CHAPITRE VII
Tradition^ pri7nitives conservées dans le gei\rf humain. Sentiment des Pères.
Vous vous méprenez, nous répond M. de La Mennais : l'erreur n'était que dans les apparences ; la vérité existait au fond de touteslcscroyances^toutes dépravées qu'elles étaient, elles n'empêchaient pas que, sous la grossière écorce de ses superstitions , on ne retrouvât les vérités primitives que la main de Dieu avait semées dans l'univers. Sa divine parole, déposée au sein de la société, transmise aux familles patriarcales par le
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Père du genre humain , portée dans toutes les parties de la terre par les fondateurs des nations , s'est conservée fidèlement , pleine de vie et de fécondité dans les écrits de la gentilité , dans les monumens et les traditions, dans les chants de la poésie , les récits de l'histoire , les sentences des philosophes et les mensonges de la mythologie, dans la pompe de ses fêtes publiques , et l'ombre de ses mystères; poussière sacrée que fécondait le Vex'be de Dieu , porté apparemment sur le chaos de l'idolâtrie , comme autrefois son esprit sur l'abîme des eaux. « Cela <f posé , nous dit-on, quelles furent, quelles « sont les croyances du genre humain? 11 « croit non-seulement h ces maximes pre- « mières et indémontrables , qui sont la base « de toutes les sciences , mais encore k l'exis - « tence d'un Dieu créateur des choses vi- « sibles et invisibles , auquel l'homme , « son ouvrage , doit un culte d'adoration ; « il croit au bien , au mal , à la punition du
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«mal, à la récompense du bien 3 il croit (f que l'homme, aujourd'hui malheureux et « corrompu, ne l'a pas toujours été j qu'un « Réparateur lui fut promis, qui devait, par «c un grand sacrifice , réconcilier l'homme <f avec Dieu ; il attendit, il salua de loin ce « Réparateur 5 et ce Réparateur est venu, « puisqu'il a cessé de l'altendre; et l'Eglise (( catholique , recevant de nouveau par le « Christ la parole de Dieu , source primitive « de ces traditions universelles et perpé- «f tueîles , a confirmé la foi du genre hut< main; et le genre humain, se confondant K avec l'Eglise catholique répandue par tout « l'univers, n'a plus eu qu'une voix(i). »
Il est clair, d'après cette théologie, que l'univers d'autrefois crut les mêmes dogmes que croit l'univers d'aujourd'hui; que le genre humain a joui constamment des mêmes
(1) M. Lacordalre, Considérât., p. ^3, 44, 471. Résumant , dans ce peu de lignes , les six ou sept cents pages de M. de La Mennais à ce sujet.
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privilèges que l'Eglise tient de la toule-puissance de Jésus - Christ j que si la vérité manquait a ces croyances, comme on veut bien en convenir, elles avaient du moins pour elles l'unité y l'universalité y la perpétuité; ce qui pourtant s'accorderait assez mal avec tout ce que les historiens et les voyageurs nous racontent de peuples anciens et modernes oii elles furent autrefois a peine connues, ainsi que maintenant encore chez une foule de nations de l'Asie, de l'Afrique et des deux Amériques; et ne s'accorderait pas davantage a^ec ce que nous savons des anciennes écoles d'Epiciire , de Zenon , d'Aristole lui-même , qui rapportaient tout k la matière ou à la fatahlé; qu'avant Jésus- Chriîît le dogme de la création du monde sans le ccwicours de la matière, celui de la résurrection des morts n'était pas même soupçonné ailleurs que chez les Juifs. Mais il faut bien croire, puisqu'on nous l'aiSmie avec tant d'assurance , qu'il n'y eut jamais
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dans celte chaîne traditionnelle ni vide ni obscurités. Gardez-vous donc de prendre a la lettre le récit que nous l'ont les livres saints au sujet de saint Paul et de son voyage a Athènes, lorsque, se rencontrant dans la synagogue et dans l'aréopage, entouré de Juifs et des philosophes de différentes sectes, pour leur annoncer Jésus-Christ et sa rédemption , la création du monde par la seule parole du Dieu Seigneur unique du ciel et de la terre, sa Providence et la future résurrection des morts , tous ces beaux-esprits, aussi curieux d'antiquités qu'avides de choses nouvelles , se pressaient autour de lui pour lui répondre : « f^ ous nous dites de certaines cf choses dont nous n'avons point encore en- K tendu parler ; nous voudrions bien savoir « ce que cest{\'). » Ce que l'univers tout entier savait depuis quatre mille ans , Athènes seule l'ignorait !
L'artificieux sophiste mêle ici comme
(l)|Act., xvn, lG-32.
partout h) faux et le vrai. Son point de départ ne lui sera point contesté. 11 avait été fixé par nos Livres saints eux-mêmes , lorsqu'ils reprochent en effet aux écrivains du paganisme d'avoir dérobé aux Livres de la loi les types de leurs fabuleuses histoires (i). Et combien de savantes controverses k ce sujet n'avaient- elles pas porté jusqu'au dernier degré d'évidence la conformité de ces travestissemens avec nos originaux sacrés! Il s'en fallait donc beaucoup que la découverte en appartmt a M. de La Mennais ; et tout ce pompeux étalage d'une érudition empruntée a quelques livres modernes avait besoin , pour échapper au reproche de plagiat, de s'étayer de quelque chose de plus personnel h lui. Il l'a faitpar l'énoncé d'une doctrine où personneneliiicontesteralapriorité. Il suppose que quelques traits de lumière ça et la répandus dans la vaste étendue des
(1) Libros legis de quibiisscrutabaiitur goûtes siuiilHudinem simulacrorum suoruvi. 1 Macab., m, 48.
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quatre mille ans qui précédèrent le Christianisme , jetés a travers la nuit épaisse de l'idolâtrie, n'en avaient pas été moins sufiisans pour en dissiper la profonde obscurité; que ces faibles ruisseaux égarés de la source, et traînant après eux un limon impur, étaient respectables comme la source elle-même; que quelques fragmens isolés , fugitifs , proclamés a voix basse par des philosophes qui les expliquaient arbitrairement, et les réservaient au secret de leurs écoles et de leurs initiations , formaient tous seuls le système entier de cette Révélation, déposée par la parole de Dieu au sein de la société, perpétuée uniformément à travers toutes les vicissitudes. Pour cela , il entasse six k sept cents pages de citations extraites des poètes, des philosophes , des lois , des historiens d'une multitude de siècles et de contiées. u Quand vous lisez cela , » nous dit M. Lacordaire , « votre vue se trouble à tout mo- «f ment; le genre humain passe devant vous
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« SOUS mille costumes divers, en parlant mille « langues. Si vous voulez vérifier les textes, « les peser, les comparer, saisir la justesse « des interprétations qu'on en donne; c'est K un travail considérable , même pour l'ar- K chéologue le plus instruit; les six cents " pages vous forceront d'en lire des millions. « Si vous ne vérifiez rien , qui vous assure « de la portée véritable des textes qui pas- '< sent devant vos yeux? Car il ne s'agit pas « de l'exactitude matérielle, mais de la « relalion d'une ou de deux pbrases avec la « pensée intime de peuples anéantis. » 11 est surprenant que ces observations si simples ne se soient présentées qu'après quatorze ans a la pensée du subtil adepte qui nous les fournit; bien plus surprenant encore que ni Jésus-Christ , ni ses Apolres , ni aucun de leurs disciples, aient songé jamais îi imaginer de pareils témoignages en faveur de la vérité cbrétienne; qu'ils en aient appelé souvent a Moïse et aux Prophètes , jamais à
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l'autorité de la foi du genre humain, ni de ses traditions. Saint Paul cite aux Grecs un vers d'un de leurs poètes, seulement pour les mettre en contradiction avec eux-mêmes. Permis d'employer les dépouilles de l'Egypte à la décoration du temple , non a sa structure. Ainsi des Pères, dans l'emploi qu'ils ont fait des textes profanes.
Qu'il existât donc parmi les hommes un ordre de vérités généralement reconnues , axiomes univej'sels, invariables, placés hors de la controverse et de la démonstration , on ne le conteste pas , et noi.\s l'avons exposé dans les commencemens de cet ouvrage :
qu'avec eux, les princijjales vérités de la morale se manifestassent d'elles-mêmes à toutes les intelligences , parce que le sentiment s'en trouvait imprimé dans toutes les âmes : cette proposition est également hors de doute. C'était la un fonds commun 5 oîi les esprits méditatifs venaient puiser leurs études solitaires sur l'homme et la société.
La nature et la raison seule suffisaient a l'acquisition de ces connaissances ; et personne ne pensa jamais a interroger là-dessus la raison générale , puisque chacun en trouvait en soi-même le témoignage. Point d'inspiration particulière , point de don d'infaillibilité qui en fît la révélation aux individus isolés, moins encore au genre humain. Quant aux faits importans , au-dessus de l'ordinaire , qui avaient dû frapper l'imagination des contemporains, la mémoire s'en conservait dans la postérité par le canal de la tradition , et servait a prouver l'authenticité des Ecritures qui en contenaient les annales les plus fidèles. Toujours exacts, les Pères de l'Eglise grecque et latine avaient bien senti l'avantage que lem'srapprochemens avec les récits des écrivains profanes donnaient à la cause évangélique , en certifiant leur antiquité contre les païens, qui lui reprochaient d'être nouvelle. Ils ont interrogé les poètes, les Sybilles sur le Christ, pour y lire des aveux,
non des prophéties; ils ont fouillé dans les mystères de la gentilité, pour forcer les démons a reconnaître la divinité de Jésus- Christ, mais non pour en faire ses apôtres; ils ont cité , accumulé tant qu'on voudra, les textes etlesmonumens pris aux siècles païens, comme médailles , non comme révélations, moins encore comme fondement même de la certitude et de la vérité. Même en accréditant l'opinion que quelques philosophes d'un ordre supérieur , par exemple un Platon , un Socrale , se fassent élevés par leurs lumières naturelles ou par des communications directes avec le peuple juif, à des notions voisines des vérités chrétiennes, ilresterait à prouver qu'ils en avaient rendu la connaissance populaire; ce qui est démenti par tous les témoignages. Pas un qui n'eiit sa doctrine occulte , qu'ils avaient grand soin de ne confier qu'à leurs initiés; aussi saint Augustin affirmait-il que si hors du temple et dans leurs écoles ils s'éloignaient des opi-
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nions vulgaires, rassemblés dans le temple, aux pieds des mêmes autels , ils s'asservisy saient aux opinions des peuples; c car tous « ces hommes, ajoute le grand évêque, n'é- « taient pas nés pour convertir les peuples <f de la superstilion des idoles et de la « vanité de ce monde , au culte du vrai « Dieu (i). j*
Ces antiques traditions , M. de La IMennais les a ramassées dans un seul faisceau , qui lui sert k composer son argument d'autorité en faveur du consentement universel du genre humain, son critérium de la vérité , le principe unique de la certitude et le sceau de l'infaillibilité. Sa doctrine a ce sujet , déjà manifestée dans le premier volume de V Essai sur l'Indifférence, il l'a développée prolixement dans toute la suite de l'ouvrage, et consumera pour sa défense quatre volumes de raisonnemens et de témoignages ; raisonnemens sans fin , pour
(1) Deverâ Relig., Bened., t. I, p. 748.