu le même honneur.
Reprenons chacune des parties du fantastisque édifice. D'abord la raison , dans son acception la plus étendue, il la définit : « La K double faculté de connaître et de raison- « ner. » Est-ce que la faculté qui connaît est différente de la faculté qui raisonne ?
La raison individuelle , a la fois identique et contraire à la raison générale ; identique en tant qu'elle est la raison de la société y V uniformité des perceptions ^ l'accord des j'ii-
geîiiens du genre humain , la participation à la raison commune à tous les hommes (1 ); c'est l'aveu que font, en vingt endroits, le maître et les disciples. « Contraire et dans « une perpétuelle opposition » : telle est la doctrine fondamentale de l'école entière. Celle-ci est le critérium de la vérité , l'autre en est l'antipode. Qu'est-ce que ce langage? sinon le froid et le chaud , se contredire , se réfuter soi-même , montrer k la fois et que l'on n'a point de principe assuré , et que le principe est sans fondement. « Téméi< raires architectes , s'écriait saint Hilaire , « qui bâtissent sur un sable mouvant , et « tombent en s'engloutissant dans ses rui- « nés ! »
Ils nous disent que « l'homme ne peut « posséder la certitude qu'autant qu'on con-
(d) « Comment peut-il se faire que des jugeraens « individuels soient tout à la fois des effets de la « raison et des causes productives de la raison?» M. Boyer, Examen ,\). 49.
liîJO HISTOIRE
« liait avec certitude la raison générale ou K le sens commun ; or il ne peut la connaî- « tre que par le moyen de la raison indi- « viduelle , faillible en tout et par consé- « quent sans certitude. » Comment donc , avec ce seul moyen d'une raison faillible , d'une raison enveloppée de ténèbres, d'une r.iison impuissante , jusqu'à ne pouvoir affirmer sa propre existence ; comment , dis-je , arriver a la possession d'une certitude quelconque , à commencer par celle du genre humain? Ce qui est le plus près d'elle , n'est pour elle qu'un écueil, qu'un abîme ou un fantôme : et elle prétendrait posséder enfin la certitude et la vérité par la seule notion qu'il existe un genre humain et un sens commun ! Plongée qu'elle est dans son ignorance, comment soupçonner qu'il fiiille aller a la découverte de ce monde inconnu , comment s'assurer qu'elle y est parvenue ? « Cette rai- « son générale, on en fait un Dieu, puisqu'on « lui attribue TinfailUbilité, qui est une des
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« perfections de la Divinité ; perfection in- « communicable comme la Divinité elle- »f même; mais c'est un Dieu qui ne peut « faire entendre sa voix immédiatement k K ma raison j il ne parle qu'à mes sens , de « manière que ses leçons infaillibles me sont « transmises par des sens trompeurs (1) ! »
Mais n'importe ; le voila infaillible , le voila Dieu. Tout Dieu qu'il est, a-t-il changé de nature? le tout est-il devenu soudainement si différent de ses parties? En est-il du genre humain comme du vaste Océan, réceptacle de toutes les eaux ou tombées du ciel ou apportées par les courans partiels , et qui , en se confondant avec lui , contractent une nouvelle saveur, bien que ce soient toujours des eaux ? Ainsi, le genre humain ne sera- t-il constamment que la vaste agrégation des générations passées ou présentes ; et sa raison générale n'est toujours que la raison
(1) M. Rozaven , Exavion , p. 240.
individualisée ; elle reste donc toujours la même. La raison de chacun des hommes en particulier, étant faillible, ne peut donner ce qu'elle n'a pas ; comment peut-elle changer la nature de chacun de ces hommes en particulier, qui composent le genre humain? Le chêne qui orne les forêts, n'est pas d'une autre espèce que le chêne isolé dans la prairie 5 ni ce dernier différent de celui qui croît solitaire. Quoi! cette raison individuelle ne valait y dans chaque particulier , que pour le doute et V erreur ; la voila devenue tout à coup infaillible ! Frappée de mort a sa racine , comment imprime-t-elle k l'arbre entier un principe de vie et de fécondité qu'elle n'a pas. L'élément et le germe sont viciés : ce qui leur ressemble peut- il ne l'être pas : S'est- elle métamorphosée de la sorte par sa propre vertu? Elle n'en a que pour succomber sous le poids de son impuissance naturelle. Par l'agrégation des parties? Mais, chacune d'elles étant finie,
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bornée, essentiellement faillible, le tout ne peut être que fini , borné , essentiellement faillible.
Le Créateur de l'univers a fait , de rien, le ciel et la terre; il n'a pas produit d'un seul jet le genre humain tout entier, mais l'a fait naître , par la succession des temps , d'mi premier homme. Ce premier homme, bien que pétri du limon de la terre, il étale sur son front le signe que Dieu lui a donné de sa propre lumière (i) ; et moi, obscur descendant du père de la race humaine, moi* aussi, je ne saurais méconnaître en moi le rayon de cette divine luiyiière qui m'est attestée par tous ses oracles , par mon sens intime. Fils d'Adam , je fais partie du genre humain , je ne l'appellerai pas mon père. Que je dise à la poudre, tu es ma mère : j'entends sous cette poudre une voix qui me crie que je suis fils de Dieu, qui m'a pétri tout entier de ses di\nnes mains , comme parle
(1) Vmlm. IV, 7.
Job (1 ). Mais le genre humain , mais l'univers onl-ils une voix pour me répondre ? L'humanité tout entière repose obscure , silencieuse dans le passé et l'avenir (2). Le genre humain ne me montre que ses sépulchres : qu'il me montre son berceau. Son berceau? C'est Adam , l'homme individuel , créé à la ressemblance de Dieuj par-delà son berceau , le néant , rien , ex nihilo. Je voudrais bien savoir ce que le genre humain a de plus que moi , soit dans ses destinées futures , soit dans ses annales antiques. Moi , du moins , je montre avec orgueil l'Evangile et la Révélation. Le genre humain! qu'il voile sa face , et qu'il demande grâce pour quatre mille ans de l'ignorance et de la corruption la plus dépravée.
M. de La Mennais, personnifiant le genre humain , retrace à ma pensée la fiction si véritablement épique du cardinal de Bernis
(1) /o6,xvii, 14. — X, 8.
(2) M. Lacordaiie , Consid., p. 101).
DE I. \ \Ci;vEi.LE ni':ui':^TE. 20iî
dans son poème de la Religion vengée^ où il décrit dans le style d'Homère le Dieu de Spinosa ;
Je vis sortir alors des débris de la terre
Un énorme géant; que dis-je? un monde entier,
Un colosse infini , mais pourtant régulier, etc.
Le monstre déclare qui il est, et termine son discours par ces mots :
De cet être ignoré , de cet être puissant Admire, reconnais le principe agissant.
L'union des esprits forme mon âme entière (1).
Ainsi M. l'abbé Lacordaire définit-il le système de l'école Lamennaisienne : l'union des esprits dans les divei'ses œuvres de la pensée (2).
Et de fait, avancer que la raison de l'individu n'est qu'une partie de la raison humaine , et c'est là l'opinion d'un autre des
(1) Chant V, p. 82 et 83, édit. 1793.
(2) Considér.,]). 146, et «L'autorité des faits, dans « l'ordre physique , engendre l'union des esprits , « qu'on appelle la science. » Ihid., p. 145. M. Boyer^ Examen, p. 48.
disciples (i ), n'est pas moins absurde que de dire que l'âme de chaque individu n'est qu'une partie de l'àme humaine , que sa volonté n'est qu'une partie de la volonté humaine. Autant vaut-il ajouter que chaque corps n'est qu'une portion du corps humain. Ce qu'était le genre humain d'autrefois, le genre humain d'aujourd'hui n'a pas cessé de l'être, «f Piéunissez , dirons-nous avec (( celui des Modernes qui ait le plus puis- « samment combattu le système de M. de « La Mennais, tous les aveugles des Quinze- K Vingts , et tous les fous de Charenton : « vous n'en verrezjamais sortir ni un voyant « ni un sage ; d'où, il suit qu'espérer la cer- V titude d'une collection de raisons indivi- « duelles , faillibles en tout , c'est attendre « un effet dont les éléniens ne sont nulle « part; c'est-à-dire, un effet sans cause. <c Rassemblez le genre humain , réunissez « tout ce qu'il y aura jamais de générations;
(1) M. Gerbet, des Doct. philos. , p. iW.
« VOUS n'aurez que des individus faisant por- « tien du tout qu'ils composent. Feriez-vous « un édifice avec des grains de sable (i)? » Et , par une conséquence ultérieure , on est contraint logiquement de conclure que le genre humain n'est qu'un être de raison , qu'une dénomination sans réalité.
Mais non , la raison individuelle ne donne pas ; elle reçoit. De qui? du genre humain? Vous supposez toujours son infaillibilité , supposition chimérique , combattue par toutes les autorités et par tous les raisonnemens. Principe absurde établi par l'école Lamennaisienne, avec la précaution de dire gu'il n'a pas hesoin d'être prouvé , parce qu'elle n'a d'autre appui à lui prêter que le caprice de son auteur.
Appeler la raison générale la raison de Dieu y V expression de sa parole (2), n'est-ce pas un blasphème autant qu'une absurdité?
(J) M. Boyer, Examen , p. 48.
(2) Essai, ^. 221.