CHAPITRE X
Théorie politique du livre de la Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre civil et politique.
Le partage entre les deux juridictions tracé par les mains du souverain Législateur aurait dû être entre elles le gage d'une constante harmonie ; les passions humaines en décidèrent autrement. « Le «f plus grand obstacle au bon ordre , di- « saient les évêques de France, au concile « de Paris de 829, est que depuis longea temps les Princes s'ingèrent dans les af- <( faires ecclésiastiques, et que les Evêques, i( partie par ignorance, partie par cupidité, « s'occupent plus qu'ils ne devraient des
HISTOIRE DE LA NOtVCLLE HÉUÉSÏC. lî)l
w affaires temporelles (1).» La barrière franchie de part et d'autre a été bouleversée dans tous les temps au point d'être devenue méconnaissable. L'histoire moderne n'est tout entière que le déplorable récit des querelles entre le Sacerdoce et l'Empire. N'accusons pas les Papes; mais aussi ne justifions pas les Rois.
Plus d'un philosophe a entrepris de réunir les deux têtes de l'aigle, en voulant tout ramener à l'unité politique. Plus d'un écrivain catholique a essayé de tout réduire à l'unité religieuse , telle que l'entendent les Ultramontains. De côté et d'autre, la loi de Jésus-Christ a été violée.
L'Esprit-Saint n'a pas dit que l'Eglise dût être assujétie àlaPiépublique; il n'a pas dit non plus que la République diit dépendre de l'Eglise. Les paroles de l'Evangile les supposent amies, non rivales; nous l'avons vu. Elles n'admettent point de sujétion de l'une
(1) Conc. Paris, lib. nr.
i92 HISTOIRE
a l'autre. A. chacune d'elles, elles assignent leur empire, toutes deux absolues, souveraines, indépendantes, premières dans l'ordre qui les constitue. L'Ecriture et la Tradition nous parlent de. deux puissances par qui le monde est régi. IN 'en vouloir reconnaître qu'une , c'est donner le démenti k tous les oracles de l'Ecriture et de la Tradition. 5
Le pouvoir politique a renoncé , par la Charte de i830, h sa part d'invasion dans les choses spirituelles. Il se renferme dans le cercle de son indépendance pour le gouvernement des choses temporelles. Pourquoi n'imiterions-nous pas son exemple? M. de La Mennais lui-même l'a prononcé : « La <c vraie dignité, la force véritable des Evoques If comme des Prêtres dépend aujourd'hui de « leur éloignement des affaires publiques j il (f leur sufi&t de celles de l'Eglise (1). » Laissons dans ses mains le sceptre qu'il tient de
(1) La Religion cotisirUrée , etc., p. 337,
DE LA NOUVELLE HÉUÉSIE. i95
Jésus-Christ. Nous avons trop oublié que Jésus-Christ n'avait légué h son EgUse qu'une couronne d'épines.
Les adulateurs de la puissance séculière veulent qu'elle domine exclusivement sur les choses spirituelles et temporelles. Ils s'abusent, en retranchant la moitié des paroles de Jésus-Christ : Rendez aussi à Dieu ce qui appartient à Dieu. Ce fut l'erreur de Marsile de Padoue , de Dominis , de Henri Vllï , de notre Assemblée Constituante. M. de La Me n nais combat cette erreur par une autre non moins emportée. Toute association de la puissance politique avec la puissance spirituelle lui paraît un empiétement de la première sur l'indépendance de l'autre, une criminelle usurpation, qui a entraîné l'oppression de l'Eglise et la mort de la liberté.
Selon lui , il n'existerait qu'un seul pouvoir, unique, universel, véritablement souverain. Le pouvoir civil fut le produit de la T. u. 15
force, de la violence, de l'injustice, usurpateur dans lous les temps. De là le conflit perpétuel des deux souverainetés contraires, à savoir : le principe de justice, et le droit de la force , dont l'un tira la société du chaos, et dont l'autre l'y a reploft'gée (1). » « En séparant, contre la nature des choses, K l'ordre politique de l'ordre religieux , le w monde aussitôt a été menacé d'une anar- « chie on d'un despotisme universel. Lh où « plusieurs pouvoirs indépendans sont étai< blis, il n'existe plus aucune vraie société ; « l'Etat est perpétuellement en proie à la « lutte intestine des intérêts divers qui chérie chent à prévaloir. Tous se défendent, tous « attaquent. Les nations ne sont plus, k l'é- « gard les unes des autres, que dans un état w d'indépendance sauvage. C'est ce qui s'est « fait voir partout. Les Princes se sont dé- « clarés indépendans de Dieu; ils ont été « sans frein , et les peuples sans protection.
(1) La Religion considérée , etc., p. i47-151.
« Tout l'art de la politique a consisté h gou- « verner a son profit avec une verge de fer, « d'envelopper les peuples d'un nuage de « préjugés et de mensonges. Les Princes « même religieux ( on n'en excepte aucun , (( ni Charlemagne ni saint Louis), accou- « tumés à distinguer deux personnes diver- « ses dans le Monarque, se persuadèrent que « la règle des devoirs était autre pourl'hom- « me, autre pour le Roi, à raison de la sou- « veraineté, qui légitime tout, n'ayant aucun « juge ni aucun supérieur sur la terre (1). Ma- « chiavel fut le législateur de cette société de cf Souverains, qui se déclarèrent indépendans « de Dieu, parce qu'ils crurent que Dieu leur « avait donné une part dans sa puissance, (f égale à celle qu'il a conférée k son Pontife ; « et le livre du Prince y commenté par les « passions, remplaça l'Evangile, interprété « par les Papes (2). »
(1) La Religion considérée, etc. , p. 147, 148, 149.
(2) Ihid. p. 98. '< De là , l'athéisme et l'anarchie dominant dans la société. » Page 49.
196 lUSTOlRE
Il n'est pas possible de s'expliquer plus clairement. Dans la doctrine de M. de La Mennais , Jésus-Christ , par sa distinction des deux puissances, a précipité le monde dans les deux fléaux des sociétés humaines, le despotisme et l'anarchie j et, puisque le despotisme et l'anarchie ont de tout temps enfanté ou traîné avec eux l'athéisme, voilà
donc Jésus-Christ Je m'arrête : un tel
blasphème ne pouvait tomber que de la bouche du Démon qui , de nos jours , s'est appelé Silvain Maréchal (i).
Son Eglise aussi, son Eglise, déclarée par lui-même son propre organe et l'interprète de son divin Esprit (2), elle fut donc constamment dans l'erreur, elle qui a consacré, contre la nature essentielle des choses , cette
(1) Fanatique écrivain de la fin du xviii* siècle , auteur d'un Dictionnaire des Athées , où l'on voit figurer Bossuet et Fénelon , Dieu lui-même et Jésus- Christ.
(2) Qui vos audit , me audit , Luc, x , 16. Spiritiis Patris vestri loquitur in vohis, Luc, xii, 12.
séparalion de l'ordre politique et de Tordre religieux! elle qui a persévéramment prêché aux peuples , au nom de Dieu , la soumission et l'obéissance aux Princes de la terre ! Elle parlait à ces Princes de la majesté inhérente a leurs personnes, comme n'ayant dans l'administration de leur empire temporel que Dieu seul au-dessus d'eux : elle étîiil dans l'erreur, soit par impuissance a arracher l'humanité h ses douleurs , soit par criminelle complicité avec la tyrannie ! Elle a laissé sciemment les i^eu^]es enueloppe's d'un nuage de préjugés et de mensonges !
Que si vous en demandez la preuve à l'histoire, M. de La Mennais et ses disciples la trouveront tout entière dans le seul pontificat de Grégoire VII et de Boniface VlII.
Rassemblons sous un même aspect tous les traits dont il en a composé le tableau.
Le Christianisme était venu promulguer de nouveau la loi des croyances et la loi des devoirs , auparavant manifestée au monde
par la profession constante , solennelle , qu'en avait faite le genre humain ou la philosophie , par l'organe d'une Eglise antérieure à l'Eglise chrétienne, et infaillible comme elle. Le Christianisme vint réunir tous lespouvoirsdansune indissoluble et éternelle unité (1); constituer sur les débris des sociétés humaines une nouvelle société divine et impérissable (2) ; créer un tribunal suprême, jugeant au nom de Dieu les monarques et les peuples, un pouvoir constituant de la société (5). Voila le vrai Christianisme, tel du moins que M. de La Mennais nous apprend enfin a le connaître, et non, certes, tel que ses historiens, nos saints Evangélistes à leur tête, nous l'avaient montré jusqu'ici ; le Christianisme tel , dit-il , que l'ont conçu
(1) La Religion consid., p. 140. M. Lacordaire , Considérât., p. 40. C'est là tout le système du livre sur l'Indifférence.
(2) M. de La Menn., La Religion, etc. , p. 140 et suiv. , tout le chap. vi.
(3) [hid., p. 14o. Essaisur l'Indiffér., p. 42 , 67.
les CaUioiiques pendant dix-huil siècles (1). Or,les Pontifes romains, placés, parla nature même des choses, a la tel e de la société nouvelle que le Christianisme tendait a former, avec un courage et une persévérance dont le principe était au-dessus de l'humanité, ont poursuivi et développé ce grand dessein, le plus noble, le plus généreux, le plus utile k l'humanité , puisqu'il tendait à asseoir sur des bases indestructibles la civilisation , a unir entre elles toutes les nations , pour les garantir également du despotisme et de l'anarchie. Ils furent au moment de l'exécuter. Saint Grégoire Vil et Boniface VIII le réalisèrent au moins en partie (2). Mais les passions humaines ne lui laissèrent pas le temps de parvenir à sa perfection. Ce fut la Réforme d'abord, puis la doctrine schismatique des libertés gallicanes, Henri VIII €t Louis XIV, Luther et Bossuet, qui le fi-
(1) La Relig., et( .,p. 137, 149, 162.
(2) La Religion considérée , etc., p. \Sl.
'iOO nisiOiuE
rent échoiTer (1). On avait commencé par protester contre le Pape; on finit par protester contre Dieu ; et l'athéisme est devenu la seule Religion des Etats (2). Mais il faudra bien en revenir à ces principes, sous peine de voir la société retomber dans le chaos d'oîi le Christianisme l'avait tirée. En sorte (et c'est la la grande conclusion ) que la vie des nations européennes a sa source, son unique source , dans le pouvoir Pontifical. »
Plus de réticence, point d'arrière pensée. « 11 n'y a qu'un seul pouvoir , qu'une seule K autorité , qu'une seule juridiction souve- « raine, de qui toutes les autres relèvent, et * qui ne relève de personne. »
Ce fi.it là la conquête deSaint Qré^o'ireY 11.
De graves auteurs ont pu admettre le fait allégué par M. de La Mennais , sans en outrer comme lui les conséquences.
(1) Ibid.,Y*- 90,3.J5, 103, 112.
(2) Ihid., tout le chap. vit.
DE LA i\OLVELLIi nÉUËSlE. 2(U
Parce que les papes Grégoire VU et Bonifuce VIII ont donné au pouvoir pontifical une extension outre mesure , il en conclut qu'il y a pour le Siège romain une domination absolue , universelle , une autorité unique ; que ces Pontifes avaient seuls bien compris l'art du gouvernement, et l'esprit du Christianisme. Tous les efforts de la résistance de la part des Princes et des peuples furent autant d'attentats sacrilèges , d'actes de révolte et d'impiété , la conjuration du despotisme et de l'anarchie. Réclamer pour les Souverains la part que Jésus- Christ leur a faite , c'est violer l'unité , c'est mettre l'Eglise sous le joug, c'est anéantir le Christianisme lui-même, c'est protester contre Dieu (1 ) j et tel est, nous affirme-t-on , le crime dont les Princes même les plus religieux se sont rendus coupables, sans que l'Eglise , apparemment étourdie , affaissée sous le poids de ses chaînes, ait songé seule-
(1) La Religion considérée, etc., p. l()o, 154.
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ment k élever la voix, jusqu'au moment où M. de La Mennais vint faire briller a ses yeux le signal de son émancipation !
Jésus-Christ, en séparant les deux puissances, avait assuré les fondemens de l'ordre social. M, de La Mennais, en les confondant, jette au milieu d'elles le couteau de la division, et les pousse a la fois dans une même arène, où elles ne peuvent se rencontrer que pour se combattre, entraînant dans leur lutte tout l'ordre social, et le poussant à la destruction (1).
Jésus-Christ et ses Apôtres avaient posé la majesté des Rois sur le même trône où Dieu a le sien, sans faire d'exception contre les médians Princes. M. de La Mennais ne pardonne pas même aux plus vertueux; tous se sont rendus coupables de schisme et de révolte envers la Constitution donnée par Jésus-Christ a son Eglise; et pourquoi? Parce qu'ils prétendaient la protéger et la défendre.
(1) Religion considérée , etc., p. 131.
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« Protection pertide, s'écrie-t-il, qui ne fut jamais qu'une oppression déguisée. A la faveur de leurs ordonnances hypocrites , la Réforme luthérienne , le Jansénisme et le Gallicanisme se sont ligués avec l'athéisme, pour miner avec art sa discipline , son gouvernement, sa hiérarchie (1 ). « Que deviennent , dans cette doctrine, les droits sacrés, inaliénahles de la prérogative royale , réclamée par les païens eux-mêmes , à l'égal de celle des dieux (2) ?
Nous avons vu de quelle manière il interprète le commandement de la prière à l'égard de la puissance séculière. S'il paraît conserver , de temps h autre , quelque reste des vieux préjugés en faveur de la dignité des Rois, il ne tiendra pas long-temps ce langage. Accusateur, en apparence, de la démocratie, bientôt il en sera le promoteur le plus fougueux. Egalement déclaré contre
(2) La Religion considérée , p. 130.
(2) Regnni timen-.îorum in proprios gregcs ,
Reges in ipsos imperiuni est Jovis. (Horat.)
Charles X et contre Louis-Philippe , il insulte k tous les trônes j et, non content de les soumettre à des conditions arbitraires , il en brise les fon démens sacrés , foule sous les pieds et la majesté royale , quelque part qu'elle réside , et la majesté divine ellemême, dont elle est la représentation icibas, absout par son principe, autant que par ses conséquences, la rébellion et l'anarchie, et renouvelle toutes les erreurs foudroyées dans les Béguards, dans Wiclef et dans les écrits modernes, en faveur du tyrannicide. « Peuples ! les rois sont vos sujets, vos manrt dataires , vos justiciables ; a quels titres '< rcgnent-ils? Ils ne nous ont donné jamais or que des fers. Ils ne savent que gouverner c avec une verge de fer, que nous envelop- <f pcr de préjugés et de mensonges. » Et le hardi républicain , encore caché sous le masque du royalisme, affrontant la question : S'il peut être permis d'opposer la force à ce qu'il lui plaît d'appeler du mot général de
DE LA NOÎJVEILE HÉUÉSIE. 20î>
lyrannie, prononcera sans détour à l'afTirmative (1).
M. de La Mennais ne fait grâce a la monarchie, qu'autant qu'elle fait respecter inviulablement la loi de Dieu et les commandemens de son Eglise , sous peine d'être justiciable de son Pontife : sous prétexte que le pouvoir qu'elle exerce étant originairement de source divine , l'assujétit a l'obligation de faire régner la loi divine , et qu'il serait absurde de concevoir un pouvoir ctahli de Dieu, pour combattre Dieu; le droit divin se restreignant, dit-il, à la souveraineté ^ et non pas au Souverain (2). Distinction chimérique , réfutée par Jésus-Christ et par son Apôtre. Jésus-Christ s'est borné à dire : à César ce qui est à César; il n'a pas ajouté : pourvu que César soit chrétien. A César, quel qu'il soit, quelque soit son culte, sa religion , sa conduite publique ou privée ; a
(1) La Religion considérée, p. 207.
(2) [hid.,\t. 206.
César , fùt-il tyran , hérétique , persécuteur et impie. L' Apôtre le déclare non moins expressément : Obéissez à vos maîtres, nonseulement bons et doux, mais même k ceux qui sont rudes et fâcheux (1),
Quoi ! Jésns-Ghrist a imprimé le double sceau de sa divinité propre à l'une et k l'autre puissance : un prêtre , le ministre de Jésus-Christ, déchire le contrat , annuUe la charte dressée par le souverain Législateur, et livre la majesté royale aux arrêts de l'ostracisme ! « Cet homme appelé Roi, le voilà « substitué à Dieu lui - même ; tout lui est « permis, et il ne l'est jamais de lui résister « en rien (2). » Et M. de La Mennais ne réfléchit pas que l'on va rétorquer l'objection contre lui-même. Cet homme, appelé Pape, le voilk substitué k Dieu lui-même. M. de La Mennais donne raison k l'hérésie, quand elle reproche k l'Ultramontanisme de
(1) Obedite prœpositis vestris, non solum, modestis, sed etiam dyscolis. (I Petr., ir, 18. )
(2) La Religio» , etc., p 2(M), 207.
faire un Dieu du Pontife romain. Quelque vénérable qu'en soit l'autorité , cesse-t-il pour cela d'être un homme? Vous répondez par son infaillibilité. Quoi ! jusque dans les procès qui pourraient s'élever entre un Souverain temporel et le monarque suprême de tous les peuples chrétiens ! De bonne foi , mise au creuset de l'histoire, cette infaillibilité est-elle bien prouvée? Et, si elle ne l'est pas, tout ce qu'on disait de Dieu, vous voilà contraint de le dire d'un homme : « Quoi qu'il K commande, on doit obéir; la plainte même «serait une impiété. Enfin, que sais-je? « Il n'est point de crime , ni d'oppression , « ni de tyrannie que ne légitime une pareille « opinion. »
Dans le système qui garantit l'inviolabilité des Rois, on suppose , selon M. de La Mennais, que le Souverain est lui-même le principe de son droit, et d'un droit sans limites, et sans autre frein , sans autre règle que sa volonté. Hypothèse monstrueuse, s'é-
crie le réformateur de l'Evangile ! — IMoi , je m'écrie : blasphème impie qui outrage la majesté divine dans son principe et dans sa conséquence ! Dans son principe : par la supposition mensongère que notre enseignement assure l'impunité du crime sous la pourpre , quand il est de notoriété publique qu'il n'eut jamais de plus ardens antagonistes que les Cyprien , les Chrysostome , les TertuUien, les Basile des temps anciens et modernes , toujours soumis a la puissance des Monarques , mais qui ne déployèrent jamais contre ses abus d'autre glaive que celui de la parole sainte. Acbaz , Manassès , Jéroboam , depuis leur avènement au trône , se souillèrent de tous les crimes de l'idolâtrie. Les prophètes qui en étaient les contemporains ménageaientils leurs désordres publics ou secrets ? sans pour cela exercer contre leurs personnes aucun jugement. Jean-Baptiste savait bien dire U ilérode qu'il ne lui était pas permis
d'avoir la femme de son frère , et il offrait sa tête au tyran (1). Dans sa conséquence , parce qu'il provoque les attentats de la révolte, et les fureurs de l'anarchie; parce qu'en inspirant aux peuples et aux rois de mutuelles défiances , il rompt la paix et l'harmonie nécessaires a la sûreté des Etats; parce qu'en soumettant la personne des Rois a un tribunal étranger, et leurs actions aux commentaires de la multitude , il précipite les peuples dans les factions , amène de violentes représailles, et prépare les épouvantables catastrophes que nous avons vues, et qui impriment sur les nations une tache ineffaçable. « Nous conviendrons avec Fé- « nelon que le bien public doit être la règle »f immuable , universelle de tous les Souve, « rains. Quand ils violent cette grande loi, « ils renversent le dessein de leur institution , « et agissent contre toutes sortes dcrdroits. « Mais nous ajoutons avec lui qu'ils ne sont (1) Mrttth., XIV, 4.
T. Ti. 14
« comptables qu'à Dieu seul des abus de « leur autorité. S'il était permis à chaque w particulier, ou au peuple en général, de K décider quand les Souverains ont passé w les bornes de leur pouvoir, de les juger : « il n'y aurait plus de gouvernement fixe « sur la terre. Les esprits ambitieux , rebelles « et artificieux trouveraient toujours les plus « spécieux prétextes pour séduire le peuple, « et le révolter contre ses Souverains (1). >» Accusera-t-on l'auteur de Télêmaque de n'avoir pas connu les idées de pouvoir et de justice , ni les droits des peuples et des Rois , ou d'avoir comprimé la franchise de sa pensée par de serviles restrictions? Aujourd'hui que la doctrine du droit divin effarouche les esprits, on l'a remplacée par une Charte
(1) Dans Principes du gouvernement, chap. xvii , publiés par M. de Querbeuf. Bossuet, Polit, sacrée. (Grotius, de Jure helli , lib. i, cap. iv; p. 71 et 85, edit. Amster., 1631. ) Origène , S. Optât, S. Augustin , cités d^s le rapport de M. de Tournay, sur la Déclar. de 1()82, p. 36 et 37 de là ])cfense,\idiY Bossuet ; traduct. franc.
DE LA NOUVELLE HÉRÉSIE. iill
constitutionnelle , qui tout a la fois garantit l'autorité du Souverain et l'obéissance des sujets. Croit-on qu'en jurant des deux côtés d'y être fidèles, les Rois et les peuples se soient engagés a ne la respecter que pour un temps , et sous la réserve de leur bon plaisir? Que les uns ou les autres la violent, Dieu tient dans ses trésors les abîmes (i)^ et seul il connaît les temps où ses desseins s'exécuteront. Le devoir du Prêtre est de les adorer en silence.
De tous les prétextes, le plus spécieux, le plus entraînant pour soulever les consciences et les bras de la multitude , on sait que c'est celui qui mêle le nom sacré de la Religion aux reproches de tyrannie. Les factieux ne manquent guère de recourir a celui-là. La doctrine de M. de La Mennais les absout. Il aura beau désavouer les conséquences ; le principe établi , les suites en deviennent inépuisables. La révolte et le
(1) Ponens in thesauris ahyssos , ps. xxxi. 7. ^
parncidc sont iégilimes; c'est la cause de la justice, la cause de Dieu que l'on sert. La Ligue devient un acte de religion, Cromwel fut innocent, et l'échafaud de Witheal n'est plus que l'autel expiatoire de la violation des lois divine et humaine, reprochée à l'infortuné Charles I^*'.
C'étaient Fa, si l'on veut, des terreurs imaginaires, dans un temps où. le Sacerdoce français, pénétré de la vénération la plus filiale pour la doctrine de nos Pères , n'eût pas permis que le nom même de sédition fut proféré impunément dans le sanctuaire. De la première de nos écoles et du sein de chacune de nos Cours souveraines sortaient, à l'instant même, de lumineux écrits, oîi la foi antique était défendue avec vigueur j et c'est pour cela même que M. de La Mennais n'en parle qu'avec le plus insultant mépris. Aujourd'hui que trop d'expériences ont appelé les justes alarmes des gouvernemens ; aujourd'hui que l'on se fait gloire d'avoir ab-
DE LA NOUVELLE HÉIlÉSIE. 215
juré les vieilles idées ^ à la fois routinières et systématiques : quelle supposition peut paraître invraisemblable, dans un temps oii l'on ne veut plus reconnaître de joug qui ne soit une servitude , plus d'entrave a la liberté qui ne soit une oppression, plus d'obéissance qui ne soit une superstition? Sans doute que notre écrivain se révolte de bonne foi contre toute extension arbitraire donnée à ses doctrines; mais a-t-il la toute-puissance divine, pour dire a la vague déchaînée : Tu viendras jusqu'ici^ et là expirera ton courrojux? La barrière une fois renversée , jusqu'oïl les ministres des autels ne pourraient-ils pas étendre leurs vues et leurs démarches ambitieuses? «Les biens j l'hon- « neur, la vie même des citoyens seraient K dans leurs mains 5 et , dans l'indépendance « absolue avec laquelle ils exerceraient des (c fonctions sacrées , qui les empêcherait de « disposer des empires , et de donner des « lois aux maîtres du monde? »
Celui a qui nous empruntons ces paroles, on pourrait croire que c'est un philosophe du xYiii** siècle. Non; c'est un évêque français , un de ceux qui aient le mieux défendu la vérité chrétienne contre les erreurs de la philosophie du xvm® siècle (i).
Pourrait-on, en effet, regarder cette hypothèse comme chimérique , en lisant les journalières provocations, les libelles fanatiques qui circulent autour de nous , les sermons quotidiens prêches par M. de La Mennais dans son journal de \ Avenir, et les fastueux éloges donnés par liji aux pontificats de Grégoire VII et de Boniface VÏII, oîi ces étranges théories furent misée k exécution? On affecte d'oublier qu'alors même il s'éleva d'énergiques réclamations; que de pieux et savans évêques s'en étonnèrent comme d'une nouveauté inouie jusque là, et
(1) M, Lefrànc de Pompigaan, arcliev. deVienne, Zs véritable usage de l'Autorité séculière. Avîgîion ,
DE LA NOUVELLE UÉUÉSIE. 2ié
ne dissimulèrent pas leurs pressentimens(i ). Un fait incontestable , et qui seul renverse tout le roman de M. de La Mennais , c'est que les plus saints Papes, comme les plus vertueux Evêques , furent ceux des premiers siècles de l'Eglise jusqu'au sixième , c'est-à-dire ceux qui, le moins occupés des choses de la terre , n'avaient d'autre ambition que de retracer, par l'exemple de leur vie, la pauvreté et la modestie de leur divin Maître , pleinement soumis, quant au temporel, aux Rois et aux Empereurs même païens ou hérétiques (2). Leur prêter d'autres vues serait mentir k tous les témoignages , les calomnier, et justifier les reproches des ennemis de la Religion, qui n'ont pas épargné, .à ce sujet, la mémoire des Papes saint Grégoire et saint Léon euxraêmes. Lorsqu'on commença , après le
(1) J oy. Bossiiet , Défense de la Déclar., liv. i, seit. I, cliap. VII.
(2) Flcury, \'= (lise, sur l'Hist. ccclês., n. mi.
216 msTOuiE
sixième siècle , h s'écarter des maximes sévères consacrées par l'Antiquité , et qu'on voulut allier la puissance politique à la puissance spirituelle , ce fut alors qu'on vit changer la face extérieure de l'Eglise. « Les « Evêques, dit le judicieux Fleury, ne s'oc- (( cupèrent plus que de négocier entre les « Princes des traités de paix ou d'alliance, de « les exciter a la guerre contre les ennemis « de l'Eglise, ou même les y contraindre «^ par les censures ecclésiastiques , et sou- «• vent par les armes. Ainsi, joignant les « affaires spirituelles a celles que donnaient « à chaque Prélat ses seigneuries, ils se « sont trouvés accablés d'aifaires séculières, « contre la défense de l'Apôtre , et ont K cru servir plus utilement l'Eglise que « s'ils remplissaient leurs devoirs essence tiels (1). »
Cependant , M. de La Mennais ne craint pas d'affirmer que , « depuis l'établissement
(1) Fleury, y^ dise, snrVHist, ecclés., n. xii.
K clii Christianisme, on voit les Papes en t( possession cle la double prééminence j « fidèles a la mission qui leur fut donnée « par le divin Instituteur, diriger sans in- « terruption ce grand mouvement spiri- « tuel , et constamment à la tête de la « société, dès qu'il exista luie société euro- (( péenne (i). » Que ce soit l'éloge particulier de quelques-uns , nous le publions avec joie j mais en faire un système persévérant , uniforme , général , l'histoire permet- elle de le croire? Ecoutons un écrivain de meilleure foi : « La courte durée de la plupart (( des pontificats jusqu'à celui de Gré- « goire VII , les antipapes qui s'élevèrent « dans cet intervalle , et beaucoup d'autres « embarras domestiques , empêchèrent les « Pontifes de porter leurs- vues au loin , et i( de suivre une affaire qui exigeait d'ail-
(1) La Religion considérée, etc., p. 137.
K leurs une habileté peu commune (I). » Par respect pour îa Chaire pontificale , nous nous bornerons a cette réponse que nous fournit un des historiens modernes des plus déclarés en faveur des opinions ultramontaines. La Majesté du Siège romain n'a pas besoin des pieux mensonges de ses adulateurs. On sait ce que Rome pense aujourd'hui de ces écrits qui , en lui accordant un pouvoir qu'elle n'a pas , affaibliraient sa puissance réelle. M. de La Mennais pourrait-il avoir oublié quel est celui qui osa se présenter au Sauveur des hommes pour mettre a sa disposition tous les royaumes de la terre (2)?
Au dire de M. de La Mennais, la révolution opérée par le protestantisme et les idées gallicanes aj^rêta le mouvement de la civilisation, due aux constans efforts du Sa-
(j) Béravilt-Bercaslel, iifîsf. de V Eglise, liv. xxxir, n. 1 , t. V^ p. 285 . édit «le Besançon , 1829. (2) Matth., IV, 8.
cerdoce clirélien , et fit rétroî^rader l'Europe vers la barbarie, d'où îe Christianisme l'avait tirée. Ne serait-il pas mieux prouvé que l'impulsion violente suscitée par la Réforme réveilla les peuples du plus honteux engourdissement, et arracha l'Europe a l'ignorance et à la corruption oii elle était plongée. Ce qui est incontestable, c'est que ce fut la l'espérance qui valut à la R-éformation ses étonnans succès. Que l'on consulte les écrits de Luther et de Mélanchton , ceux d'Erasme , du Pogge , d'Eckius , et d'autres contemporains, et l'on verra si notre assertion est hasardée. « Dans le quinzième siècle, cf le cardinal Julien , le plus grand homme f< de son siècle , et l'un des plus savans , « déplorait ces maux, et en prévoyait la suite K funeste j et il ne s'est pas trompé, puisqu'il « a cru que la Réformation méprisée et la « haine redoublée contre le Clergé allaient « enfanter une secte plus redoutable à l'E- « glisc que celle des Bohémiens. Elle est
« venue cette secte sous la conduite de Lu- « ther, et, en prenant le titre de Réforme , f( elle s'est vantée d'avoir accompli les vœux « de toute la Chrétienté, puisque la Réforcf mation était désirée par tous les peuples, « par les Docteurs et par les Prélats catho- K liques (1). » D'après cela, nous demanderons s'il y a quelque ombre de justice à décorer du nom de civilisation cette longue suite de siècles, oix tout paraît s'engloutir a la fois dans un vaste naufrage : tableau hideux qui vous laisse écrasé sous le poids du mépris et de l'indignation. Nous demanderons s'il est vrai que la société soit aujourd'hui plus dépravée qu'elle ne le fut autrefois k certaines époques de cette période, l'opprobre non -seulement de la religion, mais de l'humanité j s'il est vrai que la Réforme, avec toutes ses erreurs et l'odieux de son schisme , ait consacré l'anarchie et l'a-
(1) Bossuet, Hist. des Variât,^ Uy. i, u, 1, p. 63, t. III , in^".
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tliéisme (i) ; si enfin il n'y a pas autant d'injustice que d'ingratitude a méconnaître les services rendus au Christianisme et a la société par les Bacon, les Leibnitz, les Grotius, les Moslieim, les Abbadie,lesClarke, les Sherlock , les Warburton , et si de tels hommes méritent le nom à^ athées. Confti^t encore accuser nos libertés gallicanes d'avoir retardé les progrès de la civilisation eui'opéenne, quand l'histoire atteste que nos Docteurs gallicans, Almain,Gerson5d'Ailly,Clemangis, les plus ardens promoteurs de ces libertés, contribuèrent le plus efficacement a eii accélérer le retour. Fit-on jamais un reproche aux premiers feux d'une aurore naissante de se montrer a l'horizon, et d'obliger les ombres de la nuit à se replier a son aspect? Il n'y a
(1) M. de La Meiinais : « Le système protestant ou « philosophique détruit pour les individus, comme « pour les Etats, toute vérité sans exception, eïl'a- « théisme absolu, qui en est la suite inévitable^ en est « le fonds essentiel. » La Religion considérée , etc., p. G-2.
que l'oiseau de nuit qui puisse murmurer contre la lumière du jour, et regretter l'obscurité qui s'échappe.