CHAPITRE V
Suite du précédent.
Descartes et ceux des théologiens catholiques qui ont admis sa méthode, soutiennent que c'est par la raison donnée à chacun de nous que l'on acquiert la connaissance de la Révélation et de l'autorité de l'Eglise, comme en étant l'interprète infaillible.
Cette doctrine , que nous avons vu être celle de saint Thomas, de saint Augustin, de toute l'Eglise catholique , les Réformateurs
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la condamnent j elle n'est pour la nouvelle école qu'un système absurde, niais, qui recèle le venin funeste du scepticisme. On aura tout dit , quand on aura répondu à la doctrine adverse : « C'est du cartésianisme. La « raison de l'homme ne lui apprend rien. « Nulle connaissance qui ne lui vienne du den horsj tout chez lui est d'emprunt. Ce qu'il « sait, il le reçoit de la société par le lan- « gage, par l'éducation. L'homme ne con- V. naît rien que par la communication avec « les autres, rien que par la parole. Pve- (f portons-nous à l'origine des choses et sui- (f vons la série des siècles. L'ordre primitif V et général fut que les pères instruisissent V. leurs enfans , et que la foi fût conservée « par une tradition générale. Une révélation « primitive fut donnée à notre premier Père, « créé dans la plénitude de l'âge avec la « connaissance de la science et de la parole. w Cet ordre établi de Dieu pour conserver t< la vraie Religion étant indépendant de la
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« volonté des hommes, a dû toujours subf< sister, et n'a pu cesser jamais d'être obliff gatoire pour tous* En effet, cette parole, « déposée au sein de la société, transmise « aux familles patriarcales par le père du K genre humain , portée dans toutes les parte ties du monde par les fondateurs des na- « tions, conservée d'âge en âge dans les « traditions de tous les peuples, a été comme « un océan de lumière répandu dans la tf société. C'est là un fait attesté par tous les « historiens. Il jQiUait bien qu'il existât un (( moyen constant , universel , d'acquérir la (t foi qui se doit a tous , aux peuples comme c( au plus simple enfant. Aussi le voyons- « nous maintenu invariablement par une « tradition uniforme, perpétuelle. Si l'ordre K de tradition , reconnu obligatoire pour « tous , eût cessé de fait dans le genre hu- « main, cette unique voie de cotinaître la «• îlelîgion eût été a la fois nécessaire et ff impossible. Avant Jésus-Christ , il y avait
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« donc un Christianisme, c'était la raison « générale manifestée par le témoignage du K genre humain. Depuis Jésus-Christ, le « Christianisme , déyeloppement naturel de « l'intelligence , est la raison générale , ma- « nifestée par le témoignage de l'Eglise. Le « témoignage du genre humain était avant « Jésus-Christ ce qu'est l'Eglise depuis Jé- K sus-Christ. L'Eglise a donc présenté dans V tous les temps les caractères de la plus « haute autorité visible. Concluons que la « Révélation primitive a été pour le genre (c humain le principe de la foi j que , d'après « l'ordre établi de Dieu, cette Révélation t< devait être connue de siècle en siècle par (( voie de tradition 3 que* l'Eglise imiver- « selle se composait d'hommes qui confor- * Riaient leurs croyances a l'enseignement « de la tradition des vérités primitivement « révélées . Le Christianisme trouva toutes « les vérités établies j il ne naissait pas, il « croissait. La logique des nations étant
« aussi rigoureuse que la vérité même de « Dieu, point d'autre certitude que celle « qui se recueille du témoignage universel. tf Le commun consentement est pour nous «f le sceau de la vérité , et il n'y en a point « d'autres; donc le genre humain est un i( tribunal infaillible. »
A ce petit nombre de textes, transcrits scrupuleusement, se réduisent les cinq volumes de V Essai et de sa Défense , des écrits sur la même matière , publiés par ses disciples les plus célèbres, MM- Gerbet, Beautin, La Cordaire'.
Les voici ramenés à quelques axiomes capitaux proclamés par eux-mêmes. La foi vient du dehorsiç la raison générale est infaillible; le témoignage du genre humain est le fondement de la Religion; axiomes par
(1) M. de La Mennais, Essai, p. 39, 486,490; t. II, Prèf., p. xciv. Défense, p. 8, 29, 71, 189. M. Gerbet, Doctr. philos., p. 90, 135. Coup d'œil sur la Controv. chrêt., p. GO et suiv, M. Lacordairc, Conaidér, , p. 41, 53.
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lesquels ils expliquent ces paroles, que la raison générale est l'expression de la société communiquée par la parole ; qu'elle est la civilisation , la parole de Dieu , la parole du Verbe , de tout temps manifestée dans l'univers.
« La foi vient du dehors , et nous est comte muniquée par la société. »
Nous avions toujours cru qu'elle était un don de Dieuj avions-nous besoin de nouvelles théories de la foi pour savoir ce que le plus simple catéchiste en apprend , que la foi est une lumière que Dieu répand dans l'esprit pour lui faire connaître les vérités qu'il nous a révélées , et nous y faire croire fermement avec une pleine assurance, même h celles que nous ne saurions comprendre , lesquelles nous sont enseignées par le ministère de son Eglise, seule dépositaire infaillible de sa parole j et l'ange de l'école S. Thomas, nous avait appris que, si la foi n'admet pas un examen par lequel notre raison bor-
née démontre ce que Ton croit j elle admet l'examen des motifs qui portent li croire , par exemple, la révélation divine confirmée par les miracles.
Mais cette doctrine était bonne pour les temps d'autrefois; aujourd'hui c'est la raison générale exprimée par la société, qui est indifféremment principe ou canal de la foi. Pour remonter a Adam, premier anneau de la chaîne sociale , créé dans la plénitude de l'intelligence et de la raison , direz-vous qu'iljouit dans le paradis du privilège de l'infaillibilité ? non ; pas plus que les Anges dans le ciel -j leur chute l'a bien fait voir. Libres de faillir, ils n'étaient donc pas infaillibles? Tant que la première famille fut a elle seule tout le genre humain , les Patriarches du genre humain instruisaient avec soin la jeune postérité croissante autour d'eux*, des faits et des dogmes recueillis de la bouche du chef de la race humaine; en quoi ils suivaient l'ordre établi de Dieu ; et la foi de-
venait l'héritage commun ; mais y fut-elle long-temps conservée? est-ce que Dieu, en établissant cet ordre, s'était obligé k le maintenir inviolable dans la société humaine ? Hélas ! l'arbre de la science du bien et du mal , si fatal a nos premiers parens , était passé du jardin d'Eden dans la terre de l'exil, oïl il porta toujours ses fruits empoisonnés, grâce à l'abus de la liberté dans l'usage que les hommes en ont fait. Que devient la raison humaine dans une société bientôt entraînée , par les passions des hommes , dans la plus brutale corruption? Abandonnée aux pères de famille , cette prétendue raison générale, émancipée des langes delà raison individuelle , se précipita dans tous les excès. L'oracle de l'Esprit saint frit vérifié a la lettre , que le nombre des insensés l'emporta toujours sur celui des sages (1 ) ; il arriva ce qui était l'inévitable conséquence de l'arrêt
(1) Sf'fJtorf/m inf}77itiis est fiinitenifi^jtcrli., i, là:
terrible prononcé contre l'homme prévaricateur. « Il était coiimie impossible que les « traditions primitives ne se perdissent pas (( ou qu'elles ne s'altérassent pas essentielle- <( ment; d'autant plus que les pères de fa- « mille n'avaient aucune promesse divine, ni « d'assistance particulière pour ne point se « tromper, ni de fidélité pour s'acquitter de K ce devoir (1). »
Ce qui venait du dehors, dans celte période de corruption, était-ce la foi, après que le genre humain tout entier fut tombé dans un état de barbarie et dans une ignorance aussi profonde que si jamais Dieu n'eût rien enseigné aux hommes (2)? Ce qui réclamait hautement contre celte violation universelle de toute loi, que l'Apôtre reproche si énergiquement h la gentilité tout entière , e j, qui rendait inexcusable l'opiniâtreté dans le mal, c'était
(1) M. Roza^en , £.ra«îe«, p. 273.
(2) Lactance, Turrelin , Bergier, Bossuet , Bise. sur l'Hist, univers. j p, 3G2 et suiv., in-^".
en dedans qu'il agissait, c'était par l'impression ineflaçable de cette lumière véritable ^ui éclaire tout homme venant au monde ; flambeau toujours allumé au milieu des nations dispersées, comme parle saint Augustin.
« Non , poursuivait le grand évêque d'Hip- « pone, empruntant le langage de nos Livres « saints , ce n'est pas au dehors qu'il faut al- « 1er chercher la vérité ; NoU foras ire. Pie- « pliez-vous sur vous-mêmes ; c'est dans Tinte térieur de votre âme , non dans le témoi- « gnage des hommes du dehors , que se fait « entendre l'accent de la vérité (1). » Le Maître de tous les Docteurs le lui avait appris, que le royaume de Dieu et de sa vérité n'est pas au dehors^ mais au dedans de nous (2) ; que c'est la qu'il faut le chercher,
(1) [De Magistro) In te ipsum redi; in interiore homine habitat verltas , t. I. Bened.^p. 773.
(2) Regnum Deiintrà vos est, Luc, xvir, 21. C'està-dire que chacun porte au dedans de soi le flambeau de la raison qui l'éclairé, le tribunal de la conscience qui le juge.
et non dans la multitude , téméraire , emportée et poussant à tout vent de doctrine. Moins mobiles et inconstantes sont les vagues de l'Océan : l'expérience de tous les siècles ne l'a que trop confirmé. Par-dessus ces flots incessamment agités , s'élève l'autorité , phare lumineux posé par la main de Jésus-Christ, pour éclairer les nations et les diriger vers le port de la vérité j phare accessible à tous les regards , que nulles ténèbres ne sauraient obscurcir, contre lequel les portes de l'enfer ne prévaudront jamais.
Mais de qui cela a-t-il été dit , par l'oracle même de la vérité? h qui ces magnifiques promesses ont-elles été. faites? est-ce au genre humain? Le genre humain, l'univers, le monde , ces mots sont synonymes dans nos saintes Ecritures, et ne rappellent que les anathèmes lancés contre ses scandales (1 ). Ses annales et ses écrivains ne nous disent
(1) Vœ Mundo à scandalis. Matlh., xviii, 7.
nulle part que le genre humain ait été chargé d'enseigner la vérité , et ne nous parlent que des hommes chargés d'en êlre les précepteurs. Or les philosophes , qui se vantaient de l'être, que lui avaient-ils appris?