CHAPITRE I
Dessein des rédacteurs du journal de l'Avenir.
La Révolution de juillet avait proclamé la liberté et donné h la France, avec le régime représentatif, la royauté constitutionnelle , que les deux règnes précédens n'avaient fait que lui promettre. Quelques
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dissidences dans les sentimens plutôt que dans les opinions n'empêchèrent pas que le bienfait n'en fût généralement accueilli avec reconnaissance.
Parmi ceux que l'on y vit applaudir avec le plus d'empressement , se faisait remarquer un homme dont le langage avait paru jusque Ta bien différent. La doctrine de la souveraineté du peuple , qu'il accuse d'en être la base , lui avait semblé n'être qu'une hérésie dans l'ordre politique et social (1) , une source inépuisable de désordres , une législation vicieuse , qui enchaînait le présent et l'avenir k toutes les conséquences du principe démocratique , à la mobilité éternelle des passions et des intérêts (2), L'ombre Seule de la démocratie ne lui apparaissait qu'au milieu des plus sinistres pressentimens.
(1) La Religion considérée dans ses rapports avec l'ordre civil et politique, p. 207. « La démocratie « repose sur le dogme athée de la souveraineté pri- « mitive et absolue des peuples. » P. 95.
(2) Ibid.,^. 33. 34,35.
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Celle cîc noire temps ( parlant de celle qui s'était mêlée à la Charte de Louis XVIII ), il la dénonçait hautement comme reposant sur le dogme athée de la souveraineté primitive et absolue du peuple (1). L'égalité absolue, consacrée par la loi, il la jugeait destructive de toute hiérarchie sociale (2). La Réforme luthérienne , en rompant l'unité religieuse , n'avait pas respecté davantage l'unité politique j et, par le morcellement de l'Europe en une multitude de petites souverainetés , occupées sans cesse à se détruire l'une l'autre, en avait fait un vaste champ de bataille , jusqu'au moment oii fut imaginé le système de balance entre les Etats; balance chimérique qu'on crut fixer par le traité de Westphalie , mais toujours dérangée et toujours cherchée (5). 11 lui fallait une monarchie unique , universelle , sans mélange et sans limites. Tout partage
(1) La Religion considérée, etc. j p. 95.
(2) Pages 30, 308.
(3) Page 148.
capable d'en gêner l'exercice devient un attentat contre son indépendance, une violation flagrante du principe sacré, immuable, du droit divin, un appel h l'anarchie (1).
Ce n'est pas qu'il ne lui fût échappé , de temps k autre , des aveux qui trahissaient une pensée secrète. Ses acerbes déclamations contre le despotisme exercé par- les Princes , même les plus religieux ^ révélaient un amour de liberté , a qui il était difficile de se tenir dans de justes bornes (2). La maxime que le Christianisme avait pour toujours délivre Vhomme du joug de l'homme (5) laissait découvrir une certaine disposition h adopter, au besoin , les idées de Barclay , de Jurieu , de J.-J. Rousseau, en faveur de l'égalité et de l'indépendance , peut-être même h les outrer. Déjà, dans plus d'un endroit de ses diverses productions, l'auteur avait laissé percer l'intention , depuis mani-
(1) La Religion considérée , etc., p. 1.54. [% Ihid., p. 149.
(.3) Ihid., p. 8.
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fcstée avec éclat , de rompre tous les liens qui unissent les deux puissances, d'émanciper le Sacerdoce , en l'arrachant au joug d'un gouvernement despotique et athée; de réintégrer la Chaire pontificale dans la plénitude d'autorité universelle dont elle avait joui autrefois sous les Pontifes saint Grégoire VII et Boniface VIÏI; de reconstruire la société sur les bases où le génie des Papes de Rome l'avait portée dans les siècles d'or du moyen-âge (1). Là se découvrait encore chacun des paradoxes répétés a satiété dans V Essai sur V Indifférence et dans sa Défense, au sujet de la raison générale , dy commun consentement estimé jugement infaillible(2); l'autorité d'une tradition orale , dépositaire fidèle des dogmes primitifs , conservée sans altération à travers les â2;es et les mensonges du Paganisme (3). Les déclamations conire
(1) roy. plus haut les chap. vii-xi de la 2* partie.
(2) La Religion considércp , etc., p. 109, 167.
(3) Essai sur l'Itidiffér., p. 134, 181 ; et Religion considérée , etc , p. 207.
l'Episcopat, les calomnies les plus dégoùlanles, les exagérations d'un zèle amer, les allégations le moins prouvées et le plus hautement démenties par l'histoire : c'était là tout l'esprit de ces livres inspirés par un fanatisme aveugle , qui ne pouvait être surpassé que par le journal de \ Avenw.
Dans celui-ci, plus de voile, plus de ménagemens; et la franchise de l'opinion, exprimée avec un. cynisme impudent, n'y craint plus de ne s'êtVe point fait assez comprendre.
On pouvait donc, malgré quelque apparence d'opposition , présager qu'avec le caractère passionné, enthousiaste que la nature lui a donné , M. l'abhé de La Mennais ne consentirait pas volontiers à rester simple spectateur dans le drame qui s'ouvrait j et que , s'il n'avait pas à ambitionner d'y jouer «n des premiers rôles, du moins il ne se montrerait pas hostile aux événemens. Si «même il fallait l'en croire , il en avait prévu l'inévitable et prochaine explosion. Ce n'est pas
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tout encore, il n'aurait pas été étranger a son œuvre, il s'en vante du moins : non-seulement il avait prédit à l'Europe qucla Régénération du Catholicisme , plusieurs fois tentée, et toujours désespérée, ne tarderait pas h s'opérer; qu'elle se préparait; que l'heureux dénouement était enfin arrivé , et que c'était à la Révolution de juillet que ce triomphe avait été prédestiné. Grâces à qui ? Les paroles du prophète Piéformateur sont remarquables : Dieu suscita un seul homme (1 ) y et il y eut trois jours , nos trois mémorables journées de juillet 1850, de qui dépendit le sort de la Foi , le sort de la Liberté ^ le sort du dix- neuvième siècle : le lendemain c'en était fait.
Ce seul homme, on ne saurait s'y méprendre , c'est celui dont les éloquens écrits li'aduits dans toutesleslangues, devenus un code de législation universelle, avaient changé les opinions de l'Europe , avant d'en régénérer
(I) Avenir, w. 83, 7 janvier 1831.
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les gouveriiemens , celui que sa nombreuse école se glorifie d'avoir pour maître et pour père, le nouveau Grégoire VII, suscité ^âv la Providence pour opérer enfin le grand œuvre de la réforme universelle, et la commencer par la France , en y écrasant, comme il n'a cessé d'y travailler pendant quinze ans , le triple ver rongeur du Protestantisme , du Gallicanisme , et du Joséphisme (1), en un mot , le seul Sauveur de l'Eglise , si l'Eglise pouvait être sauvée (2).
Ardent à se saisir de la liberté que la Révolution de juillet assurait a toutes les opinions politiques et religieuses, M. de La Mennais s'empressa de publier sa nouvelle production sous le titre de \ Avenir ( 7 septembre 1850), sous la forme de journal , dépositaire confidentiel de sa pensée, propre à porter des fruits dès a présent , et a en pro-
(1) Avenir, n. 83, 7 janvier 1831.
(2) M. l'abbé Lacordaire , Considérât, sur le syst. de M. de In Mennais , p. 200.
mettre de plus abondans à l'avenir, oîi la variété des matières , le mélange des intérêts politiques avec ceux de la Religion , des anecdotes privées avec les événemens publics , des discussions graves avec les récits familiers, est toujours sûr de présenter a la curiosité un puissant attrait.
Ce n'est pas qu'il ne fût souvent déjk descendu dans l'arène du journalisme. Le Métnorial Catholique , le Conservateur ^ le Drapeau blanc y avaient mis plus d'une fois ses services à contribution ; mais il n'y avait eu qu'un rôle secondaire. Journaliste, il pouvait avec plus d'impunité livrer sa plmne a la fougue de ses opinions , et ses jugemens aux caprices des passions.
Ce n'est pas h moi a prononcer jusqu'à quel point cette profession peut être compatible avec le caractère sacerdotal et le devoir de la charité cvangélique. L'Apôtre n'eût pas hésité à trancher la question. Tout ce qui est permis, aurait-il répondu, n'est pas
toujours expédient (1); il nous suffit que l'on puisse nous objecter que , s'il y a de graves autorités contre, il peut y avoir aussi de grands exemples pour.
Toutefois j'observerai que ceux des Ecclésiastiques qui se sont fait quelque renommée dans ce genre n'en avaient pas étendu l'exercice par-delà le cercle des matières analogues à leursainte profession. Ils avaient de quoi se justifier par la louable intention de resserrer les liens qui unissent le pouvoir spirituel a la puissance séculière ; de les fortifier l'une par l'autre , bien loin de les aflfaiblir en les divisant ; de les venger et de les défendre contre les téméraires aggressions d'un philosopliisme qui s'en était déclaré l'ennemi ; d'imprimer ou de ranimer dans tous les cœurs les vieux sentimens du respect pour l'autorité des Rois et des magistrats j
(I) Tout m'est permis , mais tout nédifie pas-. Omnia mihi licent , setl non otunia œdificant. ( î, Cor. Ti, Vî. )
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de prévenir ou de calmer , par l'autorité de leurs conseils, l'efifervescence des esprits. Tels s'étaient montrés les journalistes de Trévoux, les abbés Joannet, Grosier, Fellert, Barruel, et autres. Et, s'ils mêlaient à la controverse théologique des questions étrangères, ce n'était assurément pas pour semer des défiances contre le gouvernement j ils laissaient aux abbés Morellet et Pvaynal le funeste honneur de prétendre régénérer la société par l'insubordination et la révolte , de créer au sein du Sacerdoce une propagande de libéralisme frondeur, d'armer les provinces contre la capitale (i), de s'allier k la tourbe des conjurés, qui alors en voulaient h tout l'ordre social , parce que c'était là le langage à la mode , le seul, avait dit M. de La Mennais, qu'il ait été obligé d'employer pour être compris (2).
Ceux même de son parti l'en ont blâmé.
(1) ^feMt/-, passim, cl dans Relig. consid,\). 99.
(2) Ibid.,i).M,.
On n'aimait pas à voir, a ditTun d'entre eux, le nom du prêtre confondu avec des noms profanes (i).
Le prospectus de son ^ i^enir SLya.it déclaré nettementl'intention de l'auteur, et ses premiers numéros , qui suivirent depuis ( à partir du 16 octobre 1850) , ne l'avaient laissée ignorer a personne, Dieu et la liberté, telle était la devise adoptée par le nouveau prophète. C'était là l'abrégé de tout l'Evangile du Catéchisme régénéré (2) , l'oriflamme sous lequel doivent marcher d la conquête de la //^erfe les nouveaux Croisés, qui confesseront l'avoir été prendre sur le tombeau de Jean- Jacques Rousseau , « mort pour nous, « disent-ils ; de ce philosophe dont la voix « harmonieuse pleura toute sa vie dans la (f solitude les maux d'une société perdue , « créé de Dieu pour être le Jérémie païen «( des deux siècles païens qui allaient s'en-
(1) L'Univers relifjieux y n. '177.
(2) M. Rozaven , Examen , des Doctrines philosophiques de M. de La Mennais , p. 42.
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i< sevelir dans les révolutions ; et la tlesti- « née de ce nom-là n'est pas encore acte compile tout entière (1). ^»
Ces mots se lisaient en tête de chacune de ses feuilles. Cependant une pareille alliance paraissait supposer qu'il n'y avait dans l'une de ces expressions rien d'incompatible avec l'autre, et que la liberté i^roclannée par le nouvel Evangéliste serait de tout point en harmonie avec les notions que Dieu a bien voulu nous en donner lui-même par les oracles de sa loi; bien que pourtant les idées d'autrefois s'alliassent difficilement avec l'esprit d'une génération nouvelle , où , comme nous le déclare M. de La Mennais, f< domine un mépris extrême des siècles « antérieurs, une présomption sans bornes, (f et surtout un esprit d'indépendance ab- « solue, universelle. On lui a dit qu'elle était K appelée à tout refaire, Religion, politique, « morale; et elle l'a cçu(2). » M. de La
(1) Avenir, n. 83.
(2) La Religion considérée , j). 132.
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Meniiais ne se serait-il pas peint lui-mènie dans^ce portrait?
Nous savons bien que l'Avenir ne fut pas dans sa totalité l'ouvrage de cet écrivain : «11 seul homme ne pourrait, avec toute sa fécondité, fournir aux besoins journaliers de douze colonnes in-folio , dont se compose eliacune de ses feuilles. Aussi annonçait-il qu'il s'était donné dies coUaboratem's; et ils étaient choisis (1 ) .Ony déclarait que tous les Rédacteurs professaient depuis long-temps les principes que l' éi^enir était destiné à défendre et a propager j et on ne larda pas h reconnaître que l'auteur de V Essai sur V Indifférence et des ouvrages qui l'avaient suivi, était également l'àme de la nouvelle entreprise. Le chef d'atelier prend sur lui toute la responsabilité des productions qui en sortent 5 chacun de ses disciples se fait gloire de ne penser et de n'écrire que sous
(1) Les plus raarquans ont été MM. Gerbct , Lacordairc. Ce cleniiei' affirme (|uo rautorilé spirituelle approuvaitles travauv de l'Avenir, Considvr.,\^. IS'l.
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son iiispiralion. Les principaux articles ont été signés ih; lui; et ce sont eux qui nous fourniront tous les témoignages deTétrange doctrine qiie nous allons exposer.
La Révolution de juillet et la Charte con slituiionnelle , promulguée par Lolis-Phi- LIPPE, avaient bien garanti la liberté ; mais ce n'était là qu'une dciui-libcrtc. Ceiic que V Ai^enirçvaiwcl ,2i\\ genre humain, c'est une liberté pleine , entière , universelle , s.^ns nulle restriction préalable , sans intervention aucune du gouvernement. L'œuvre était entièrement neuve, comme la situation où les événemens venaient àc placer la Frafice. Jusque là, nulle ombit3 de liberté; les gotivernemen« qui se vantaient de proléger l'Eglise, n'avaient fait cjue l'asservir. « Le i' despotisme qui, sous Louis XIV, fut défi- « nitivement constitué dans l'Etat, s'étendit « aussi sur l'Eglise, et se transmit par héri- « tage à ses s\iccesseurs. La lilîcrlé avait « pris sous sa garde les traditions religieuses « du château de Versailles : sous la Restau-
« ration, il se fit un concert unanime con- « trele progrès du Catholicisme, une sainte ff alliance que nos neveux un jour auront « peine h expliquer, mais que nous avons <f vue (1). » De là, un vaste système de servitude, où s'éteignirent tous les sentimens d'honneur, de légitime indépendance 3 une Théologie servile , bâtarde , qui repoussa constamment toute idée de progrès et de liberté , et dominait tous les esprits même religieux.
Le remède a un si grand mal était la séparation de l'Eglise et de l'Etat, séparation nécessaire et réclamée par tous les Catholiques éclairés. Le journal de V Avenir sera un appel quotidien qui retentira profondément dans tous les cœurs libéraux, amis ou ennemis du Christianisme, n'importe, pour marcher ensemble à la conquête de la liberté et des vrais droits de l'homme. •
C'était la , sans doute , un spectacle
(1) Avenir, XI. 83.
nouveau dans l'Eglise de Jésus-Christ de voir des Prêtres eatholiques proclamer les doctrines de la rébellion sur les ruines qui couvrent l'Europe désolée, et en présence de deux grandes Nations dont les mains sont encore sanglantes du meurtre de deux Rois, que ces théories insensées avaient conduits à l'échafaud (i). Ces conséquences n'arrêtèrent point nos Rélbrmateurs. Leur chef, surtout, ne pouvait les ignorer. Luimême les avait rappelées énergiquement à ses lecteurs dans ses reproches tant de fois adressés aux réformes de Luther et de Calvin. Le dogme de la souveraineté du peuple eut toujours pour dénouement l'anarchie avec tous ses crimes et toutes ses calamités : (c C'était, avait-il dit, de ce principe que « partaient constamment les ennemis de " l'ordre ancien pour justifier le$ révoltes « modernes (2).
(1) M. Boyer, Examen , etc. Préface, p. xxn.
(2) La Religion considérée . cte , p. 227, 228.