CHAPITRE IV
Le système de M. de La Mennais lui appartient-il 9 Le but avoué de l'auteur est de décrier la
raison , de la déshériter des nobles privilèges qu'elle a reçus du Créateur , d'en condamner tous les actes sous le prétexte qu'étant bornée , donc faillible de sa nature , elle ne peut garantir aucun de ses jugemens. Ainsi l'homiîio n'est pas un ange : donc il faudra
mSTOIRE DE LA NOUVELLE HÉRÉSIE. 11J>
le reléguer au-dessous des animaux; l'homme n'est pas le Tout-Puissant , donc il n'a nulle puissance. Et de Ta cette longue énumération des griefs intentés contre la raison humaine dans la foule de livres publiés depuis Arcésilaiis et Pyrrhon, jusqu'aux sceptiques modernes (1); autorités mendiées, où il y a, dit Huet , plus d'ostentation que de vérité (2). On ne dira pas du moins que l'agression fut nouvelle. Un savant contemporain qui^, dans son examen de la doctrine de M. de
(1) Arcésilaiis , séduit par les sophismes de Pyrrhon, son contemporain, se jeta dans l'e-icès opposé à celui des dogmatiques, et osa avancer qu il n'y avait, dans les choses liumaiues , ni évidence ni certitude. Sur quoi le sage E.oilin : « L'entreprise « de combattre toutes les connaissances humaines , « et de rejeter non-seulement le témoiguage des sens, « mais aussi le témoignage de la raison , est la plus c hardie quon puisse foniier dans la répiibliqTie des « lettres , » (Hist. auc, t. XII, p. 503) et la plus téméraire ; « car, ajoute-t-il , le scepticisme fut tou- «jours la ressource de ceux qui ue veulent rien « croire . »
(2-) De la Faiblesse de V Esprit lut main , p. KîO.
1 tO niSTOIRE
La Mennais , a fait preuve d'une érudition plus solide , remarque avec justesse que le fonds du système auquel M. de La Mennais a donné son nom n'était pas de lui , et qu'il n'a fait que l'emprunter a M. Huet , l'évêque d'Avranches (1). Son seul traité de la Faiblesse de l' Esprit hwjiain, publié kAmsterdam après sa mort (2) , suffisait pour reproduire ce long inventaire d'exagérations contre la plus noble de nos facultés. Mais le pieux et savant évêque était bien loin d'en tirer les conséquences auxquelles M. de La Mennais s'est livré. Son but était de prouver que , hors de la foi et de l'autorité de l'E-
(1) M. l'abbé Boyer, Examen de la doctrine de M. de La Mennais. Paris, d8->4. Livre excellent, qui bat en ruines tout le système.
(2) En 1722. Huet était mort un an auparavant. L'abbé d'Olivet , qui en fut l'éditeur, nous apprend
qu il avait été fait concurremment avec l'ouvrage des Qiiestiones adletanœ, où il affaiblit, en cherchant à l'étendre par-delà toutes bornes, la belle démonstration de la vérité évangélique, par son rajiprochement avec l'ancienne mvtholoffie.
glise, il n'existe nulle part, ni en lui , ni en aucun autre homme , de faculté naturelle par laquelle on puisse découvrir la vérité avec une pleine et entière assurance ; que la source de toutes les erreurs , c'est la précipitation de notre esprit, qui nous fait ajouter foi trop légèrement aux opinions qui nous sont proposées (1) ; d'où il infère l'inutilité des efforts de l'esprit pour connaître la vérité par le secours de la seule raison , et la nécessité de reconnaître la bonté de Dieu , qui a réparé ce défaut de la nature humaine en nous accordant ce don inestimable de la foij qui confirme la raison chancelante et
(1) Préface, p. 9. Ce qu'il entend par découvrir la vérité avec une pleine et entière assurance , c'est en avoir une claire et certaine connaissance , par laquelle, non-seulemf'ht on connaît la vérité, mais on fait encore très-certainement que Ton connaît toute la vérité. (Liv. ii, chap. i, p. 181. ) C'est la voir, non plus per spéculum , mais/ftcte ad faciein; ce qui est réservé à la vision béatifique ou à la plénitude de la lumière céleste. Saint Augustin et saint Thomas ne désavouent pas cette assertion.
corrige cet embarras des doutes qu'il faut apporter k la connaiss^ince des choses (1 ) ; ce qui l'a engagé dans son acte d'accusation contre la raison abandonnée à ses seules lumières. Affirmons, sans croire manquer au respect dû a la mémoire d'un si grand homme , que l'ouvrage est indigne de lui j que ses preuves sont futiles, ses témoignages plus qu'équivoques, souvent controuvés; sa thèse générale mal défendue. La censure qu'il y fait de Descartes ne pouvait être goûtée de Bossuet, qui connaissait mieux ce philosophe , et repoussa l'ouvrage d'un regard. Leibnitz , malgré son admiration pour l'auteur, mettait sans doute cette produc-
(1) Chap. II du livre ii, p. 182. « Ce qui manque, « dit-il encore , à la nature huitaine pour avoir une « parfaite connaissance des choéses, la g:ràce de Dieu « le supplée par la foi ; elle fortifie la faiblesse de la « raison et des sens ; elle chasse l'obscurité des dou- « tes, et soutient r entendement chancelant. » (Liv. i, chap. I, p. 12. ) Il n'est là nullement question dn g^enre humain.
tion de Huet au nombre de celles à qui il refusait son estime (i). L'auteur l'avait coudamné aux ténèbres , et ce fut le zèle peutêtre indiscret d'un ami qui le mit au jour (2). C'est renverser la religion que de lui donner pour appui un pyrrlionisme qui jette l'interdit sur les témoignages de la raison. Mais, quelque répréhcnsiblc que fût l'ouvrage , vous n'y trouveriez rien , absolument rien , qui approche de cette proposition fondamentale dans ce manifeste de M. de La Mennais : que la raison est tellement impuissante qu'elle ne saurait se justifier à ellemême sa propre existence ; que la vérité lui vient du dehors , c'est-a-dire du genre humain , qui lui transmet la parole révélée à l'homme dès l'origine du monde j que ses pensées, ses sensations, sesjugemens, ses rai-
(1) Yoy. Pensées de Leibn,, par M. Emery, t. I, p. 263.
(2) Foy. d'Olivet , Trad. du livre De la Nature dos Dieux f t. I, p. 168 et suiv.
iliO HISTOIRE DE LA \OLTELLE nÉRÉSIE.
somiemens, ses sentimens, se terminent a un doute, à un peut-çtre{\). Huet ne permet ni à soi j) ni cl aucun autre homme quelconque , l'absolue dictature de la raison ; il la sacrifie impitoyablement sur l'autel de la foi: la piété cbrétienne n'agrée point un pareil holocauste. M. de La Mennais ne l'immole que pour mettre k sa place une autre idole, cette raison universelle , inconnue k ce savant évêque, k qui pas un des secrets de l'antiquité semble n'avoir échappé.
(1) M. Boyer, Introd., p. 3.