CHAPITRE IX
Continuation du précédent.
Lt' Essai sw^ V Indifférence présentait un ouvrage complet; c'était un traité spécial auquel on pouvait appliquer le mot du poète: Mole sud stat. Rien n'y faisait sentir le besoin d'une suite, rien n'y supposait qu'il fût inachevé. C'étaient des explications , non une continuation que Ton demandait à l'auteur; et il est plus que douteux qu'en publiant son premier volume , M. de La Men-
nais eût bien calculé ce que pourrait être le second, moins encore qu'il rendît nécessaires ceux qui devaient venir après. Tranchons le mot. M. de La Mennais a sacrifié à la cupidité de ses libraires, spéculateurs de renommée, que la vraie gloire de l'écrivain intéresse peu, pourvu qu'elle leur rapporte. Ce que l'on a publié sous le nom de Suite au Discours de Bossuet sur r Histoire universelle j n'est qu'une misérable parodie de ce chef-d'œuvre ; mais la prétendue continuation est un œuvre posthume. M. de La Mennais a vu toutes les éditions de la sienne ; il les a publiées lui-même sous un titre général qui les identifie par le lien de Défense de l'Essai sur V Indifférence ^ composant un ouvrage distinct, en plusieurs volumes. Son sujet épuisé , qu'avait-il a dire ? S'il a voulu prouver ce que cest qu'un prêtre, n'a-t-il pas mieuxréussik prouver ce que c'est que l'homme? Ce qu'il avait à dire , c'était d'imiter le noble exemple donné par saint Augustin,
dans ses Rétractations ^tant pour corriger que pour expliquer certains passages de son livre qui avaient fourni des objections plus ou moins légitimes contre sa doctrine. « Jen'atf< tendrai pas plus long^temps, dit notre saint « Evêque , a me juger moi-même avec la « sévérité de mes censeurs sur celles de mes t( opinions qui , même en les supposant vraies, ff laissent encore douter de la nécessité de «' les publier, quand elles paraissent fausses « à d'autres (1). » M.. de La Mennais pouvait sans honte avouer qu'il s'était trompé. ( 'e qui fait l'hérésie , ce n'est pas l'erreur, mais l'obstination k la défendre. Il avait été beau à un jeune athlète de jeter le gant au milieu d'une arène envahie par les ennemis de la Religion. L'orthodoxie du prêtre ca-
(] ) Dlfferendiim esse non arhitror vt upnscula iiiea citm judiciariâ severitaie recenseam , et quod vie offendit vel alios offender-e posset , velut censorio stylo denotem, qiiœ , si non falsa, ai cette videantur, sire etiam convincantur non necessaria. (Pi'olog. , lib. i. Rétractât., cap. i, 2, 3.)
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tholique était a couvert de toute prévention ; son triomphe rejaillissait sur toute la Religion ; sa gloire restait pure encore , a travers quelques taclies mêlées a des vérités fortes , courageuses , exprimées avec talent et avec l'ardeur aisément enthousiaste d'une conviction profonde. Son livre , épuré de quelque alliage et du langage acerbe que repousse l'esprit du divin Législateur , devenait monument, et plaçait son auteur parmi les écrivains religieux , s'il ne le plaçait pas encore au rang des Pères de V KgUse. Le seul Discours sur l'Histoire universelle n'aurait pas suffi peut-être à Bossuet pour obtenir ce titre de ses contemporains et de la postérité.
Mais de tels aveux ont toujours été pénibles a l'amour-propre : plaignons M. de La Mennais de n'avoir pu s'y résoudre.
« L'Europe , nous dit-on , attendait im- « patiemment la continuation de son ou- K vrage. Enfin, après deux ans d'attente.
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« pai'ut kl Dcjertsc (i). >■> L'ccîuir partit, du nuage, moins pour répandre ia lumière, que pour épaissir l'obscurité. Bien que par son litre il offrît avec lui quelque affmité , il s'en éloignait évidemment par son objet et par ses formes. C'était de la polémique substituée à l'éloquence, un système à l'enseignement consacré par la tradition, et des questions d'école a des vérités positives qu'il n'était pas possible de contester impunément, sans risquer de remettre les principes eux-mêmes en problème. Les liantes questions traitées dans le précédent , quelquefois avec une éclatante supériorité de logique , toujours avec une verve remarquable d'élocutioD , s'absorbaient dans une controverse arbitraire , mal soutenue et vagabonde, souvent inintelligible, et qui se réduisait a ctre , non l'apologie de l'ouvrage , mais la querelle de l'uomme. Ce qui s'y faisait le mieux sentir, ce n'était plus le
(1) M. Ijacordaire , Considcrat., p. o7.
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talent de l'auteur, mais la singularité et le dogmatisme des assertions, le néologisme des pensées, la prétention de créer quelque chose qui ei\t échappé aux découvertes ou à l'imagination des devanciers , le désir de régner sans rivaux dans le domaine des intelligences , en un mot , l'ambition de se faire chef départi.
Les reproches faits a son premier ouvrage avaient porté principalement sur l'irrégularité du plan , le vague et l'incohérence du système , la nouveauté d'une doctrine repoussée constamment par les croyances communes , sa tendance au doute universel, l'aigreur et l'emportement de ses censures, les atteintes portées à la foi catholique, le mépris de l'autorité, de l'épiscopat, de la tradition , et par une conséquence inévitable, le renversement du Christianisme. Comment la Défense répondait-elle à ces alarmes? En enchérissant sur les précédentes 4irreurs, en y ajoutant de nouvelles. Le
commentaire, en leur donnant plus de jour, mettait à nu le dessein de l'auteur. La doctrine occulte, qui ne s'était montrée d'abord qu'enveloppée de nuages, commençait h se manifester avec plus de clarté , mais par de plus alarmantes révélations. Cette raison générale identifiée avec la raison de Dieu ; le genre humain, quoique souillé de tous les crimes de l'idolâtrie, conservant néanmoins la parole de Dieu, élevé au privilège de l'infaillibilité; l'autorité d'un consentement général imaginaire, associée a l'autorité de l'Eglisej le Verbe de Dieu servant d'organe a la philosophie du matérialisme, de ia licence et de l'impiété ; les haillons du paganisme transformés dans la robe de Jésus-Christ , et le genre humain porté sur le même trône que l'Epouse du divin Rédempteur ! un spinosisme réel introduit dans la théologie par l'affinité de cette raison générale, n'étant que l'esprit humain actuellement uni au Verbe, avec l'âme universelle du philosophe d'Am-
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sterdam : de telles images s'étaient- elles jamais offertes aux chrétiens, même du temps oii la plus violente eflfervescence des esprits .fut excitée par la Réforme contre notre église catholique. Il fallait, pour rencontrer rien de semblable dans l'histoire de l'Hérésie, remonter jusqu'aux rêveries extravagantes des Montan , des Valentiniens et des Gnostiques.' Prétendre encore que toutes les preuves données jusqu'ici de la vérité chrétienne étaient incomplètes , insuffisantes , quel triomphe n'était-ce pas donner à la moderne incrédulité ? Qui donc, si ce n'étaient les Spinosa, les Bayle, les Collins et les Tindal, a^aitjeté des doutes sur la force des preuves du Christianisme , en les déclarant insuffisantes , incomplètes? L'Apôtre des nations était donc dans l'erreur, quand il confondait les Juifs par le seul argument des prophéties(i )? Et Jésus-Christ lui-même prêtaitil le flanc aux contradictions des Pharisiens, (1) IIPetr.,1, 19.
quand il leur opposait ses miracles comme témoignage invincible de sa divine toutepuissance (I)? Au lieu d'invoquer en sa faveur le témoignage de Moïse et des Propliètes, que n'en appelait-il à l'autorité du g^enre humain , s'il était vrai que le genre îiumain, initié tout entier dans la connaissance de la Ptédemption future, eût été par cela seul l'oracle infaillible de la véritable Religion? Que s'il était vrai que la piiilosophie humaine eût été dépositaire des traditions primitives maintenant enseignées par elle avec autorité, reposant sur des faits, disant les mêmes choses que l'Eglise catholique , pourquoi saint Paul l'avait-il réprouvée en la flétrissant du nom de Jolie et d'impiété (2)? Poussons plus loin : A quoi bon ce Calvaire avec ses opprobres et ses tortures? à quoi bon tout le mystère de la Rédemption sanglante du Fils de l'homme, si la raison géné-
(1) Joaiin., X, 38.
("2) 1 Cor., I, 10 et seq.
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raie suffisait aux croyances du genre humain? Si la foi universelle, permanente, aux traditions générales est le sceau de la vétité et conséquemment la voie du salut: ce qu'il en faudra conclure , c'est que, depuis comme avant Jésus-Christ, la plus grande partie du genre humain sera infailliblement sauvée sans avoir connu Jésus-Christ; ce qui est une hérésie formelle, contraire à ce double dogme de notre foi catholique : que sans la foi il est impossible de plaire à Dieu, parce qu'aucun autre nom sous le cielna été donne aux hommes , par lequel nous devions être sauvés; et que personne^ à moins qiCil ne renaisse de. Veau et du Saint-Esprit , ne peut entrer dans le loyaume de Dieu (1). Mais non : tout cela , doctrine surannée qu'il fallait abandonner h la poussière des écoles. Tout l'édifice de l'ancienne philosophie devait être renversé de fond en comble. Il avait fallu, selon M. de La Mennais, refaire
(1) Hebr., xi. — Art., iv, '2. — Joan.. nr, 3.
tout le système des connaissances humaines, régénérer l'intelligence , renouveler tout l'enseignement de la Philosophie et jde la Théologie,vicié, corrompujusqu'a nos jours, soit par des omissions coupables, faute de s'entendre sur les vrais caractères delà certitude , soit par des doctrines infidèles absurdes et niaises , voisines du schisme et de l'hérésie , tendantes au scepticisme et à l'athéisme même. Tout le mal venait de l'influence que Descartes et Bossuet avaient prise dans nos écoles.
Le premier, après avoir examiné, dans ses profondes méditations , sur quoi repose la certitude de nos connaissances, en avait découvert le fondement dans l'évidence (1), conséquemment dans la raison, flambeau allumé à la lumière de Dieu, donnée à l'homme
(1) Principes de Philosophie , préface. Ce bel ouvrage , l'abrégé de toute sa doctrine , finit , comme il avait commencé, par un appel à la raison , tanfde l'auteur que des antres à qui il soumet son livre.
comme l'apanage spécial de sa nature, noble privilège qui le distingue des animaux et en fait le chef-d'œuvre de la création , le rayon delà divine intelligence imprimé sur chacun de nous par les mains du sage auteur de notre être. Ainsi avait parlé en vingt endroits ce grand homme, le premier des géomètres qui fut jamais. Mais s'il a rendu les plus éclatans hommages aux prérogatives de la raison , en méconnaissait-il les imperfections? D'abord il ne reconnaissait qu'une seule autorité infaillible, (f Je ne mets point, « dit-il, ici en rang la Révélation divine , pour « ce qu'elle ne nous conduit pas par degrés, X mais nous élève tout d'un coup a une créance infaillible (1), » Mais, après avoir posé la borne où s'arrête la raison humaine, il proclame que , s'il nous arrive souvent
(1) Lettre à \'oëce. Traduction servant de préface au livre des Principes de Philosophie. Et ailleurs : Quamvis forte lumen rationis quant maxime clarunt et evidens aliiirl qitid nohis suggereri* videretur , soli
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d'être C2;arés par la faiblesse de notre vue et par la préeipitation de notre jugement, il n'en existe pas moins des principes clairs, distincts, supérieurs au doute, dont l'évidence nous est démontrée par la lumière de la raison (1).
Bossuet, dans chacun de ses admirables ouvrages, établit que Jésus-Christ a fondé dans son Eglise une autorité visible, permanente , infaillible , juge souverain dans tout ce qui regarde la foi , la discipline et les mœurs, comme étant perpétuellement dirigé par l'Esprit saint qui lui en a donné l'infaillible promesse; que l'Eglise professe qu'elle ne dit rien d'elle-même , et qu'elle n'invente rien de nouveau dans la doctrine , ne faisant en cela que suivre et déclarer la Révélation
tamen auctorititi divinœ potiàs quàm proprio nostrojudicio fideni esse adhihendam, prœter cœtcra^ niemorice nostrœ pro summd régula estinfîgendinn. (Pars prima, n. lxxvi, t. I, p. 2u, Oper. philos., Amsterd., 1664. )
('!> Thid. , n. \\x. p. 7.
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dhine (i). De plus, il établit, surtout dans sa Défense de la Déclaration du clergé de France sur les quatre articles de 1 681 , que le souverain Législateur , en instituant le collège apostolique, a placé à la tête de toutes les églises du monde chrétien un Chef investi par lui de la plénitude de juridiction, centre de l'unité catholique, à qui tous doivent obéissance comme a Jésus-Christ luimême, dont il tient la place sur la terre. Qu'importe que son autorité soit supérieure a celle des Conciles généraux ou qu'elle leur soit subordonnée ? « Hypothèse en effet plus « idéale que réelle, plus chimérique que possible (2). Ces choses dont on dispute dans les écoles, il n'est pas, poursuit le grand évêque, nécessaire d'en parler, puisqu'elles
(1) Expos. Je la doct. de l'Eglise cath.,w. xix, édlt. Paris, 1730; cl Défense, etc., liv. viir, rh. xnr, p. 465, Iraduc. franc.
(2) M. Eover , Examen de la doctrine de M. de La Mennais , p. 60.
ne sontpas de la foi catholique (i). L'Eglise n'a point prononcé là-dessus de jugement définitif, et permet de discuter librement le pour et le contre. Et pas un de ses enfans qui, h la suite de ce débat de famille, qu'elle qu'ait pu être son opinion, ne s'écrie avec l'immortel é\êque : « O sainte Eglise ! mère i( des églises et mère de tous les fidèles, église « choisie de Dieu pour unir ses enfans dans la « même foi et dans la même charité, nous « tiendrons toujours à toi par le fond de nos i( entrailles (2). »V.oilk le Cartésianisme, voilà le Gallicanisme dont M. de La Mennais et son école ne cessent de nous épouvanter. Descartes et Bossuet ont ouvert les voies au scepticisme , la mortelle maladie du dixhuitième siècle ! Leur doctrine à l'un et à l'autre n'a pas écliap péà la censure de Rome (5).
(1) Bossuet, supràj n. xxrr, p. 263.
(2) Bossuet , Serm. sur l'Unité.
(3) M. l'abbé Rohrbaclier, Lettres iVun anglican, cité par M. de Madrol , p. 83. Hist. secrète dit parti de M. de La Mennais ^ ï vol, in-S"; i834.
Le philosophe a fourni des armes au matérialisme de Spinosa; le théologien qui fit tomber aux pieds de la vérité catholique Turenne et la maréchale de Duras, l'auteur des T' aviations y chef-d'œuvre conçu par le génie, exécuté par tous les talens, Bossueî,, proclamé dès son vivant un Père de l'Eglise, n'eut que des sophismes a opposer au ministre Claude, dans cette fameuse Conférence oîi il rappelait saint Augustin aux prises avec les Donatistes. Viendra un autre adepte de la nouvelle école, qui osera dire que Bossuet, à la cour de Louis XIV, défenseur du Gallicanisme , retraçait Cranmer livrant l'église anglicane aux ordonnances impies de Henri VIIL Entraînés par l'autorité de ces deux hommes , tout ce qu'il y a eu de pieux et de savans théologiens , tant d'illustres Docteurs, si clairvoyans a discerner l'erreur de la vérité, si zélés a poursuivre l'une, a propager l'autre, n'auraient pas même soupçonné le venin d'une doc-
trine qui recelait dans soit sein l'athéisme! il y a plus : Tous en auraient été les complices ! Car, assure M. de La Mennais, et le reproche s'étend sur tous les détenseurs du Christianisme : Avant Descartes et Bossuet comme après , les preuves qu'ils en ont données, appuyées sur un principe faux, portent sur une supposition destructive de toute vérité ; elles mènent droit au scepticisme ; elles contiennent tout le fonds de la philosophie cartésienne y absurde, niaise, et qui retombe de tout son poids dans l'athéisme (1 ). C'était au dix-neuvième siècle qu'était réservé l'honneur de nous révéler les solides preuves de l'existence de Dieu et de la vérité catholique si fort obscurcies parles ténèbres que les doctrines de Descartes et de Bossuet avaient répandues sur toute la surface de l'Europe. La vérité chrétienne avait donc attendu tant de siècles , que M. de La Mennais et ses disciples vinssent la dégager
(1) Défense de l'Essaisur l'Indiffcr., p. 103.
delanuitpi*ofonde où elle était ensevelie (1)! Peuples chrétiens! venez, venez vous ranger autour de la chaire des nouveaux Evangélistes. Que vont-ils nous apprendre? La Défense va peut-être lever tous les voiles jetés avec ou sans dessein dans les premiers volumes, éclaircir toutes les difficultés, lever tous les équivoques de langage , remplacer les hypothèses par des démonstrations. Du moins l'auteur appuiera sur quelques preuves son système nouveau.
Non. Il répondra fièrement qu'il n'a pas besoin d'en fournir • et il s'est retranché opiniâtrement dans les dénégations. 11 fallait , selon lui , admettre sans preuves l'autorité du genre humain (2). M. Lacordaire, citant ses propres paroles , ne peut s'empêcher de trouver étrange cette logique qui veut être crue sur parole , quand elle a
(1) Aliquos MarcionituH et Kalentinianos liberanda Veritas exspectahat. ( f erluiiieu , Prœscript..