CHAPITRE Vï
Be l'autorité.
M. de La Mennais sait bien tout ce que le mot d'autorité a d'auguste et d'imposant pour nous. Il en abuse, en le transportant a d'autres sens bien éloignés de la commune acception qu'il a dans l'ordre civil et religieux. Dans l'un et l'autre : autorité , puissance, tout vient de Dieu : omnis potestas à Deo. D'où vient que ce qui recommande Il nos yeux la raison, c'est que nous y
voyons le rayon de la souveraine intelligence qui en est la source ; de même ce qui nous enchaîne a l'autorité, ce qui nous la rend sacrée , ce qui lui prête , par exemple , un poids si considérable dans la cause de la vérité catholique contre les Protestans , c'est l'assurance qu'elle a son invincible fondement dans les promesses que Jésus Christ a faites a son église ; d'où nous concluons avec certitude qu'elle est infaillible.
M. de La Mennais lui-même , dans un autre de sca écrits, rendra hommage k ce principe : <( Tout l'édifice du Christianisme, « ses dogmes, son culte, sa morale, repo- « sait depuis quinze siècles, et, dans les c( principes catholiques , doit reposer tou- « jours, selon l'institution de Jésus-Christ, « sur l'enseignement d'une autorité divine- « ment infaillible (i). »
On ne pouvait ignorer que saint Augustin cl saint Thomas nous avaient laissé , sur la
(1) Delà Religion considérée , etc., p. 304.
^iÔ HISTOIRE
question de l'autorité , les écrits les plus lumineux. Nos jeunes théologiens pouvaientils se dissimuler quel poids de tels noms apportent dans la balance. Malgré leurs efforts pour essayer d'en affaiblir l'autorité, sous le prétexte , disent-ils , que ces saints Docteurs n'étaient pas profondément versés dans ces matières, ils ont senti qu'il n'élàit pas possible de les passer sous silence , et voulu se donner le mérite de les avoir Iiis. Si même il fîdlait les en croire, ces saints Docteurs auraient pensé comme eux sur les questions de la certitude, de la foi, de la raison et de l'autorité.
Nous avons vu plus haut quelle était la doctrine de saint Thomas d'Aquin. Ecoutons ason tour le grand évêque d'Hippone : «T)ieu, pour nous élever vers lui , nous a donné deux moyens , l'autorité et la raison , qui , loin de se combattre, se concilient aisément l'un avec l'autre ; car en obéissant a l'autorité , on ne s'écarte pas de la lumière de
la raison, qui nous fait voir quel est celui a qui nous croyons ('!). >y
Voila donc , dans la pensée de saint Augustin , deux principes de certitude bien distincts l'un de l'autre : l'autorité et la raison. Avant M. de La Mennais, aucun catholique n'avait pensé qu'il n'existât qu'un seul principe de certitude. Tous, sans exception , croyaient que , puisqu'il existe deux classes de vérités bien distinctes, dont l'une est l'objet de la science , l'autre celui de la foi, r'ptait une conséquence nécessaire qu'il doit y avoir aussi deux principes de certitude, l'un pour les vérités deyb/^ l'autre pour les vérités de science. Tous disaient, avec saint Augustin : « Ce que nous comprenons, nous le devons a la raison; ce que nous croyons , nous le devons a l'autorité : Quod ijitelligLinuSy debemiis rationi ; quod credimiiSj auctorilati. «
(1) Traduit dans Pensées àc Pascal, ch. \, p. 45 (Paris, 1714). S. August., Enchirid.,ch. xx.
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Que l'autorité soit un moyen plus sur à la fois et plus expéditif de parvenir a la connaissance de la vérité ; qui le conteste? Saint Augustin l'affirme sans doute en termes exprès. Elle seule, dit-il, ébranle les hommes ignorans; il ne faut que des yeux pour voir la brillante lumière qui en jaillit de toutes parts; et pourquoi? Parce que le plus simple raisonnement saisit sans nul efï'ort l'évidence des motifs qui lient les conséquences au principe, a savoir, cet enchaînement de merveilles qui ont porté, selon l'expression du même saint Augustin, notre Eglise catholique au plus haut degré d'autorité. Par-là, l'évidence devient la garantie infaillible de l'autorité infiiillible de l'Eglise. Mais la base, où en est-elle? sinon dans la raison. Or, c'est là ce que le saint Docteur établit par cet axiome incontestable : la raison et l'autorité ne sont jamais entièrement séparées, parce que c'est la raison qui '«>nsi-
(1) Be verd Reîigione , cli. xxiv, xxv.
dère a quelle autorité il faut croire (i).
Puisque nous sommes redevables de la science à la raison , et qu'il n'y a point de science sans certitude, on croyait donc qu'il y a dans notre raison un principe de certitude.
Les Manichéens affectaient de ne reconnaître d'autre guide , dans la recherche de la vérité , que la raison. Leur grief principal contre l'Eglise catholique était qu'elle commandait à ses disciples de croire aveuglément , sans examen ; qu'elle avait la prétention de conduire a la vérité par la foi, c'est-a-dire, par la soumission a l'autorité seule. Même reproche de la part de Celse , si bien réfuté par Origène. Saint Augustin y répond par son traité de l'Utilité de la foiy ( de utilitate credendi , ) où il venge également les droits de la raison et de l'autorité. INios Sectaires modernes n'adoptent de la réponse du saint Docteur que ce qu'elle a de favorable a l'autorité. Ils
(1) Dans Bibîioth. choisie , t. XXI, p. 120.
afFectent h leur tour d'exalter l'autorité , comme si nous en méconnaissions les augustes prérogatives , et la prépondérance sur là raison , nous qui cesserions d'être chrétiens , si nous cessions de répéter a\ec le même saint Augustin : « S'il n'est point « de voie qui mène plus sûrement a la sa- « gesse et au salut, que de plier sa raison à « la foi, n'est-ce pas méconnaître étrange- (f ment le bienfait que nous tenons de la « protection divine, que de vouloir résister « à une autorité qui se recommande par de « si puissans motifs (I)? » Mais lui vouloir sacrifier la raison : autre excès non moins téméraire , au jugement de saint Augustin , et c'est là le but constant des efforts du parti. Encore à présent, que les savantes discussions engagées sur cette matière ont mis a la portée de tous les lecteurs les ouvrages de nos saints Docteurs j les disciples de !M. de La Mennais s'opiiiiàtrent à fermer
(1) Dans Bibl tôt Ji . choisic,i. XXI, chap. iiietviii.
DE LA NdtrVELLE HÉRÉSIE. 31^
les yeux. Us ne cessent de reproduire leurs argumens en faveur de l'autorité que nous ne leur contestons point, et se retranchent derrière les grands noms de saint Augustin, de sairtt Thomas , de Suarez , et d'autres théologiens catholiques , pour faire croire qu'ils pensaient comme eux, que c'est nous qUi sôtriihes dans Terreur, et qui nous déclarons, aux termes du saint évêque d'Hippone, lès adversaires de la vérité^ coupables d'enleveî" à l'Eglise ce lustre immense , comme parle un eciivnin de nos jours , suspendu, nous dit-on , entre le ciel et la terre , pour unir les intelligences dii^isees. Quant à la raison, que nos saints Docteurs assimilent h l'autorité , bien qu'en la plaçant dans un rang inférieur, ils n'en persistent pas moins a la rendre suspecte, à erï déprécier les jugemens, h l'anéantir dans ses actes et dans ses rapports avec la foi. Parce que leur maître a posé pour fondement de sa doctrine l'infaillibilité du genre humain, ils poursui-
vront sans relâche ce principe absurde, sans nul égard pour les censures qui l'ont condamné ; ils y reviennent sous toutes les formes.
Ce privilège de l'infaillibilité , qui n'appartient en propre qu'à Dieu , Dieu l'a-t-il donné a d'autre qu'à son Eglise ? L'a-t-il donné a la raison générale du genre humain ? Quel texte de l'Ecriture M. de La Mennais alléguerait- il en faveur de son assertion ? Oii verra-t-il que la raison générale, le sens commun du genre humuùù nous soit présenté par Jésus-Christ et ses Apôtres comme l'oracle et l'infaillible tribunal de la vérité? A qui le souverain Législateur a-t-il donné la mission et l'ordre de prêcher son Evangile? A quelques Apôtres, non à la multitude. Qui a-t-il établi le Chef du troupeau, la colonne et le fondement de son Eglise? On l'a bien reconnu dans chacune des controverses qui , sous tant de formes différentes , ont agité le vaisseau de l'Eglise. Du temps
de TArianisme , le genre humain presque tout entier, selon l'expression de saint Jérôme, semblait être du côté de l'erreur (i). Que devenait le Christianisme, s'il n'y avait eu d'autre autorité, d'autre règle de croyance que le commun consentement ? D'où le sayait-on? Qui auraitpu le constater? LesAriens se vantaient d'avoir pour eux le plus grand nombre, et dans les pays où ils dominaient, il était impossible de s'assurer du contraire. Heureusement, Dieu a donné a son Eglise, pour terminer les controverses , un moyen beaucoup plus sûr que ce consentement si souvent contesté et si dijfïicile a constater. On se souvint qu'au concile de Jérusalem , où fut débattue la questiun des cérémonies lévitiques , saint Pierre prononça; et l'assemblée, que fit-elle? Elle se tut (2). Ce
(1) Orbis denique universels miratus est se esse Arianum (Dialog. advers. Lucifer.)
(2) Act., XV. Taciiit autera onuiis muliitudo. [Ver$. 45. )
n'est point la multitude qui est consultée , ce n'est point elle qui prononce le jugement, ce n'est pas son autorité qui décide la question ; mais elle reçoit la décision avec respect , et s'y soumet aussitôt. Les esprits, jusque-là divisés, s'unissent; il n'y a plus qu'un sentiment. Qui ne voit qu'alors ce consentement est un consentement d'obéissance? Il est le résultat de l'autorité j il n'en est pas la source. Ainsi dans la cause de l'Arianisme , ce moyen fut mis en usage pour en arrêter les progrès. Un petit nombre d'évêques s'assemblèrent h Nicée (1). Par leur organe , l'Esprit saint prononça que la Consubstantialité du Verbe est un dogme de notre foi ; et leur décision , publiée dans toute l'Eglise , devint le centre de ralliement de tous ceux qui , tenant à
(1) « Car ils n'étaient que 3J8 , tous de Téglise << d'Orient, et Ton sait combien , dans ce temps, était « considérable le nombre des é\êques catholiqnes.» M. Roza>"en, Examen , p. 2fi.
la foi catholique , avaient pu être jusqu'à ce moment indécis sur ce qu'il fallait penser des questions agitées par les novateurs. En vain dira- 1- on que les décisions des Conciles généraux elles-mêmes et celles des Souverains Pontifes sont fondées sur la foi ancienne et commune de l'Eglise j que c'est cet accord qui en fait l'autorité ; que l'Eglise, lorsqu'elle donne des décisions, ne fait pas de nouveaux articles de foi, mais proclame seulement la foi antique , déclare ce qui a été toujours et universellement cru, aux termes de saint Vincent de Lérinsj donc que l'Eglise elle-même n'est nue la manifestation et le complément de la raison générale. Mais c'est prendre l'effet pour la cause , que de placer l'autorité dans ce consentement même, au lieu de le reconnaître dans l'action continue qui produit et conserve le consentement. 11 faut donc bien s'entendre sur le mot de Vincent deLérins, que ce qui a été cru toujours en tout lieu et
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par tousy est de fol catholique (1). Mais il ne faut pas croire que le saint Docteur ait eu l'idée de présenter sa maxime comme l'unique règle de la foi catholique , ni même comme la première ; ce serait prendre une règle partielle pour la règle unique, et par conséquent contredire la doctrine catholique. La règle principale et universelle est la définition de l'Eglise, qui a souvent décidé des questions long-temps controversées et douteuses , sur lesquelles les saints Pères eux-mêmes n'étaient pas d'accord. Il «st donc vrai que, splon la doctrine catholique, ce n'est point le consentement commun ou du grand nombre qui est l'autorité , juge suprême des controverses.
La maxime de saint Vincent de Lérins, qui, comme parle Bossuet, perce au cœur toutes
(1) jNous avons emprunté cette suite de raisonnemensà M. Rozaven, dans sa réfutation particulière de M. Gerbet , fortifié par une décision rendxie à Rome, sous le pontificat de Léon XII. (Examen, p. 25 et suiv.)
DE LA !*;OLVE!.Lr IIÉUÉSÎE. 321
les hérésies , frappe bien plus directement encore M. de La Mennais et son système nouveau, inoui dans l'Eglise. Car enfin, d'où vient ce Donat, et de quel ciel nous est-il tombé? demanderaient encore Tertullien et le grand saint Cyprien , en entendant cette étrange nouveauté? Elle fut inconnue h nos Pères. 11 parle de consentement général comme sceau de vérité j et il est seul ; il est d'hier , avant- hier on ne le connaissait pas (1 ). A peine autour de lui quelques disciples qui , de son aveu , ne le comprennent pas , Docteurs imberbes, faisant non-seulement profession d'ignorance , mais d'ignorer même leur ignorance (2). Le suffrage d'un si petit nombre de Clercs, est-ce là tout le genre humain avec sa raison générale ? Il existerait, ce consentement général, comment encore une fois le découvrir? A quelles
(1) Uiide Donatus aut è quo ccelo mit?- -f— Restertins, Hodisrnus , Tertull. p. C35, édit. Pdg:. Toijez notre Bihlioth. choisie des Pères, t. III, p. 209 etsuiv.
(2) Huet , Traité de la FaihJesse, p. fS*?.
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m arques le reconnaître? Quel tribunal en sera l'organe ? Quels juges prononceront en son nom? Quel chef en publiera lès décisions et les fera respecter et obéir (1 ) ? Oii est-il ce genre humain , demande Bï. Lacordaire luimême; Qui Ta vu, qui l'a entendu (2)? Où sont ses missionnaires , quel est son organe ? Je vois bien dans l'Eglise catholique ce tribunal, ce chef, ces juges , cette autorité en un mot que l'on peut consulter et qui parlé V qui ordonne , qui agit et se fait obéir. Pourquoi? Parce que son divin Fondateur lui a commandé A' enseigner ^ qu'il a doté son épouse de sa propre puissance, qu'il eiï a garanti l'immortelle durée, qu'il a soumis toutes les intelligences à ses décision par tous ces motifs, je suis fondé à croire à l'infaillibilité de l'Eghse catholique. Mais qui jamais avait osé dire, avant M. de La Mennais , que ce privilège eût été donné ait
(1) M. Boyer, Examen , p. 132.
(2) Considèr., p. 'jO<S.
genre humain ? Quelles promesses de ce genre lui ont-elles jamais été faites ? Demandez-en la preuve à l'histoire : tout entière elle est muette. De l'origine des choses, descendez à travers les siècles jusqu'à l'avénement de Jésus-Christ, en prenant pour guide non pas les romans que l'on nous débite ici sur l'origine des sociétés et du langage , mais les récits bien autrement authentiques de nos saintes Ecritures. Elles ne nous parlent que d'un ftineste héritage d'ignorance, de crime et de malheur, transmis par le crime d'Adam à sa postérité, que d'un joug pesant sous lequel le genre humain tout entier resta courbé pendant quarante siècles , et dont il ne pouvait être émancipé que par le sang du divin Rédempteur (1). Et M, de LaMennais ne nous parle que d'un
(]) Gràte jugum super fîlios Adœ , Eccli., xl, 1. J cycz dans Bossuet, Elevai, stcr les Mystères, t. I, p. 295 et suiv., jusqu'à la page 330 (Edit. in-12. Paria . 1 727 ) les suites du Péché originel.